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Monde arabe

Monde arabe

Pierre PICCININ da PRATA (Historien - Politologue)

Publié le par Pierre PICCININ da PRATA

La Bataille d'Alep, Chroniques de la révolution syrienne

Un documentaire de Pierre Piccinin da Prata et d'Edouardo Ramos Chalen

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Publié le par Pierre PICCININ da PRATA

Chérif Abdedaïm (La Nouvelle République) - Par une cruelle ironie du sort, les rebelles de Daech étaient jusqu’à tout récemment présentés comme « des combattants de la liberté de l’opposition » en Syrie, dévoués au « rétablissement de la démocratie » et au renversement du gouvernement laïc de Bachar al-Assad. Comment expliquer le fait qu’aujourd’hui Daech est dépeint comme l’ennemi des États-Unis et du monde Occidental?

Pierre Piccinin da Prata - Je ne suis pas d’accord avec cette affirmation selon laquelle l’État islamique –dénommé « l’État islamique en Syrie et en Irak », à l’origine- aurait à un certain moment été considéré comme un élément de « l’opposition démocratique » en Syrie. Si Laurent Fabius, le ministre français des Affaires étrangères, a pu dire qu’al-Nosra « faisait du bon boulot » (probablement par ignorance des réalités du terrain), n’oublions pas que, très tôt, les États-Unis ont placé al-Nosra sur la liste des organisations terroristes.

Pour ma part, en tout cas, j’ai toujours fait la distinction entre : d’une part, l’Armée syrienne libre (l’ASL), les rebelles laïcs et démocrates que j’ai rencontrés pour la première fois à Homs, en décembre 2011, là où la rébellion armée commençait effectivement à cette époque déjà, et, par la suite, dans plusieurs autres gouvernorats de Syrie, à maintes occasions, et à Alep en particulier, le fief principal de l’ASL, où j’ai réalisé plusieurs reportages, en juillet et août 2012 notamment, en tant que correspondant du journal belge Le Soir. Et, d’autre part, les factions islamistes, qui ont commencé à s’imposer dans le conflit syrien dès la fin de l’été 2012, et dont j’avais pu constater la prédominance, devenue incontestable, à partir de novembre 2012. J’avais notamment eu l’opportunité d’accompagner sur les lignes de front des katiba (brigades) de Jabhet al-Nosra (disons la « branche syrienne d’al-Qaeda », même si la structure d’al-Nosra est certainement plus complexe et nébuleuse en réalité) et d’Ahrar as-Sham, par exemple… Des mouvements moins radicaux aussi, comme al-Farouk, que j’avais rencontré à Idlib, en janvier 2013, et Liwa al-Towheed, avec les combattants duquel j’avais passé plusieurs semaines à Alep… Ceci pour dire que la rébellion est très plurielle et qu’il faut être précis si l’on veut en appréhender les composantes.

En réalité, je crois que l’on peut même parler de plusieurs rébellions, qui s’opposent parfois les unes aux autres et se combattent : les islamistes d’al-Nosra se sont divisés et certains combattent aujourd’hui l’État islamique, tandis que d’autres en ont rejoint les rangs; al-Nosra s’est souvent attaqué à l’ASL, qui combat aussi, régulièrement, contre l’État islamique…

Il faut donc bien dissocier l’ASL –ou, du moins, le peu qu’il en reste- des islamistes et, en particulier, de l’État islamique.

Les combattants de l’ASL sont, de mon point de vue, les seuls démocrates, de véritables démocrates. Je les ai assez fréquentés pour en témoigner.

Hélas pour le peuple syrien, ces démocrates n’ont reçu aucune aide, d’aucun État, pas même de l’Occident (ou, vraiment, si peu); alors que les islamistes d’al-Nosra et de l’État islamique ont été soutenus par de riches hommes d’affaires wahhabites issus des monarchies du Golfe, l’Arabie saoudite, le Qatar, le Koweït… Par la Turquie, aussi, qui appuie aujourd’hui encore l’État islamique dans le cadre d’une politique pro-sunnite et néo-ottomane absolument folle… Les islamistes ont ainsi pu s’armer, profitant du trafic en provenance de Turquie, du Liban, d’Irak, et monter en puissance, attirant à eux de nombreux combattants de l’ASL découragés, qui se sont alors islamisés.

Le basculement dans le rapport de force entre l’ASL et les islamistes a eu lieu à la fin de l’année de 2012 déjà; et, au printemps 2013, l’avènement de l’insurrection islamiste en Syrie était consommé. Et l’on peut dire que, désormais, le conflit syrien se résume en une lutte à mort entre le régime du président al-Assad et ces factions islamistes qui, pour la plupart, se sont regroupées sous la bannière noire de l’État islamique.

Les Occidentaux, qui sont aujourd’hui directement menacés par l’idéologie antioccidentale et expansionniste de l’État islamique, commencent d’ailleurs à le comprendre fort bien; et même la France de François Hollande, très « amie » du Qatar et de l’Arabie saoudite et qui a vertement fustigé le régime syrien depuis 2011, est à présent obligée de revoir sa politique et de reconnaître que, sur le terrain, la seule force capable de faire barrage à l’État islamique, c’est l’armée régulière syrienne.

Ch. Abdedaïm (LNR) - Les milices de Daech, qui sont actuellement la cible présumée d’une campagne de bombardements des États-Unis et de l’OTAN en vertu d’un mandat de « lutte contre le terrorisme », ont été et sont toujours soutenues clandestinement par les États-Unis et leurs alliés. Ne s’agit-il pas là d’une contradiction ?

PPdP - À ma connaissance –et pour avoir été sur le terrain des opérations plus qu’à mon tour-, ni les États-Unis ni aucune puissance occidentale n’a jamais soutenu l’État islamique. Mais leurs alliés du Golfe, par contre, certainement.

Il ne faut pas exagérer ni les intentions ni le rôle des États-Unis dans le conflit syrien –ni non plus, d’ailleurs, en général, dans les événements de ce que l’on a appelé le « Printemps arabe » : Washington a été surprise par ces événements et prise de court, comme l’illustre parfaitement la « révolution » égyptienne et les tergiversations concernant le sort de Moubarak, finalement lâché, au dernier moment, en faveur des Frères musulmans qui s’étaient imposés face à l’armée; les États-Unis n’avaient rien vu venir, rien préparé, et, lorsque les événements se sont précipités, la Maison blanche a réagi au coup par coup, maladroitement parfois, comme ce fut aussi le cas en Tunisie. Ainsi, dans le cas de la Syrie, les États-Unis n’ont jamais eu de plan pour renverser le régime baathiste; c’est pourquoi ils n’ont pas soutenu l’ASL. Leur objectif était plus modestement d’affaiblir le régime syrien, à la faveur de la révolution, et de l’amener progressivement à infléchir sa politique pro-russe et pro-iranienne. Par ailleurs, Washington n’a pas non plus vu venir la vague islamiste; si cela avait été le cas, il est certain que les États-Unis auraient appuyé davantage les rebelles laïcs.

La position la plus ambigüe, dans cette problématique, c’est celle de la Turquie. Ankara ambitionne de redevenir le pivot du monde sunnite, de reprendre au Caire cette position centrale. C’est pourquoi l’AKP d’Erdogan a systématiquement soutenu les révolutions islamistes : Ennahdha en Tunisie, les Frères musulmans en Syrie et en Égypte… Erdogan n’a d’ailleurs pas encore réussi à avaler le renversement de Mohammed Morsi par le coup d’État militaire du maréchal al-Sissi.

