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Monde arabe

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Pierre PICCININ da PRATA (Historien - Politologue)

Publié le par Pierre PICCININ

Afrique - Côte d'Ivoire : « légalisme » ou « gouvernance » ? (Le Grand Soir, 31 décembre 2010)

 

Gbagbo     Ouattara

 

« Le peuple vote, la France décide »

 

Qui de Laurent Gbagbo ou d’Alassane Ouattara est-il le président légitime de la Côte d’Ivoire, depuis le second tour des élections, ce 28 novembre, et l’imbroglio institutionnel qui les a suivi, plongeant le pays dans une crise aux allures de guerre civile ?

Laurent Gbagbo, président sortant, chrétien, a dû faire face, depuis 2002, à une rébellion l’opposant aux leaders musulmans de Côte d’Ivoire. Après diverses tentatives de négociations qui ont toutes échoué, il a proposé de procéder à des élections, dans le but de mettre fin au conflit.

A l’issue de ces élections, la Commission électorale, gagnée à la cause d’Alassane Ouattara, a déclaré ce dernier, musulman, vainqueur du scrutin. Cependant, selon la constitution ivoirienne, c’est au Conseil constitutionnel, favorable à Laurent Gbagbo, qu’il revenait de valider ou non les résultats des élections. Or, ce dernier a dénoncé les nombreuses fraudes qui ont émaillé l’élection présidentielle. Et, de fait, alors que très largement catholiques et donc favorables à Laurent Gbagbo, les 60% du pays, la partie nord, tenus par la rébellion, selon la Commission électorale, auraient bizarrement voté pour Alassane Ouattara… Les résultats du vote étant très serrés (54% en faveur d’Ouattara, selon la Commission électorale), les constatations de fraudes pourraient sans aucun doute inverser la donne.

Mais, tout aussi étrangement, alors que rien ne permet pourtant de trancher, la communauté internationale, à l’encontre de la constitution ivoirienne, a choisi de peser en faveur de la Commission électorale, balayant d’un revers de la main la décision du Conseil constitutionnel. Alassane Ouattara a ainsi été proclamé président par plusieurs gouvernements étrangers, de la manière la plus arbitraire, et sans décision formelle du Conseil de Sécurité de l'ONU.

En tête de cette mouvance, on trouve la France, ancienne puissance coloniale qui cherche à conserver ses intérêts de « Françafrique » et a misé sur ce nouvel homme fort dans le cas de la Côte d’Ivoire, et ce depuis le début de la rébellion, contre laquelle l’Élysée a toujours refusé d’assister le gouvernement ivoirien, à l’encontre des traités de défense pourtant signés avec celui-ci.

 

Côte d'Ivoire

 

Mieux, en 2004, dans ce contexte, suite à la mort de neufs soldats français basés en Côte d’Ivoire, l’armée française avait même violé le territoire de la Côte d’Ivoire et, en guise de « représailles », détruit l’entièreté de l’aviation ivoirienne, favorisant ainsi incontestablement la progression de la rébellion.

Dans le but de soutenir Alassane Ouattara et de chasser Laurent Gbagbo, enfin, le gouvernement français n’a pas hésité à appeler à une intervention militaire des voisins de la Côte d’Ivoire, associés, en étroite collaboration avec la France, dans la « Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest ».

Ce dimanche 26 décembre, cependant, Alassane Ouattara avait lancé un appel à la grève générale, dans le but évident d’asseoir sa légitimité sur une large manifestation populaire. Mais c’est l’effet contraire qui a résulté de cet appel, qui ne fut suivi quasiment nulle part dans le pays et certainement pas dans la capitale, Abidjan, où commerces et marchés battaient leur plein comme chaque jour, au rythme des concerts de klaxons et des embouteillages habituels, y compris dans les quartiers pourtant réputés partisans de Ouattara, lequel continue de prétendre à la présidence, gardé par huit cents casques bleus onusiens, alors que son rival n'est entourré que d'Ivoiriens...

