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Monde arabe

Monde arabe

Pierre PICCININ da PRATA (Historien - Politologue)

Publié le par Pierre PICCININ

Syrie - Chroniques de la révolution syrienne

XI. Que les anges descendent du ciel (Le Soir, 23 août 2012 - 11/13) - Texte intégral   
        20 08.Still004
photo © Eduardo Ramos Chalen (Alep - 20 août 2012)
  
par Pierre PICCININ (en Turquie et Syrie – juillet et août 2012)
                
Le Soir reprend la diffusion des carnets de route de Pierre Piccinin en Syrie. L'historien et politologue belge avait défrayé la chronique en mai après avoir été emprisonné, torturé puis relâché par le régime syrien contre lequel il n’avait pourtant pas montré d’hostilité jusque-là. Il était reparti en Syrie en juillet, mais cette fois avec l’Armée syrienne de libération et à Alep. Revenu quelques jours en Belgique, il est déjà retourné en Syrie.
Le Soir publie ses chroniques, en exclusivité.
   

20 08.Still011Alep (20 août 2012) – Eduardo, mon jeune ami photographe, frappe à grands coups à la porte de la salle où je me suis endormi. « Réveille-toi ! Vite ! L’hélicoptère est là, qui est très bas au-dessus du quartier ; il tire sur tout ce qui bouge ! »

Les premières victimes arrivent déjà à l’hôpital Dar al-Shifaa, à Tarik al-Bab, où nous sommes logés.

Domenico, reporter à La Stampa, avec lequel j’ai organisé ce second séjour à Alep, est déjà prêt : il a décidé de quitter la ville avec la première ambulance qui emmènerait des blessés vers la Turquie. Je lui ai confié deux chroniques : internet et le téléphone sont coupés depuis plusieurs jours, et j’espère qu’il pourra les faire rapidement parvenir au journal.

Eduardo et moi lui faisons nos adieux et cherchons des miliciens de l’Armée syrienne libre (ASL) qui partiraient pour le quartier chrétien de Jdéidé. Il est sous le contrôle des révolutionnaires et constitue la tête de pont de l’ASL dans la vieille ville, au nord-ouest de la citadelle, c’est-à-dire dans la moitié de la ville tenue par l’armée du régime.

Nous n’attendons pas bien longtemps et quittons Tarik al-Bab en compagnie de deux soldats de l’ASL (en arabe : al Djeich al Hor) ; l’un appartient à la katiba (commando ou groupe de combattants) Ansar al-Haq ; l’autre, à la katiba Chahid Ahmed Youssef.

Alors que nous traversons Bab al-Hadid, plusieurs explosions retentissent autour du véhicule. En quelques minutes, un hélicoptère a lancé une série de roquettes sur ce quartier sunnite, l’un des plus pauvres de la ville ; c’est un quartier ancien, aux rues étroites. Quatre des roquettes ont touché des habitations. Nous gagnons en courant les lieux des impacts.

SYRIE--Alep----Juillet-et-aout-2012 2282photo © Pierre Piccinin (Alep, Bab al-Hadid - 20 août 2012)

Une première roquette est tombée sur le toit d’un petit immeuble, dont l’intérieur s’est effondré : les voisins, venus à l’aide des malheureux piégés sous les décombres, en extraient une femme et ses deux filles ; la plus jeune est gravement blessée, elle a le visage en sang. Une voiture est appelée pour la transporter à l’hôpital ; les hommes s’empressent de dégager la ruelle des débris qui l’encombrent.

Un peu plus loin, c’est une maison qui a été touchée ; elle s’est complètement affaissée. Des hommes creusent les gravats de leurs mains, dans un nuage de ciment pulvérisé, sur fond des tirs de l’hélicoptère qui mitraille à présent le quartier ; scène monotone de la révolution à Alep… Un premier corps est sorti des ruines. Il s’agit d’un homme ; un de ses bras est en lambeaux et il faudra l’amputer. Une deuxième personne est coincée sous une dalle de béton ; elle ne donne plus signe de vie.