Cette politique turque est non seulement ambigüe, mais elle est aussi devenue absurde : les Frères musulmans, par exemple, ont échoué partout; et la politique d’Erdogan en la matière ressemble à une course folle et désespérée… Qu’attend-il de son soutien à l’État islamique? Ankara lui achète clandestinement son pétrole (avec l’aide, par ailleurs, de la faction kurde PDK de Barzani, le président de l’autorité kurde autonome d’Irak, qui laisse le pétrole transiter depuis l’État islamique, à travers le Kurdistan irakien, jusqu’en Turquie). Ankara aide aussi l’État islamique militairement, contre les Kurdes et les milices chrétiennes de Syrie, notamment, comme j’ai pu le constater cette année lors d’un reportage dans le nord-est de la Syrie : des cargaisons d’armes continuent d’affluer de Turquie à destination de l’État islamique, avec la bénédiction des services secrets turcs, et la Turquie fournit aussi une aide logistique aux combattants de l’État islamique, des faits bien documentés qui impliquent sans aucun doute qu’il existe une coordination militaire entre la Turquie et l’État islamique.

J’ignore exactement ce que la Turquie espère retirer de cette politique, mais il est certain qu’elle joue avec le feu… L’État islamique n’a idéologiquement aucune affinité avec l’islamisme « modéré » promu par l’AKP.

Ch. Abdedaïm (LNR) - Peut-on adopter une posture morale lorsqu’il s’agit de Damas et fermer les yeux sur ce que font Doha et Ryad ?

PPdP - C’est bien évidemment une question d’argent… Et c’est tout l’art, en politique internationale, de défendre tout et son contraire en gardant son sérieux.

Ce n’est pas moi qui défendrai la dictature syrienne; mais je ne le ferai pas plus des monarchies absolues qui gouvernent dans le Golfe. Les ONG de défense des Droits de l’Homme n’ont de cesse de dénoncer les violations des droits humains qui se succèdent dans ces pays. Et, bien évidemment, le financement des organisations islamistes sunnites par ces gouvernements est de notoriété publique… Des organisations qui pratiquent le terrorisme et tuent des citoyens en Occident et dans le Maghreb.

Mais peut-être les choses commencent-elles à changer.

Je ne fais pas ici allusion à la politique de l’Arabie saoudite, qui avait abandonné les Frères musulmans en Égypte pour soutenir al-Sissi; la politique de Ryad est en effet en train de s’inverser à nouveau, depuis l’accession au trône du nouveau roi et le remaniement complet de l’équipe du palais qui, face à l’Iran qui gagne des points au Yémen, en Syrie et en Irak, a décidé de revenir à sa politique de soutien des Frères musulmans et aussi du terrorisme islamiste.

Je parle de la position de Washington, qui commence à frapper du poing sur la table : Obama a déjà mis les points sur les i à Erdogan, qui, durant un temps, avait même refusé l’utilisation des aéroports militaires turcs aux avions de la coalition internationale déployée contre l’État islamique. Washington est également en train de se montrer plus ferme avec son allié saoudien.

La menace que constitue l’État islamique est devenue plus lourde de conséquences que le maintien des bonnes relations avec Ryad -qui pèsent d’autant moins que Washington est en train de trouver un terrain d’entente avec Téhéran.

Ch. Abdedaïm (LNR) - On dit souvent qu’on ne combat pas une maladie en s’attaquant aux symptômes, mais bien en éliminant les causes ou le substrat. Vouloir apporter une solution au problème sans dénoncer le rôle essentiel que jouent ces États (l’Arabie saoudite, le Qatar et la Turquie, trois alliés majeurs de l’Occident, des États-Unis et de la France) qui soutiennent l’EI est absolument vain. C’est une fuite en avant irresponsable de la part de ces trois pays qui voient leur stratégie contrée par l’entrée en jeu de Moscou. Face à cette situation peut-on réellement éradiquer Daech ? Et si oui, comment ?

PPdP - Militairement, l’action déterminée de la Russie est essentielle; de même que l’intervention de l’Iran de plus en plus présent en Irak.

D’un autre côté, les attentats de Paris ont provoqué un électrochoc en Occident, qui a débouché, non seulement, sur un rapprochement désormais officiel avec Moscou, même de la part de la France, mais aussi sur une prise de conscience, qu’il est devenu impératif de faire concrètement la guerre à l’État islamique, que l’État islamique n’est pas seulement un problème arabe, qui se limiterait au Moyen-Orient, et qu’il faut dès lors déployer les moyens militaires nécessaires à son éradication.

La vaste coalition militaire internationale qui est ainsi en train de se constituer de fait aura les moyens d’impressionner la Turquie et l’Arabie saoudite et de combattre l’État islamique avec efficacité. Cette coalition s’élargira encore : elle impliquera d’autres régions du monde, comme le Maghreb, sans aucun doute, lui aussi touché par l’État islamique, présent en Libye, en Tunisie, et aussi l’Égypte, confrontée à l’État islamique dans le Sinaï et qui est déjà en relation active avec Moscou.

Toutefois, on ne vaincra pas l’État islamique sans l’envahir, c’est-à-dire sans occuper son territoire par l’envoi de troupes au sol. Une opération de grande ampleur qui demanderait le déploiement de milliers de soldats de cette coalition. Car les frappes aériennes ne sont pas suffisantes : comme j’ai pu m’en rendre compte en Irak, elles sont très efficaces en terrain découvert, en plaine, lorsque des colonnes de véhicules progressent sans aucune protection –rappelons que l’État islamique ne dispose d’aucune force aérienne et que la coalition internationale possède seule la maîtrise du ciel, ce qui, dans une guerre moderne, est un atout extraordinaire. C’est ainsi qu’Erbil, la capitale du Kurdistan irakien a été sauvée de l’invasion des combattants islamistes qui n’étaient plus qu’à une vingtaine de kilomètres de la ville lorsque l’aviation états-unienne a commencé de frapper. Mais, en zone urbaine, les frappes deviennent aléatoires… Des civils sont touchés… Les combattants ennemis se dispersent dans les agglomérations, se dissimulent et ne peuvent plus être ciblés…

C’est là le point d’achoppement de cette politique militaire : quel État occidental acceptera-t-il de risquer ses soldats contre l’État islamique et de les engager face à une guérilla totale?

La donnée fondamentale que l’on n’évoque que très rarement, en effet, et qu’il faut cependant garder à l’esprit, c’est que les populations sunnites des régions déjà investies par l’État islamique ne lui sont pas hostiles! Dans leur grande majorité en tout cas. Principalement parce que ces populations sunnites ont été soumises, en Syrie, à un régime dominé par les Alaouites et en tout cas très lié à l’Iran chiite et, en Irak, depuis l’invasion du pays par les États-Unis en 2003, au gouvernement chiite de Nouri al-Malaki, porté au pouvoir par Washington et qui a chassé les Sunnites de Bagdad et presque totalement de l’armée –dans les régions sunnites d’Irak, l’armée irakienne, essentiellement constituée de Chiites, s’est comportée comme une armée d’occupation, brimant et rançonnant la population. L’État islamique est donc apparu comme un « libérateur ». Mais aussi parce que le mode de vie de ces populations rurales ne diffère en fin de compte que très peu du modèle sociétal qu’impose l’État islamique; l’État islamique n’est donc pas un « problème » en soi.

Dans ces régions, l’État islamique est « chez lui »; il sera très difficile de l’en déloger.

Ch. Abdedaïm (LNR) - Détruire Daech passerait par la création d’un « Sunnistan ». C’est l’hypothèse avancée récemment par John Bolton, ancien ambassadeur américain aux Nations unies, proche des néoconservateurs. Pensez-vous que c’est une solution idéale ?

PPdP - À ce stade, c’est inévitable.

