Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Monde arabe

Monde arabe

Pierre PICCININ da PRATA (Historien - Politologue)

Publié le par Pierre PICCININ

Méditerranée - Le Maghreb en révolution (Dazibaoueb, 7 janvier 2011 - actualisé par Le Grand Soir, 11 janvier 2011) [lire aussi Tunisie : « tout changer, pour que tout reste pareil »…]

 

On meurt au Maghreb. Pourtant, les principaux journaux et les télévisions d’Europe n'en parlent que fort peu, plus prompts à critiquer le déroulement des élections en Iran... Et la France sarkoziste ne veut pas s'ériger en "donneur de leçons" à l'égard du dictateur Ben Ali, préférant, semble-t-il, les réserver pour la Côte d'Ivoire du président Laurent Gbagbo... Quant à l'Union européenne, on l'avait davantage entendue, lorsqu'il s'était agi de stigmatiser la Yougoslavie du président Slobodan Milosevic...

  Revolte Tunisie

TUNISIE

 

Depuis trois semaines, le Maghreb est en révolution.

Pourtant, les principaux journaux et les télévisions d’Europe ne parlent que fort peu de ce qui est en train de se passer en Tunisie, mais aussi, à sa suite, en Algérie, voire au Maroc, plus prompts à critiquer le déroulement des élections en Iran que la dictature féroce du président Ben Ali ou la corruption galopante qui prévaut au sein du gouvernement Bouteflika.

Ces événements sont traités par la presse en second titre, comme s'il ne se passait rien de déterminant, et sont ainsi de facto banalisés, pendant que, en Tunisie et en Algérie, les exécutions se multiplient sous les balles de la police.

Et le phénomène est accru encore par le fait que les gouvernements tunisien et algérien empêchent les images de franchir leurs frontières. En outre, Youtube rejetterait les images de violences policières postées par des internautes. Or, sans images, pas de reportage à la télévision...

 

 

La vidéo que Youtube ne voulait pas que vous voyiez

(Avertissement : le contenu de ces images peut choquer les personnes sensibles)

 

Alors que ces peuples, nos anciennes colonies, proches de l'Europe, qui furent parties de l'Empire romain (excusez l'humaniste de formation qui s'exprime) et devraient être parties de l'Union européenne depuis longtemps déjà, sont en train de s'affirmer, ne les saluerons-nous pas? Ne les appuierons-nous pas? 1792 est-il donc si loin?

 

Tunisie'

 

Tout est parti de Tunisie, une dictature soutenue par l’Europe, une dictature où syndicalistes et journalistes sont emprisonnés et éliminés physiquement, sans que nos gouvernements n’y trouvent à redire : un jeune homme, Mohammed Bouaziz, à vingt-six ans, s’est suicidé par le feu en pleine rue, le 18 décembre dernier, épuisé par la misère et la tyrannie du président Ben Ali, le grand ami de l’Occident.

Sans tarder, une manifestation sans précédent a envahi les rues de la petite ville de Sidi Bousid. Et la colère s’est répandue ; la révolte a fait tache d’huile et semble se métamorphoser en révolution. Travailleurs pauvres, ouvriers, puis ingénieurs, médecins, avocats, fonctionnaires et étudiants, tout un peuple lassé de la dictature et de la misère a emboîté le pas à cette révolte. De sociales, les revendications sont devenues politiques, au cri de "Ben Ali, démission!".

Le gouvernement de Tunisie, cette dictature à deux heures de vol des charters de touristes inconscients et du Club Med, vacille enfin.

 

zxcc[1]

 

Mais le régime se défend et les emprisonnements sauvages se multiplient et frappent les opposants tous azimuts, y compris les artistes, tel le jeune chanteur Hammadi Ben Amor, qui avait interpelé directement le président Ben Ali dans une de ses compositions et a été arrêté à Sfax, le 6 janvier.

La police a été envoyée contre la population ; elle a ouvert le feu, à balles réelles, mais n’a pas pu arrêter le mouvement.

Une cinquantaine de personnes au moins auraient déjà trouvé la mort. Et les blessés sont innombrables, à tel point que des hôpitaux commencent à manquer de moyens pour les soigner. Le chef d'état-major, qui a refusé de faire tirer sur la foule lors d'une manifestation, a été remplacé à la tête de l'armée par le chef de la sécurité, sur ordre du président Ben Ali, qui impute officiellement les violences à des groupes terroristes et, selon nos sources, tenterait de justifier de la sorte l'établissement de la loi martiale.

