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Monde arabe

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Pierre PICCININ da PRATA (Historien - Politologue)

Publié le par Pierre PICCININ

Irak/Royaume-Uni - L'Etat de droit en suspens... (L'Humanité, 30 janvier 2010) - Texte intégral



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La démocratie serait-elle de plus en plus soluble dans le mensonge ?  C’est la question à laquelle répondront les conclusions de la Commission d’enquête présidée par Sir John Chilcot, chargée par le gouvernement britannique de faire toute la lumière sur les circonstances qui ont amené le premier-ministre Anthony Blair à engager la Grande-Bretagne aux côtés des Etats-Unis dans l’invasion de l’Irak, en mars 2003.

C’est que, pour convaincre le Parlement britannique de le suivre dans cette guerre illégale, à laquelle étaient en effet opposés plusieurs membres du Conseil de Sécurité de l’ONU, dont la France, A. Blair avait demandé à son directeur de la communication, Alastair Campbell, de produire un rapport accablant qui devait présenter l’Irak comme une menace sérieuse pour la sécurité nationale. Et ce rapport fut déposé devant le Parlement par le premier-ministre, qui a prétendu détenir ces informations des services secrets : l’Irak, non seulement, s’était réarmé, depuis sa défaite dans la guerre du Golfe de 1991, mais, plus encore, était désormais capable de frapper la Grande-Bretagne et l’Europe avec des armes de destruction massive, chimiques, biologiques et peut-être même nucléaires, et ce en moins de quarante-cinq minutes. Enfin, toujours selon ce « dossier », le régime de Saddam Hussein avait choisi de s’allier à des groupes terroristes et soutenait probablement Al-Quaïda.

C’est sur la gravité de ce rapport que la plupart des députés ont voté l’entrée en guerre de la Grande-Bretagne contre l’Irak.

En réalité, cependant, cet « excellent dossier présenté par le Royaume-Uni décrivant en détail les activités de dissimulation irakiennes », tel qu’il fut qualifié devant le Conseil de sécurité de l’ONU par Colin Powell, le secrétaire d’Etat US, n’émanait pas des services de renseignement. Il s’agissait en fait de l’assemblage d’une thèse d’étudiant en science politique vieille de douze ans, complétée par plusieurs articles universitaires sur le même thème, tous disponibles sur internet…

En outre, dans le même temps, les inspecteurs de l’ONU présents en Irak pour en contrôler le potentiel militaire rapportaient que le gouvernement irakien avait parfaitement tenu ses engagements, qu’il avait détruit tout ses stocks d’armes chimiques et biologiques et n’en possédait plus aucune. Mais tous furent rappelés, pour leur sécurité, du fait de l’imminence de la guerre.

Leur directeur, le suédois Hans Blix, pour avoir osé protester et contester publiquement le faux « dossier », devint la cible d’une effroyable campagne de dénigrement et de calomnies de la part de Londres et de Washington.

L’invasion eu lieu, sans l’accord du Conseil de sécurité de l’ONU. Sans moyen de défense, l’armée irakienne fut écrasée et Saddam Hussein, renversé.

Deux universitaires, toutefois, prirent sur eux de dévoiler les faits au grand public, et l’on dut à la BBC d’avoir eu le courage de les suivre, attitude chèrement payée depuis :  le professeur Glen Rangwala, de l’Université de Cambridge, reconnut dans ce « dossier » les articles de science politique utilisés par le cabinet du premier-ministre ; il en informa la BBC, indiquant aussi les passages qui avaient été modifiés pour rendre le rapport plus alarmiste. Le docteur en microbiologie David Kelly, qui avait participé aux missions de l’ONU en Irak, contacta également la BBC, pour lui faire part de ses doutes sur l’origine du fameux « dossier ». Quelques semaines plus tard, D. Kelly fut retrouvé mort dans un bois, les veines du poignet tranchées.

