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Monde arabe

Monde arabe

Pierre PICCININ da PRATA (Historien - Politologue)

Publié le par Pierre PICCININ da PRATA
SYRIE  – Reportage exclusif et analyse – Raqqa… et ensuite, la guerre

Le Courrier du Maghreb et de l’Orient, Juillet-Août 2017

 

Les journalistes ont déjà déserté Mossoul. « Plus rien à faire, ici… »

Surtout, l’armée irakienne a interdit l’accès à la ville occidentale, à la vieille ville, complètement arasée par les bombardements de la coalition menée par Washington. L’horreur y est aussi totale que furent les combats : les cadavres des milliers de civils, sunnites, qui avaient fait le choix de demeurer sous l’État islamique, par peur des représailles des Chiites de Bagdad, pourrissent sous les gravats ; l’odeur est insupportable et elle dénonce, criante, les crimes de guerre qui ont accompagné la « libération » de Mossoul.

C’est donc désormais dans la région d’ar-Raqqa et de Deir ez-Zor (Syrie) que se joue le dernier acte de l’aventure islamique du Califat ; en tout cas dans sa forme actuelle.

Ar-Raqqa. Les ruines de la ville se dressent au milieu d’une plaine qui s’étend jusqu’à se perdre dans l’horizon et que parcourent des tourbillons de poussière ; et l’expression « écrasé de soleil » y révèle toute sa réalité.

Peu de reporters peuvent accéder à cette région de Syrie...

Les relations ne sont pas bonnes, en effet, entre les Kurdes d’Irak et plus précisément le Parti démocratique du Kurdistan (le PDK, au pouvoir à Erbil, la capitale du Gouvernement régional autonome du « Kurdistan irakien »), d’une part, alliés d’Erdogan, et, d’autre part, le YPG, les combattants kurdes du Rojava (le « Kurdistan syrien », dans le nord du pays), branche syrienne du PKK (ces Kurdes de Turquie, principalement, et qui sont en guerre ouverte avec le régime d’Ankara). Dès lors, le PDK, à la demande de la Turquie, a fermé la frontière entre l’Irak et la Syrie, seul accès possible à la région d’ar-Raqqa. La Turquie a elle aussi fermé sa frontière avec le Kurdistan syrien. Il ne faut pas que la presse puisse témoigner du combat acharné du YPG contre les djihadistes de l’État islamique… Ainsi, aucune autre voie d’accès au Rojava n’est plus ouverte, puisque le régime de Damas avance depuis le sud et que, à l’ouest, le territoire syrien est aux mains des islamistes d’al-Nosra.

Et, une fois passée la frontière irako-syrienne, la partie n’est pas encore gagnée : il reste à se faire accepter par l’appareil politique du YPG, qui interdit sans recours possible l’accès au front à tout observateur qui lui apparaîtrait un tant soit peu inamical ou trop critique… Je n’ai ainsi rencontré aucun journaliste étranger ; ne circulent sur le front que les jeunes correspondants improvisés du service de presse du YPG, dont les chaînes de télévision du monde entier reprennent les images.

En ce mois de juillet 2017, il n’y a toutefois plus aucun doute sur la manière dont s’achèvera la bataille d’ar-Raqqa : la ville va tomber ; c’est une question de quelques semaines, peut-être même moins.

Certes, tout n’est pas encore tout à fait joué ; et la bataille continue de faire rage, du fait de la résistance acharnée que les combattants de l’État islamique opposent aux FDS, avec cette incroyable détermination, malgré l’approche de leur fin, dont ils ont fait preuve à Mossoul également.

Les derniers sursauts meurtriers de l’État islamique

Cela faisait une petite semaine, déjà, que j’allais et venais avec les Forces démocratiques syriennes (FDS) sur les différentes lignes de front qui cernent ar-Raqqa, la capitale de l’État islamique où, peut-être, le Calife Ibrahim tombera bientôt, les armes à la main…

Avec lui, l’aventure djihadiste la plus irrévérencieuse de l’Histoire contemporaine s’achèvera, dernier sursaut « héroïque » de « l’Islam authentique », écrasé sous les bombardements des armées de l’Occident coalisé.

Depuis quelques jours, je m’étais fixé sur le front-est. C’est le plus actif.

Bien que ceux que les miliciens kurdes, chrétiens et arabes des FDS appellent avec mépris « Daesh » se savent certainement déjà vaincus et voués à une mort prochaine, ils ne lâchent pas un pouce de terrain sans se battre avec un courage qui force le respect, quoi qu’il en soit de la cause qu’ils défendent ; et c’est sur le front-est que les héros du Califat ont récemment lancé une contre-offensive meurtrière. Les attaques sur les positions des FDS y sont quotidiennes.

