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Monde arabe

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Pierre PICCININ da PRATA (Historien - Politologue)

Publié le par Pierre PICCININ

Syrie - Entretien avec le Colonel Abdel Jabbar al-Okaidi, Commandant en chef du Conseil militaire de l'Armée syrienne libre à Alep (Le Soir, 20 août 2012)

 
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photo © Eduardo Ramos Chalen (Alep, quartier chrétien de Jdéidé - août 2012)
  
par Pierre PICCININ (en Turquie et Syrie – juillet et août 2012)
                
   

Après avoir lancé la « bataille de libération de la capitale », Damas, dans le sud, le 17 juillet, les révolutionnaires syriens ont ouvert un deuxième front dans le nord, autour d’Alep. L’opération a commencé le 20 juillet. Elle fut d’emblée un succès et la contre-offensive du gouvernement al-Assad, qui avait sous-estimé l’ampleur de la rébellion, n’a pas réussi à reconquérir le terrain perdu. Aussi, après avoir décidé d’interrompre la contre-attaque, le temps de faire monter d’Idlib et de Damas les divisions d’infanterie et de blindés nécessaires, l’armée régulière a repris l’offensive le 4 août, mobilisant également l’aviation… Nous avons rencontré le Colonel Abdel Jabbar al-Okaidi, Commandant en chef de l’Armée syrienne libre d’Alep, dans le quartier général du Conseil militaire de la région.

 

Pierre 02[Photo : QG du Conseil militaire de l'ASL à Alep]    

 

Pierre Piccinin : Colonel, quel est désormais la situation générale à Alep ?

Colonel Abdel Jabbar al-Okaidi : le deuxième jour du Ramadan, le Conseil militaire d’Alep avait donné l’ordre à tous les combattants de l’Armée syrienne libre (ASL) de la région de rejoindre Alep pour libérer la ville. Nous avons connu quarante-huit heures de victoire et nous avons été capables de libérer plus de la moitié d’Alep.

Le régime a été pris de panique ; il est devenu comme fou et il a décidé de détruire la ville, si nécessaire, pour reprendre le contrôle du nord du pays. Il n’a plus hésité à utiliser des hélicoptères, mais aussi des avions, des Migs-23, pour la première fois dans l’histoire de la révolution. Il a engagé des tanks dans la ville et a essayé plusieurs fois de reprendre certains quartiers libérés, mais ils ont été arrêtés par l’ASL : les tanks manœuvrent très difficilement dans les rues étroites d’Alep ; nous avons donc réussi à en détruire ou à en immobiliser beaucoup. Toutes les attaques ont été arrêtées, et on peut dire que, si l’armée d’al-Assad contrôlait le ciel, l’ASL contrôlait le sol.

Tout le sud-est d’Alep a été soustrait à l’autorité du dictateur, du quartier de Salaheddine au quartier industriel de Sheikh Najjar.

Mais, début août, l’armée régulière a repris l’offensive et utilise maintenant des bombes thermiques qui détruisent des pâtés de maisons entiers ; tous les immeubles s’effondrent. C’est une de ces bombes qui a détruit le centre d’Azaz, il y a quelques jours ; une seule bombe a tué plus de cent personnes.

Le régime a compris que la perte d’Alep et de tout le nord du pays signifierait sa fin : s’il perd cette bataille, il sera confronté à une insurrection générale ; les autres villes n’auront plus peur de se libérer aussi. Le gouvernement a donc tout à perdre et ne fait plus attention au respect des conventions, ni à la vie des civils : ces bombes tuent les combattants de l’ASL, mais, évidemment, elles tuent aussi tous les civils qui se trouvent dans le périmètre de l’explosion.

La situation est devenue très difficile. Mais l’ASL continue d’essayer d’aider les gens, de leur donner de la farine et du pain, du gaz, de l’essence ; elle essaie de maintenir l’ordre.

Et elle attaque tous les jours les positions de l’armée d’al-Assad.

- La situation n’est donc plus aussi bonne pour l’ASL qu’elle l’était avant cette nouvelle offensive ?

