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Monde arabe

Monde arabe

Pierre PICCININ da PRATA (Historien - Politologue)

Publié le par Pierre PICCININ

Égypte - Entretien avec Nawal al-Saadawi (exclusivement sur ce site)

 

 

par Pierre PICCININ, au Caire, le 22 février 2011

   

 

Après avoir rencontré, en Tunisie, Rhadia Nasraoui, Hamma Hammami (TUNISIE - Entretien avec Radhia Nasraoui et Hamma Hammami) et Moncef Marzouki (TUNISIE - Entretien avec Moncef Marzouki), principales figures de la résistance à la dictature de Ben Ali, nous avons eu un entretien avec Nawal al-Saadawi, dans son appartement de la banlieue populaire du Caire...

 

 

 

Photos-illustration-2 0357                                                                                         ©  photo Pierre PICCININ

 

  

Docteur en médecine psychiatrique, écrivain engagé, Nawal al-Saadawi a toujours revendiqué son féminisme face à l'intégrisme religieux et a sans cesse combattu la dictature dans son pays. En 1981, elle s'oppose à la loi sur le parti unique promulguée par le gouvernement d'Anouar al-Sadate. Elle est arrêtée et incarcérée; à sa libération, elle publie Mémoires de la prison des femmes et crée l'Association arabe pour la solidarité des femmes, qui sera interdite en 1991. Après avoir écrit plusieurs livres et pièces de théâtre critiquant l'Islam fondamentaliste, dont plusieurs seront jugés blasphématoires par l'Université islamique du Caire et censurés (Les femmes et le sexe; La face cachée d'Ève; La Chute de l'imam; Dieu démissionne à la réunion au sommet), Nawal al-Saadawi est condamnée à mort, pour hérésie, par des groupes religieux radicaux, et est accusée d'apostasie par l'Université Al-Azhar; elle doit s'exiler. Elle enseigne plusieurs années aux États-Unis et revient en Égypte en 2008. En février 2011, à quatre-vingts ans, elle campe sur la place Tahrir avec les manifestants qui réclament la fin de la présidence de Moubarak et de la dictature.

 

 

 

 

 

Photos-illustration-2 0359Le cas de la "révolution" égyptienne apparaît très simple, vu d'Europe et sous la plume de la plupart des commentateurs. Pourtant, si l'on se montre plus attentif, il pose question, par bien des aspects.

 

Ainsi, nombre d'observateurs décrivent les événements qui se déroulent en Égypte, depuis le 3 février 2010, depuis le départ de Moubarak, comme une révolution qui a réussi à mettre à bas un régime dictatorial corrompu.

 

Quelques-uns, en revanche, considèrent que, à ce stade, la "révolution" est un échec : Moubarak a quitté la présidence, mais en désignant ses successeurs. En outre, il conserve l'appui de l'armée.PAY EGY 000[1]

 

Quant au "nouveau" gouvernement, il comprend uniquement d'anciens moubarakistes, qui ont toujours fidèlement servi l'ancien régime.

 

Quel est votre sentiment? 

 

La révolution n’est pas du tout terminée, parce que, quand nous sommes sortis dans les rues, nous avons dit que tout le système devait tomber. Et pas seulement la tête du système. Mais tout le système!

 

Or, il n’y a que Moubarak qui est tombé. Et l’armée est toujours au pouvoir. Et il y a toujours le gouvernement provisoire de Chafik (premier ministre par intérim, ancien fidèle du président Moubarak) et tous les hommes de Moubarak.

 

La corruption existe toujours; donc, en fait, la révolution continue. Et il y aura encore des millions de personnes dans les rues.

 

Pour le moment, nous attendons quelques temps. Nous donnons à l’armée le temps de réagir. Et ensuite, si nous sommes déçus, nous sortirons à nouveau dans les rues. Et beaucoup de gens sont déçus. Mais il nous faut leur laisser quelques jours, pour qu’ils changent le gouvernement.

 

En tant que femmes, nous avons été très mécontentes, lorsqu’ils ont désigné le comité pour la constitution: il n’y a eu que des hommes, aucune femme! Aussi, nous allons nous opposer à cette situation et nous sommes en train de créer notre syndicat, pour accéder au pouvoir politique, pour nous battre pour nos droits, en tant que femmes. Parce que, dans l’histoire, après la révolution, les femmes ne reçoivent jamais leurs droits.

