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Monde arabe

Monde arabe

Pierre PICCININ da PRATA (Historien - Politologue)

Publié le par Pierre PICCININ

Libye - D'une ingérence décomplexée aux dérives néocolonialistes (Le Grand Soir, 30 mars 2011; et L'Orient - Le Jour, 2 avril 2011) - Texte intégral

 

  

  rebelles libye

 

La coalition appuye une tentative de coup d’État, en faveur duquel elle a pris parti. L’intervention en Libye constitue incontestablement un acte de guerre, illégal, envers le gouvernement libyen. C’est aussi une ingérence patente dont les motivations, évidemment liée à la question pétrolière et gazière, s’inscrivent sans ambiguïté aucune dans le cadre d’une politique néocoloniale.

 

 

libye3[1]Comment faut-il comprendre ce qui est en train de se passer en Lybie ? Comment expliquer cette intervention onusienne, qui prend une tournure surréaliste et crée un précédent lourd de conséquence pour le devenir de la « gouvernance » à l’échelle mondiale ?

 

Qu’est-ce que la « gouvernance » ?

 

C’est cette tendance de plus en plus marquée, dans le chef des puissances, à intervenir là où bon leur semble, sans plus tenir compte des règles précises du droit international, dans le but, officiellement, de gérer une crise qualifiée « d’humanitaire », sous le prétexte d’agir de manière rapide et pratique.

 

Cette tendance s’est développée après l’effondrement de l’Union soviétique et la disparition de la logique bipolaire qui régissait les relations internationales, chacune des deux superpuissances, Etats-Unis et URSS, protégeant ses alliés de l’ingérence de l’adversaire. Ainsi, depuis le début des années 1990’, même si la Russie et la Chine tiennent à leur pré carré (à l’échelle régionale du moins), les Etats-Unis et leurs alliés européens, à travers l’alliance militaire de l’OTAN, ont commencé à dominer la scène internationale et à intervenir tous azimuts, là où leurs intérêts les y portent, et sans nécessairement tenir compte du droit et des prérogatives de l’ONU : en Afghanistan, en Irak, au Kosovo, plus récemment en Côte d’Ivoire… et à présent en Libye.

 

Dans le cas de la Libye, c’est la France de Nicolas Sarkozy, nouvel allié privilégié de Washington et dès lors soutenu par elle en contrepartie, qui a été le promoteur de l’intervention : après avoir un peu trop rapidement lâché son ancien allié, Mouammar Kadhafi, et reconnu les rebelles comme nouveau gouvernement légal, Paris s’est retrouvée Gros-Jean comme devant lorsque Kadhafi a repris la main ; d’où cet acharnement d’Alain Juppé, le ministre des Affaires étrangères français, à arracher au Conseil de Sécurité une résolution autorisant l’intervention en Libye.

 

Pour ce faire, une pirouette rhétorique, bien que cousue de fil blanc, a été exécutée : la rébellion, armée, qui tente de renverser le régime de Kadhafi, rébellion partisane (la « révolution » libyenne est en réalité une guerre civile entre les clans tribaux de la région de l’est, Benghazi et Tobrouk, et la majorité des Libyens, favorables à Tripoli), s’est comme par magie transformée en une « révolte de civils sans défense », en proie à la vengeance meurtrière du chef de l’État libyen.

 

C’était en effet la condition sine qua non à la légalité d’une intervention onusienne dans les affaires intérieures libyennes : le principe fondamental qui régit les rapports entre les État consiste en la non-ingérence ; chaque État est souverain à l’intérieur de ses frontières et seul le gouvernement, qu’il soit démocratique ou pas, a la légitimité pour user de la force et maintenir l’ordre. Toutefois, le Conseil de Sécurité de l’ONU peut autoriser une intervention, mais dans le seul cas où serait en cours un génocide ou un crime contre la population civile.

 

De là, le discours martelé par la France et partout redit : « nous intervenons pour protéger des civils, avec l’accord de la communauté internationale, y compris celui des nations arabes, et dans le cadre d’un mandat de l’ONU ».

 

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Mais de quelle « communauté internationale » s’agit-il, si non du petit club des États occidentaux (et encore, pas de tous) ? En effet, la résolution n’a été avalisée ni par l’Inde, ni par la Chine, ni par la Russie, ni par le Brésil. Elle est critiquée par la Turquie et même par l’Allemagne, qui a décidé de suspendre la participation de sa marine aux manœuvres de l’OTAN en Méditerranée, pour être certaine de ne pas devoir intervenir dans l’affaire en cas d’extension du conflit. Quant aux nations arabes, elles se résument à trois monarchies, depuis toujours gagnées aux intérêts états-uniens : l’Arabie saoudite et deux petits États, le Qatar et les Émirats arabes unis, lesquels, paradoxalement, laissent leur voisin, le roi du Bahreïn, massacrer son peuple en révolte, qui est, lui, réellement sans défense (mieux, l’Arabie saoudite a envoyé des troupes en renfort au monarque bahreïni).

