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Monde arabe

Monde arabe

Pierre PICCININ da PRATA (Historien - Politologue)

Publié le par Pierre PICCININ da PRATA
L'État islamique: sa nature, ses ambitions, ses combattants... Interview intégral (The Dissident - 24 novembre 2015)

Pierre Piccinin da Prata, rédacteur en chef du Courrier du Maghreb et de l’Orient, reporter de guerre et ancien otage en Syrie, revient sur les attentats du 13 novembre 2015 et apporte son éclairage sur la nature de l’État islamique et sur les ambitions de ses combattants. Entretien.

The Dissident - Quelle a été votre première réaction quand vous avez appris les attaques terroristes qui ont touché Paris le 13 novembre dernier ? Selon vous, étaient-ils prévisibles ?

Pierre Piccinin da Prata – Bien évidemment, quand un de nos correspondants à Paris m’a téléphoné, dès après que les premiers coups de feu ont été tirés, et m’a dit que « quelque chose était en train d’arrivé, et probablement en rapport avec la guerre en Irak et en Syrie », j’ai eu un instant froid dans le dos. On a beau s’y attendre, c’est toujours saisissant d’émotion…

Mais, très vite, l’analyste reprend le dessus et, bien sûr, il n’y a pas eu de surprise.

Lors des attaques de Bruxelles, contre le Musée juif, en mai 2014, et de Paris, en janvier 2015, qui avaient frappé plusieurs cibles, des policiers, un établissement juif à nouveau et le journal Charlie Hebdo auteur de caricatures mettant en scène de manière provocatrice le Prophète Mohamed, j’avais à chaque fois martelé, envers et contre tous, qu’il ne s’agissait ni d’attentats antisémite, ni d’agressions visant la liberté d’expression et particulièrement les caricatures en question –même si les cibles n’avaient pas été choisies au hasard : elles visaient Israël, et non la communauté juive en tant que telle, et des représentants de l’État français, outre Charlie Hebdo pour ses insultes répétées à l’égard de l’Islam-, et qu’il ne s’agissait très certainement pas non plus d’actes isolés, perpétrés par des loups solitaires… Mais qu’il s’agissait d’attaques contre la France et la Belgique, deux pays engagés militairement en Syrie et en Irak contre les forces de l’État islamique (l’EI), que ces deux attaques étaient liées et avaient l’EI pour commanditaire –ce que les enquêtes ont plus tard permis de démontrer- et que ce n’était là que le début d’un conflit long et sanglant, et cette fois-ci pas seulement pour les populations du Moyen-Orient, mais également pour les populations des États occidentaux concernés.

Donc, oui, bien sûr, ces attaques étaient prévisibles, dans ce sens, du moins, qu’il fallait s’attendre à des répliques d’envergure de la part de l’EI et qu’il faut encore s’y attendre pour l’avenir.

The Dissident - Dans un entretien exclusif avec des « sujets occidentaux du Califat », comme vous les nommez, publié en février 2015 sur le site internet du Courrier du Maghreb et de l’Orient, vous donnez la parole à des moudjahidines basés en Europe, prêts à tout pour suivre le djihad universel. Que retenez-vous de ces rencontres ?

PPdP – Alors… Soyons bien précis : s’il est vrai que, lors de plusieurs reportages en Syrie, notamment, et lorsque j’ai été pris en otage dans ce pays en 2013, j’ai rencontré des ressortissants européens qui se battaient là-bas dans des factions islamistes –j’ai notamment et à plusieurs reprises accompagné des brigades de Jabhet al-Nosra sur les lignes de front contre l’armée de Bashar al-Assad-, il ne s’agissait pas, cette fois, de « moudjahidines ». Et à aucun moment ils ne m’ont affirmé vouloir participer au djihad.

Il s’agit de personnes, issues de la communauté arabo-musulmane, dont plusieurs ont la nationalité belge ou française, et qui se disent favorables à l’État islamique, à l’Islam orthodoxe –ce qu’ils appellent « l’Islam authentique » ou « véritable », en opposition à un « Islam édulcoré », « l’Islam de France »- et qui considèrent que ce n’est pas à l’Islam de s’adapter à la société, mais l’inverse, et acceptent par ailleurs le projet politique d’une société islamique comme l’aboutissement logique de l’enseignement du Prophète Mohamed, fondateur de l’Islam, qui est une religion, mais dont la dimension profondément politique ne saurait, selon ces personnes, être escamotée pour mieux correspondre aux règles et fonctionnements des démocraties occidentales.