En janvier 2004, suite aux soupçons d’assassinat, une commission d’enquête, dirigée par Lord Brian Hutton, blanchit complètement le gouvernement Blair, déclara que le « dossier » sur l’Irak n’avait nullement été falsifié, que D. Kelly était un affabulateur dépressif et que la BBC était dès lors coupable d’avoir formulé des allégations infondées à l’encontre du gouvernement… Les directeurs de la BBC et le journaliste David Gillighan furent limogés et le nouveau président de la BBC présenta des excuses au premier-ministre.

Aux élections du 5 mai 2005, A. Blair fut reconduit triomphalement au 10, Downing Street…

Ainsi, le pouvoir exécutif (le gouvernement) a délibérément menti au pouvoir législatif (le Parlement, à savoir les élus et représentants des citoyens) pour entraîner l’Etat dans une guerre, de surcroît illégale aux termes du droit international. Et, par la suite, le pouvoir judiciaire a complètement couvert l’exécutif, envers et contre toute raison, et a fait taire la presse, rendue incapable, dès lors, de jouer son rôle de « quatrième pouvoir » et de garantir la démocratie en alertant les citoyens sur les dérives de leur gouvernement.

Sans ambiguïté aucune, il s’agit d’une trahison incroyable des principes fondamentaux de la démocratie et une grave remise en question de l’Etat de droit. Et l’Etat de droit sera de fait suspendu tant que les dessous de cette affaire n’auront pas été mis au jour et les coupables sévèrement punis.

C’est ce que les citoyens britanniques sont en droit d’attendre de la Commission Chilcot. Mais quel est réellement le but de cette enquête, diligentée par le premier-ministre Gordon Brown ?

Plus largement, ce sont les gouvernements qui ont participé à cette guerre illégale, en violation de la Charte des Nations Unies et du droit international, qui devraient comparaître pour rendre compte de leurs actes. Car le despotisme naît du sentiment de puissance et d’impunité.

Au Pays-Bas, une commission d’enquête a déjà été ouverte et a remis son rapport :  le gouvernement des Pays-Bas a pris une décision illégale en attaquant l’Irak avec les Etats-Unis... D’autres Etats suivront-ils cet exemple ?

Et dire que Richard Nixon, président républicain, en 1974, avait été contraint de démissionner, suite à l’affaire du Watergate, et de quitter la Maison blanche, simplement pour avoir ordonné à la CIA d’espionner ses adversaires démocrates… Autres temps, autres mœurs.



Lien(s) utile(s) : L'Humanité.

Coupure de presse : Grande Bretagne - l'HUMANITE

Commenter cet article

Djamelito 12/08/2010 15:20


…Y en a marre des Médias-Mensonges-Manipulateurs-Collabos…

Merci pour cet article.

http://djamelitoinfo.blogspot.com/


Giacomo 01/02/2010 10:25


Je ne crois pas au fond que les temps aient changé tellement, Mais plutôt que Nixon n'avait pas assez de pouvoir...
En fin de comptes il est envisageable que s'il avait eu un soutien médiatique (tel que celui de Silvio Berlusconi) ou politique (tel que le complexe militaro-industriel avec Goege Bush) ou meme
simplement de force brute (comme Poutine qui, après tout, n'est pas un saint) Nixon aurait eu son deuxieme mandat, nonchalant de l'opinion du peuple...

Il n'a pas été assez rusé


Pierre PICCININ 01/02/2010 13:35



Fondamentalement, vous avez certainement raison :  Nixon n'avait pas le soutien des médias, ni celui de l'establishment.

Mais j'ajouterais que le problème est plus profond et vient aussi des citoyens eux-mêmes :  dans les années 1970', il eût été impensable pour un premier ministre de monter un tel mensonge
et, celui-ci éclatant au grand jour, de néanmoins s'en sortir aussi bien, d'être même réélu.

Aujourd'hui, en revanche, c'est devenu monnaire courante.

On peut aussi rappeler le cas du premier ministre Anthony Eden, dans l'affaire de Suez, en 1956.

Il semble donc que, à l'aube du XXIème siècle, les citoyens trouvent normal qu'un premier ministre mente au Parlement pour entraîner leur pays dans la guerre, et ce pour soutenir des intérêts
privés... Et qu'ils trouvent normal de le réélire ensuite.

La démocratie est ainsi bien malade.