 

Nous avons donné nos vies. Il y a des femmes qui sont mortes sur la place Tahrir, dans les rues. Et nous avons fait la révolution, tous les jours. Et toutes les nuits. Nous avons donc le droit de changer notre vie, d’avoir la démocratie, d’avoir une vraie démocratie, d’avoir une constitution laïque, qui sépare la religion et l’État. D’avoir un code de la famille, qui fasse de la femme et de l’homme des égaux. Pas de polygamie pour les hommes. Et toutes ces choses-là… Nous avons beaucoup de revendications et nous devons nous battre pour cela. La révolution n’est pas terminée!

 

Mais comment l'opposition pourra-t-elle faire face à la machine d'État de Moubarak qui, dans les faits, est restée au pouvoir, tandis que l'armée encadre étroitement la population? L'opposition n'est pas organisée. Comment pourra-t-elle relancer la révolution?

 

L’opposition? C’est qui, l’opposition? Vous voulez dire les partis politiques ? Ils ont été créés par Sadate! Et ils ont collaboré avec Moubarak. Et ils ont même trahi la révolution, au moment où, nous, nous disions: “pas de négociation avec Chafik ou Suleiman (chef des services de renseignements militaires et proche collaborateur de la CIA, Omar Suleiman a été désigné au poste de Vice-président par Hosni Moubarak, le 29 janvier 2011, au début de la crise politique) ou quiconque des hommes de Moubarak”.

 

 

Photos-illustration-2 0448                                                                                                                                              ©  photo Pierre PICCININ 

 

Les partis politiques et l’opposition (nous l’appelons “l’opposition officielle”) ont négocié avec eux; ils nous ont trahis. Et nous savons qu’ils travaillaient pour leurs propres intérêts. Nous ne sommes pas intéressés par leurs millions. Ils étaient devenus riches, vous savez; et ils gagnaient de l’argent. Et cette opposition, elle est le résultat de la dictature, pas de la démocratie. Vous pouvez avoir une opposition démocratique, qui est le résultat de la démocratie. Mais, quand Sadate disais “il y a des partis politiques”, c’était une opposition créée par Sadate. C’est ridicule.

 

Très concrètement : qui est capable de s’opposer au gouvernement et à tout le système de réseaux que Moubarak a laissé derrière lui?

 

Les gens! Ils sont des millions! Aujourd'hui, grâce aux technologies comme Facebook et Twitter, avec ça, on peut y arriver. Et s'organiser. C'est ainsi que les gens se sont révoltés.

 

Et les figures de l'opposition? Mohammed el-Baradeï, par exemple...

 

Mohammed el-Baradeï !?

 

El-Baradeï!? Oh! Non, non, non, non!!!

 

Pas El-Baradeï. Pas Amr Moussa (l'actuel Secrétaire général de la Ligue arabe). Pas Ahmed Zewail (prix Nobel de chimie en 1999; dissident exilé aux États-Unis). Aucun de ces gens-là.

 

Nous disons que nous voulons un jeune président, issu de cette jeunesse qui a fait la révolution. Et il pourrait avoir (ou elle pourrait avoir, car ce pourrait être une femme) entre quarante et quarante-cinq ans. Nous ne voulons pas d’un vieux président de soixante, septante ou quatre-vingts ans. Nous le voulons jeune, au fait de l’actualité. Pas un vieux. En plus, tous ces hommes, El-Baradeï, Moussa et les autres, ils ont collaboré avec Moubarak.

 

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                                                                                                                                          ©  photo Pierre PICCININ 

 

Ce sont des bureaucrates, des technocrates, et ils n’ont pas participé à la révolution. C’est la révolution des jeunes. C’est ce que j’ai dit aux jeunes: “pourquoi n’aurions-nous pas un président issu de vos rangs?”. Les jeunes que j’ai rencontrés, ils sont brillants. Des jeunes de quarante, quarante-cinq ans. Des professionnels, des intellectuels, des experts dans de nombreux domaines, en législation, en médecine, en sciences sociales...