Seule la petite ville de Bouaké, fief de la rébellion alliée d’Alassane Ouattara, a vu ses échoppes fermées, sous la férule des miliciens ; et cette opération a en définitive pris la tournure d’un cuisant désaveu pour le « président » reconnu par la communauté internationale…

Toutefois, rien ne semble pouvoir modérer l’ingérence de l’étranger (c’est-à-dire la France sarkozyste, son nouvel allié privilégié, les Etats-Unis, et les principaux États européens, qui n’ont aucun intérêt à contrarier Paris dans sa zone d’influence africaine…) : dans sa volonté de promouvoir Ouattara à la tête de la Côte d’Ivoire, pas même ce désaveu populaire ne saurait l’arrêter. Le légalisme, la souveraineté des États et le droit international semblent bien avoir vécu.

 

Côte d'Ivoire - ONU

 

En matière de relations internationales, en effet, la nouvelle mode est au concept de « gouvernance » : faisant fi de toutes les règles établies, les États qui en ont les moyens, économiques et militaires, « gèrent » les crises au cas par cas, imposant leurs vues dans « l’intérêt » des populations concernées ; et ce au nez et à la barbe de l’ONU, pourtant sensée garantir le respect de ces règles.

Ce fut le cas tout récemment, pour la première fois sans le moindre complexe, au Kosovo, province qui fut détachée de la République de Serbie et érigée en État indépendant, sans accord ni de l’Assemblée générale, ni du Conseil de sécurité de l’ONU, mais du seul fait de la force, de l’OTAN, des Etats-Unis, et pas même de tous les États membres de l’Union européenne, certains, telles l’Espagne ou la Roumanie, ayant refusé de reconnaître cette monstruosité institutionnelle.

Peuple de Côte d’Ivoire, entre légalisme et gouvernance, c’est ton cœur qui vacille…

 

 

 

Lien utile : Le Grand Soir.

 

Voir aussi : IvoireDiaspo, AbidjantalkAfiavi et Alterinfo.

 

 

 

 

  (Manifestation contre l'ingérence de la France en Côte d'Ivoire)

 

 

Lire aussi :

 

"L'ONU recolonise l'Afrique" (par Tierno MONÉNEMBO, dans Le Monde.fr, 3 janvier 2011).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Commenter cet article

RC 05/02/2011 17:05


Monsieur,

Autant vous arrivez à une conclusion intéressante, et relativement juste à mon sens, autant les arguments que vous employez pour y parvenir sont faux et dénotent une connaissance partielle et
partiale de la Côte d'Ivoire.

En effet, le critère religieux que vous mettez en avant n'a pas le poids que vous lui prêtez. C'est bien plutôt le critère ethnique qui prédomine, comme presque partout en Afrique, et qui explique
les fractures ivoiriennes et notamment les résultats des élections : les baoulé ont conclu une alliance de circonstance avec Ouattara, représentant les ethnies du Nord (majoritairement musulmanes,
il est vrai), contre les ethnies du Sud partisanes de Gbagbo (lagunaires et autres Kru, chrétiennes certes (et pas seulement catholiques), mais surtout animistes). C'est cette ethno-scrutin qui a
fait gagner Ouattara.

Quant au résultat des élections lui-même, vous omettez allègrement le rôle de la Commission Electorale Indépendante. Vous parlez de fraude sans vrai preuve. Or, ce n'est pas tellement le résultat
qui est en cause ici, c'est l'application inappropriée du principe occidental "one man, one vote".

Sur l'attitude de la France et de son armée en particulier, de grâce revoyez votre copie : une simple chronologie des événements vous suffira. L'intervention initiale de la France s'est faite en
soutien de Gbagbo contre les rebelles du Nord. Si il y a eu un changement d'attitude ultérieurement, c'est bien parce que Gbagbo a tenté d'instrumentaliser cette intervention à son seul profit. En
outre, il est aberrant de vous voir écrire que 9 soldats français ont été tués dans une manifestation alors que leur mort a été provoquée par un bombardement délibéré de l'aviation de Gbagbo sur
Bouaké.


Quant à la "Françafrique" (terme que vous utilisez comme s'il s'agissait d'un lieu alors qu'il s'agit en réalité de réseaux d'influence), rassurez-vous, les intérêts de la France on été préservés
aussi sous Gbagbo.

Enfin, n'opposez pas l'ONU et la "gouvernance". Celle-ci est un pur produit de celle-là, en Afrique comme au Kosovo.