SYRIE--Alep----Juillet-et-aout-2012 0325.AVI.Still001photo © Eduardo Ramos Chalen (Alep, bab al-Hadid - 20 août 2012)

Les autres roquettes sont tombées sur des commerces, près de la mosquée ; les dégâts matériels sont là aussi très importants : ces pauvres gens ne possédaient déjà pas grand-chose ; à présent, il ne leur reste rien. Mais il n’y a que des blessés légers : la plupart des boutiques étant fermées du fait du conflit, l’endroit n’était pas très fréquenté.

Les miliciens ne nous ont pas attendus ; ils avaient leur mission à accomplir. Nous nous dirigeons vers un autre groupe de soldats et nous échangeons d’emblée quelques impressions. Huzaïfa, 19 ans, étudiant en première année d’ingénierie mécanique à l’université d’Alep, m’avoue qu’il a un peu peur, maintenant, car la bataille tourne mal en plusieurs endroits de la ville. « Nous voulons faire tomber tout le régime », me dit-il. « Pas seulement le président, mais tous les autres aussi. Si non, ce sera comme en Égypte : rien ne changera. » Abou Beshar, 20 ans, qui voudrait devenir imam, ajoute : « tous les Syriens seront plus heureux sans Assad ; on se bat pour tous, pour les Chrétiens, pour les Chiites, pour les Sunnites. On vivra bien tranquilles sans Assad. »

Nous poursuivons notre route sous la protection du Commandant Abou Amar. A peine sommes-nous entrés dans son véhicule qu’il me pose la question récurrente : « pourquoi ne nous donnez-vous pas d’armes ? », me lance-t-il sur un ton agressif. « Vous êtes aussi criminels qu’al-Assad ! »

- Mais ce n’est pas leur faute, réplique un des miliciens qui nous accompagne. Ce sont leurs gouvernements qui soutiennent al-Assad ; pas eux !

Je sens bien que l’ambiance est tendue ; je m’empresse alors d’expliquer que je suis belge et que notre ministre des Affaires étrangères, Didier Reynders, plaide ouvertement pour une intervention en Syrie, pour aider la population. Mais la Belgique est un petit pays, qui n’a pas les moyens d’agir seul.

À ces mots, le commandant se détend et me sourit ; le milicien qui est assis à côté de moi m’embrasse. On peut dire que la glace est brisée…

Nous approchons de Jdédié, à travers le dédale de ruelles de la vieille ville. Il faut descendre de la voiture et marcher avec prudence : dans cette région, l’ASL ne contrôle qu’un maigre corridor, large de quelques pâtés de maisons seulement. À chaque coin de rue, le commandant, pistolet au point, s’assure que le passage est dégagé. Nous rasons les murs ; la présence d’un sniper embusqué n’est jamais exclue.

Nous accédons ainsi à une petite place, sur laquelle sont rassemblés une trentaine de miliciens. Ils font partie d’une structure indépendante de l’ASL : Liwa al-Towheed (la Brigade de l’Unité). Cette structure, propre à Alep, fondée et commandée par un certain Abdel Kader Saaleh, dont les réseaux et objectifs politiques demeurent obscurs, regroupe un ensemble de katibas révolutionnaires de la région, qui s’étaient spontanément constituées au début des événements. La plupart de leurs combattants sont issus de milieux sociaux défavorisés et très religieux : je rencontre un agriculteur, un cordonnier, et deux maçons, Ahmed et Ziad.

Tout comme Jabhet al-Nosra, présente, quant à elle, sur l’ensemble du territoire syrien, l’autre structure concurrente de l’ASL, Liwa al-Towheed, se définit comme djihadiste. C’est-à-dire, au sens propre, comme faisant la guerre pour Dieu, et ensuite pour la révolution. Ce sont les combattants les plus durs, les plus courageux. « Ils n’ont pas de marche-arrière », me dit un djihadiste algérien qui les accompagne –Ayache a quitté sa famille pour venir soutenir la révolution syrienne. « Ils travaillent pour Dieu. »