Je ne sais pas si on peu dire que c’est la solution idéale, mais il n’y en a pas d’autre… Si les populations sunnites de Syrie et d’Irak ont accueilli favorablement l’État islamique, elles sont fatiguées, aujourd’hui, de l’état de guerre permanent qu’implique la présence des djihadistes. De plus, si ces populations, dans les zones rurales, s’accommodent assez volontiers des règles religieuses imposées par l’État islamique, ce n’est pas le cas dans les villes, dont les populations étaient accoutumées à un mode de vie plus « occidentalisé ». Et, de manière générale, les structures tribales traditionnelles qui charpentaient le quotidien sociopolitique de ces populations ont été attaquées par l’État islamique, qui a imposé sa propre hiérarchie jusque très localement. Aussi, si l’opportunité se présentait, pour ces populations, de se débarrasser de la tutelle djihadiste mais tout en ayant la garantie de ne pas retomber sous la coupe du gouvernement de Damas ou des milices chiites de Bagdad, beaucoup de chefs locaux cesseraient de soutenir l’État islamique.

C’est donc la solution pour juguler la menace globale que constitue l’État islamique, mais c’est aussi le seul avenir possible pour la région : après les atrocités commises de part et d’autre en Syrie durant la terrible guerre civile qui ravage le pays depuis près de cinq ans, une « réconciliation nationale » est tout simplement inimaginable! Les haines sont exacerbées, et pour longtemps… J’ai couvert, en tant que reporter, plusieurs conflits dans le monde; mais je n’ai jamais vu une guerre aussi féroce et inhumaine qu’en Syrie… Idem en Irak : les milices chiites se vengent sur la population lorsqu’elles reprennent un village sunnite à l’État islamique; et les Sunnites creusent des fosses communes pour les Chiites qui leur tombent sous la main… Les actes de barbarie se multiplient là-bas aussi.

Bien sûr, on pourrait envisager une autre formule, celle d’États fédéraux, avec des gouvernements régionaux qui hériteraient de la plupart des compétences communautaires… Un peu sur les modèles suisse, belge ou allemand : le gouvernement central conserverait uniquement quelques compétences essentielles à la survie de l’État, comme la Défense, les Affaires étrangères, l’Intérieur… Mais, l’Intérieur et la Défense, rien que cela, déjà, poserait problème et ferait l’objet de querelles inextricables entre les communautés…

La solution passe donc inévitablement par le redécoupage des frontières syriennes et irakiennes, par l’abolition des Accords franco-britanniques « Sykes-Picot », qui avaient consacré la fin de l’Empire ottoman, au terme de la première guerre mondiale.

Probablement le moment est-il venu de définitivement tourner la page du colonialisme et de laisser les réalités ethniques, culturelles et religieuses arabes recouvrer leurs espaces naturels respectifs.

Lien utile : La Nouvelle République

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Publié le par Pierre PICCININ da PRATA

Pierre Piccinin da Prata est historien, politologue, reporter de guerre et spécialiste du Monde arabo-musulman. Il a suivi les révolutions du Printemps arabe. Il s’est rendu de nombreuses fois en Syrie et nous parle de l'État islamique et du djihadisme.

Lien utile : CANAL C

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Publié le par Pierre PICCININ da PRATA

La force aérienne turque abat un bombardier russe.

"Il existe une coordination militaire entre la Turquie et l'État islamique."

Lien utile : Radio Sputnik France

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Publié le par Pierre PICCININ da PRATA
L'État islamique: sa nature, ses ambitions, ses combattants... Interview intégral (The Dissident - 24 novembre 2015)

Pierre Piccinin da Prata, rédacteur en chef du Courrier du Maghreb et de l’Orient, reporter de guerre et ancien otage en Syrie, revient sur les attentats du 13 novembre 2015 et apporte son éclairage sur la nature de l’État islamique et sur les ambitions de ses combattants. Entretien.

The Dissident - Quelle a été votre première réaction quand vous avez appris les attaques terroristes qui ont touché Paris le 13 novembre dernier ? Selon vous, étaient-ils prévisibles ?

Pierre Piccinin da Prata – Bien évidemment, quand un de nos correspondants à Paris m’a téléphoné, dès après que les premiers coups de feu ont été tirés, et m’a dit que « quelque chose était en train d’arrivé, et probablement en rapport avec la guerre en Irak et en Syrie », j’ai eu un instant froid dans le dos. On a beau s’y attendre, c’est toujours saisissant d’émotion…

Mais, très vite, l’analyste reprend le dessus et, bien sûr, il n’y a pas eu de surprise.

Lors des attaques de Bruxelles, contre le Musée juif, en mai 2014, et de Paris, en janvier 2015, qui avaient frappé plusieurs cibles, des policiers, un établissement juif à nouveau et le journal Charlie Hebdo auteur de caricatures mettant en scène de manière provocatrice le Prophète Mohamed, j’avais à chaque fois martelé, envers et contre tous, qu’il ne s’agissait ni d’attentats antisémite, ni d’agressions visant la liberté d’expression et particulièrement les caricatures en question –même si les cibles n’avaient pas été choisies au hasard : elles visaient Israël, et non la communauté juive en tant que telle, et des représentants de l’État français, outre Charlie Hebdo pour ses insultes répétées à l’égard de l’Islam-, et qu’il ne s’agissait très certainement pas non plus d’actes isolés, perpétrés par des loups solitaires… Mais qu’il s’agissait d’attaques contre la France et la Belgique, deux pays engagés militairement en Syrie et en Irak contre les forces de l’État islamique (l’EI), que ces deux attaques étaient liées et avaient l’EI pour commanditaire –ce que les enquêtes ont plus tard permis de démontrer- et que ce n’était là que le début d’un conflit long et sanglant, et cette fois-ci pas seulement pour les populations du Moyen-Orient, mais également pour les populations des États occidentaux concernés.

Donc, oui, bien sûr, ces attaques étaient prévisibles, dans ce sens, du moins, qu’il fallait s’attendre à des répliques d’envergure de la part de l’EI et qu’il faut encore s’y attendre pour l’avenir.

The Dissident - Dans un entretien exclusif avec des « sujets occidentaux du Califat », comme vous les nommez, publié en février 2015 sur le site internet du Courrier du Maghreb et de l’Orient, vous donnez la parole à des moudjahidines basés en Europe, prêts à tout pour suivre le djihad universel. Que retenez-vous de ces rencontres ?

PPdP – Alors… Soyons bien précis : s’il est vrai que, lors de plusieurs reportages en Syrie, notamment, et lorsque j’ai été pris en otage dans ce pays en 2013, j’ai rencontré des ressortissants européens qui se battaient là-bas dans des factions islamistes –j’ai notamment et à plusieurs reprises accompagné des brigades de Jabhet al-Nosra sur les lignes de front contre l’armée de Bashar al-Assad-, il ne s’agissait pas, cette fois, de « moudjahidines ». Et à aucun moment ils ne m’ont affirmé vouloir participer au djihad.

Il s’agit de personnes, issues de la communauté arabo-musulmane, dont plusieurs ont la nationalité belge ou française, et qui se disent favorables à l’État islamique, à l’Islam orthodoxe –ce qu’ils appellent « l’Islam authentique » ou « véritable », en opposition à un « Islam édulcoré », « l’Islam de France »- et qui considèrent que ce n’est pas à l’Islam de s’adapter à la société, mais l’inverse, et acceptent par ailleurs le projet politique d’une société islamique comme l’aboutissement logique de l’enseignement du Prophète Mohamed, fondateur de l’Islam, qui est une religion, mais dont la dimension profondément politique ne saurait, selon ces personnes, être escamotée pour mieux correspondre aux règles et fonctionnements des démocraties occidentales.

