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Pierre PICCININ (Historien - Politologue)
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Espagne - Les honneurs pour le marquis de Samaranch, le désaveu pour le juge Garzón (L'Echo. Le quotidien de l'économie et de la finance, 18 mai 2010, et El País, 24 mai 2010) - Texte intégral

On le savait : l’Espagne a bien du mal à affronter son passé et à regarder en face les années du franquisme. Mais les victimes semblent désormais déranger bien plus que les bourreaux.
Ainsi, en avril dernier, le marquis Juan Antonio de Samaranch, haut fonctionnaire du gouvernement franquiste, qui obtint comme fin de carrière la présidence du CIO, recevait les honneurs de funérailles quasi-nationales.
Par contre, pour avoir eu le courage de braver l’interdit en réclamant l'ouverture des charniers de l’époque de la guerre civile, où attendaient les victimes de ce même gouvernement franquiste, le juge espagnol Baltasar Garzón s’est vu suspendre de ses fonctions par la magistrature de son pays.
De toute évidence, les vieux souvenirs dérangent encore et, pour beaucoup, il vaudrait mieux laisser les morts là où ils sont, dans les oubliettes de l’histoire. Mais peut-être la guerre civile n'est-elle pas tout à fait terminée...
Rétrospective : le 16 février 1936, le « Frente popular », l’union des gauches, remportait les élections et obtenait une majorité au parlement de la république espagnole, décidé à rénover cette Espagne qui, par bien des aspects, n’était toujours pas entrée dans le XXème siècle. Pour des millions d’ouvriers misérables et de paysans pauvres, exploités sur les grands domaines de la noblesse et de la bourgeoisie, naissait alors l’espoir de profondes réformes économiques et sociales.
Mais l’opposition des possédants ne se fit pas attendre : le 18 juillet, ce fut le coup d’Etat des généraux, dont Francisco Franco allait prendre la tête. Après trois années de guerre civile, les rebelles, soutenus par Hitler et Mussolini et, secrètement, par les Etats-Unis et le Royaume-Uni, parvinrent à écraser la république, qui n’avait pu, quant à elle, obtenir de l’aide que de Staline et de l’Union soviétique...
Le franquisme n’a pas promu une idéologie particulière ; ce ne fut pas du fascisme, ni du nazisme. Il s’est tout simplement agi de la réaction, brutale et sans pitié, de ceux qui avaient tout et ne voulaient pas que cela change : une dictature de quarante ans qui figea la société et empêcha toute avancée sociale en Espagne, et qui commença par un long cortège de brimades et de vexations pour les partisans de la république défunte, d’emprisonnements, de déportations et d’exécutions sommaires. La guerre civile avait saigné l’Espagne à blanc, mais ce n’était pas fini ; les franquistes n’avaient-ils pas promis de tuer autant de « rouges » qu’il y a de fleurs en mai ? Le sang de près de deux-cent milles républicains devait encore couler...
Le Charnier (Pablo Picasso)
Ce fut aussi l’exil, surtout vers la France et la Belgique, pour les ministres du Front populaire, bien sûr, et pour près d’un demi-million de ceux qui avaient défendu la république et qui, pour la plupart, ne reverraient jamais l’Espagne.
Et les crimes du franquisme ne s’arrêtèrent pas là. La dictature continua de se débarrasser des opposants dans les décennies qui suivirent. Ce furent, par exemple, l’assassinat du leader socialiste Tomás Centeno Sierra, mort sous la torture en 1953, ou celui du communiste Julián Grimau García, fusillé en 1963…
A la mort du Caudillo, en 1975, la démocratie fut rétablie, mais à deux conditions : d’une part, ce sera la monarchie parlementaire, et non pas la république ; d’autre part, il n’y aura pas de procès du franquisme, ni aucune poursuite à l’encontre des putschistes et des tortionnaires qui les ont épaulés, ce qui sera confirmé par une loi d'amnistie, en 1977.