En d’autres termes, j’ai rencontré des individus pour lesquels la religion, la foi et Dieu priment sur les lois françaises ou belges ; et qui considèrent que l’Islam de France n’est qu’un accommodement bricolé par des personnes qui « se disent musulmanes » mais, en réalité, du point de vue de ces Musulmans orthodoxes, ont trahi leur religion parce qu’elles n’avaient ni la foi ni le courage d’en assumer les contraintes et les impératifs.

Mais, surtout, ce qui m’a interpellé, c’est le haut niveau de conscience de la majeure partie de ces islamistes, qui ont fait le choix d’un autre modèle de société que le nôtre et argumentent avec précision leur point de vue.

The Dissident - Les médias français dressent aujourd’hui la liste des dénominateurs communs à ces « pro- Daesh » installés en France. L’image du jeune homme paumé, en échec scolaire et en manque de repères ne serait donc pas avérée ?

PPdP – Il serait excessif d’affirmer qu’aucun des jeunes belges et français partis faire le djihad en Syrie ou en Irak ou qui sont, plus simplement, des supporteurs de l’EI ne correspond à ce profile. Mais, après avoir rencontré un certain nombre de ces personnes sur le terrain des combats et en Europe, je dirais que cette image véhiculée par les médias -et quelque peu méprisante par ailleurs-, n’a pas grand-chose à voir avec la réalité…

Pas de « paumés en décrochage social », pas de « jeunes endoctrinés qui connaissent trois mots du Coran et pensent avoir tout compris de l’Islam »… Ce que l’on peut entendre en boucle dans le discours officiel de nos responsables politiques, repris en chœur par la sphère médiatique et, comme souvent, avalé par la plus grande partie de nos concitoyens… Non, rien de tel, en tout cas parmi ceux qu’il m’a été donné de croiser ou d’entendre plus longuement…

Des jeunes, certes, mais qui participent à des groupes d’étude, qui maîtrisent les écritures et la dialectique de manière très impressionnante… Et puis aussi des moins jeunes, des universitaires… Qui ont fait le choix d’un autre modèle de société, souhaite vivre dans l’État islamique ordonné par le Prophète de leur religion et assument pleinement ce choix.

Évidemment, du point de vue occidental, il est plus confortable de promouvoir cette image négative du djihadisme et de dégrader ces personnes à ce rang de « pauvres types manipulés » qui n’auraient rien compris à rien et agiraient de manière inconséquente. Cette image évite la remise en question de nos sociétés occidentales et évite aussi des questionnements délicats et sensibles, comme, notamment, la question de notre capacité à l’intégration des minorités arabo-musulmanes… Je veux dire : notre capacité à les intégrer socio-économiquement, c’est-à-dire à les accepter dans notre environnement social et à leur permettre d’y prendre pleinement leur place, d’une part, mais aussi, d’autre part, à les accepter avec leurs différences culturelles… On se gargarise à volonté des termes et expressions « laïcité, démocratie, liberté d’opinion, etc. »… Mais ces valeurs sont-elles permises à tous et valent-elles pour tous ? Le « délit de sale gueule » ne demeurent-il pas un travers bien ancré dans notre société ? Et n’y a-t-il pas aussi deux poids et deux mesures dans notre politique étrangère, susceptible de révolter les personnes d’origine arabo-musulmanes ? Je pense à la question israélo-arabe, aux bombardements israéliens sur Gaza, l’été derniers, qui ont assassiné plus de 2.000 civils, des non-combattants, en moins de deux mois de temps, et cela sans que les gouvernements européens ne réagissent, pas même par une ferme protestation… Autant de questionnements nécessaires, si l’on veut comprendre pourquoi certains de nos concitoyens, arabo-musulmans, se sentent exclus de la société et se tournent alors vers l’idée d’une société islamique dans laquelle ils espèrent recouvrer une forme de dignité et trouver leur place, en recherchant ainsi une identité dans leurs racines, celles de leurs parents ou de leurs grands-parents.

Mais, plus encore, la question qui dérange, qui effraie, car la réponse pourrait déplaire et se révéler très problématique, c’est de savoir si notre société est compatible avec ce choix d’un « Islam authentique » qui refuserait de s’adapter à nos impératifs légaux et démocratiques ?