En d’autres termes, j’ai rencontré des individus pour lesquels la religion, la foi et Dieu priment sur les lois françaises ou belges ; et qui considèrent que l’Islam de France n’est qu’un accommodement bricolé par des personnes qui « se disent musulmanes » mais, en réalité, du point de vue de ces Musulmans orthodoxes, ont trahi leur religion parce qu’elles n’avaient ni la foi ni le courage d’en assumer les contraintes et les impératifs.

Mais, surtout, ce qui m’a interpellé, c’est le haut niveau de conscience de la majeure partie de ces islamistes, qui ont fait le choix d’un autre modèle de société que le nôtre et argumentent avec précision leur point de vue.

The Dissident - Les médias français dressent aujourd’hui la liste des dénominateurs communs à ces « pro- Daesh » installés en France. L’image du jeune homme paumé, en échec scolaire et en manque de repères ne serait donc pas avérée ?

PPdP – Il serait excessif d’affirmer qu’aucun des jeunes belges et français partis faire le djihad en Syrie ou en Irak ou qui sont, plus simplement, des supporteurs de l’EI ne correspond à ce profile. Mais, après avoir rencontré un certain nombre de ces personnes sur le terrain des combats et en Europe, je dirais que cette image véhiculée par les médias -et quelque peu méprisante par ailleurs-, n’a pas grand-chose à voir avec la réalité…

Pas de « paumés en décrochage social », pas de « jeunes endoctrinés qui connaissent trois mots du Coran et pensent avoir tout compris de l’Islam »… Ce que l’on peut entendre en boucle dans le discours officiel de nos responsables politiques, repris en chœur par la sphère médiatique et, comme souvent, avalé par la plus grande partie de nos concitoyens… Non, rien de tel, en tout cas parmi ceux qu’il m’a été donné de croiser ou d’entendre plus longuement…

Des jeunes, certes, mais qui participent à des groupes d’étude, qui maîtrisent les écritures et la dialectique de manière très impressionnante… Et puis aussi des moins jeunes, des universitaires… Qui ont fait le choix d’un autre modèle de société, souhaite vivre dans l’État islamique ordonné par le Prophète de leur religion et assument pleinement ce choix.

Évidemment, du point de vue occidental, il est plus confortable de promouvoir cette image négative du djihadisme et de dégrader ces personnes à ce rang de « pauvres types manipulés » qui n’auraient rien compris à rien et agiraient de manière inconséquente. Cette image évite la remise en question de nos sociétés occidentales et évite aussi des questionnements délicats et sensibles, comme, notamment, la question de notre capacité à l’intégration des minorités arabo-musulmanes… Je veux dire : notre capacité à les intégrer socio-économiquement, c’est-à-dire à les accepter dans notre environnement social et à leur permettre d’y prendre pleinement leur place, d’une part, mais aussi, d’autre part, à les accepter avec leurs différences culturelles… On se gargarise à volonté des termes et expressions « laïcité, démocratie, liberté d’opinion, etc. »… Mais ces valeurs sont-elles permises à tous et valent-elles pour tous ? Le « délit de sale gueule » ne demeurent-il pas un travers bien ancré dans notre société ? Et n’y a-t-il pas aussi deux poids et deux mesures dans notre politique étrangère, susceptible de révolter les personnes d’origine arabo-musulmanes ? Je pense à la question israélo-arabe, aux bombardements israéliens sur Gaza, l’été derniers, qui ont assassiné plus de 2.000 civils, des non-combattants, en moins de deux mois de temps, et cela sans que les gouvernements européens ne réagissent, pas même par une ferme protestation… Autant de questionnements nécessaires, si l’on veut comprendre pourquoi certains de nos concitoyens, arabo-musulmans, se sentent exclus de la société et se tournent alors vers l’idée d’une société islamique dans laquelle ils espèrent recouvrer une forme de dignité et trouver leur place, en recherchant ainsi une identité dans leurs racines, celles de leurs parents ou de leurs grands-parents.

Mais, plus encore, la question qui dérange, qui effraie, car la réponse pourrait déplaire et se révéler très problématique, c’est de savoir si notre société est compatible avec ce choix d’un « Islam authentique » qui refuserait de s’adapter à nos impératifs légaux et démocratiques ?

Sur ce point, je crois que nos responsables politiques ont tous plus ou moins encore la tête dans le sable.

The Dissident - « Le Califat existe. On peut le toucher. On peut y aller, en revenir, y repartir… Mais, en fait, il est partout ! », vous a confié l’un de ces islamistes radicaux que vous avez rencontrés en France. Quelle est, selon vous, la menace réelle qui pèse sur le sol français ?

PPdP – Il est impossible de chiffrer l’ampleur de cette menace. Mais il est certain que, au sein des communautés arabo-musulmanes –nous parlons de plusieurs millions de personnes en Europe ; presque 4 millions de personnes rien qu’en France, selon les estimations-, existent des foyers islamistes, des viviers favorables à l’avènement d’un État islamique. Des foyers dans lesquels pourra recruter l’armée de l’EI, qui se révèle pour d’aucuns comme la matérialisation, la restauration, en fait, de cet État islamique appelé de leurs vœux, du Califat fondé au VIIème siècle par les successeurs du Prophète et qui avait disparu dans les soubresauts de l’histoire.

Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que cet État islamique ne constitue pas un « État » au sens onusien du terme. L’État islamique recouvre certes un territoire, mais dont les frontières sont évanescentes et évoluent au gré des conquêtes ; c’est actuellement une grande partie de la Syrie et de l’Irak, et c’était, dans le passé, cet empire arabe qui s’étendait des frontières des royaumes indiens, à l’est, jusqu’à l’Espagne, à l’ouest, et dont Damas et Bagdad furent les plus brillantes capitales. Des territoires que revendiquent aujourd’hui l’EI. Et un empire en continuelle expansion, puisqu’il avait pour fonction, politique mais aussi religieuse par définition, d’étendre l’Islam universellement.

Mais, par ailleurs, ce territoire se double d’une autre dimension de l’État islamique, qui n’est pas seulement présent à l’intérieur de ses frontières, mais également là partout où se trouvent des Musulmans –du moins des Musulmans qui adhèrent à cet « Islam authentique ». Ils constituent en effet la « Communauté des Croyants », « l’Oumma », qui rassemble tous les Musulmans derrière leur commandeur, le Prophète Mohamed à l’origine, puis les califes qui lui ont succédé et, dans la vision de l’EI, aujourd’hui, le Calife Ibrahim, ainsi proclamé par ses partisans, Abou Bakr al-Bagdadi, le leader de l’EI.

En fait, c'est toute la question qui se pose aujourd'hui et historiquement aux Musulmans du monde entier. C'est une terrible question de foi : l’État islamique, le Califat, est-il une imposture ou est-ce le renouveau attendu ? Et malheur (d'un point de vue islamique, bien sûr) à ceux qui feront le mauvais choix.

L’EI bénéficie donc d’une sorte de « cinquième colonne » dans tous les États européens, probablement des centaines de combattants prêts à frapper, chacun avec leurs compétences, leurs relations, leurs capacité de nuisance… On l’a vu lors des attentats du 13 novembre, à Paris : les attaques menées par les commandos de l’EI se sont passées de manière très bien synchronisées, méthodiquement… Les assaillants étaient lourdement armés, disposaient dans leurs rangs d’artificiers et de tout l’équipement utile à ce genre d’opération… Et la plupart n’étaient pas syriens, afghans, irakiens ou maghrébins, mais de nationalité belge ou française. Voilà le danger…

Mais attention : il y a un autre danger, tout aussi terrible pour notre société démocratique si fragile ; c’est d’en venir à stigmatiser et pénaliser, voire haïr et persécuter, l’ensemble de nos concitoyens d’origine arabo-musulmane, dont il est évident que la très grande majorité ne soutiennent pas l’EI et souhaitent vivre en paix dans cette société qui est la leur.