Certains protesteront et prétendront que, des victimes, des exactions, il y en eut dans les deux camps... Mais, plus sérieusement, ce ne furent quand même pas les républicains qui renversèrent la démocratie par un coup d’Etat et qui envoyèrent des milliers d’opposants au peloton d’exécution…
Jean-Jacques Rousseau affirmait : « il n’y a pas de liberté sans justice ». Baltazar Garzón n’a d’autre objectif que de rendre sa liberté à l’Espagne.
Qui a dit que ces vieilles histoires de la guerre civile n’intéressaient plus les Espagnols ?
Lien(s) utile(s) : L'Echo
1 et L'Echo 2 - El País.
Coupure de presse :
(L'Echo) et
(El País).
Voir aussi : Revista de prensa internacional-Palacio de La Moncloa-Gobierno de España et Radiocable.
Lire aussi : Juan Anatole BRANCO, La démocratie espagnole contre le juge Garzón (Libération, 18 mai 2010) et Prudencio GARCÍA, Complejidad y simpleza del'caso Garzón (El País, 26 de mayo de 2010).
Voir également : "Los Caminos de la Memoria" (un film de José-Luis PEÑAFUERTE).
Toutefois, que voulez-vous dire par "la guerre civile n'est pas terminée"?
N'est-ce pas un peu excessif?
En Espagne, tout a été comme gelé depuis 1975. Et tout reste à faire...
C'est pour cette raison que je pense que la guerre civile espagnole n'est pas tout à fait terminée. Et les blessures se transmettent aux descendants des victimes.
Probablement, pour les familles qui étaient du côté des vainqueurs ou pour celles que la guerre ne toucha pas directement, les choses semblent assez simples : il suffirait d’oublier.
Mais, pour les autres, pour tous les autres, il reste des rancœurs, comme mises sous pression. La justice n'a pas été rendue. Les franquistes et le franquisme n'ont pas été condamnés, ni clairement désavoués. Certains franquistes sont même restés au gouvernement, dans le Parti Populaire espagnol (que d’aucun considèrent d’ailleurs comme l’héritier du mouvement de Franco), dans les hauts postes de l'administration, etc.
Il n'y a même pas eu de règlement de comptes sommaire, même pas une justice brutale, populaire… mais ce fut une totale impunité, forcée par le pouvoir.
Et la mémoire vive n’est pas seulement celle des victimes du franquisme : de nombreuses personnes vont encore régulièrement se recueillir sur la tombe de Franco et de José Antonio Primo de Rivera, le fondateur de la Phalange (qui existe toujours !), dans la Valle de los Caídos.
Le corps de Mussolini, par exemple, a été pendu par les pieds sur la place de Milan et insulté par la foule. Je ne dirai jamais que ce fut un acte glorieux et louable. Certes pas. Mais ce genre de manifestation a permis une transition et, dans une certaine mesure, de dénoncer sans ambiguïté ce qui s’était passé, de montrer les coupables et, dès lors, de faire un deuil et de désamorcer les tentions.
Ainsi, on ne peut pas comparer ce qui s'est passé en Italie et ce qui s'est passé en Espagne : à la fin de la période fasciste, il y a eu un processus de transition. Une forme de justice, même partielle, a été rendue; et l'histoire a aussi rendu justice aux victimes du fascisme.
En Grèce (autre exemple), les choses se sont passées beaucoup mieux : il y a eu un procès des dictateurs et des tortionnaires. Jamais en Espagne.
La situation espagnole serait donc plutôt comparable à celles du Chili ou de l’Argentine, là où, de la même manière qu’en Espagne, des victimes ou des descendants des victimes cherchent à connaître la vérité et à la faire savoir, à la crier aux oreilles du monde. C’est un besoin humain.
Garzon, en substance, n'essaie pas de trouver des coupables (tous ou presque sont décédés aujourd’hui, dont certains ont vécu fort confortablement), mais il tente de rendre aux victimes leur dignité et leur droit à la justice.
Et pas devant des tribunaux (qui ne constituent qu’un moyen d’agir), mais devant l'histoire, devant l'histoire espagnole qui ferme les yeux et ne dit pas clairement : "les franquistes étaient des ‘salauds’et des criminels; honte éternelle sur eux pour ce qu'ils ont fait, détruire la démocratie et torturer ou fusiller les défenseurs de la République qu’ils avaient assassinée".
