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Monde arabe

Monde arabe

Pierre PICCININ da PRATA (Historien - Politologue)

Publié le par Pierre PICCININ da PRATA

Cela fait une petite semaine, déjà, que je vais et viens avec les Forces démocratiques syriennes (FDS) sur les différentes lignes de front qui cernent Raqqa (Syrie), la capitale de l’État islamique où, peut-être, le Calife Ibrahim tombera bientôt, les armes à la main…

Avec lui, l’aventure djihadiste la plus irrévérencieuse de l’Histoire contemporaine s’achèvera, dernier sursaut « héroïque » de « l’Islam authentique », écrasé sous les bombardements des armées de l’Occident coalisé.

Une chose m’intrigue : je n’ai rencontré aucun journaliste étranger ; il n’y a sur le front que les jeunes correspondants improvisés du service de presse du YPG, dont les chaînes de télévision du monde entier reprennent les images. Il est vrai qu’il n’est pas aisé d’entrer en Syrie, et que la zone est particulièrement inconfortable et dangereuse.

Depuis quelques jours, je me suis fixé sur le front-est. C’est le plus actif.

Bien que ceux que les miliciens kurdes, chrétiens et arabes des FDS appellent avec mépris « Daesh » se savent certainement déjà vaincus et voués à une mort prochaine, ils ne lâchent pas un pouce de terrain sans se battre avec un courage qui force le respect, quoi qu’il en soit de la cause qu’ils défendent, et avec détermination, sans la moindre concession ; et c’est sur le front-est que les héros du Califat ont récemment lancé une contre-offensive meurtrière. Les attaques sur les positions des FDS y sont quotidiennes.

Je m’attendais, cela dit, à un après-midi assez « commun » : bombardements de la coalition internationale sur le centre-ville (je suis installé en première-loge, avec la brigade du YPG, les forces Kurdes de Syrie, qui m’accueille au troisième étage d’un immeuble dont toutes les fenêtres ont été soufflées et qui, désormais béantes, s’ouvrent toutes grandes face aux vestiges de l’antique muraille d’ar-Raqqa, derrière lesquels commence ce qu’il reste encore du territoire du Califat) ; répliques de l’ennemi par des tirs de mortiers qui, en réalité, s’ils font beaucoup de bruit, se révèlent peu efficaces (on les entend siffler de loin, ce qui nous laisse le temps de nous abriter pour éviter les éclats de shrapnels tranchants comme des couteaux qui seraient projetées dans l’air) ; et, parfois, une ou l’autre infiltration dans nos lignes par des djihadistes prêts à quelques escarmouches aussi inutiles que sanglantes, dans les rues avoisinantes…

On me dépose ainsi, comme chaque matin à l’aube, au poste de premiers secours qui a été implanté un peu en retrait du front, dans une ferme abandonnée. C’est là que m’attend habituellement un Hummer, qui me transporte à travers les ruines des quartiers déjà reconquis jusqu’aux positions où s’est déployée ma brigade. L’entrelacs des bâtiments dévastés et désertés par leurs habitants offre aux djihadistes un terrain de guérilla urbaine particulièrement propice et, en dépit des efforts mis en œuvres par les FDS pour « nettoyer » les décombres (par ailleurs truffés de mines), des snipers ennemis s’y déplacent encore régulièrement, et des petits groupes de combattants infestent ces zones dévastées et se dissimulent dans les décombres, émergeant des nombreux tunnels que l’EI a creusés dans le sous-sol d’ar-Raqqa, comme il l’avait fait à Mossoul.

Aujourd’hui, je suis arrivé un peu en retard au dispensaire. Hier, j’avais quitté le front bien après minuit, après une journée harassante dans une ambiance surchauffée (53°C à l’ombre)… Profitant de l’obscurité, un groupe de djihadistes infiltrés dans notre secteur a occupé les gars jusque tard dans la nuit ; impossible pour moi, dès lors, de regagner l’arrière avant que la zone fût à nouveau sécurisée. Aussi, je me suis accordé une grasse matinée…

Du coup, plus aucun Hummer n’était disponible dans les parages quand je me suis présenté au commandant de la zone (en fait à « la » commandant ; singularité du YPG…).