Je voudrais comprendre comment interagissent cette organisation et l’ASL. J’avais déjà perçu que, même s’ils collaborent pour lutter contre leur ennemi commun, de vives tentions opposent l’ASL et Jabhet al-Nosra. Hier, en compagnie des katibas de Jabhet al-Nosra, dans le quartier de Saïf al-Daoula, j’avais observé la présence de combattants d’al-Qaeda. Et le fait m’avait été confirmé ce matin, à Dar al-Shifaa, par mon ami Abdul Rhaman, de retour de Turquie où il était allé mettre sa famille à l’abri pour quelque jours et qui a repris son travail à l’hôpital. « Comme aucune aide ne vient d’Occident, on trouve d’autres alliés ; c’est une guerre sans pitié ! »

Or, arrivent sur la place deux jeunes photographes français, Stephen et Édouard, des free-lance, qui ont pris le risque de traverser la frontière turque, laissant derrière eux la plupart des journalistes qui commentent l’actualité syrienne depuis les camps de réfugiés (ils en plaisanteront d’ailleurs abondamment) : ils sont accompagnés de Rajab, reporter pour le site de presse que l’ASL a tout récemment mis sur pied. Je m’adresse lui, quant à la question qui me préoccupe : il me répond que Liwa al-Towheed, qui regroupe environ huit mille combattants, accepte l’autorité du Conseil militaire d’Alep, c’est-à-dire de l’un des onze Conseils militaires mis en place par l’ASL pour coordonner les groupes de combattants sur tout le territoire syrien. « Ils n’ont pas le choix », me dit-il. « Seuls et sans armes, ils ne seraient d’aucune efficacité. D’ailleurs, regarde ! Ils portent le drapeau de l’ASL sur leur veste ; ceux de Jabhet al-Nosra n’ont pas de drapeaux. »

Un peu plus tard, cependant, j’interroge sur le même propos le commandant de la katiba avec laquelle nous nous trouvons, le Commandant Khatab, instituteur, dans le civil : « nous n’avons aucune relation avec le Conseil militaire », m’affirme-t-il. « Ce sont des corrompus, d’anciens officiers d’al-Assad. Nous n’obéissons qu’à un seul chef, Abdel Kader. »

Je le questionne aussi sur les exactions que l’on reproche à Liwa al-Towheed, et, notamment, le lynchage des cinq Shabihas du quartier al-Barry, dont la famille du même nom supportait le régime et qui avait été assiégé fin juillet. « Nous n’avons exécuté que les cinq chefs », répond le commandant. « Et ce n’était que justice ; vous n’avez aucune idée de ce que ces ordures avaient commis comme crimes. Tous les autres ont été arrêtés et seront jugés. »

Le commandant insiste sur l’honnêteté et la rigueur morale de ses hommes, auxquels les gens d’ici savent pouvoir se fier, car ils craignent de déplaire à Dieu par de mauvaises actions. Il attire mon attention sur le fait que ce quartier chrétien de la vieille ville est celui des bijoutiers. Les maisons sont vides ; tout le monde a fui les combats. Mais aucune des boutiques n’a été pillée ; toutes sont intactes.

SYRIE--Alep----Juillet-et-aout-2012 2339Comme toujours, lorsque je rencontre un nouveau groupe, je jette un discret coup d’œil à leur armement. Comme toujours, je trouve des kalachnikovs et quelques lance-roquettes, du matériel russe et chinois, déjà usager. Mon attention est cette fois attirée par un étrange engin artisanal ; et j’interroge un milicien qui m’explique que, n’ayant pas de grenade, ils en fabriquent en remplissant de poudre des petites bouteilles de soda vides. On en perce le bouchon pour faire passer une mèche. Et on l’enroule dans du papier collant, sous lequel on introduit des boulons. « C’est dangereux et ce n’est pas très efficace, me dit-il, mais nous n’avons rien d’autre. » Je cherche ainsi encore les armes que certains prétendent avoir été livrées aux rebelles par les services secrets occidentaux, le Qatar et l’Arabie saoudite…

SYRIE--Alep----Juillet-et-aout-2012 2340photo © Pierre Piccinin (Alep, Jdéidé - 20 août 2012)

À l’angle de la place, là où aboutit une des rues qui la desservent, une barricade a été montée, parallèle à la rue et un peu en retrait du bâtiment de coin, derrière laquelle deux miliciens en position de tir interdisent l’accès au lieu. L’armée régulière s’est fortifiée un peu plus loin, dans cette même rue, à une quinzaine de mètres, et occupe le toit d’un bâtiment voisin. Cela fait plusieurs jours que ces positions n’ont pas évolué. Les deux camps s’insultent mutuellement et tirent régulièrement quelques rafales, comme pour tromper l’ennui.

