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Monde arabe

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Pierre PICCININ da PRATA (Historien - Politologue)

Publié le par Pierre PICCININ

Syrie - Entretien avec Pierre PICCININ da PRATA, de retour d'Idlib... (Le Soir.be, 16 janvier 2013)

 

Taftanaz 3

Katiba du mouvement islamiste Ahrar al-Sham (siège de l'aéroport militaire de Taftanaz)

4 janvier 2013 - © photo Pierre Piccinin da Prata

 

 

Dans la région d’Idlib, l’Armée syrienne libre a fondu comme neige au soleil.

L’historien belge Pierre Piccinin da Prata revient de Syrie. Il a investigué le gouvernorat d’Idlib, dans le nord-ouest du pays. Depuis 2011, il s’est déjà rendu à sept reprises en Syrie. Sa dernière évaluation confirme le pessimisme qui l’habite depuis l’été dernier : au sein de la rébellion, l’Armée syrienne libre, peu ou pas aidée de l’extérieur, perd du terrain au profit des groupes djihadistes

       propos recuellis par Baudouin LOOS 

 

 

 

Syrie-2013 2747 [Photo : avec une katiba de l'ASL à Maraat an-Nouman (Gouvernorat d'Idlib), janvier 2013]

 

 

Que rapportez-vous comme impressions de la région d’Idlib ?

L’évolution est saisissante !

J’étais passé dans cette région en juillet 2011 : il ne s’y passait quasiment rien ; c’était calme. Maintenant, on ne voit plus que des ruines, des villages fantômes, détruits. Les habitants ont fui. Ils se sont réfugiés à la frontière turque.

Mais ils ne peuvent pas la franchir, car les Turcs exigent dorénavant qu’ils soient en possession d’un passeport, ce qui n’est pas le cas de la grande majorité de ces gens, très pauvres, lesquels n’ont jamais quitté leur pays auparavant. Ils doivent donc affronter la pluie et le froid, des conditions hivernales qui deviennent très dures.

À une quinzaine de kilomètres de la Turquie, près d’Atmeh, l’Armée syrienne libre a installé un camp, dans le village de Qah, où des milliers de personnes tentent de survivre dans un dénuement dramatique, sans chauffage, abrités sous de simples bâches en plastique qui servent de tentes. Les enfants courent dans une boue froide et collante, au beau milieu des détritus qui s’accumulent.

Les ONG internationales brillent par leur absence : je n’ai rencontré qu’un seul médecin, un Syrien, dans un minuscule dispensaire équipé par Médecins du Monde.

Comment vont-ils s’en sortir ?

Il n’est ainsi pas étonnant de voir dans les cœurs grandir la haine de l’Occident, qui les a laissés tomber, une haine que j’avais déjà ressentie ailleurs en Syrie. 

 

Pourquoi avez-vous choisi de vous rendre dans la région d’Idlib en particulier ?

Parce que c’est une région dans laquelle on constate une présence toujours plus importante de djihadistes islamistes. C’était mon principal objectif, dans le cadre de la préparation d’un deuxième livre sur la Syrie, qui sortira en mars.

Idlib est en effet un fief sunnite, d’où provient notamment Adnan Al-Arour, un prédicateur radical qui vit la plupart du temps en Arabie Saoudite.

Mais la ville d’Idlib, à proprement parler, reste aux mains du régime de Bashar al-Assad, comme, du reste, toutes les villes, sauf une partie d’Alep. La rébellion tient uniquement les zones rurales, les villages. Mais l’armée pourrait les réoccuper. Si elle ne le fait pas, c’est pour des raisons stratégiques et par manque d’effectifs.

J’ai vu la fameuse Base 46, enlevée par la rébellion il y a quelques mois : ce qui a été présenté comme une grande victoire n’était rien d’autre que la prise de casernements et d’un vaste domaine militaire clôturé de grillages, indéfendables, et que l’armée n’a probablement pas voulu protéger.

Même situation à Taftenaz, un aéroport militaire tombé la semaine passée, au siège duquel j’ai assisté, en compagnie des brigades islamistes qui l’attaquaient : il était gardé par deux cents cinquante soldats seulement, qui vivaient sous des tentes ; et ne s’y trouvaient que des hélicoptères, pas d’avion. Bref, une autre base qui n’avait pas vraiment d’importance stratégique pour l’armée…

 

Quels groupes rebelles armés avez-vous rencontrés ?