 

Et nous voulons des élections, de bonnes élections. Beaucoup, beaucoup de gens n'acceptent pas Baradeï et tout ça.

 

Et qu'en est-il des Frères musulmans? En Europe, ils inquiètent beaucoup... Et ils apparaissent comme la seule force politique d'opposition bien organisée.

 

Les Frères musulmans…

 

Les Frères musulmans sont bien organisés, mais ils sont en minorité.

 

Sur la place Tahrir, les Frères musulmans n’ont formé qu’un petit groupe; et ce n’est pas eux qui ont lancé la révolution. Au contraire, cela leur déplaisait de participer à la révolution.

 

C’est seulement quand la révolution a commencé à s’imposer qu’ils sont arrivés.

 

Et nous savons que ce sont des politiciens et que certains d’entre eux sont conservateurs. Toutefois, j’ai rencontré beaucoup de jeunes, parmi les Frères musulmans, de jeunes hommes, qui sont progressistes, et ils croient dans la laïcité et les droits des femmes. Donc, ils ont changé.

 

De plus, nous ne connaissons pas l’islamophobie, comme en Europe. En Europe, il y a de l’islamophobie. Nous n’avons pas cela, ici. Car nous voulons une société pluraliste. Les Frères musulmans font partie de la société. Ils en font partie!

 

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                                                                                                                                             ©  photo Pierre PICCININ 

 

Ils constituent peut-être quinze pourcents de la population. Mais la majorité des gens ne sont pas fondamentalistes. Ils prient; ils perpétuent leur religion; mais ils ne sont pas fondamentalistes; ils ne sont pas en faveur des Frères musulmans. Nous n’avons donc pas peur d’eux. Non.

 

En outre, nous devons nous unir : en tant que femmes, nous créons notre syndicat. De telle sorte que, si quelque chose arrive, nous nous y opposerons. Car sans unité, nous ne pouvons rien faire.

 

Les jeunes, parmi les Frères musulmans, sont progressistes. Leurs paroles sont justes.

 

Mais leurs leaders… Même leurs paroles ne sont pas justes. Ils sont contre les femmes, parfois contre les Chrétiens. Les Frères musulmans disent qu’ils n’accepteront pas une femme comme président, ou un Chrétien. Mais la plus jeune génération, elle dit “nous accepterons une femme comme président; nous accepterons un Chrétien comme président; et nous serons égaux”. Je pense que la nouvelle génération est sincère. Parce que notre époque est ainsi; ils ne peuvent pas aller contre cela.

 

Et il y a même certains Frères musulmans qui ont créé un groupe, un parti : ils l'ont appelé le “parti du milieu”. Ils sont plus progressistes que les Frères musulmans et ils ont créé ce parti, il y a seulement quelques jours. C'est un parti moderne. Et ils approuvent qu'une femme puisse être président, qu'un Chrétien puisse être président, que tous les gens soient égaux. C'est une bonne chose.

 

Donc, les Frères musulmans ne forment pas un seul bloc. Ils sont divisés.

 

 

La révolution peut-elle réellement changer les mentalités, les comportements, qui ont été conditionnés pendant des décennies par la dictature? 

 

Ça va venir. Ça ne va pas arriver très vite, mais ça va arriver.

 

J’ai lu dans les journaux aujourd’hui que le gouvernement provisoire allait changer, ce gouvernement qui a comme ministres des hommes de Moubarak. Parce que, maintenant, les jeunes qui font la révolution disent qu’ils ne veulent plus aucun des hommes de Moubarak, dans les ministères, dans le gouvernement provisoire. Et ils insistent sur ce point, et nous avons raison sur cette question. J’écris tous les mardis un article, en arabe, et beaucoup d’autres écrivains, aussi, disent “pas d’hommes de Moubarak”.

 

Ainsi, c’est un processus, vous voyez. La révolution française a pris du temps. Un pas en arrière et deux pas en avant. C’est ainsi pour toutes les révolutions.

 

Mais nous avons fait beaucoup en peu de jours.  Et personne n’aurait imaginé que ce type, Moubarak, se rendrait… Il est très obstiné, obstiné!