Et, comme par jeu, un des rebelles fixe un miroir au bout d’une perche, qu’il tend au-delà de la barricade, dans le but d’observer celle des soldats d’al-Assad. La réaction ne se fait pas attendre : un tir de mitrailleuse disloque sont petit bricolage en d’innombrables morceaux. Il recommencera, suspendant cette fois à la perche un portait du président Bashar al-Assad couvert de graffiti peu flatteurs. Des tirs ont répondu à la provocation, mais ils ne visaient  pas le portrait…

Mais le commandant se fâche lorsqu’un de ses hommes ouvre le feu sans raison ; il m’explique qu’ils manquent de munitions, que chacun n’a que deux chargeurs sur lui, et qu’il ne faut pas les gaspiller ainsi.

Survient un milicien rebelle, au coin de la rue perpendiculaire à celle qui aboutit sur la place et qu’il lui faut traverser pour rejoindre ses camarades. L’entreprise semble quasiment impossible, tant l’ennemi est proche et capable d’assurer un feu nourri. Qu’à cela ne tienne : le milicien prend un peu de recule et s’élance, couvert par l’un des tireurs qui, tendant sa kalachnikov par-dessus la barricade et tournant le canon à l’angle du bâtiment qui le protège, décharge son arme en direction des gouvernementaux. L’homme parvient ainsi à traverser, dans un nuage de fumée et entre les ricochets des balles de mitrailleuses qui s’abattent tout autour de lui sur les pavés.

Les « Allah akbar ! » ne manquent pas de s’élever ensuite et de se répéter, à l’envi.

Non content de cet exploit, le jeune homme veut en réaliser un autre : kalachnikov à la main, il entre dans le patio d’un des immeubles qui flanquent la place et, à l’aide d’une échelle, grimpe sur le toit pour mitrailler la barricade ennemie. Mais ce toit est dominé par celui du bâtiment où sont installés les soldats de l’armée régulière. Le résultat ne pouvait être différent : pris sous leurs tirs, il est atteint de plusieurs balles. Deux rebelles monteront eux aussi sur le toit pour récupérer leur ami. Il quitte la place dans la benne d’un pick-up, dans un état désespéré, tandis que sonnent à pleines volées les cloches des églises du quartier, qui appellent à l’office divin des fidèles aujourd’hui réfugiés en d’autres lieux.

Nous sommes en toute première ligne dans la vieille ville. La Citadelle d’Alep, dans laquelle trois cents soldats d’al-Assad se sont retranchés, est à deux pas de notre positon, et nous pouvons l’apercevoir, en nous penchant un peu au coin de l’immeuble qui délimite cette place.

Un Mig survole à présent le quartier ; il a peut-être repéré notre groupe de combattants. Le commandant décide d’en déplacer une partie et nous le suivons. Au même moment, il nous apprend qu’une journaliste japonaise aurait été blessée par des soldats de l’armée régulière et transportée à Dar al-Shifaa, où elle serait décédée.

Nous avançons prudemment, dans ces ruelles qui serpentent le long de la ligne de front ; notre crainte, c’est d’être surpris par un sniper.

SYRIE--Alep----Juillet-et-aout-2012 2323photo © Pierre Piccinin (Alep, Jdéidé - 20 août 2012)

Notre troupe traverse une autre place, lorsque retentissent des tirs en rafales ; les balles percutent les façades des maisons dont elles font éclater pierres et enduits. Nous nous précipitons derrière ce que nous trouvons pour nous protéger. Je me blottis contre la roue d’un pick-up. Les tirs cessent et nous nous extrayons de l’embuscade en rampant le long des murs. Pour Eduardo, c’est le second baptême du feu en deux jours. Il s’en sera fallu de peu ; nous sommes sains et sauf. Mais les miliciens laissent le corps de l’un des leurs sur le carreau.