Le gouvernement a pris la décision de fermer les écoles et les universités.

Face à la répression, l'Europe se tait, alors qu'on tue devant sa porte : plus qu'indifférent, son silence, complice, est perçu en Tunisie comme un soutien à la dictature.

La France, en particulier, très attendue sur le dossier tunisien, s'est retranchée derrière un devoir de neutralité, par l'intermédiaire de son ministre des affaires étrangères, Michèle Alliot-Marie. Cela dit, à l'Assemblée nationale, on aura pu constater que la dictature tunisienne dérange moins la droite que la gauche...

Face aux protestations de certains députés de gauche, le gouvernement Sarkozy a donc expliqué ne pas vouloir s'ériger en "donneur de leçons" à l'égard du président Ben Ali et du peuple tunisien, préférant, semble-t-il, les réserver pour la Côte d’Ivoire du président Laurent Gbagbo...

Quant à l'Union européenne, on l'avait davantage entendue, lorsqu'il s'était agi de stigmatiser la Yougoslavie du président Slobodan Milosevic...

 

Algérie revolte

ALGÉRIE

 

De Tunisie, la contestation a gagné l’Algérie voisine, puis le Maroc : quand Tunis éternue, pourrait-on dire désormais, c’est le Maghreb qui s’enrhume.

Depuis plusieurs jours, Alger et plusieurs grandes villes sont en proie à un soulèvement populaire sans équivalent depuis les émeutes de la faim de 1988 : les jeunes, surtout, mais aussi la classe moyenne, ruinée par la crise économique et la hausse spectaculaire du prix des produits de première nécessité, ont envahi les rues de la capitale.

Aux dernières nouvelles, le président Bouteflika aurait provisoirement quitté Alger, où des troupes de jeunes gens armés de sabres, de machettes et de couteaux ont pris le contrôle de certains quartiers. Les grands rassemblements prévus, tels les matchs de football, ont été supprimés.

La minorité aisée, qui met depuis des années le pays en coupe réglée, s’inquiète de l’évolution d’un mouvement social qui est en train de lui échapper, elle qui s'est accaparé, depuis des années, les revenus du pétrole, dont regorge le sud-algérien, et en détourne les dividendes, privant l'État des ressources nécessaires au financement d'une politique sociale. 

 

DSC01857[1]

MAROC

 

Au Maroc, enfin, si la contestation s'exprime de manière moins violente et semble s'être affaiblie après seulement quelques jours, plusieurs manifestations se sont mises en branle : la richesse du pouvoir royal, les palais immenses qui narguent, à travers tout le pays, la misère du peuple entassé dans la précarité des médinas, font depuis longtemps l'objet d'un mécontentement latent qui, à tout moment, pourrait donner lieu à une explosion de colère.

 

maroc-police[1]

 

Dans ce pays, l'opposition semble mieux organisée, par une élite politique bien structurée; et la révolte pourrait ressurgir rapidement, à l'instar de celles qui secouent ses voisins immédiats. Toutefois, la police a reçu l'ordre de disperser les manifestations naissantes, notamment celles qui ont lieu en soutien aux insurgés tunisiens.

Partout, les opposants à ces gouvernements corrompus s’organisent grâce à internet. En Tunisie, de nombreux blogueurs ont ainsi été arrêtés, à leur domicile même, et incarcérés...

C'est bien une révolution populaire qui secoue le Maghreb, un mouvement unique qui tente sa chance, pour la démocratie et le bien social. Mais, sans notre aide, sans notre cri, elle pourrait rapidement s'éteindre, étouffée dans la répression. Et cette chance sera perdue pour eux et pour nous, pour encore trente ou cinquante ans.

C'est d'eux, pourtant, dont nous avons besoin, pas de l'anti-culture états-unienne.

Hélas, nos gouvernements s’accommodent très bien de ces régimes, qui leur assurent obédience et stabilité au Maghreb.