 

N'y a-t-il pas une grande différence d'objectifs entre la classe moyenne et les couches populaires, peu instruites, lesquelles représentent une très large majorité de la société égyptienne? La classe moyenne aspire essentiellement aux libertés individuelles et au pouvoir politique. Alors que les milieux populaires, plus simplement, veulent manger.

 

Nous avons un problème de classe.

 

Si l’on veut résumer ce qu’est le système, en Égypte, comme en Belgique ou en France, on peut dire que c’est un système patriarcal et capitaliste. Patriarcal signifie que ce sont les hommes qui dominent. Et capitaliste signifie que ce sont les gens qui ont l’argent qui dirigent. La classe supérieure. Les hommes d’affaires.

 

Mais maintenant, les pauvres manifestent. Notre manifestation a été le mouvement de personnes éduquées, qui ont un ordinateur et qui ont Facebook. Ces gens-là ont commencé; les jeunes. Ils ont appelé cela la “révolution Facebook”. Ils ont commencé, mais, ensuite, les millions de pauvres s’y sont joints, ce qui est une bonne chose!

 

Maintenant, le gouvernement veut arrêter les pauvres.

 

Le gouvernement tente d’opposer les classes sociales du pays. Mais les pauvres aussi, ils ont besoin de la liberté. J’ai parlé avec eux; beaucoup d’entre eux étaient sur la place Tahrir.

 

Et je suis moi-même d’une famille pauvre de la campagne. Le village de ma famille est pauvre. Ma grand-mère était une paysanne. Donc, je ne suis pas éloignée des pauvres et, ici, à Shoubra (quartier populaire du Caire, dans lequel Nawal al-Saadawi a choisi de vivre), c’est plein de pauvres gens; c’est un quartier industriel très pauvre.

 

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                                                                                                                                            ©   photo Pierre PICCININ 

 

Je suis passée dans la classe moyenne, du fait de ma profession. Comme écrivain, comme médecin. Mais j’ai des origines pauvres.

 

Les pauvres gens ont aussi besoin de liberté, pas seulement de manger. Parce que ce sont des êtres humains. Ce sont des êtres humains!

 

 

Et ils manifestaient aussi pour la liberté. Et la justice. Et la dignité. Car, sans dignité, ils ne peuvent avoir ni justice, ni liberté. Et, d’une certaine manière, ils sont éduqués, pas comme la classe moyenne, mais nous étions avec eux et nous avons parlé durant ces deux dernières semaines.

 

Les médias ne les éduquent pas. Ils leur lavent le cerveau. Et ils n’ont pas d’école; et ils ne font pas d’études.

 

C’est pourquoi nous devons maintenant construire une conscience commune, entre les gens pauvres et la classe moyenne, et leur dire qu’il est nécessaire d’être unis.

 

Ils se battent pour la liberté, la justice et l’égalité. Et nous nous battons aussi pour l’égalité et la prospérité économique. Et pour le partage du pouvoir politique.

 

En outre, beaucoup de gens de la classe moyenne sont pauvres. Beaucoup! Je ne suis pas riche! Je vis tout juste dans la dignité; je ne dois pas dormir dans la rue. Il y a trois millions d’enfants dans la rue. La différence économique entre la classe moyenne, comme moi, et les paysans et la classe ouvrière n’est pas très grande. La grosse différence, c’est entre nous et les riches. Ils ont des milliards, des milliards de dollars. Comme Moubarak! Combien de milliards? Cinquante milliards? Et maintenant, il y a une décision du gouvernement, du procureur général, que l’argent de Moubarak et de sa famille soit gelé, en Suisse. Comment a-t-il eu cet argent? Lui et tous ceux qui tournaient autour de lui, environ deux-cents hommes d’affaires, ils ont volé le pays, et nous sommes devenus pauvres, des pauvres luttant pour survivre.