Sur ce point, je crois que nos responsables politiques ont tous plus ou moins encore la tête dans le sable.

The Dissident - « Le Califat existe. On peut le toucher. On peut y aller, en revenir, y repartir… Mais, en fait, il est partout ! », vous a confié l’un de ces islamistes radicaux que vous avez rencontrés en France. Quelle est, selon vous, la menace réelle qui pèse sur le sol français ?

PPdP – Il est impossible de chiffrer l’ampleur de cette menace. Mais il est certain que, au sein des communautés arabo-musulmanes –nous parlons de plusieurs millions de personnes en Europe ; presque 4 millions de personnes rien qu’en France, selon les estimations-, existent des foyers islamistes, des viviers favorables à l’avènement d’un État islamique. Des foyers dans lesquels pourra recruter l’armée de l’EI, qui se révèle pour d’aucuns comme la matérialisation, la restauration, en fait, de cet État islamique appelé de leurs vœux, du Califat fondé au VIIème siècle par les successeurs du Prophète et qui avait disparu dans les soubresauts de l’histoire.

Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que cet État islamique ne constitue pas un « État » au sens onusien du terme. L’État islamique recouvre certes un territoire, mais dont les frontières sont évanescentes et évoluent au gré des conquêtes ; c’est actuellement une grande partie de la Syrie et de l’Irak, et c’était, dans le passé, cet empire arabe qui s’étendait des frontières des royaumes indiens, à l’est, jusqu’à l’Espagne, à l’ouest, et dont Damas et Bagdad furent les plus brillantes capitales. Des territoires que revendiquent aujourd’hui l’EI. Et un empire en continuelle expansion, puisqu’il avait pour fonction, politique mais aussi religieuse par définition, d’étendre l’Islam universellement.

Mais, par ailleurs, ce territoire se double d’une autre dimension de l’État islamique, qui n’est pas seulement présent à l’intérieur de ses frontières, mais également là partout où se trouvent des Musulmans –du moins des Musulmans qui adhèrent à cet « Islam authentique ». Ils constituent en effet la « Communauté des Croyants », « l’Oumma », qui rassemble tous les Musulmans derrière leur commandeur, le Prophète Mohamed à l’origine, puis les califes qui lui ont succédé et, dans la vision de l’EI, aujourd’hui, le Calife Ibrahim, ainsi proclamé par ses partisans, Abou Bakr al-Bagdadi, le leader de l’EI.

En fait, c'est toute la question qui se pose aujourd'hui et historiquement aux Musulmans du monde entier. C'est une terrible question de foi : l’État islamique, le Califat, est-il une imposture ou est-ce le renouveau attendu ? Et malheur (d'un point de vue islamique, bien sûr) à ceux qui feront le mauvais choix.

L’EI bénéficie donc d’une sorte de « cinquième colonne » dans tous les États européens, probablement des centaines de combattants prêts à frapper, chacun avec leurs compétences, leurs relations, leurs capacité de nuisance… On l’a vu lors des attentats du 13 novembre, à Paris : les attaques menées par les commandos de l’EI se sont passées de manière très bien synchronisées, méthodiquement… Les assaillants étaient lourdement armés, disposaient dans leurs rangs d’artificiers et de tout l’équipement utile à ce genre d’opération… Et la plupart n’étaient pas syriens, afghans, irakiens ou maghrébins, mais de nationalité belge ou française. Voilà le danger…

Mais attention : il y a un autre danger, tout aussi terrible pour notre société démocratique si fragile ; c’est d’en venir à stigmatiser et pénaliser, voire haïr et persécuter, l’ensemble de nos concitoyens d’origine arabo-musulmane, dont il est évident que la très grande majorité ne soutiennent pas l’EI et souhaitent vivre en paix dans cette société qui est la leur.

The Dissident - La France a fait le choix, jusqu’aux derniers attentats, d’apporter une réponse médicale aux jeunes français enrôlés en Syrie, leur imposant un suivi psychiatrique à leur retour ainsi qu’une cure de désendoctrinement. Cette approche est-elle pertinente ? Nie-t-elle au contraire la réalité d’un engagement conscient et politique en faveur de l’État islamique ?

PPdP – « Une réponse médicale »… « Un suivi psychiatrique »… À un problème qui est avant tout social et, pour certains, procède d’un choix politique et religieux ?

L’ennui, avec ce discours sur « l’endoctrinement » et les « jeunes paumés » psychologiquement fragiles, c’est que, à force de le rabâcher, il semble que même nos autorités ont fini par y croire dur comme fer.