Dans le gouvernorat d’Idlib, les katibas, les brigades de l’Armée syrienne libre (ASL) ont fondu comme neige au soleil, et ce pour une raison bien évidente : les brigades islamistes disposent d’armes flambant neuves, des armes légères certes, mais en quantité, alors que l’ASL semble condamnée à tirer les dernières cartouches prises à l’armée régulière au début de la révolution.

Les jeunes hommes, qui veulent rejoindre la rébellion et se battre, se tournent donc désormais vers les groupes islamistes, où ils reçoivent armes et entraînement.

J’ai pu rencontrer des chefs de plusieurs katibas islamistes, de Jabhet al-Nosra, al-Farouk et Ahrar al-Sham : exception faite de cette dernière organisation, ce ne sont pas des islamistes extrémistes et ils m’ont reçu sans faire d’histoire.

Ils obtiennent leurs armes par la contrebande, depuis la Turquie et le Liban, contrebande qui serait financée par des hommes d’affaires du Koweït, d’Arabie saoudite et du Qatar.

 

Constate-t-on une hostilité entre les groupes de l’ASL et les djihadistes ?

C’est une question compliquée.

À Alep, ils combattent ensemble, et même avec des unités d’al-Qaeda. Bien que le Commandant du Conseil militaire de l’ASL à Alep, le Colonel al-Okaïdi, m’avait initialement assuré que ce ne serait jamais le cas. Mais, sans aide extérieure, l’ASL n’a plus le choix ; et les combattants islamistes ont la réputation d’être honnêtes, de ne pas recourir au pillage, d’être courageux, prêts à mourir au combat.

Dans le gouvernorat d’Idlib, j’ai rencontré, dans plusieurs villages, des commandants de l’ASL très frustrés de voir leurs hommes se joindre aux djihadistes. Il existe dès lors des tensions entre les groupes.

Cela dit, les motivations des transfuges ne sont pas du tout religieuses : ils vont là où ils trouveront le matériel pour se battre. Et ils se disent même parfois très tristes de décevoir leurs officiers en quittant l’ASL.

 

Quel agenda poursuivent ces brigades islamistes ? Faire de la Syrie un État islamique ?

Oui, leurs chefs le souhaiteraient. J’en ai parlé avec plusieurs commandants de ces brigades et ils ne s’en cachent pas.

Mais ils ajoutent qu’ils respecteront le choix éventuellement différent des Syriens, une fois le régime tombé.

S’agissant de leurs intentions envers les minorités, ils affirment n’avoir aucun problème avec les Chrétiens, les Druzes, les Kurdes, etc. Et je veux bien les croire. J’ai d’ailleurs rencontré deux Chrétiens qui combattaient dans une brigade de Jabhet al-Nosra.

Mais, quand on leur demande leur avis sur les Alaouites (NDLR : confession à laquelle appartient la communauté du président Bashar al-Assad), ils éludent la question et répètent que les Alaouites soutiennent tous le régime, ce qui laisse craindre des représailles à l’encontre de cette communauté.

 

Quelle proportion d’étrangers trouve-t-on dans leurs rangs ?

Il y a une immense majorité de Syriens !

Mais j’ai rencontré des Égyptiens, un Libyen, un Algérien, un Tunisien, deux Britanniques d’origine pakistanaise, en provenance de Bradford, et un Toulousain d’origine maghrébine.

Ils ne ressemblent pas à des extrémistes religieux et disent avoir rejoint la révolution pour aider leurs frères syriens.

 

Vous rentrez plus pessimiste que jamais ?

Quand on voit comment la Communauté internationale réagit dans le cas du Mali, pour protéger les gisements d’uranium dont dépend le nucléaire français, alors qu’elle demeure inerte face au massacre qui se prolonge en Syrie, c’est révoltant ; et on ne peut pas nourrir de grands espoirs.

L’ASL est en effet étranglée, faute de moyens…

En réalité, on fait le jeu des Wahhabites (NDLR : la version sunnite la plus rigoriste en vigueur en Arabie saoudite) : les Etats-Unis croient continuer de protéger Israël en maintenant au pouvoir un Bashar al-Assad affaibli, mais je pense que c’est un très mauvais calcul, car un sanctuaire islamiste s’édifie peu à peu en Syrie.