 

Vous savez, moi, comme écrivain, si j’ai accédé à la classe moyenne et que je suis un peu plus aisée économiquement, c’est parce que j’étais professeur en Amérique. J’ai dû vivre en exile. J’étais en exile. J’enseignais en Amérique; c’est pourquoi je recevais un bon salaire. C’est pourquoi je vis mieux. Mais il y a des écrivains, ici en Égypte, des écrivains locaux, pas internationaux comme moi, qui sont très pauvres. Et bien sûr mes livres sont traduits ; je reçois donc de l’argent. Mais je continue aussi à me battre pour vivre ; je vis tout juste assez confortablement. Mais il y a beaucoup d’écrivains, des hommes et des femmes, particulièrement les jeunes, qui sont très pauvres. Il y a des écrivains qui sont millionnaires, ceux qui travaillaient pour Moubarak. Et ils ont eu des prix de Moubarak. Mais la majorité est pauvre.

 

Donc, en réalité, la classe moyenne et les milieux les moins favorisés sont plus ou moins dans la même situation et le fossé entre nous et les riches est énorme. Nous n’avons pas peur, mais, cela dit, nous devons être prudents concernant cette opposition de classes. Et nous devons faire avec.

   

Vous avez vécu les événements de la révolution sur la place Tahrir. Le rôle de l'armée a été plutôt ambigu. Ses liens avec le Pentagone laissent entendre qu'elle ne serait pas neutre. Quel jeu l'armée joue-t-elle réellement? Et quelle serait l'influence des États-Unis dans ces événements?

 

L’armée a reçu beaucoup d’argent.

 

L’aide...

 

C’est pourquoi nous étions contre l’aide américaine à l’armée et à Moubarak et au pays.

 

Elle a corrompu tout le monde, l’aide. L’aide américaine a corrompu le gouvernement, Moubarak et l’armée.

 

Dès lors, Les États-Unis d’Amérique et Israël, ils contrôlaient beaucoup de choses. Nous sommes devenus une colonie de l’Amérique.

 

 

Photos-illustration-2 0815                                                                                                                                  ©  photo Pierre PICCININ 

 

L’Impérialisme! L’Égypte est devenue une colonie de l’Amérique! Et Israël nous surveille, elle est forte! Forte! Parce qu’Israël a l’arme nucléaire. Et elle est totalement soutenue par les États-Unis... et par l’Union européenne.

 

Et c’est pourquoi Moubarak est à Charm el-Cheik. Et même Heckel (vous le connaissez, Heckel, le journaliste, très célèbre : c’était le plus connu à l’époque de Gamal Abdel Nasser; mais Moubarak s’en est débarrassé), il a écrit il y a tout juste deux jours que Moubarak, à Charm el-Cheik, attend l’aide d’Israël et des États-Unis. Et il espère revenir. C’est ce qu’il a écrit. Il espère recouvrer le pouvoir, malgré la révolution, avec l’aide des Etats-Unis et des Israéliens.

 

C’est dangereux, car il est prêt à tuer l’Égypte. Il était sur le point de provoquer la guerre civile et de brûler le pays. Il a tué trois cents soixante-cinq jeunes hommes et femmes. Il les a tués. Fusillés! C’est un homme de l’armée, cruel, et il était prêt à sacrifier tout le pays, pour garder le pouvoir.

 

Mais, par la suite, il n’a pas pu, car la révolution est devenue trop importante. Il n’a pas pu. Mais il n’a jamais perdu espoir ; et il est toujours à Charm el-Cheik.

 

Et l’armée, ce sont tous ses hommes, l’armée. Et très conservateurs. Et ils n’aiment pas les femmes. C’est pourquoi ils ont exclu les femmes.

 

 

Nous commençons seulement à instaurer la démocratie; c’est le premier pas. Et nous devons encore travailler très dur, très dur. Et c’est ce que nous faisons. Ce sera très difficile pour Moubarak de revenir au pouvoir, mais il est capable de tout. De s’arranger avec Israël et les Américains. Parce qu’ils n’aiment pas perdre de l’argent ; ils n’aiment pas perdre leur argent.

 

 

Parti de Tunisie, le mouvement révolutionnaire semble soulever tout le monde arabe. Le XXIème siècle sera-t-il le siècle de la nation arabe?

 

Oui, oui! Nous sommes en train de nous réveiller!

 

Car nous étions des esclaves.

 

Les peuples arabes étaient les esclaves de leurs gouvernements, et des gouvernements étrangers, particulièrement des Etats-Unis et d’Israël. Et aussi de l’Union européenne, bien sûr.