The Dissident - La France a fait le choix, jusqu’aux derniers attentats, d’apporter une réponse médicale aux jeunes français enrôlés en Syrie, leur imposant un suivi psychiatrique à leur retour ainsi qu’une cure de désendoctrinement. Cette approche est-elle pertinente ? Nie-t-elle au contraire la réalité d’un engagement conscient et politique en faveur de l’État islamique ?

PPdP – « Une réponse médicale »… « Un suivi psychiatrique »… À un problème qui est avant tout social et, pour certains, procède d’un choix politique et religieux ?

L’ennui, avec ce discours sur « l’endoctrinement » et les « jeunes paumés » psychologiquement fragiles, c’est que, à force de le rabâcher, il semble que même nos autorités ont fini par y croire dur comme fer.

Il y a des cas avérés de jeunes qui se sont faits manipulés par des réseaux de recrutement. C’est une réalité, et la réponse que vous évoquez est de fait pertinente, dans le souci de leur permettre de reprendre leur place dans la société.

Mais les attaques que nous avons connues ne sont pas le fait de ces gens-là : on ne confie pas de telles missions à des personnes déstabilisées et incertaines. Ce sont des actes qui demandent une grande maîtrise de soi, beaucoup d’aplomb et de détermination, de conviction dans une cause…

Il est temps, désormais, de regarder les choses en face : ces attaques ne cesseront qu’avec la disparition de l’État islamique.

Le phénomène est nouveau. Et il faut en prendre conscience… L’État islamique n’est pas comparable aux factions djihadistes que nous avons connues dans le passé ; il n’est pas comparable à al-Qaeda, par exemple. L’objectif déclaré de ces organisations, inscrit dans leur charte fondatrice, n’est pas de recréer le Califat et de partir à la conquête du monde entier. Al-Qaeda, ainsi, a essentiellement pour but de débarrasser les pays arabo-musulmans de l’influence occidentale et de leur rendre leur autonomie politique, dans un cadre islamique.

L’État islamique est de loin plus ambitieux : il est la grande aventure du renouveau, de la renaissance de l’Islam politique. Et il existe maintenant matériellement ; il élargit son territoire… C’est en cela qu’il est devenu fascinant et constitue le point de ralliement d’une internationale islamiste qui s’est progressivement constituée depuis la restauration du Califat en 2013. Et, plus il marque des points, plus il apparaît invincible et puissant, plus il attire à lui de nouveaux partisans, partout dans le monde, à Bruxelles et à Paris comme ailleurs. Ça aussi, c’est nouveau.

Ceci est également important : al-Qaeda frappait ses ennemis en représailles d’actes de guerre menés dans des pays arabes ; l’EI mène une guerre de conquête universelle, ce qui veut dire qu’on ne peut ni négocier avec l’EI –ce n’est pas dans sa logique-, ni se retirer du conflit en espérant dès lors ne plus être attaqué.

Mais l’EI ne sera jamais vaincu sans une offensive terrestre de grande ampleur, qui coûtera cher en vies humaines, y compris du côté des soldats européens qui seraient engagés sur le terrain des opérations…

The Dissident - Le gouvernement de François Hollande vient de voter la prolongation de l’état d’urgence pour une durée de trois mois. La mesure est-elle, selon vous, adaptée à la situation ?

PPdP – En quelques mots… C’est compréhensible, mais sans pertinence.

Compréhensible, car la population française ne comprendrait pas que son gouvernement ne prenne aucune mesure d’envergure à la suite des attaques subies. Les frappes massives aussitôt ordonnées par François Hollande sur ar-Raqqa, le fief de l’EI en Syrie, ont le même but… Elles ont aussi un but pré-électoral… Et elles n’auraient pas causé de victimes civiles, selon l’armée française…

Mais c’est inefficace, car il est bien certain que, dans ce contexte d’état d’urgence, les cellules dormantes de l’EI qui sont présentes sur le territoire français vont se faire encore plus discrètes… Puis l’état d’urgence sera levé… La vie reprendra son cours… Et d’autres attaques auront lieu.

C’est le principe de la guérilla, comme l’avaient théorisée Guevara et Mao ; l’ennemi est fondu dans la population, les djihadistes sont mélangés, en l’occurrence, aux millions d’arabo-musulmans qui se concentrent dans les grandes villes de France… On ne peut pas les reconnaître… Le jour où ils décident de frapper, c’est la surprise… Ce fut le cas à Paris, le 13 novembre.

Par contre, cet état d’urgence à ceci de néfaste qu’il crée les conditions pour l’apparition d’une psychose collective, un climat de peur qu’il serait bon de dissiper très vite pour éviter des comportements hystériques et irrationnels, voire le développement d’une xénophobie agressive.

The Dissident - Etes-vous d’accord avec le terme de « guerre » qui fait actuellement débat ?

PPdP- Il était temps qu’on appelle un chat un chat ! En ce qui me concerne, je parle de guerre contre l’EI dans mes éditoriaux depuis 2014…

Oui, c’est ça la réalité : nous sommes en guerre ; une guerre qui n’est certes pas « conventionnelle », mais une guerre qu’il ne faut plus hésiter à mener au lieu de camper sur des positions attentistes face à l’EI.

The Dissident - L’expression « compassion à géométrie variable » circule beaucoup sur les réseaux sociaux alors que les médias français ont très peu évoqué l’attentat de Beyrouth qui a fait 44 morts le 12 novembre. Quel est votre sentiment sur le sujet ?

PPdP – J’ai été parmi les premiers à m’indigner… J’ai aussi reçu beaucoup de réactions de mes amis tunisiens, libanais, maliens, syriens…

C’est comme s’il y avait un « bas-monde », eux, là-bas, qui ne comptent pas vraiment… Et nous, les seigneurs de cette planète, drapés dans un égoïsme inhumain et pour qui le monde entier doit cependant verser des larmes quand les nôtres sont frappés.

Et, le plus terrible, peut-être, c’est que ça se passe bel et bien de la sorte : pas de minute de silence, en Occident, après les attentats de Sousse, de Tunis, de Beyrouth… Pas non plus pour les 2.000 morts de Gaza… Rien pour les milliers de Syriens… En revanche, le monde entier a pris le deuil pour Paris… En janvier 2015, Mahmoud Abbas, le chef de l’Autorité palestinienne, était à Paris pour la grande manifestation « je suis Charlie ». Quatre mois auparavant, les Palestiniens de Gaza étaient massacré sans que Paris réagisse… Cette fois-ci, la grande pyramide de Gizeh a été parée du drapeau tricolore français… Des minutes de silence ont eu lieu en Cisjordanie, à Gaza, à Tunis…

De mon point de vue, on frise l’indécence.

La réaction du célèbre chef d’orchestre Pävo Jarvi m’est apparue beaucoup plus juste… Pas de « Marseillaise » -un chant très belliqueux, par ailleurs-, ni de minute de silence pour Paris -et pas pour Gaza, ni pour Beyrouth- ; c’était la semaine passée, au Palais des Beaux Arts à Bruxelles… Pävo Jarvi s’est avancé sur la scène et a prononcé ces quelques mots : « Pour toutes les victimes des atrocités au monde » ; avant de jouer la « Valse Triste » de Jean Sibelius.

The Dissident - Avec la riposte des forces françaises qui ont bombardé la ville de Raqqa et le soutien de la Russie à l’armée syrienne de Bashar al-Assad, comment voyez-vous l’avenir immédiat de la Syrie ?

PPdP – L’avenir de la Syrie, ce sera d’abord une guerre de longue haleine contre l’État islamique.