La meilleure option, me semble-t-il, eût été de soutenir l’ASL, dont les chefs sont tous d’anciens officiers de l’armée régulière, des laïcs, et qui entretiennent de bons rapports avec la Coalition qui regroupent la plupart des mouvements et partis d’opposition en exil, susceptibles de constituer un gouvernement provisoire et de transition.

Les choix qui ont été faits au regard de la crise syrienne et sont poursuivis en dépit du bon sens me laissent pour le moins perplexe…

 

Le récit des voyages de Pierre Piccinin da Prata à Alep, en 2012, ont été partiellement publiés l’été dernier dans Le Soir. Ses chroniques complètes viennent d’être éditées chez L’Harmattan sous le titre La Bataille d’Alep. Un dvd couvrant le même sujet, avec des images parfois très dures, est également disponible chez L’Harmattan.

 

 

RTBF (11 janvier 2013)

Syrie : "Les islamistes concurrencent de plus en plus l'Armée libre"

 

 

Radio marocaine internationale
(16 décembre 2012)

Syrie : "L'Occident a fait un très mauvais calcul en abandonnant l'Armée libre"

 

 

Lien(s) utile(s) : Le Bloc-notes de Baudouin Loos (Le Soir.be)

 

 

Lire aussi :

 

- SYRIE - De la révolution au djihad ?

 

-SYRIE - La Révolution syrienne s’organise, mais se débat, seule, face à la machine de guerre du régime baathiste

 

- SYRIE - Chroniques de la révolution syrienne

 

- SYRIE – Voyage en Enfer

 

 

 

 

© Cet article peut être librement reproduit, sous condition d'en mentionner la source

www.pierrepiccinin.eu

 

 

Commenter cet article

Infofact 25/01/2013 03:42


L'intervention au Mali pour protéger les gisements d'uranium? C'est oublié que c'est le gouvernment malien lui-même qui a demandé cette intervention auprès de la France qui avait d'ailleurs tout
intérêt puisque les djihadistes de cette région ("islamistes" est un terme politiquement correct) avaient déclaré à plusieurs reprises faire le djihad contre la France (d'ailleurs le groupe qui a
revendiqué l'attentat de Mohammed Merah agissait dans le Sahara si je me trompe pas). Ce qui se passe en Syrie est bien sûr tragique, les épreuves difficiles que vous avez subies ont dû durcir
vos convictions, mais j'ai toujours pensé qu'une intervention en Syrie serait de l'aventurisme qui aurait fait du pays un nouvel Irak. Chaque fois qu'un pays étranger soit confronté à une
rebellion armé il faudrait prendre partie pour elle sous prétexte qu'elle se fait "au nom de la liberté" ? Après le fiasco libyen personne ne devrait s'étonner que les djihadistes deviennent de
plus en plus présent en Syrie.

Pierre PICCININ 25/01/2013 12:48



En septembre dernier, le président Hollande et son ministre des Affaires étrangères, Laurent Fabius, avaient affirmé qu'il n'y aurait pas de troupes françaises au sol. La raison en était qu'une
intervention française aurait mis en danger la vie des neufs otages français détenus dans le Sahel.


Il semble que la reprise inattendue de l'offensive islamiste, qui s'était arrêtée au nord du Mali, et la menace directe sur les mines d'uranium du Niger aient balayer le prétexte des otages...


Notons aussi que les islamistes n'ont pas déclaré la guerre à la France : contrairement à ce que vous écrivez, ils ont promis de l'y porter si la France intervenait contre eux. Il semble que
l'uranium, dans ce cas également, apparaisse plus important que la menace terroriste sur le territoire national.


Concernant la Syrie, comparer sa situation à celle de la Libye n'a que peu de sens. Sur le plan de l'identité nationale, de la prégnance tribale, des intérêts économiques et stratégiques, les
deux pays sont en tout différents. En outre, il ne s'agit pas d'intervenir comme cela a été fait en Libye : les rebelles demandent beaucoup plus simplement de pouvoir se procurer des armes, ce
que leur refusent les Occidentaux, contrairement aux nombreux fantasmes et bobards qui circulent à ce propos.