Pour ce qui concerne les affaires du franquisme Garzón n'avait pas dans ses compétances cette affaire et l'"Audiencia Nacional" lui avait déjà prevenu que la loi d'amnistie (loi démocratique aprouvée pas les Cortes) lui empecherait d'enquêter sur ça et il l'a quand même fait. De plus c'est le juge Varela qui l'accuse (un juge apparament de gauche).
Je veux bien qu'on exhume les corps de ceux qui ont été tués pendant la période franquiste (et non pas pendant la guerre) mais pour cela le gouvernement devra changer la loi,
chose bien compliquée car ceci s'approcherait a ademttre que ceux qui n'étaient pas d'accord avec la politique de la république (un grand nombre de personnes a l'époque et maintenant aussi) se trompent. Donc le gouvernement choisirait un camps et ceci risque de diviser encore plus la société. Un référendum sur la question serait la meilleure solution. Pour moi il faut essayer de ne pas réouvrir les blessures du passé (une guerre civile est la pire chose qui puisse arriver à un peuple), mais sans oublier bien sûr.
Pour les procès contre Garzón voyez:
http://www.elmundo.es/elmundo/2010/03/15/espana/1268667624.html#franquismo
La question est que la loi d’amnistie de 1977 est illégale, au regard des lois internationales sur les crimes de guerre et contre l’humanité, que l’Union européenne a intégrée dans sa législation et que l’Espagne, qui fait maintenant partie de l’UE, doit également respecter.
Selon certains spécialistes du droit international, selon l’ONU et selon l’UE, cette loi de 1977 devrait tout simplement être abolie (http://www.elpais.com/articulo/espana/Human/Rights/Watch/critica/Ley/espanola/Amnistia/elpepuesp/20100319elpepunac_18/Tes).
Le juge Garzón aurait donc non seulement le droit, mais plus encore le devoir d’enquêter sur ces crimes.
Pour ce qui est de la personnalité du juge Garzón, c’est à chacun de se faire une opinion ; mais je suis d’avis que son action est nécessaire.
En Grèce, par exemple, lorsque la dictature des colonels s’est achevée, les putschistes ont été arrêtés, jugés lors d’un immense procès de la dictature et, pour avoir violé la constitution et trahi et renversé le gouvernement, condamnés à de lourdes peines d’emprisonnement (certains sont toujours en prison). Justice a été faite et la Grèce a pu tourner la page sur cette période.
On ne peut pas construire une vraie société démocratique en fermant les yeux sur les crimes et en exigeant des victimes qu’elles se taisent et acceptent sans rien dire ce qui leur est arrivé (il faut savoir que le juge Garzón est intervenu à la demande de victimes du franquisme, et pas de sa propre initiative).
Ce serait un peu facile, aussi, après que les crimes aient eu lieu, que des centaines de milliers de gens aient été tués et d’autres centaines de milliers, exilés ou brimés, que de dire « bon, ok, c’était pas bien, mais on laisse tomber, c’est bon comme ça… ». Ce serait (c’est) probablement très confortable pour les putschistes et leurs partisans qui, pendant quarante ans et plus, ont obtenu par la force ce qu’ils voulaient, mais je ne crois pas que ce soit très plaisant pour la majorité, pour ceux qui ont souffert de tout cela (j’ai un ami très proche, qui vit maintenant en Belgique, dont les grands-parents étaient républicains et ont dû quitter l’Espagne ; je peux assurer qu’il ne trouve pas qu’il faille éviter de « rouvrir les blessures » car, pour sa famille, les blessures sont encore grandes ouvertes ; car jamais justice n’a été faite).
Et il ne faut pas jouer sur les mots : « guerre » et « période franquiste ». Ce ne fut pas une « guerre », mais une rébellion de l’armée qui a trahi son serment d’obéissance au gouvernement légitime de la République, démocratiquement élu.
On pouvait ne pas être d’accord avec la politique de la République, mais cela veut-il dire qu’on peut faire un coup d’Etat contre un gouvernement démocratiquement élu chaque fois qu’on n’aime pas sa politique ?