Je m’attendais, cela dit, à un après-midi assez « commun », ce jour-là… Bombardements de la coalition internationale sur le centre-ville (je suis installé en première-loge, avec la brigade du YPG, les forces Kurdes de Syrie, qui m’accueille au troisième étage d’un immeuble dont toutes les fenêtres ont été soufflées et qui, désormais béantes, s’ouvrent toutes grandes face aux vestiges de l’antique muraille d’ar-Raqqa, derrière lesquels commence ce qu’il reste encore du territoire du Califat) ; répliques de l’ennemi par des tirs de mortiers qui, en réalité, s’ils font beaucoup de bruit, se révèlent peu efficaces (on les entend siffler de loin, ce qui nous laisse le temps de nous abriter pour éviter les éclats de shrapnels tranchants comme des couteaux qui seraient projetés dans l’air) ; et, parfois, une ou l’autre infiltration dans nos lignes par des djihadistes prêts à quelques escarmouches aussi inutiles que sanglantes, dans les rues avoisinantes…

On me dépose ainsi, comme chaque matin à l’aube, au poste de premiers secours qui a été implanté un peu en retrait du front, dans une ferme abandonnée. C’est là que m’attend habituellement un Hummer, qui me transporte à travers les ruines des quartiers déjà reconquis jusqu’aux positions où s’est déployée ma brigade. L’entrelacs des bâtiments dévastés et désertés par leurs habitants offre aux djihadistes un terrain de guérilla urbaine particulièrement propice et, en dépit des efforts mis en œuvres par les FDS pour « nettoyer » les décombres (par ailleurs truffés de mines), des snipers ennemis s’y déplacent encore régulièrement, et des petits groupes de combattants infestent ces zones dévastées et se dissimulent dans les décombres, émergeant des nombreux tunnels que l’EI a creusés dans le sous-sol d’ar-Raqqa, comme il l’avait fait à Mossoul.

Aujourd’hui, je suis arrivé un peu en retard au dispensaire. Hier, j’avais quitté le front bien après minuit, après une journée harassante dans une ambiance surchauffée (53°C à l’ombre)… Profitant de l’obscurité, un groupe de djihadistes infiltrés dans notre secteur a occupé les gars jusque tard dans la nuit ; impossible pour moi, dès lors, de regagner l’arrière avant que la zone fût à nouveau sécurisée. Aussi, je me suis accordé une grasse matinée…

Du coup, plus aucun Hummer n’était disponible dans les parages quand je me suis présenté au commandant de la zone.

Mais qu’à cela ne tienne… Un vieux de la vieille, Kamiroun, qui a fait la campagne de Manbij avec le YPG, me propose (« Si tu n’as pas froid aux yeux », me lance-t-il) de me transporter dans sa camionnette… contre une poignée de dollars américains ; la guerre génère ses bizness, et il n’y rien de nouveau sous le soleil.

Le gars se montrant insistant et certain de son coup, j’accepte ; mais en refusant cependant que Bedir, le jeune interprète kurde que j’ai embauché, nous accompagne dans ce qui m’apparaît tout de même s’apparenter à une forme de folie.

Rien à faire, toutefois : le jeune homme (19 ans), très courageux –comme il allait en faire la preuve en ce jour-, rescapé de la bataille de Kobanê, n’entend pas être exclu de l’équipée et monte avec nous dans la vieille Hunday qui démarre en soulevant des trombes de poussière et fonce à toute allure à travers les ruines désolées, sursautant à chaque trou d’obus et grinçant de toutes ses articulations lorsqu’elle rebondit sur les gravats. Sur le pare-brise, un « sticker » : Apo (c’est le surnom affectueux que l’on donne ici à Abdullah Öcalan, le « gourou » du PKK et du YPG)… Apo scrute les vestiges d’ar-Raqqa en fronçant des sourcils menaçants.

Alors que nous ne sommes plus qu’à quelques dizaines de mètres de notre objectif, à la limite des quartiers d’al-Mashlub et d’al-Sinâa, un véhicule tout-terrain armé d’une mitrailleuse nous coupe la route, surgissant à notre droite d’une rue perpendiculaire à la nôtre, et, poursuivant sa course, s’engouffre tout droit dans l’impasse où nous le suivons pour y rejoindre l’unité du YPG.

Notre camionnette n’a pas encore effectué complètement son virage vers la gauche que, soudain... Lire la suite ...

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