L’homme est blessé. Quelques dizaines de mètres plus loin, deux de ses compagnons empruntent une voiture et, en marche arrière, remontent la rue jusqu’à la place. Les tirs reprennent. Une petite famille presse le pas et passe son chemin en nous croisant ; la femme entraîne ses deux enfants qu’elle tient par la main, de chaque côté d’elle. L’homme, qui porte des cartons d’œufs empilés, les enjoint de se dépêcher.

Les miliciens ramènent leur compagnon d’armes, qui se vide de son sang sur la banquette arrière. Il mourra peu après.

Nous rencontrons un autre groupe de combattants, qui nous propose de visiter leurs positions, toujours en première ligne autour de la Citadelle, un peu plus avancées même, dans le quartier de Bab al-Nasr. Le plus jeune d’entre eux, Abdallah, n’a que seize ans. Nous acceptons, rejoints un peu plus tard par les deux photographes français.

Nous montons dans la voiture qui avait transporté le milicien mitraillé par les snipers. La banquette est couverte de son sang, qui imprègne la jambe de mon pantalon.

Plus loin, il faut avancer à pied et traverser la rue al-Qouatli, un peu large, qui mène en droite ligne au square Saadalah, tenu par l’armée régulière et depuis lequel des snipers ont transformé l’avenue en champ de tir. La technique ne m’est plus inconnue depuis longtemps ; c’est la même qu’en Libye, qu’au Liban, et il n’y en a pas d’autre : courir vite, en priant Dieu qu’un des bonshommes ne soit pas à l’affût, fusil en joue. Ça passe.

SYRIE--Alep----Juillet-et-aout-2012 0658        photo © Pierre Piccinin (Alep, Bab al-Nasr - 20 août 2012)

La scène ne diffère guère de la première position que nous avions inspectée : une barricade de sacs de sable, sur laquelle flotte le drapeau à trois étoiles de la révolution et, de l’autre côté de la rue, un bâtiment tenu par l’armée régulière –et deux cents Shabihas sunnites, s’il faut en croire les miliciens-, fiché du drapeau à deux étoiles du régime (les trois étoiles décoraient le drapeau originel de la Syrie, avant le coup d’État militaire d’Hafez al-Assad et la brève union avec l’Égypte de Gamal Abdel Nasser, la formation de la République arabe unie : les deux étoiles représentaient cette union).

20 08.Still003photo © Eduardo Ramos Chalen (Alep, Bab al-Nasr - 20 août 2012)

Le soir tombe, et il est temps de rebrousser chemin pour rejoindre Tarik al-Bab et l’hôpital Dar al-Shifaa. Mais un problème se pose : la retraite nous est coupée ; des snipers tirent désormais dans la rue al-Qouatli. Armé d’un fusil à lunette (c’est un Draganov russe), un des miliciens tente de les éliminer, à demi dissimulé par le bâtiment qui fait angle avec la rue.

Les rebelles nous proposent de monter en voiture et de traverser la rue à vive allure. Nous réfléchissons. Si le chauffeur était tué, si le véhicule restait bloqué au beau milieu du carrefour… Les deux Français préfèrent tenter leur chance à la course. J’ai une autre idée de la situation : si nous ne sommes que deux à l’arrière, nous pouvons nous coucher. Si le chauffeur est atteint, l’automobile, sur sa lancée, traversera le carrefour et s’arrêtera le long d’un mur dans la ruelle qui nous fait face ; au pire, si la voiture devait rester en travers du carrefour, nous pourrions en sortir du côté opposé à celui d’où proviennent les tirs et nous en servir pour nous protéger et rejoindre la ruelle la plus proche. Eduardo est d’accord ; nous tentons le coup. Ça passe. Les deux Français passeront aussi.