Mais qu’à cela ne tienne… Un vieux de la vieille, Kamiroun, qui a fait la campagne de Manbij avec le YPG, me propose (« si tu n’as pas froid aux yeux », me lance-t-il) de me transporter dans sa camionnette… contre une poignée de dollars américains ; la guerre génère ses bizness, et il n’y rien de nouveau sous le soleil.

Le gars se montrant insistant et certain de son coup, j’accepte ; mais en refusant cependant que Bedir, le jeune interprète kurde que j’ai embauché, nous accompagne dans ce qui m’apparaît tout de même s’apparenter à une forme de folie.

Rien à faire, toutefois : le jeune homme (19 ans), très courageux –comme il allait en faire la preuve en ce jour-, rescapé de la bataille de Kobanê, n’entend pas être exclu de l’équipée et monte avec nous dans la vieille Hunday qui démarre en soulevant des trombes de poussière et fonce à toute allure à travers les ruines désolées, sursautant à chaque trou d’obus et grinçant de toutes ses articulations lorsqu’elle rebondit sur les gravats. Sur le pare-brise, un « sticker » : Apo (c’est le surnom affectueux que l’on donne ici à Abdullah Öcalan, le « gourou » du PKK et du YPG) scrute les vestiges d’ar-Raqqa en fronçant des sourcils menaçants.

Alors que nous ne sommes plus qu’à quelques dizaines de mètres de notre objectif, à la limite des quartiers d’al-Mashlub et d’al-Sinâa, un véhicule tout-terrain armé d’une mitrailleuse nous coupe la route, surgissant d’une rue perpendiculaire à la nôtre, et, poursuivant sa course, s’engouffre dans l’impasse où nous le suivons pour y rejoindre l’unité du YPG.

Notre camionnette n’a pas encore effectué complètement son virage que, soudain, une déflagration saisissante nous surprend : trois ou quatre secondes plus tôt, et le tout-terrain se désintégrait devant nos yeux… Kamiroun donne alors un brusque coup de volant tout en freinant pied au plancher, et la camionnette, qui se renverse presque sous l’effet du souffle, retombe lourdement sur ses roues et s’immobilise en travers de la route, tandis qu’une pluie de débris caillasse le toit et le flanc de notre véhicule.

Je fais glisser d’un geste la portière latérale, et je commence à filmer et cours m’abriter derrière le coin d’une habitation contre le mur de laquelle j’aperçois un premier blessé, étourdi par l’explosion.

Bedir saisit une autre caméra et me suit, alors que des tirs nous prennent pour cible.

Nous commençons peu à peu à réaliser ce qui se passe et à prendre conscience du désastre, lorsque Bedir, appelé à l’aide par un combattant kurde du YPG, s’élance vers une autre victime, les jambes ensanglantées, couchée à côté de la voiture piégée en flamme.

Le « car-bomb » a soufflé la façade de la maison dans laquelle nous nous rendions ; le milicien nous informe que des journalistes locaux du YPG s’y trouvent aussi. Je les verrai une petite heure plus tard, au dispensaire, lorsqu’un autre véhicule les y amènera : l’un d’eux, Farhat, était sur le toit de la maison et il a filmé l’arrivée du « car-bomb », sans se douter de ce dont il s’agissait ; il croyait avoir affaire au YPG. Mais un des deux djihadistes qui conduisaient le « car-bomb » a ouvert le feu en sa direction, et il s’est alors enfui vers l’arrière de la toiture, ce qui l’a sauvé de l’explosion. Par contre, les deux autres, Ala et Redwan, étaient au rez-de-chaussée, à l’intérieur du bâtiment ; le premier a été gravement touché aux jambes, Redwan s’en sortira avec quelques blessures légères et complètement assourdi…

Si les balles continuent de siffler, l’épaisse couverture de fumée noire que dégagent les pneus qui brûlent nous rend invisible aux snipers de l’EI qui ne peuvent pas nous viser. Je continue dès lors de filmer Bedir, notre jeune héros, et le milicien qui embarquent les blessés dans notre camionnette et nous filons sans plus attendre au dispensaire où, cet après-midi-là, vont se succéder pick-up et blindés, déversant leur cargaison de corps.

Dure journée pour ceux qui se battent contre le Califat, à Raqqa, en Syrie.

- Reportage complet et analyse prospective de la situation à Raqqa et en Syrie dans l’édition d’été (sortie fin août) dewww.lecourrierdumaghrebetdelorient.info
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