Alors, je vous rejoins pour dénoncer l'ingérence occidentale et défendre la souveraineté ivoirienne. Mais de grâce, faites-le avec de vrais arguments et approfondissez votre connaissance des
réalités africaines.

A l'heure où j'écris, il semble bien que Gbagbo ait gagné son bras de fer. Mais la souveraineté ivoirienne y a-t-elle gagné ? Gbagbo a la force pour lui et a trouvé à qui vendre son cacao et son
pétrole : à la Chine, cet acteur désormais incontournable en Afrique. Vous parliez d'ingérence ?


Pierre PICCININ 07/02/2011 17:23



Monsieur,


Je réponds rapidement (veuillez m'en excuser) à votre commentaire, très érudit, mais quelque peu désobligeant et présomptueux, quant à la forme en tout cas (vous en conviendrez).


Certes, votre analyse mettant en évidence les différents rapports de force entre ethnies n'est pas dénuée de sens, tant il est vrai que les "fractures" ethniques expliquent souvent en grande
partie bien des problématiques africaines. Ayant travaillé un certain temps en Afrique sub-saharienne, au Congo-Kinshasa notamment, je n'ai pu que trop le constater (et je vous renverrai, à
ce propos, à cet article qui vous rassurera, je l'espère, sur mes connaissances des "réalités africaines" : http://pierre.piccinin-publications.over-blog.com/article-34033820.html).


En cela, votre commentaire apporte indubitablement un éclairage intéressant. Toutefois, vous péchez par excès et semblez ne pas avoir conscience de l'importance que prend de plus en plus le
fait religieux en Afrique équatoriale, comme en témoignent les différents heurts qui ont opposé chrétiens et musulmans, en Côte d'Ivoire tout particulièrement, au courant de ces dernières
années. Je ne partagerai donc pas votre avis sur la prépondérance des divisions ethniques et certainement pas non plus votre conclusion selon laquelle Ouattara aurait "gagné" les élections,
ce qui resterait à prouver, et j'ignore comment vous pourriez y parvenir...


Concernant la position française, je ne dit pas le contraire de ce que vous affirmez. Je note simplement que, pour des raisons encore bien difficilement déterminables, la France a choisi de
changer de cheval et que Gbagbo en a fait les frais. A propos de la mort des soldats français, je dois admettre la correction (mea culpa), mais l'événement n'a pas été la cause du conflit
qui a dégénéré entre Gbagbo et Paris; il en a été l'effet.


Quant au terme "Françafrique", il désigne autant les réseaux d'influence que vous évoquez que, par extension, les gouvernements africains sur lesquels s'exercent ces derniers et avec
leur complicité. Vous me permettrez donc certainement de l'employer dans ce sens.


Surtout, c'est en ce qui concerne votre assertion, selon laquelle la "gouvernance" serait, en somme, la nouvelle politique onusienne, que nos opinions divergent.


En effet, pour faire bref, j'attirerai votre attention sur le fait que cette "gouvernance" n'a jamais été le fait de l'ONU, mais a systématiquement été imposée par les puissances, en Irak, au
Kosovo, en Afrique.


L'ONU, qui s'est montrée incapable d'empêcher les violations patentes du droit, et ce malgré plusieurs tentatives de fermeté en la matière (rappelez-vous le bras de fer entre Kofi Annan
et le gouvernement Bush, par exemple, à propos de l'Irak), a ainsi toujours été à la traîne, tentant aussi bien que mal de réparer les pots cassés et de préserver un semblant de crédibilité face
aux abus de ces puissances qui n'hésitent plus à passer outre le Conseil de sécurité si elles ne sont pas certaines d'y avoir gain de cause.


La nécessité d'agir dans l'intérêt des populations, la "gouvernance", est ainsi devenue l'excuse, le prétexte justifiant ces violations du droit international, à l'encontre de l'autorité
onusienne.


La "gouvernance" ne saurait donc être un produit de l'ONU, contrairement à ce que vous affirmez.



François 05/01/2011 18:16


Article très intéressant et très anti-mainsrteam. Mais un peu partisan, ne trouvez-vous pas? Comme le montre votre choix de la vidéo : une manifestation pro-Gbagbo !