Même si l’OTAN se décide enfin à intervenir, les combats seront âpres, car l’État islamique, contrairement à ce qu’affirment certains analystes probablement trop éloignés du terrain, est là-bas chez lui et bénéficie du soutien effectif d’une grande partie de la population sunnite de Syrie et d’Irak. De quoi mener une guérilla pendant longtemps.

Par ailleurs, cet avenir passera inexorablement par le maintient au pouvoir de l’allié des Russes, le président Bashar al-Assad, ou, du moins, du gouvernement baathiste qu’il dirige, ce qui revient pour ainsi dire au même… Et, une fois l’EI anéanti, il faut encore savoir ce que l’on fera des rebelles syriens qui se sont soulevés contre le régime du Baath et continuent de se battre, contre lui et contre l’EI.

Ce sera aussi un partenariat avec la Russie de Vladimir Poutine. Monsieur Hollande commence à en prendre conscience. En cela aussi, il était temps.

Et ce sera un autre partenariat, avec Téhéran, qui a déjà dépêché des forces en Irak et qui collabore avec le Hezbollah libanais, engagé en Syrie lui aussi ; mais cela, le président Obama l’a déjà bien compris, depuis longtemps, et l’élection d’Hassan Rohani, en juin 2013, qui a remplacé l’intransigeant Mahmoud Ahmadinejad à la présidence de l’Iran, donne à Washington l’opportunité de renouer des relations diplomatiques plus sereines avec ce pays –comme on a pu s’en rendre compte dans le dossier du nucléaire iranien.

Il faudra aussi infléchir la politique de la Turquie, qui, jusqu’à présent, a objectivement soutenu l’EI.

On le voit, l’enjeu n’est pas seulement la Syrie… C’est toute la face du théâtre moyen-oriental qui va considérablement changer dans les prochain mois.

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Le terrorisme, la France... et l'argent de l'Arabie saoudite - Interview (Radio Sputnik France - 19 novembre 2015)

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Pierre Piccinin da Prata, Rédacteur en chef du Courrier du Maghreb et de l’Orient : «Ce ne sont pas seulement ces djihadistes de retour qui constituent une menace, mais les milliers de partisans de l’État islamique qui vivent au sein des communautés arabo-musulmanes issues de l’immigration et installées dans les grandes villes européennes.»

Le Temps d’Algérie - De terribles attentats terroristes ont endeuillé la France. Ces attentats étaient-ils prévisibles ?

Pierre Piccinin da Prata - Bien sûr, qu’ils étaient prévisibles ! La France ne pouvait pas espérer que sa population resterait à l’abri de la guerre, alors que les forces armées françaises sont déployées en Irak et attaquent l’État islamique.

Je ne dis pas que la France doit se retirer d’Irak. Non ! L’État islamique a une logique expansionniste, qui procède d’une application sans concession –ou « radicale », comme d’aucun disent- de l’enseignement et des instructions laissés par le Prophète Mohamed. À savoir l’expansion de l’Islam au monde entier, non seulement de l’Islam en tant que religion, mais aussi du modèle politique théocratique qui en découle. Autrement dit, l’État islamique n’a cure de la conception onusienne de l’État ; il n’a pas de frontière et existe de facto là où existe l’Oumma, la communauté des croyants. Ce qui signifie que l’État islamique, s’il n’est pas combattu, ne s’arrêtera pas au Moyen-Orient et à l’Afrique du Nord –et à l’Espagne-, c’est-à-dire aux territoires qu’il revendique déjà, à la base, comme étant l’ancien territoire de l’Empire arabe des Califes du Moyen-Âge. L’État islamique vise à s’étendre bien au-delà… C’est sa logique naturelle et il est impossible de la renégocier ; la guerre est donc le seul moyen de faire barrage à l’État islamique.

Mais cette guerre qui s’impose aux ennemis de l’État islamique a forcément des conséquences. Les attentats du Musée juif de Bruxelles –mai 2014- et de Paris déjà, contre l’hebdomadaire Charlie Hebdo notamment –janvier 2015-, avaient constitué une première attaque. J’avais expliqué, à l’époque, dans plusieurs articles et interviews que les deux attaques étaient liées ; qu’il ne s’agissait ni d’un acte antisémite, ni d’une question de liberté d’expression, même si les cibles n’avaient pas été choisies au hasard. J’avais essayé de faire comprendre qu’il s’agissait d’une guerre. Dans un éditorial, j’avais écrit que cette guerre allait faire couler beaucoup de sang en Europe. On m’avait beaucoup critiqué pour cela. Je crois qu’aujourd’hui, malheureusement, les faits se précisent dans ce sens : une guerre… et pour longtemps.

Et l’Europe n’est pas seule concernée. Je suis assez stupéfait d’entendre reparler de Bruxelles, mais pas de l’attentat du Musée du Bardo, à Tunis, ni de celui de Sousse -des villes également visées par les cellules djihadistes de l’État islamique-, ni même de Beyrouth, il y a quelques jours à peine pourtant, où l’État islamique a attaqué un quartier chiite contrôlé par le Hezbollah, dont les miliciens combattent en Syrie aux côtés des forces de Bashar al-Assad. Toutes ces attaques forment un ensemble ; tous ces pays sont désormais liés dans cette guerre contre l’État islamique.

Ils doivent s’entendre et s’unir pour se protéger.

Mais en faisant très attention de ne pas sacrifier la liberté et la démocratie ; c’est ce qui m’inquiète, de manière très aigüe, notamment quand je considère la loi antiterroriste déjà votée en Tunisie, et quand j’entends parler des projets de « Patriot Act » européen… Ne créons pas, s’il vous plaît, des Guantanamo chez nous ! Ce serait tuer l’âme de notre civilisation.

Le Temps DZ - On pense aux extrémistes français partis combattre aux cotés de Daech, en Syrie et en Irak. Quel danger représentent-ils pour la sécurité en France et dans le monde ?

PPdP - Je pense que, à ce stade, il faut ouvrir les yeux.

Les djihadistes français, belges, britanniques, allemands, etc., qui sont partis soutenir l’effort de guerre de l’État islamique et ont intégré son armée constituent effectivement un danger très important pour les pays européens dans lesquelles ils reviennent ensuite. Beaucoup reviennent avec l’objectif de constituer des cellules de guérilla prêtes à frapper ces nations qui ont pour la plupart envoyé des troupes contre l’État islamique.

Mais la problématique est beaucoup plus large, dans des proportions impossibles à chiffrer.

En effet, ce ne sont pas seulement ces djihadistes de retour qui constituent une menace, mais les milliers de partisans de l’État islamique qui vivent au sein des communautés arabo-musulmanes issues de l’immigration et installées dans les grandes villes des États européens. L’État islamique, en tant qu’État proclamant la restauration du Califat, est un phénomène nouveau ; al-Qaeda, par exemple, n’a jamais développé cette dimension-là.

Je suis bien conscient du caractère dramatique de la réalité que je définis en disant cela ; mais il s’agit d’une réalité effective. Pour de nombreuses raisons, souvent socio-économiques, liées au racisme notamment, mais pas seulement, et aussi par conviction religieuse et politique, des membres de ces communautés prennent parti pour l’État islamique.

C’est par exemple le cas de beaucoup de jeunes –dont il ne faut pas sous-estimer les capacités d’entendement ; ce ne sont pas tous des « paumés », comme on le lit dans une presse européenne univoque-, qui sont rejetés par une société xénophobe et ne voient aucun avenir possible dans « l’intégration ». L’Islam politique leur offre une identité « clef sur porte » et leur rend un sens à la vie et une dignité. Alors, ils se disent : « Pourquoi pas ? » Pourquoi pas ce modèle-là de société, plutôt qu’un autre, plutôt que celui qui les rejette ?