 

Nous étions des esclaves et nous étions oppressés ; c’est pourquoi les gens se soumettaient.

 

Ils n’y a pas eu de révolution, jusqu’à ce que la Tunisie commence! C’était formidable. Le peuple tunisien nous a montré la voie à suivre.

 

Ici aussi, en Égypte, il y a eu quelques petites manifestations, organisées par l’opposition, qui est très faible. Mais, pour avoir une aussi grande révolution... Tout le monde était dehors, dans chaque ville et chaque village. On ne l’aurait jamais cru. Mais quelle explosion! Les gens en avaient assez.

 

Donc, je pense que, dans le monde arabe, les peuples, maintenant…

 

 

Photos-illustration-2 0440                                                                                                                                          ©  photo Pierre PICCININ 

 

Quand je regarde le peuple en Libye… Ils sont tués en Libye! Mais ils continuent. Au Yémen, ils sont tués. Ils continuent. En Algérie, en Jordanie, et en Somalie… Et ça peut commencer en Irak; ça va commencer en Syrie aussi. Et au Liban… C’est formidable!

 

Car les gens ne peuvent pas être esclaves tout le temps. Et c’est ce qui s’est passé en Europe. Je pense que nous sommes en train de connaître ce qui s’est passé en Europe au siècle dernier. C’est une nouvelle ère ; le vingt-et-unième siècle! Nous sommes au début du vingt-et-unième siècle; seulement onze ans se sont écoulés. Ainsi, le vingt-et-unième siècle sera le siècle de la libération des esclaves. Et des femmes…

 

 

Je pense que les femmes aussi se libèrent. Elles se libèrent! Même les femmes voilées! Elles sont sorties de leur maison pour la première fois, sur la place Tahrir. C’est formidable! Et nous devons construire sur cela.

 

 

Vous avez une célèbre réputation de féministe, très engagée pour la cause des femmes en Égypte, ce qui vous a valu la prison, puis l'exil. Serait-ce à dire que les femmes arabes rejetent le voile et les traditions de leur propre culture?

 

C’est vrai, nous avons une autre culture.

 

Cependant, le voile nous a été imposé, ici.

 

En effet, qui a apporté le fondamentalisme islamique en Égypte? Franchement, je répondrais Ben Laden et George Bush!

 

Ben Laden est une création de l’impérialisme américain pour combattre le socialisme, comme en Iran. J’ai été en Iran trois fois, avant Khomeiny. Et la révolution iranienne, à ses débuts, était une révolution laïque. Elle n’était pas islamique. Elle était laïque.

 

Les jeunes se sont révoltés contre la corruption du Shah. Et contre l’Amérique. Le colonialisme! Ils ne se sont pas révoltés pour avoir l’Islam. Non! Non! Non!

 

La question c’est : quand Khomeiny est arrivé de France, qui l’a envoyé? Qui? Qui a envoyé Khomeiny après la révolution? Khomeiny n’a pas initié la révolution en Iran! La révolution en Iran était laïque! Elle a été initiée par les jeunes hommes et les jeunes femmes, dans les universités. J’étais là. Et dans le bazar, par les commerçants, par les intellectuels, par la classe moyenne, et bien sûr par une partie de la classe ouvrière, etc. Et il y avait des millions de personnes dans les rues, comme cette fois-ci, comme pour la révolution égyptienne, exactement. La révolution iranienne, en 1979, c’était comme ça, comme la révolution égyptienne.

 

 

Mais ça s’est passé exactement comme avec Qaradawi (cheikh Youssef al-Qaradawi, membre des Frères musulmans et du Conseil européen de la Fatwa), qui a fait ce discours, un homme religieux, un islamiste, qui est arrivé en avion ; il est arrivé ici, et les gens se sont dit “cet homme n’a rien fait du tout pour la révolution”. Il est à la tête du centre islamique universel. Il a vécu à Londres et ensuite dans le Golfe. Une fois, après la chute de Moubarak, nous avons trouvé cet homme en train de parler sur la place; et des gens disaient “oh, il est comme Khomeiny!”. Qui l’a envoyé? Nous ne le savons pas!