SYRIE--Alep----Juillet-et-aout-2012 2351photo © Pierre Piccinin (Alep, Bab al-Nasr - 20 août 2012)

Les miliciens nous ramènent à Dar al-Shifaa. Dans la voiture, nous nous donnons rendez-vous au lendemain ; ils souhaitent nous accompagner dans le quartier de Salaheddine, conquis par l’armée régulière au début du mois et dont l’ASL n’occupe plus que quelques poches.

À peine apercevons-nous l’hôpital que nous savons déjà ce qui nous y attend. Plusieurs véhicules y déchargent des blessés. Du moins, nous croyions savoir… Mais, ce soir, c’est toute la fureur de l’Enfer qui s’étale sous nos yeux. Et ce que j’avais décrit précédemment est surpassé en tout.

L’hôpital est déjà empli de blessés, qui gisent à même le sol jusque dans le hall d’entrée ; on glisse sur les flaques de sang. Nous arrivons en plein désastre. Et d’autres voitures arrivent, des pick-up, puis d’autres voitures, puis d’autres, et d’autres encore, puis une ambulance dont le haut-parleur hurle à la foule de dégager les accès… Devant la porte, un médecin vérifie l’état des arrivants : ils ne laissent pas entrer les morts, que l’on dépose à même le trottoir ; les blessés les plus graves, qui présentent peu d’espoir, sont alignés côtes-à-côtes sur le sol du hall ; les autres entrent en salle d’opération. Un père pleure sur le corps de son jeune enfant. Les femmes crient leur désespoir. Mêmes des miliciens, ces durs que j’ai vu braver les pires dangers au combat, sanglotent devant se spectacle dantesque.   

SYRIE--Alep----Juillet-et-aout-2012 2378photo © Pierre Piccinin (Alep, Dar al-Shifaa - 20 août 2012)

On transporte les blessés qui pissent le sang et laissent derrière eux de longues traînées, dans lesquelles pataugent les brancardiers qui suivent à la chaîne.

Un des chirurgiens que je connaissais déjà de mon séjour en juillet, le docteur Abdul Samia Ismaël, a noué sur son front un bandeau noir, à l’inscription blanche « il n’y a de Dieu que Dieu », emblème des djihadistes. Meurt dans ses mains un des blessés ; il s’écrie « Allah akbar! ». Son cri est repris par tous : infirmiers, miliciens, civils… Je vois la haine dans son regard. Il n’agissait pas de la sorte, il y a quelques semaines. Les choses ont changé ; beaucoup commencent à se radicaliser, par défiance à l’égard de la trahison des démocraties occidentales, par provocation envers le régime, ou tout simplement pour puiser dans la foi le courage de combattre contre un ennemi autrement mieux armé.

Domenico apparaît. Il n’est pas parti ; aucune ambulance n’a quitté Alep. Il nous confirme la mort de la journaliste japonaise, Mika, quarante-cinq ans : les soldats n’ont pas tiré au hasard ; elle à été mitraillée dans les jambes, puis visée à la tête ; elle portait un gilet pare-balles, à l’inscription « press ». Elle était arrivée aujourd’hui à Alep ; c’était son premier jour. Deux miliciens de l’ASL ont été tués avec elle. Les autres et son caméraman ont ramené son corps.

Il nous apprend, en outre, que l’hôpital a une nouvelle fois été visé par des tirs de roquettes d’un hélicoptère. « J’attendais toujours qu’une ambulance quitte Alep, quand un hélicoptère est revenu mitrailler le quartier, vers 16h30, alors que la foule sortait pour chercher de quoi préparer le repas du soir. Il y a eu beaucoup de victimes et les gens se sont pressés devant l’hôpital, avec les blessés et les morts. Des voitures se sont accumulées, dont on déchargeait les corps ; il y avait tout plein de monde. C’est ce moment-là que l’hélicoptère a choisi pour revenir vers l’hôpital et tirer ses roquettes. Les gravats sont tombés sur les gens ; les shrapnels aussi. Les gens hurlaient, pleuraient ; c’était le chaos. Cinq miliciens de l’ASL sont morts. »

Une ambulance l’emmènera, quelques minutes plus tard, vers la Turquie, enfin.