 

En outre, ce dont aucun média n'a fait écho, plusieurs des leaders des rebelles ne sont pas à proprement parler des démocrates « épris de liberté »...

 

À commencer par le président du « Conseil national de Transition » qui ambitionne de remplacer le gouvernement Kadhafi, lequel n'est autre que Mustapha Mohammed Abud al-Jalil, ancien ministre de la justice de Kadhafi, nommé à ce poste car il appartient à la même tribu que l'épouse du dirigeant libyen.

 

 

1356073 bhl-libye-46 640x280[1] Mustapha Abud al-Jalil

(en compagnie du Français Bernard-Henri Lévy, qui a apporté son soutien aux rebelles)

 

 

En décembre 2010, Amnesty International avait dénoncé Mustapha Abud al-Jalil comme l'un « des plus effroyables responsables de violations des droits humains en Afrique du nord  ». C'est lui qui, notamment, avait condamné à mort les cinq infirmières bulgares détenues en otages par le régime, avec un médecin palestinien, et, libérées, suite à l'intervention hyper-médiatisée de Cécilia Sarkozy, l'épouse du président français, après huit années de calvaire, pendant lesquelles elles furent maltraitées et violées (ainsi donc, la boucle est bouclée...). Ce qui a valu à Nicolas Sarkozy la colère du premier ministre bulgare Boïko Borissov, lorsque ce dernier a appris la reconnaissance unilatérale par Paris du « Conseil national de Transition ».

 

20110314-114238-g[1]Autre exemple éloquent, parmi les « démocrates » et « défenseurs des Droits de l'Homme » soutenus par la coalition,  le général Abdul Fatah Younis, nommé à la tête des « forces armées "civiles" » rebelles.

 

Ancien ministre de l’intérieur libyen, Abdul Fatah Younis a également dirigé la police politique. Il était donc en charge de la répression et des tortures exercées sur les opposants au régime du colonel Kadhafi, dont il semble qu'il ait, en fin de compte, décidé de prendre le trône...

 

Sont-ce là les civils « épris de liberté » que la coalition est sensée protéger?

 

Enfin, le mandat de l’ONU. A l’origine, il s’agissait de mettre en place une zone d’exclusion aérienne. Par la suite, la France a réussi à imposer un texte autorisant les États à « tout mettre en œuvre » pour protéger les civils, contenu déjà plus vague et propice à l’interprétation…

 

Néanmoins, l’objectif est demeuré précis : la protection des civils.

 

Pourtant, à peine la résolution votée, la France s’est empressée d’engager le combat contre les forces armées libyennes (l’armée régulière obéissant au gouvernement légitime) et a commencé à détruire ses infrastructures. Des missiles, qui ont fait de nombreuses victimes civiles, ont été tirés par les Britanniques et les États-uniens depuis des navires ; certains visaient directement la résidence du chef de l’État libyen ( !).

 

Sans complexe, devant « l’incapacité des rebelles à profiter de l’aide de la coalition pour remporter la victoire » (sic), certaines chancelleries ont même proposé de « fournir des armes lourdes aux insurgés » (sic), car « il est évident que les populations civiles ne pourront être en sécurité qu’une fois Kadhafi parti » (sic).

 

Il est en outre désormais bien établi que la coalition « internationale » a dépêché aux rebelles des conseillers, qui coordonnent les opérations militaires et les mouvements des troupes des insurgés et les frappes des forces franco-britannico-états-uniennes. Autrement dit, les frappes de cette coalition, non seulement, ont enlevé la maîtrise de l’air au gouvernement libyen mais, surtout, ont objectivement et délibérément soutenu la progression des rebelles. La coalition a fourni une force aérienne aux insurgés.

 

L’objectif poursuivi, comme on l’aura compris, n’est donc nullement la protection des civils, mais le renversement du gouvernement libyen et son remplacement par les leaders de la rébellion.

 

En d’autres termes, cette coalition est en train d’appuyer une tentative de coup d’État, en faveur duquel elle a pris parti.

 

1381882 harwa[1]

 

L’intervention en Libye constitue incontestablement un acte de guerre, illégal, envers le gouvernement libyen.

 

C’est aussi une ingérence patente dont les motivations, évidemment liée à la question pétrolière et gazière, s’inscrivent sans ambiguïté aucune dans le cadre d’une politique néocoloniale qui crie son nom.

 

En cela, la résolution 1973 et l’intervention en Libye constituent un précédent dangereux pour la souveraineté des peuples : ce précédent pourrait être le justificatif  et le premier acte d’une longue liste d’interventions à venir, au Venezuela, en Amérique latine, en Afrique, en Iran… Partout où le commande l’intérêt des puissances, la moindre opposition au gouvernement en place, même extrêmement minoritaire, voire organisée et téléguidée depuis l’étranger (comme ce fut le cas lors des célèbres « révolutions colorées »), pourrait être instrumentalisée de sorte à justifier une intervention.