C’est aussi le cas d’intellectuels –oui, des gens qui ont un bagage universitaire, et parfois important !-, qui font très consciemment le choix de l’Islam politique et du fondamentalisme religieux. Je le répète : il faut cesser de sous-estimer ces gens et d’attribuer leurs intentions à de l’ignorance ou à un quelconque décrochage social.

Ma grande crainte, quand cette réalité va peu à peu s’imposer, c’est que l’islamophobie commence à flamber en Europe. Que les amalgames se multiplient ou que certains gouvernements finissent par prendre des mesures, par populisme ou par conviction, qui discrimineraient gravement et de manière tragique nos concitoyens d’origine arabo-musulmane ou de confession islamique.

Le Temps DZ - On pense également à la Libye. Le démantèlement de l'État libyen lors de l'ingérence militaire étrangère dans ce pays, menée par Nicolas Sarkozy, n'a-t-elle pas renforcé la capacité de nuisance des terroristes ?

PPdP - C’est très évident ! La France de Sarkozy et le Royaume-Uni, qui ont été les artisans de la prétendue « révolution libyenne », essentiellement pour des raisons d’ordre énergétique, ont profité de quelques troubles qui avaient lieu à Benghazi -et se limitaient à cette région- pour se débarrasser de leur ancien partenaire, Mouammar Kadhafi, en espérant recomposer le gouvernement libyen à leur guise.

Cette opération a été précipitée, très mal préparée. C’était un coup de poker, hasardeux. Je m’étais rendu plusieurs fois sur le terrain, durant la guerre civile ; les risques d’éclatement du pays étaient indéniables, entre les factions islamistes, les tribus, les clans… Des amis du Quai d’Orsay –le ministère français des Affaires étrangères- m’avaient confirmé ces risques énormes ; mais ils m’ont expliqué que Sarkozy n’a pas voulu entendre leurs recommandations.

L’État libyen s’est donc fissuré de toutes parts ; les nations qui le constituaient se sont déchirées, et la guerre civile a laissé ce « failed state » ouvert à toutes les pénétrations : al-Qaeda, bien sûr, qui était déjà implanté dans la région, mais aussi l’État islamique, qui contrôle dorénavant toute la région centrale de Syrte et se répand en Libye.

Le Temps DZ - Quel serait le nombre d'extrémistes français et belges dans les rangs de Daech ?

PPdP- On parle de plusieurs centaines, parfois de plusieurs milliers d’individus… En vérité, personne ne sait combien de combattants vont et viennent. Et pas même les services de la sûreté de l’État.

Certains quittent l’Europe par la Grèce, d’autres par le Maroc, la Tunisie, l’Algérie, l’Égypte ou le Liban… Les opportunités sont nombreuses. Ils ne prennent pas directement l’avion pour l’Irak ou la Syrie –ce qui est d’ailleurs impossible, dans ce dernier cas-, ni même pour la Turquie, porte d’entrée habituelle des candidats au djihad.

Dès lors, comment contrôler ces milliers de voyageurs ? Faudrait-il arrêter à la frontière toutes les personnes soupçonnables ? Et sur quels critères ? Et pour que faire ? Les interroger ? Enquêter ? De quelle manière ?

Le Temps DZ - Les extrémistes de Daech sont-ils désormais installés en France ?

PPdP - En un mot : oui !

Les derniers attentats de Paris l’ont démontré, s’il le fallait encore. Plusieurs commandos lourdement armés, des artificiers, des attaques synchronisées… Les djihadistes ont choisi les lieux, le jour, l’heure… Rien n’a été fait au hasard. La réussite de l’opération est totale, exécutée avec un grand sang-froid.

L’armée du Calife est en France et, après ce tragique exploit, elle ne fera qu’attirer de plus en plus de vocations ; et que se renforcer.

Lien utile : Le Temps d'Algérie

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Publié le par Pierre PICCININ da PRATA

"On doit pouvoir provoquer le lecteur si on a un message à faire passer; mais provoquer et donner dans le trash pour faire monter les ventes, c'est choquant et négatif."

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Les caricatures de Charlie Hebdo sur le crash de l'Airbus russe en Égypte - Interview (Radio Sputnik France - 6 novembre 2015)

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Publié le par Pierre PICCININ da PRATA
Irak – Reportage exclusif au cœur du Califat de l’État islamique  - Le martyr de Fallujah…

    

(Le Courrier du Maghreb et de l'Orient, Juillet 2014) 
        
Falludjah 2 
        
Au-delà des analyses géopolitiques virtuelles qui résument le conflit irakien à une « guerre par procuration » opposant l’Iran chiite aux monarchies sunnites du Golfe persique, la réalité du terrain se révèle beaucoup plus complexe et nuancée : à Fallujah, la population sunnite se bat pour sa survie sous les bombardements de l’armée irakienne, ordonnés par le gouvernement pro-chiite du premier ministre irakien Nouri al-Maliki ; mais elle lutte aussi pour son indépendance, face aux djihadistes de l’État islamique, qui ont envahi les régions sunnites de l’Irak et y ont proclamé la renaissance du Califat.
Reportage et analyses exclusifs de notre envoyé spécial à Fallujah, au cœur d’un Irak devenu celui de tous les extrêmes…
        