Il y a des cas avérés de jeunes qui se sont faits manipulés par des réseaux de recrutement. C’est une réalité, et la réponse que vous évoquez est de fait pertinente, dans le souci de leur permettre de reprendre leur place dans la société.

Mais les attaques que nous avons connues ne sont pas le fait de ces gens-là : on ne confie pas de telles missions à des personnes déstabilisées et incertaines. Ce sont des actes qui demandent une grande maîtrise de soi, beaucoup d’aplomb et de détermination, de conviction dans une cause…

Il est temps, désormais, de regarder les choses en face : ces attaques ne cesseront qu’avec la disparition de l’État islamique.

Le phénomène est nouveau. Et il faut en prendre conscience… L’État islamique n’est pas comparable aux factions djihadistes que nous avons connues dans le passé ; il n’est pas comparable à al-Qaeda, par exemple. L’objectif déclaré de ces organisations, inscrit dans leur charte fondatrice, n’est pas de recréer le Califat et de partir à la conquête du monde entier. Al-Qaeda, ainsi, a essentiellement pour but de débarrasser les pays arabo-musulmans de l’influence occidentale et de leur rendre leur autonomie politique, dans un cadre islamique.

L’État islamique est de loin plus ambitieux : il est la grande aventure du renouveau, de la renaissance de l’Islam politique. Et il existe maintenant matériellement ; il élargit son territoire… C’est en cela qu’il est devenu fascinant et constitue le point de ralliement d’une internationale islamiste qui s’est progressivement constituée depuis la restauration du Califat en 2013. Et, plus il marque des points, plus il apparaît invincible et puissant, plus il attire à lui de nouveaux partisans, partout dans le monde, à Bruxelles et à Paris comme ailleurs. Ça aussi, c’est nouveau.

Ceci est également important : al-Qaeda frappait ses ennemis en représailles d’actes de guerre menés dans des pays arabes ; l’EI mène une guerre de conquête universelle, ce qui veut dire qu’on ne peut ni négocier avec l’EI –ce n’est pas dans sa logique-, ni se retirer du conflit en espérant dès lors ne plus être attaqué.

Mais l’EI ne sera jamais vaincu sans une offensive terrestre de grande ampleur, qui coûtera cher en vies humaines, y compris du côté des soldats européens qui seraient engagés sur le terrain des opérations…

The Dissident - Le gouvernement de François Hollande vient de voter la prolongation de l’état d’urgence pour une durée de trois mois. La mesure est-elle, selon vous, adaptée à la situation ?

PPdP – En quelques mots… C’est compréhensible, mais sans pertinence.

Compréhensible, car la population française ne comprendrait pas que son gouvernement ne prenne aucune mesure d’envergure à la suite des attaques subies. Les frappes massives aussitôt ordonnées par François Hollande sur ar-Raqqa, le fief de l’EI en Syrie, ont le même but… Elles ont aussi un but pré-électoral… Et elles n’auraient pas causé de victimes civiles, selon l’armée française…

Mais c’est inefficace, car il est bien certain que, dans ce contexte d’état d’urgence, les cellules dormantes de l’EI qui sont présentes sur le territoire français vont se faire encore plus discrètes… Puis l’état d’urgence sera levé… La vie reprendra son cours… Et d’autres attaques auront lieu.

C’est le principe de la guérilla, comme l’avaient théorisée Guevara et Mao ; l’ennemi est fondu dans la population, les djihadistes sont mélangés, en l’occurrence, aux millions d’arabo-musulmans qui se concentrent dans les grandes villes de France… On ne peut pas les reconnaître… Le jour où ils décident de frapper, c’est la surprise… Ce fut le cas à Paris, le 13 novembre.

Par contre, cet état d’urgence à ceci de néfaste qu’il crée les conditions pour l’apparition d’une psychose collective, un climat de peur qu’il serait bon de dissiper très vite pour éviter des comportements hystériques et irrationnels, voire le développement d’une xénophobie agressive.

The Dissident - Etes-vous d’accord avec le terme de « guerre » qui fait actuellement débat ?

PPdP- Il était temps qu’on appelle un chat un chat ! En ce qui me concerne, je parle de guerre contre l’EI dans mes éditoriaux depuis 2014…

Oui, c’est ça la réalité : nous sommes en guerre ; une guerre qui n’est certes pas « conventionnelle », mais une guerre qu’il ne faut plus hésiter à mener au lieu de camper sur des positions attentistes face à l’EI.

