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Monde arabe

Monde arabe

Pierre PICCININ da PRATA (Historien - Politologue)

Publié le par Pierre PICCININ da PRATA

Pierre Piccinin da Prata, Rédacteur en chef du Courrier du Maghreb et de l’Orient : «Ce ne sont pas seulement ces djihadistes de retour qui constituent une menace, mais les milliers de partisans de l’État islamique qui vivent au sein des communautés arabo-musulmanes issues de l’immigration et installées dans les grandes villes européennes.»

Le Temps d’Algérie - De terribles attentats terroristes ont endeuillé la France. Ces attentats étaient-ils prévisibles ?

Pierre Piccinin da Prata - Bien sûr, qu’ils étaient prévisibles ! La France ne pouvait pas espérer que sa population resterait à l’abri de la guerre, alors que les forces armées françaises sont déployées en Irak et attaquent l’État islamique.

Je ne dis pas que la France doit se retirer d’Irak. Non ! L’État islamique a une logique expansionniste, qui procède d’une application sans concession –ou « radicale », comme d’aucun disent- de l’enseignement et des instructions laissés par le Prophète Mohamed. À savoir l’expansion de l’Islam au monde entier, non seulement de l’Islam en tant que religion, mais aussi du modèle politique théocratique qui en découle. Autrement dit, l’État islamique n’a cure de la conception onusienne de l’État ; il n’a pas de frontière et existe de facto là où existe l’Oumma, la communauté des croyants. Ce qui signifie que l’État islamique, s’il n’est pas combattu, ne s’arrêtera pas au Moyen-Orient et à l’Afrique du Nord –et à l’Espagne-, c’est-à-dire aux territoires qu’il revendique déjà, à la base, comme étant l’ancien territoire de l’Empire arabe des Califes du Moyen-Âge. L’État islamique vise à s’étendre bien au-delà… C’est sa logique naturelle et il est impossible de la renégocier ; la guerre est donc le seul moyen de faire barrage à l’État islamique.

Mais cette guerre qui s’impose aux ennemis de l’État islamique a forcément des conséquences. Les attentats du Musée juif de Bruxelles –mai 2014- et de Paris déjà, contre l’hebdomadaire Charlie Hebdo notamment –janvier 2015-, avaient constitué une première attaque. J’avais expliqué, à l’époque, dans plusieurs articles et interviews que les deux attaques étaient liées ; qu’il ne s’agissait ni d’un acte antisémite, ni d’une question de liberté d’expression, même si les cibles n’avaient pas été choisies au hasard. J’avais essayé de faire comprendre qu’il s’agissait d’une guerre. Dans un éditorial, j’avais écrit que cette guerre allait faire couler beaucoup de sang en Europe. On m’avait beaucoup critiqué pour cela. Je crois qu’aujourd’hui, malheureusement, les faits se précisent dans ce sens : une guerre… et pour longtemps.

Et l’Europe n’est pas seule concernée. Je suis assez stupéfait d’entendre reparler de Bruxelles, mais pas de l’attentat du Musée du Bardo, à Tunis, ni de celui de Sousse -des villes également visées par les cellules djihadistes de l’État islamique-, ni même de Beyrouth, il y a quelques jours à peine pourtant, où l’État islamique a attaqué un quartier chiite contrôlé par le Hezbollah, dont les miliciens combattent en Syrie aux côtés des forces de Bashar al-Assad. Toutes ces attaques forment un ensemble ; tous ces pays sont désormais liés dans cette guerre contre l’État islamique.

Ils doivent s’entendre et s’unir pour se protéger.

Mais en faisant très attention de ne pas sacrifier la liberté et la démocratie ; c’est ce qui m’inquiète, de manière très aigüe, notamment quand je considère la loi antiterroriste déjà votée en Tunisie, et quand j’entends parler des projets de « Patriot Act » européen… Ne créons pas, s’il vous plaît, des Guantanamo chez nous ! Ce serait tuer l’âme de notre civilisation.

Le Temps DZ - On pense aux extrémistes français partis combattre aux cotés de Daech, en Syrie et en Irak. Quel danger représentent-ils pour la sécurité en France et dans le monde ?

PPdP - Je pense que, à ce stade, il faut ouvrir les yeux.

Les djihadistes français, belges, britanniques, allemands, etc., qui sont partis soutenir l’effort de guerre de l’État islamique et ont intégré son armée constituent effectivement un danger très important pour les pays européens dans lesquelles ils reviennent ensuite. Beaucoup reviennent avec l’objectif de constituer des cellules de guérilla prêtes à frapper ces nations qui ont pour la plupart envoyé des troupes contre l’État islamique.

Mais la problématique est beaucoup plus large, dans des proportions impossibles à chiffrer.

En effet, ce ne sont pas seulement ces djihadistes de retour qui constituent une menace, mais les milliers de partisans de l’État islamique qui vivent au sein des communautés arabo-musulmanes issues de l’immigration et installées dans les grandes villes des États européens. L’État islamique, en tant qu’État proclamant la restauration du Califat, est un phénomène nouveau ; al-Qaeda, par exemple, n’a jamais développé cette dimension-là.