 
Le troisième martyr de Fallujah
 
D’Erbil à Fallujah, une course folle à travers le désert irakien
J’avais rencontré Ahmad en prison. Ahmad, c’est mon guide, ici, à Fallujah.
C’est à Damas que je l’ai connu, en mai 2012, à Bab al-Moussala, un centre d’incarcération du régime de Bashar al-Assad.
Pour une raison jamais élucidée, j’avais été arrêté par un des nombreux services secrets syriens, alors que je réalisais un reportage pour le magazine Afrique-Asie sur la rébellion armée qui commençait à se répandre dans le pays. Torturé et passé à l’électricité dans leur centre de Homs, j’avais ensuite été transféré dans plusieurs cachots, avant d’échouer dans un sous-sol de Bab al-Moussala.
J’y étais arrivé assez mal en point, blessé. Ahmad, qui avait un certain ascendant sur les autres prisonniers, m’avait immédiatement pris en charge : les gars ont fait chauffer de l’eau, m’ont aidé à me laver, m’ont donné à manger et m’ont soigné, avec ce qu’ils avaient.
Une semaine plus tard, je réussissais à signaler ma position grâce au téléphone portable dégoté par un de mes codétenus, un Palestinien, et le Consul de Belgique me sortait enfin de ce trou à rats.
Je laissais Ahmad derrière moi, et tous les autres… J’ai bien essayé de demander le concours de la Commission des Droits de l’Homme de l’ONU, pour les aider à mon tour. En vain… Il faut dire que la plupart des fonctionnaires onusiens, en Syrie, sont des employés locaux, presque tous proches du régime et corrompus jusqu’à la moelle ; ils n’interviennent jamais, si les détenus ne savent pas payer de pots de vin…
Quelques mois plus tard, j’ai eu des nouvelles d’Ahmad : il s’en était sorti et avait finalement trouvé refuge à Amman, en Jordanie, où il vit aujourd’hui, partageant son temps entre ses affaires, d’une part, des boutiques d’informatique et une entreprise de construction, dans les Émirats arabes unis, et, d’autre part, sa ville natale, Fallujah.
Ahmad, c’est le fils d’un des principaux notables de la ville ; il y connaît tout le monde et il y  a toutes ses entrées.
Il y a deux ans, nous nous sommes retrouvés à Beyrouth, pour y passer ensemble le nouvel an. Ahmad m’a alors raconté son histoire : en 2003, quand les Américains ont attaqué l’Irak, il est entré dans la résistance. Il a pris la tête d’une petite unité et a commencé à harceler les soldats des États-Unis qui avaient envahi son pays. Plusieurs fois, il a attaqué leurs convois, au bazooka, à la grenade. Il a parfois été blessé.
Il n’a jamais supporté la dictature de Saddam Hussein. Il n’a pas davantage accepté la mainmise de Nouri al-Maliki sur l’Irak, le premier ministre chiite, supporté par Washington et qui s’est progressivement aliéné les Sunnites du pays à cause de sa politique communautariste : minorité favorisée sous Saddam Hussein, les Sunnites, depuis l’invasion américaine, ont fait l’objet de nombreuses mesures vexatoires ; les Chiites, sur lesquels les États-Unis se sont appuyés pour contrôler le pays, ont rapidement pris leur revanche sur le passé.
Plus tard, quand la résistance a été décimée, Ahmad a dû quitter l’Irak. Il y était recherché pour « terrorisme ».
Un terroriste, Ahmad ? Non. Un « résistant », comme il insiste lui-même à le dire. Un Sunnite islamiste ? Un fanatique ? Il n’a rien d’un « fou de Dieu », mon ami Ahmad. C’est vrai que, lors de nos retrouvailles, il a vu d’un assez mauvais œil que je commande une bouteille de vin, pourtant si fameux au Liban… Lui, il ne boit pas d’alcool. Mais, en fin de soirée, il me payait un verre de whisky. C’est un croyant, sincère… et tolérant.
Lorsque, soudainement, l’État islamique d’Irak et du Levant a commencé à se répandre sur la Syrie et dans les régions sunnites irakiennes, Ahmad m’a appelé : « Il faut que tu viennes voir ce qui se passe ici ! Le gouvernement bombarde les maisons et tue les gens ! Où sont CNN, la BBC, al-Jazeera !? Il n’y a personne, ici ! »
Je lui ai demandé s’il était certain de pouvoir assurer ma sécurité. « C’est sur ma vie que je te garantis la sécurité », m’a-t-il répondu. « Pas avec mon argent, ni avec les armes des hommes de mon père, mais sur ma vie ! » Je lui ai dit : « D’accord. Je viens. »
Quelques semaines plus tard, j’étais à Erbil, au Kurdistan irakien, dans le nord du pays. Fallujah est plus au sud, au cœur de l’Irak. Mais, dans cette partie-là de l’Irak, les lignes de front du gouvernement de Bagdad sont trop hermétiques pour être franchies. En revanche, les check-points des Peshmergas, les combattants kurdes, laissent passer les véhicules qui vont et viennent, reliant Erbil et Kirkouk aux territoires conquis par Daesh (c’est le nom que l’on donne ici à l’État islamique, d’après son acronyme en arabe), à Mossoul et au reste de l’Irak.
J’avais rendez-vous avec Ahmad à Kirkouk. Il m’y attendait à l’heure convenue, dans un véhicule tout terrain blanc, accompagné de deux hommes de sa tribu. « Pas d’armes ? » « Les Peshmerga ne nous laissent pas entrer au Kurdisatn avec des armes, Pierre ; déjà, ils n’aiment pas les Arabes, alors… Une autre voiture nous attend de l’autre côté, avec des hommes de mon père. Et des armes. »
Il fait très chaud. L’Irak est probablement le pays arabe le plus chaud que j’aie parcouru ; sauf, peut-être, la haute Égypte… Les muezzins ont à peine achevé de chanter l’appel à la prière de la mi-journée. Il faudra cinq heures de pistes pour gagner Fallujah. Cinq heures de désert. Nous y serons dans la soirée. Inutile de voyager de nuit ; ce serait suspect. Cette nuit, je pourrai rencontrer les habitants de Fallujah. Demain, une prudente sortie dans la ville. Puis, retour au Kurdistan.
« Incha’Allah », précise tout de même Ahmad… Mais, avec lui, je n’ai aucune crainte : c’est un vrai Musulman ; s’il m’a promis que je reviendrais vivant, c’est que rien ne m’arrivera de dommageable. Il ne me fera courir aucun risque inutile et tout se passera bien.
Nous ne devons pas perdre de temps et prenons la direction du sud. De Kirkouk, seulement 300 kilomètres nous séparent de Fallujah. Mais il faut traverser des territoires contrôlés par les djihadistes de l’État islamique, tout en évitant les check-points de l’armée irakienne. Nous bifurquons d’abord légèrement vers l’est, vers la frontière iranienne, pour rouler le plus longtemps possible dans la zone encore contrôlée par les Kurdes. Mais, à la hauteur de Tikrit, il faut virer vers l’ouest et franchir la frontière du Califat. Plus au sud, en effet, ce sont la région de Bagdad et les lignes des forces gouvernementales, qui ne nous laisseraient pas passer en zone contrôlée par l’EI.
À présent, le tout-terrain file à vive allure sur la piste de sable et de roches qui coure à travers le désert. Je dois me dissimuler au mieux : mes traits sont trop européens ; impossible de passer inaperçu dans le paysage. Ahmad me coiffe d’un élégant keffieh vert et noir (le vert, c’est la couleur du Prophète Mahomet), dont il arrange les pans pour me cacher le visage. C’est habituel, ici ; ça protège du soleil et de la poussière de la route, et Ahmad et ses hommes sont affublés de même. « Maintenant, tu es un vrai Irakien ! », me lance-t-il en souriant de toutes ses dents d’un blanc intense. Ahmad est beau, le visage sec, le nez fin ; il est fier d’être arabe et il a raison de l’être.
Le risque, à présent, c’est de tomber sur une patrouille de djihadistes, un commando isolé, qui nous prendraient en charge dans l’un de leurs superbes pick-up flambant neuf.
Par contre, les Daesh ne possèdent aucune aviation : le vaste désert irakien est donc très poreux ; ce n’est pas comme en Syrie, où les chemins secondaires que j’ai empruntés en compagnie des rebelles sont régulièrement survolés par l’aviation gouvernementale et où un hélicoptère de combat peut surgir à tout moment.
Nous progressons entre Tikrit et Baiji, qui se trouve plus au nord. Un des hommes d’Ahmad connaît un pont, où franchir le fleuve Tigre ; un pont qui n’est pas gardé par Daesh. L’armée irakienne mène en ce moment une offensive entre Tikrit et Samarra, ville située plus au sud, offensive qui nous empêche de prolonger encore notre route en territoire kurde, ce qui aurait pourtant raccourci notre parcours dans le Califat, et donc limité les risques.
Le Kurdistan est maintenant derrière nous…
 
Le Kurdistan (bientôt) indépendant : la « petite Suisse du Moyen-Orient » 
Au Kurdistan, relativement épargné par l’État islamique, le front est interdit aux journalistes, qui traînent dans les hôtels de luxe d’Erbil, accrochés aux climatiseurs ; dehors, il fait 43°C à l’ombre…
Mais j’ai un atout dans ma manche, un ami de notre correspondant à Erbil : Barzan. Il connaît tous les chefs militaires kurdes. Pour nous, les check-points sont ouverts. Cela ne m’a pas coûté cher : Barzan ne m’a pas demandé d’argent ; il voulait seulement le maillot officiel de l’équipe de France… Et j’en ai trouvé un in extremis, dans la « duty free zone » de l’aéroport de Bruxelles… Le « foot » est décidément la nouvelle religion mondiale.
C’est un front diffus, mal défendu. Voilà peut-être la raison pour laquelle les journalistes n’ont pas l’autorisation de s’y rendre. Les Peshmergas, les célèbres combattants de la résistance kurde à toutes les oppressions, sont de redoutables guerriers. Mais, sans matériel lourd, ces fiers soldats, habitués à se battre dans les montagnes, ne pourront pas grand-chose si l’État islamique décidait de s’attaquer au Kurdistan, dans les plaines de la région de l’antique Ninive. Les Peshmergas sont en outre fort peu nombreux. Lire la suite...
 
 
 
 
     
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