Criez, disais Voltaire, criez! L'opinion publique fait trembler les trônes des tyrans. Contre les assassins juridiques, il n’y a d’espoir que dans le cri public! Que l’opinion publique braille aux oreilles de nos dirigeants! Que l’opinion publique exige! Alors, crions! Crions! Crions-le à la Terre entière!

N'abandonnons pas ces femmes et ces hommes, qui espèrent et nous attendent, sur l'autre rive du grand lac Méditerranée!

Car, au vu des choix des médias occidentaux et de la position attentiste de l'Union européenne, il faut craindre que les insurgés du Maghreb ne soient déjà tous condamnés. A moins qu'ils ne parviennent, seuls, à s'affranchir de la dictature.

Mais, quoi qu'il en soit du devenir de leur révolutuion, il est à parier que ces peuples n'oublieront pas la lâcheté complice des gouvernements européens, pour la plus grande honte de ces derniers...


 

 

Information reçue le 10 janvier 2011 (de Sofia OCEANE, journaliste tunisienne à NBC) :

162946 192818857399533 100000142597094 826474 3215014 n[1]

 

TUNISIE : Selon le président Ben Ali, ce sont les "Terroristes" et les "casseurs" qui envahissent la rue !

 

 

 

* Liens utiles : Dazibaoueb, Le Grand Soir, Palestine-Solidarité, Islam en FranceAlterinfo, Nouvelle Afrique, Africa Time et E-Joussour

 

 

Les derniers développements (15 janvier 2011) :

Tunisie : « tout changer, pour que tout reste pareil »… 

  

 

 

  (Sidi Bousid - TUNISIE - 1er janvier 2011)
.
  (TUNISIE - ALGÉRIE - Trois semaines de troubles)
.
  (Tinghir - MAROC - 26 décembre 2010)
.
167097 144577472263301 100001331468214 211024 3535159 n[1]

 

Commenter cet article

Un autre Saïd 14/01/2011 22:34


Une petite lecture modeste par Hatem Frikha

" Une petite lecture modeste de ce qui se passe, inchallah elle nous aide à comprendre la situation :

L’armée tunisienne a négocié avec Ben Ali son départ immédiat avec quelques membres de sa famille, mais sans les Trabelsi. Voici probablement les détails de la négociation :

Hormis le choix « coup d’Etat militaire » qui n’en est pas envisable puisque c'est la volonté du peuple, pas de l’armée, 2 choix existent :

L’article 57 (mort, démission ou incapacité définitive d’exercer) qui signifierait que la présidence passerait entre les mains de Foued Mbazzaa, président de la chambre des députés, 86 ans, malade
et incapable de présider le pays.

L’article 56 (incapacité provisoire de présider) qui donne l’intérim au premier ministre, mais en même temps ne lui permet ni dissolution du parlement (élections législatives), ni le changement du
gouvernement, ni l’organisation de nouvelles élections présidentielles. Toutefois, cette solution transitoire a le mérite de mettre au pouvoir un technocrate économiste légitime sur le plan
international. Pour contourner cette restriction, il a été négocié la dissolution du gouvernement sauf le premier ministre et la programmation d’élections législatives dans 6 mois signé de la main
du président.

Du coup, Ghannouchi se doit d’appliquer cette décision.

Par rapport à la présence de Mbazzaa et Kallel ce sont les présidents des deux chambres des députés et des conseillers qui selon l’article 56 ont été prévenus et approuvent la vacance provisoire du
régime.

Reste le problème du provisoire !!!

Au bout de quelques semaines… maximum 3 à 4 mois Ghannouchi ( bien sûr l’armée est derrière lui ainsi que rejel le pays) devra annoncer l’incapacité définitive de Ben Ali à présider, on devra
basculer sur l’article 57 et donc Mbazaa. Entre temps les élections législatives seront prêtes et les figures résidentiables seront mises en valeur. On passera par une période transitoire de 2 mois
sous la présidence de Mbazaa mais sous le contrôle rapproché de l’armée.

Voila une petite lecture qui à mon sens est optimiste et tient la route.

Je vous prie de diffuser au plus large ce message !!!! "


Saïd 14/01/2011 21:16


Monsieur Pierre Piccinin,

Merci pour votre article que l'on trouve partout sur la toile! Vous avez été l'un des premiers et seuls à nous soutenir et à dire la vérité.