 

C’est comme pour ceux qui ont envoyé Khomeiny. C’est un point d’interrogation. Parce qu’il y a beaucoup de forces qui veulent arrêter la révolution et l’entraîner dans l’islamisme.

 

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                                                                                                                                 ©  photo Pierre PICCININ 

 

Et l’Occident, les États-Unis et l’Union européenne, ils préfèrent une révolution islamique à une révolution socialiste. Leur principal ennemi, c’est le socialisme, le vrai socialisme. Pour en finir avec le capitalisme. Donc, ils ont peur; les capitalistes sont effrayés par la vraie révolution, en Iran ou en Égypte! Alors, ils envoient Khomeiny en Iran, depuis la France.

 

Nous devons être sur nos gardes, pour conserver le caractère laïc de notre révolution. Parce que, en ce moment, l’Amérique négocie avec les Frères musulmans. Pourquoi? Parce qu’ils ne veulent pas du socialisme. Ils ne veulent pas la gauche, le socialisme, le communisme... la gauche. Ça leur fait peur. Par contre, ils peuvent s’arranger avec les Musulmans. Parce que les Musulmans, les groupes islamistes, ils sont capitalistes, vous savez…

 

Le principal ennemi des fondamentalistes islamiques, ce sont les socialistes et les communistes. Les fondamentalistes n’aiment pas les socialistes, les communistes et les féministes! Ils sont contre les femmes et ils sont contre le socialisme. Et tout l’argent du fondamentalisme islamique est en Amérique.

 

Pour le moment, ils sont beaucoup à essayer de voler notre révolution. De a voler! Mais, maintenant, nous faisons attention et nous sommes unis. Hommes et femmes; c'est important.

 

Qu'ajouteriez-vous, au terme de cet entretien? Quel message souhaiteriez-vous délivrer à l'Europe, pour nous permettre de mieux comprendre le sens profond de la révolution égyptienne?

 

Bien. Je pense que nous avons besoin d’une solidarité globale et locale.

 

Vous venez de Bruxelles; ce n’est pas assez de m’interviewer, moi, ou de faire une étude sur la révolution.

 

Nous avons besoin de solidarité, entre les hommes et les femmes progressistes, en Europe et aux États-Unis, en Afrique, en Asie, les hommes et les femmes progressistes qui sont conscients et qui croient dans la justice et dans la vraie démocratie.

 

C’est très important, parce que ce n’est pas suffisant pour un pays, un petit pays, comme l’Égypte ou la Belgique, de se battre seul. Nous avons besoin de solidarité.

 

Mon message pour vous, en Europe : nous avons besoin de solidarité; nous devons travailler ensemble, parce que nous sommes tous dans le même bateau. Nous vivons dans un seul monde, pas trois; un seul! Dominé par un système patriarcal, capitaliste, militariste, impérialiste, et nous devons nous battre ensemble…

 

Les gens sont les gens! Vous êtes aussi opprimé par votre gouvernement, vous savez !

 

Dès lors, nous devons nous battre ensemble et communiquer, car c’est très important, pour créer une solidarité globale et locale. Parce qu’il n’y a aucune cloison entre le global et le local, pas du tout.

 

Nous sommes un. C’est mon message aux gens en Europe… et au monde.

 

Oui, la solidarité, c’est très important!

 

 

 

 

 

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                                                                                                                                               ©  photo Pierre PICCININ 

 

 

 

 

(Traduit de l'anglais)

 

Lire aussi :

- Le Maghreb en révolution.

- Tunisie : «tout changer, pour que tout reste pareil».

- Égypte : vers un scénario « à la tunisienne » ?

- TUNISIE – EGYPTE - Derrière les apparences, la stabilité.

- TUNISIE - Entretien avec Radhia Nasraoui et Hamma Hammami.

- TUNISIE - Entretien avec Moncef Marzouki.

 

 

© Cet article peut être librement reproduit, sous condition d'en mentionner la source (http://pierre.piccinin-publications.over-blog.com).

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melina nilles 17/04/2011 19:30


BONSOIR. BRAVO ET MERCI. Je passe en coup de vent mais je reviendrai commenter après lecture attentive. Je me suis abonnée pour ne rien manquer à l'avenir.. A bientôt insha Allah !