Pierre PICCININ 05/01/2011 18:26



Comme je l’ai déjà écrit, je ne prends ni le parti de Laurent Gbagbo, ni celui d’Alassane Ouattara.


Le document que je présente est en effet « pro-Gbagbo », mais ce choix vient du fait que, partout, dans la presse mainstream, dans
les déclarations des responsables onusiens et de la « communauté internationale », la France en tête et les États-Unis à l’appui, ce sont systématiquement des propos pro-Ouattara qui se
font entendre. Il m’a donc semblé judicieux de donner une forme de « droit de réponse », dans l’espace très modeste de ce site, au camp adverse, qui est quant à lui systématiquement
dénigré par les médias mainstream.


Mais, plus encore, le choix de ce document tient au fait que les propos qui y sont tenus illustrent parfaitement l’objet de mon article, qui
n’est pas de déterminer qui, de Gbagbo ou d’Ouattra, est le président légitime de Côte d’Ivoire, mais si la gouvernance doit désormais prévaloir sur la légalité dans la gestion des crises
internationales.


 



Anonymous 01/01/2011 22:31


Merci pour cet article critique !

Il est navrant de constater que la presse belge francophone colporte des informations sans en vérifier aucunement les fondements et prend clairement une position pro-française sans aucun recul ou
avec un parti pris évident.

Gardez cet esprit lucide monsieur Piccinin ! Il vous honore !


M.A. 31/12/2010 14:38


Ok sur le principe du respect du droit international et de la constitution ivoirienne, et merci pour votre belle analyse.

Mais que faire si La Côte d'Ivoire tombe dans une guerre civile qui rappellerait un "nouveau Rwanda" avec des conséquences dramatiques ( réfugiés, viols,...)? Laisser-faire? Laissez en place un
dirigeant africain malade du pouvoir comme tant d'autres sous prétexte que la menace de guerre civile est brandie?


Pierre PICCININ 31/12/2010 14:40



Ouattara n'est pas moins "malade du pouvoir" que Gbagbo. En outre, ce sont les partisans de Ouattara qui ont déclenché la guerre civile à laquelle ces élections étaient sensées mettre un
terme.

Et, si la France et, à sa suite, l'ONU, sont intervenues, je doute que ce soit pour éviter un génocide.

Alors, faut-il, chaque fois qu'une situation semblable apparaît, laisser les puissances choisir un camp et éliminer l'autre, sous prétexte d'éviter le chaos? Et, au passage, choisir, bien sûr, le
camp qui sera le plus favorable aux intérêts desdites puissances?

Le problème, c'est que les élections ont été mal organisées et que des fraudes ont eu lieu de part et d'autre. Les élections n'ont donc rien pu résoudre du tout.



M.A. 31/12/2010 14:33


Quelques précisions quand même...

Ouattara a tout fait pour dire qu'il n'était pas musulman suite aux agressions répétées des partisans de Gbagbo dans les quartiers nord d'Abidjan où sont ghettoïsés la grande majorité des ivoiriens
musulmans... Ensuite, le camp Gbagbo a tout fait pour faire passer comme "étranger" Ouattara et donc remettre en cause sa "légitimité" à gouverner un pays dont il n'est pas originaire... Autre
dimension, on crie à l'ingérence dans les affaires locales ivoiriennes de la France et de la communauté internationale... Mais si la Côte d'Ivoire devient un "nouveau Rwanda", on criera sur tous
les toits que la communauté internationale n'a rien fait pour empêcher cela! Il est donc difficile d'analyser à chaud une situation très complexe et qui demande de prendre en compte de nombreux
paramètres... Et pour terminer, Gbagbo règle probablement ses comptes avec ses anciens "maîtres".... Et là, il est difficile de savoir la réalité des choses...


Pierre PICCININ 31/12/2010 14:35



Je ne prends parti ni pour l'un, ni pour l'autre. Et il est bien certain que Laurent Gbagbo n'est pas exempt de coups tordus.

Ce qui m'intéresse ici, c'est de constater que le modus operandi est le même qu'au Kosovo, en complète opposition avec le droit international et la législation
nationale.

C'est de mettre en évidence que la "gouvernance" semble être devenue une pratique récurrente, au détriment du droit.