Les civières se succédant, les corps portés à bout de bras s’accumulant, j’ai regardé. Sur le trottoir, pêle-mêle, les cadavres s’entassaient ; celui d’un vieillard à la barbe blanche ; celui d’un petit garçon, vêtu d’un pantalon de velours clair et d’une chemise bleue ; son visage et ses cheveux sont couverts de poussière ; ses yeux sont vides, opaques ; il n’avait même pas cinq ans ; celui d’un autre petit garçon, ai-je cru, dans la pénombre ; un autre petit corps ; mais on a ouvert la couverture qui l’enveloppait en partie et j’ai vu le corps d’un adolescent, coupé en deux morceaux. Régulièrement, un infirmier racle le sang qui couvre le sol du hall ; il s’écoule en cascade sur les marches de l’entrée. Dans la salle d’opération un garçonnet blessé à la main pleurait, étendu sur la table, et son jeune père, debout à ses côtés, l’air perdu, pleurait lui aussi.

SYRIE--Alep----Juillet-et-aout-2012 2388photo © Pierre Piccinin (Alep, Dar al-Shifaa - 20 août 2012)

J’ai essayé de rassurer le garçonnet ; et je me suis rendu compte que sa peine ne venait pas de ce qu’il était blessé, mais de ce qu’il voyait se passer sur la table d’opération voisine.

Quelle idée de la démocratie, de nos démocraties, de la Belgique, de la France, de l’Italie, de l’Europe les petits garçons de Syrie que nous abandonnons à cet Enfer sont-ils en train de ce forger ? Ce peuple attendait tout de nous. Nous lui avons fait la morale et nous prétendons donner tant de leçons au monde. Nous avons fait la guerre en Irak, en Afghanistan et en Libye sous prétexte de délivrer ces pays de la dictature. Aujourd’hui qu’un peuple nous demande vraiment de l’aider, nous détournons notre face. Il ne faudra pas se demander, demain, pourquoi tous les petits garçons de la Syrie d’aujourd’hui et, avec eux, une large partie du monde arabe nous tourneront le dos.

SYRIE--Alep----Juillet-et-aout-2012 2203photo © Pierre Piccinin (Alep - août 2012)

« Dieu, bientôt, fera descendre du ciel des milliers de légions d’anges sur des chevaux de feu », m’a dit un vieil homme qui m’a agrippé le bras, tandis que je griffonnais à toute vitesse dans un carnet ce que je voyais autour de moi. « Et ils mettront à bas al-Assad, la bête immonde. »

Près de deux heures ont passé ainsi ; et j’ai estimé que nous en avions assez fait pour ce soir. Eduardo était nerveusement épuisé ; il pleurait, agenouillé au milieu de la rue ; moi-même, je ne cachais pas mes larmes. Pourquoi l’aurais-je fait ?

Nous avons arrêté-là et nous nous sommes éloignés pour trouver un endroit où nous reposer.

« Dans tous tes périples en Afrique et chez les Arabes, tu avais déjà vu faire ça à sa population ? », m’a demandé Eduardo. « Non, je ne l’ai jamais vu. »

Je me demande si Domenico n’a pas fait le bon choix. Je crains en effet que l’étau ne se resserre et que l’armée régulière n’ait la capacité de très rapidement enfermer la ville. Les déflagrations et le retentissement des tirs se font de plus en plus proches de l’hôpital.

Alors que je suis en train de rédiger les dernières lignes de ma chronique, assis sur le toit pour profiter de la fraîcheur de l’air nocturne et des chants graves des muezzins qui appellent à la dernière prière de la nuit, plusieurs mortiers font soudainement entendre leur feu. Les roquettes sifflent en passant au-dessus de Dar al-Shifaa et explosent deux rues plus loin, dans un vacarme assourdissant et en soulevant d’impressionnant panaches de fumée et de poussière.

J’ai bien cru que c’était pour nous.

 

Lien(s) utile(s) : Le Soir

 

Alep - carte

                                                                                                                                            Source : La Croix.fr

  

carte syrie

 
 
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