Je suis bien conscient du caractère dramatique de la réalité que je définis en disant cela ; mais il s’agit d’une réalité effective. Pour de nombreuses raisons, souvent socio-économiques, liées au racisme notamment, mais pas seulement, et aussi par conviction religieuse et politique, des membres de ces communautés prennent parti pour l’État islamique.

C’est par exemple le cas de beaucoup de jeunes –dont il ne faut pas sous-estimer les capacités d’entendement ; ce ne sont pas tous des « paumés », comme on le lit dans une presse européenne univoque-, qui sont rejetés par une société xénophobe et ne voient aucun avenir possible dans « l’intégration ». L’Islam politique leur offre une identité « clef sur porte » et leur rend un sens à la vie et une dignité. Alors, ils se disent : « Pourquoi pas ? » Pourquoi pas ce modèle-là de société, plutôt qu’un autre, plutôt que celui qui les rejette ?

C’est aussi le cas d’intellectuels –oui, des gens qui ont un bagage universitaire, et parfois important !-, qui font très consciemment le choix de l’Islam politique et du fondamentalisme religieux. Je le répète : il faut cesser de sous-estimer ces gens et d’attribuer leurs intentions à de l’ignorance ou à un quelconque décrochage social.

Ma grande crainte, quand cette réalité va peu à peu s’imposer, c’est que l’islamophobie commence à flamber en Europe. Que les amalgames se multiplient ou que certains gouvernements finissent par prendre des mesures, par populisme ou par conviction, qui discrimineraient gravement et de manière tragique nos concitoyens d’origine arabo-musulmane ou de confession islamique.

Le Temps DZ - On pense également à la Libye. Le démantèlement de l'État libyen lors de l'ingérence militaire étrangère dans ce pays, menée par Nicolas Sarkozy, n'a-t-elle pas renforcé la capacité de nuisance des terroristes ?

PPdP - C’est très évident ! La France de Sarkozy et le Royaume-Uni, qui ont été les artisans de la prétendue « révolution libyenne », essentiellement pour des raisons d’ordre énergétique, ont profité de quelques troubles qui avaient lieu à Benghazi -et se limitaient à cette région- pour se débarrasser de leur ancien partenaire, Mouammar Kadhafi, en espérant recomposer le gouvernement libyen à leur guise.

Cette opération a été précipitée, très mal préparée. C’était un coup de poker, hasardeux. Je m’étais rendu plusieurs fois sur le terrain, durant la guerre civile ; les risques d’éclatement du pays étaient indéniables, entre les factions islamistes, les tribus, les clans… Des amis du Quai d’Orsay –le ministère français des Affaires étrangères- m’avaient confirmé ces risques énormes ; mais ils m’ont expliqué que Sarkozy n’a pas voulu entendre leurs recommandations.

L’État libyen s’est donc fissuré de toutes parts ; les nations qui le constituaient se sont déchirées, et la guerre civile a laissé ce « failed state » ouvert à toutes les pénétrations : al-Qaeda, bien sûr, qui était déjà implanté dans la région, mais aussi l’État islamique, qui contrôle dorénavant toute la région centrale de Syrte et se répand en Libye.

Le Temps DZ - Quel serait le nombre d'extrémistes français et belges dans les rangs de Daech ?

PPdP- On parle de plusieurs centaines, parfois de plusieurs milliers d’individus… En vérité, personne ne sait combien de combattants vont et viennent. Et pas même les services de la sûreté de l’État.

Certains quittent l’Europe par la Grèce, d’autres par le Maroc, la Tunisie, l’Algérie, l’Égypte ou le Liban… Les opportunités sont nombreuses. Ils ne prennent pas directement l’avion pour l’Irak ou la Syrie –ce qui est d’ailleurs impossible, dans ce dernier cas-, ni même pour la Turquie, porte d’entrée habituelle des candidats au djihad.

Dès lors, comment contrôler ces milliers de voyageurs ? Faudrait-il arrêter à la frontière toutes les personnes soupçonnables ? Et sur quels critères ? Et pour que faire ? Les interroger ? Enquêter ? De quelle manière ?

Le Temps DZ - Les extrémistes de Daech sont-ils désormais installés en France ?

PPdP - En un mot : oui !

Les derniers attentats de Paris l’ont démontré, s’il le fallait encore. Plusieurs commandos lourdement armés, des artificiers, des attaques synchronisées… Les djihadistes ont choisi les lieux, le jour, l’heure… Rien n’a été fait au hasard. La réussite de l’opération est totale, exécutée avec un grand sang-froid.

L’armée du Calife est en France et, après ce tragique exploit, elle ne fera qu’attirer de plus en plus de vocations ; et que se renforcer.

Lien utile : Le Temps d'Algérie

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