Je vous souhaite du grand bonheur en ce jour et vous invite à partager avec nous la joie. Ben Ali est mort et la vie va revenir dans mon pays.


Pierre PICCININ 14/01/2011 21:26



Cher Monsieur,


 


Je vous remercie pour les mots que vous m’écrivez et qui me vont droit au cœur. Je partage votre joie et je suis en esprit avec vous en ce jour.


 


Toutefois, je vous invite à la plus grande prudence.


 


J'admire l'optimisme; mais, hélas, du fait de ma courte expérience sur cette terre, je n'en partage que rarement les considérations euphoriques... Au risque de jouer les trouble-fêtes.


 


Ben Ali n'est PEUT-ÊTRE (attention : le premier ministre qui vient de prendre la présidence par intérim a dit  "empêchement TEMPORAIRE du président Ben Ali d'exercer ses
fonctions"; ni démission, ni fuite!) plus un problème.


 


Mais tous ceux qui viennent de prendre le relais sont ses anciens ministres et hauts fonctionnaires, à commencer par son premier ministre, qui exerce cette fonction depuis 1999 (!). Tous ceux qui
ont profité du régime, se sont enrichis et possèdent le pays…


 


Autrement dit, trois hypothèses, a priori :


 


1. Le gouvernement par intérim, qui a aujourd'hui proclamé l'état d'urgence et la loi martiale, réprime toute opposition dans le sang durant la nuit et les jours qui viennent si nécessaire ;
et Ben Ali, qui ne pourra pas être jugé responsable –il a quitté le pays- revient (ou pas), mais tout continue comme avant.


 


2. Les insurgés pensent avoir gagné, se calment (et, là, c'est typique de ce genre de situation, la révolution serait finie; elle aurait bien du mal à repartir) et, en douceur et sur le long
terme, mine de rien en réendormissant le peuple, les anciens dirigeants qui agissaient dans l'ombre de Ben Ali récupèrent le gâteau et confisquent à nouveau le pouvoir au peuple. Au mieux, on
arrête quelques familiers et proches de Ben Ali, juste pour faire bonne figure (et tout le monde en Europe et ailleurs n’y verrait que du feu ; d’autant plus que la Tunisie quittera
rapidement l’actualité et retournera à son triste sort, tandis que les charters de touristes recommenceront à affluer vers Djerba).


 


3. Les insurgés réalisent qu'ils sont en train de se faire manipuler par ce tour de passe-passe et poursuivent le mouvement jusqu'au renversement complet de la dictature et l'arrestation ou la
fuite de tous ceux qui l'ont soutenue (et, dans ce cas, il n'y aura pas que Ben Ali à demander l'asile à la France, si toutefois c'est bien ce qu'il est en train de faire et pas autre chose...),
et, probablement, la démocratie a alors sa chance.


 


Personnellement, je sens bien la deuxième proposition... Mais, vu l'intelligence et le courage avec lequel le peuple tunisien a mené les choses jusqu'à présent, il n'est pas impossible qu'il
surprenne encore.


 


Je n'aurais en effet pas donné un kopeck de l'avenir de cette révolution. Or, elle semble avoir la peau dure. Et, tandis que les gouvernements européens devraient aller se cacher pour leur
attentisme (espéraient-ils l’essoufflement du mouvement et la fin des troubles, pour à nouveau dormir tranquillement ?) et leur mutisme scandaleux, les Tunisiens ont offert au monde une
extraordinaire leçon de démocratie. Et je me demande, si cette révolution ne faiblit pas et aboutit à un réel changement de régime, ce qui se passera en Algérie, voire au Maroc…


 


Nous saurons ce qu’il en sera de la Tunisie en nous réveillant, demain, et le peuple tunisien de même.


 


ps: je suis de plus en plus convaincu que l'on est en train d'assister à un tour de passe-passe de la part des dirigeants Tunisiens (et peut-être même avec la complicité de certains Etats
européens).
Si les insurgés ne vont pas jusqu'au bout et n'instaurent pas leur propre gouvernement provisoire pour organiser des élections libres et changer le régime, il auront perdu.
Bref, s'ils laissent les anciens ministres de Ben Ali tout réorganiser (tout changer pour que tout reste pareil), c'en est fini de cette révolution qui n'aura servi à rien.