 

En Iran, par exemple, la forte minorité d’opposants au gouvernement du président Ahmadinejad, si répression des manifestations il y avait à nouveau, pourrait servir de prétexte à une intervention de soutien à la population civile, exactement comme en Libye. La livraison d’armes à l’opposition serait alors envisageable, de sorte à renverser le gouvernement iranien (au risque de passer par une période de guerre civile et de dévaster le pays).

 

La question pour l’avenir : après l’Irak, après la Libye… à qui le tour ?

 

 

 



Lien(s) utile(s) : Le Grand Soir et L'Orient-Le Jour. 

 

 

  

Lire aussi : TUNISIE – EGYPTE - Derrière les apparences, la stabilité, LIBYE - Ne jamais vendre la peau de l'ours... et LIBYE - Les manipulations de la gouvernance.

 

 

Et Michel COLLON, Derrière l'attaque contre la Libye, Les stratégies de la guerre économique. 

 

© Cet article peut être librement reproduit, sous condition d'en mentionner la source (http://pierre.piccinin-publications.over-blog.com).

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hassane 08/04/2011 12:24


merci, j'apprécie bien votre commentaire, excellent, bien fait et rédiger, toutes mes félicitations, du courage, vous avez sauvé l'Afrique, MERCI BIEN.


JDF 08/04/2011 00:23


Bonjour.
Est-ce que pour vous tout était perdu d'avance? Est-ce que la contre-révolution va nécessairement et définitivement l'emporter? Est-ce que les événements des semaines passées ne changent absolument
rien dans le rapport de forces en Tunisie et en Egypte?
N'y a-t-il pas de nouvelles possibilités de luttes, pour les mouvements tunisiens et égyptiens, afin d'ouvrir de nouveaux espaces qui peuvent mener à des amélioration politiques et économiques à
plus long termes?

Je trouve votre analyse très pertinente et éclairante. Il ne faut pas verser dans l'euphorie ou dans le 'c'est doffice gagné'. Je rentre d'Egypte et j'ai aussi constaté les agressions contres les
étudiants, les travailleurs, les nouveaux/anciens syndicats, les intellectuels. Mais je me demande si vos conclusions ne sont pas un peu unialtérales? Au plaisir de vous lire ou d'échanger un jour
à ce sujet.


Pierre PICCININ 08/04/2011 00:33



Cher Monsieur,


Il serait bien prétentieux de ma part de prétendre connaître l’avenir de ces « révolutions ».


Mais le fait est que, en Tunisie, l’establishment bénaliste contrôle toujours l’appareil d’Etat et que la police secrète surveille
l’opposition et n’hésite pas à l’inquiéter. Moncef Marzouki me disait même qu’il craignait pour sa vie.


Que, en Egypte, l’armée a fait voter une « nouvelle » constitution, qui entérine le « non-changement » ; le peuple
égyptien, crédule, a largement avalisé cette constitution par référendum. L’establishment moubarakiste et l’armée restent donc aux commandes, avec la bénédiction populaire. Tout ce qu’ils
décideront maintenant le sera en fonction de cette constitution acceptée par le peuple : qui pourra leur reprocher de ne pas faire la volonté du peuple ?


D’ailleurs, Moubarak lui-même est toujours en Egypte, dans sa luxueuse résidence de Charm el-Cheik.


Ailleurs, comme au Bahreïn par exemple, ou au Yémen, la répression mène bon train et la révolution est réprimée dans le sang. En Libye, cas
tout à fait particulier, les Occidentaux ont décidé de remplacer Kadhafi par d’autres (voyez qui sont les prétendus « rebelles »).


C’est pour cette raison que, la Libye exceptée, les Etats-Unis ne réagissent pas davantage. Tout est en ordre…


Pour faire simple : tout est parti d’un ras-le-bol socio-économique qui a explosé en une révolte populaire, en Tunisie, ce qui a entraîné
des coups de colère dans d’autres Etats arabes.


Quelques fusibles ont sauté, comme Ben Ali ou Moubarak, soupapes de sécurité… Puis, tout s’est calmé, car aucune structure politique organisée
n’existait pour transformer ces révoltes en révolutions.


La nouvelle loi promulguée en Egypte parle d’elle-même : interdiction de manifester pendant les heures de travail et de faire grève. Si
c’est ça la révolution…


Non. L’armée, en Egypte comme en Tunisie, encadre les événements et endigue les choses : on peut manifester, mais en silence, pendant les
heures de loisir et sans jeter de papiers parterre.


Game over !



Antonin 05/04/2011 19:46


Pour un autre point de vue:

http://www.rue89.com/securi-terre/2011/03/29/negocier-avec-kadhafi-cest-nier-la-revolution-en-libye-197424