- Elle est meilleure au contraire ! Nous espérons avancer encore : nous avons encerclé la citadelle et progressons ainsi vers le centre-ville. Par ailleurs, à l’est de la ville, nous sommes entrés dans l’aéroport qui était sous le contrôle de l’armée d’al-Assad.

- Pourtant, plusieurs sources disent que l’ASL a perdu le quartier de Salaheddine…

- Nous en contrôlons encore 50%...

- Mais, il y a trois semaines, je m’y trouvais et vous le contrôliez presqu’en totalité ; et, cet après-midi, un des commandants de l’ASL qui se bat à Salaheddine m’a expliqué que l’ASL ne tient plus que quelques poches, moins de 20%.

- Les combats pour le contrôle de Salaheddine ne sont pas terminés ; les snipers du régime et l’aviation nous empêchent pour le moment de le reprendre complètement, mais nous continuons de nous battre…

- Ce commandant m’a même appris que le quartier voisin de Saïf al-Daouna était aussi envahi par l’armée régulière, alors qu’il était complètement sous votre contrôle fin juillet. Je l’avais traversé à pied sans être en rien inquiété.

-  C’est vrai, mais l’ASL a stoppé l’attaque de l’armée d’al-Assad…

  Pierre 01

 QG du Conseil militaire de l'ASL à Alep, avec le Colonel Abdel Jabbar al-Okaidi

- Et comment les choses évoluent-elles de l’autre côté de la ville, dans les quartiers est ? A Tarik al-Bab, notamment, où j’avais passé une semaine fin juillet ? L’hôpital où je logeais a depuis lors été en partie détruit par des attaques d’hélicoptères répétées.

- Nous avons subi des attaques très dures venant du nord de la ville, sur la route qui mène à l’aéroport : l’armée d’al-Assad essaie de couper la ligne de défense de l’ASL pour nous prendre en tenaille. Pour le moment, nous avons tenu bon.

- Pourrez-vous encore tenir longtemps ? Quel est votre potentiel en armement, en munitions ? Quelle aide pouvez-vous espérer de l’étranger ? Que se passera-t-il si la bataille devait durer encore des semaines, voire des mois ?

- Le seul armement que nous avons, c’est celui que nous prenons à l’armée d’al-Assad ; c’est l’essentiel de  nos armes. Nous n’avons presque rien reçu de l’extérieur. Mais, chaque jour, nous prenons plus d’armes ; nous pouvons donc tenir.

- Plusieurs commandants d’unités, sur le terrain, m’ont dit le contraire, que leurs hommes manquaient de moyens et devaient parfois abandonner des positions faute de munitions.

- Cela peut parfois arriver, mais le Conseil militaire essaie de satisfaire tous les groupes de combattants et de donner des armes à tous.

- Il y a aussi la question des effectifs. Avez-vous beaucoup de pertes ?

- Oui. Nous avons beaucoup de morts ; et encore plus d’hommes blessés. Mais il y en a cent fois plus du côté d’al-Assad !

- Selon mes renseignements, l’armée régulière a déployé quatorze divisions d’infanterie et de blindés autour d’Alep. Mais elle n’en a encore engagé que quatre. Sans parler de l’aviation. Comment envisagez-vous les prochains jours ?

-  Nous n’avons pas peur. Mais je ne peux pas vous en dire plus : je ne peux pas vous révéler des secrets militaires.

- Donc, si vous êtes en sous-effectifs par rapport aux forces gouvernementales et que les armes manquent, les munitions en tout cas, ne craignez vous pas le pire lorsque le régime engagera la totalité de son potentiel ?

- Je vous l’ai déjà dit : non, nous n’avons pas peur ; nous avons la volonté et, si le monde continue de ne pas nous aider, s’il le faut, nous nous battrons avec des bâtons et en lançant des pierres… 

  

Lien(s) utile(s) : Le Soir

 

Coupure de presse : Interview al-Okaidi - Le Soir, 20 août 2012

   

Alep - carte

                                                                                                                                            Source : La Croix.fr

  

carte syrie

 
 
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