The Dissident - L’expression « compassion à géométrie variable » circule beaucoup sur les réseaux sociaux alors que les médias français ont très peu évoqué l’attentat de Beyrouth qui a fait 44 morts le 12 novembre. Quel est votre sentiment sur le sujet ?

PPdP – J’ai été parmi les premiers à m’indigner… J’ai aussi reçu beaucoup de réactions de mes amis tunisiens, libanais, maliens, syriens…

C’est comme s’il y avait un « bas-monde », eux, là-bas, qui ne comptent pas vraiment… Et nous, les seigneurs de cette planète, drapés dans un égoïsme inhumain et pour qui le monde entier doit cependant verser des larmes quand les nôtres sont frappés.

Et, le plus terrible, peut-être, c’est que ça se passe bel et bien de la sorte : pas de minute de silence, en Occident, après les attentats de Sousse, de Tunis, de Beyrouth… Pas non plus pour les 2.000 morts de Gaza… Rien pour les milliers de Syriens… En revanche, le monde entier a pris le deuil pour Paris… En janvier 2015, Mahmoud Abbas, le chef de l’Autorité palestinienne, était à Paris pour la grande manifestation « je suis Charlie ». Quatre mois auparavant, les Palestiniens de Gaza étaient massacré sans que Paris réagisse… Cette fois-ci, la grande pyramide de Gizeh a été parée du drapeau tricolore français… Des minutes de silence ont eu lieu en Cisjordanie, à Gaza, à Tunis…

De mon point de vue, on frise l’indécence.

La réaction du célèbre chef d’orchestre Pävo Jarvi m’est apparue beaucoup plus juste… Pas de « Marseillaise » -un chant très belliqueux, par ailleurs-, ni de minute de silence pour Paris -et pas pour Gaza, ni pour Beyrouth- ; c’était la semaine passée, au Palais des Beaux Arts à Bruxelles… Pävo Jarvi s’est avancé sur la scène et a prononcé ces quelques mots : « Pour toutes les victimes des atrocités au monde » ; avant de jouer la « Valse Triste » de Jean Sibelius.

The Dissident - Avec la riposte des forces françaises qui ont bombardé la ville de Raqqa et le soutien de la Russie à l’armée syrienne de Bashar al-Assad, comment voyez-vous l’avenir immédiat de la Syrie ?

PPdP – L’avenir de la Syrie, ce sera d’abord une guerre de longue haleine contre l’État islamique.

Même si l’OTAN se décide enfin à intervenir, les combats seront âpres, car l’État islamique, contrairement à ce qu’affirment certains analystes probablement trop éloignés du terrain, est là-bas chez lui et bénéficie du soutien effectif d’une grande partie de la population sunnite de Syrie et d’Irak. De quoi mener une guérilla pendant longtemps.

Par ailleurs, cet avenir passera inexorablement par le maintient au pouvoir de l’allié des Russes, le président Bashar al-Assad, ou, du moins, du gouvernement baathiste qu’il dirige, ce qui revient pour ainsi dire au même… Et, une fois l’EI anéanti, il faut encore savoir ce que l’on fera des rebelles syriens qui se sont soulevés contre le régime du Baath et continuent de se battre, contre lui et contre l’EI.

Ce sera aussi un partenariat avec la Russie de Vladimir Poutine. Monsieur Hollande commence à en prendre conscience. En cela aussi, il était temps.

Et ce sera un autre partenariat, avec Téhéran, qui a déjà dépêché des forces en Irak et qui collabore avec le Hezbollah libanais, engagé en Syrie lui aussi ; mais cela, le président Obama l’a déjà bien compris, depuis longtemps, et l’élection d’Hassan Rohani, en juin 2013, qui a remplacé l’intransigeant Mahmoud Ahmadinejad à la présidence de l’Iran, donne à Washington l’opportunité de renouer des relations diplomatiques plus sereines avec ce pays –comme on a pu s’en rendre compte dans le dossier du nucléaire iranien.

Il faudra aussi infléchir la politique de la Turquie, qui, jusqu’à présent, a objectivement soutenu l’EI.

On le voit, l’enjeu n’est pas seulement la Syrie… C’est toute la face du théâtre moyen-oriental qui va considérablement changer dans les prochain mois.

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