Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Monde arabe

Monde arabe

Pierre PICCININ da PRATA (Historien - Politologue)

Publié le par Pierre PICCININ

Syrie - Grand-reportage : Mon effrayante Odyssée au Pays de Satan  (The New Times, 16 septembre 2013) - Texte intégral 

        Wellcome to Syria - Copyright Pierre Piccinin da Prata - CoPoste frontière de Bab al-Hawa - photo © Pierre Piccinin da Prata (Syrie - janvier 2013) 

 

Correspondant de The New Times, le politologue belge Pierre Piccinin da Prata, expert du monde arabe, et Domenico Quirico, le correspondant du quotidien italien La Stampa, qui l’accompagnait dans son huitième voyage, ont passé cinq mois en captivité dans les mains des rebelles syriens.

Qui sont réellement les révolutionnaires syriens et qui se tient derrière les attaques chimiques d’al-Ghouta ?

Témoignage.

par Pierre Piccinin da Prata (otage en Syrie, avril-septembre 2013)

Piccinin Quirico[photo : avec Domenico Quirico, à Alep (août 2012) - © Eduardo Ramos Chalen]

 

 

« Prends la terre de Syrie et fais-en ce que voudras », dit Dieu à Satan, pourrait-on écrire, paraphrasant le Livre de Job. « Je te l’abandonne, ainsi que tous ceux qui y entreront. »

 

Le pardon de la souffrance

Le 6 avril, Domenico et moi avons traversé la frontière libano-syrienne, pour gagner la ville de Yabrud, à septante kilomètres au nord de Damas, une zone contrôlée par l'Armée syrienne libre (ASL).

J'ai beaucoup d'amis, dans l’ASL, qui nous ont aidés à organiser ce qui devait être mon huitième séjour d’observation au cœur de la révolution. Après avoir été arrêté et torturé à Homs, par les services secrets du régime, en mai 2012, j’ai en effet reçu l’appui des combattants de la rébellion. Domenico, quant à lui, n’en était pas non plus à son premier voyage sur le terrain : il m’avait accompagné, déjà, lors de mes quatre dernières expéditions.

Cette fois, notre objectif était de nous rendre dans la banlieue de Damas, pour nous rendre compte de la réalité de l’avancée des rebelles, qui prétendaient être en mesure de nous emmener dans le centre de la capitale, jusqu’à la mythique Place des Abbassides.

Pour ce faire, il nous fallait atteindre Qara, une petite ville du gouvernorat de Damas qui enjambe l’autoroute de l’ouest, axe unique, qui mène de Deraa et Damas, au sud, jusqu’à Alep, tout au nord du pays. Qara est ainsi le point de passage, par lequel on rejoint les pistes,  dans le désert, qui courent parallèlement à l’autoroute, contrôlée par l’armée régulière.

Retour Rome 8 sept. 2013'

Libération - Arrivée à Rome (Italie - 8 septembre 2013)

 Mais, lorsque nous sommes arrivés à Qara, nous avons appris que la route de Damas était interdite, régulièrement, depuis près d’une semaine, par des hélicoptères de combat ; il nous fallait attendre, deux ou trois jours, d’avantage peut-être.

Plutôt que de siroter le thé en abusant de l’hospitalité de notre hôte, Abou Khalil, qui nous hébergeait à Qara, nous avons décidé de partir pour notre second objectif, la petite ville d’al-Qousseyr, dans le gouvernorat de Homs.

La ville était presque complètement circonscrite par les troupes gouvernementales. Surtout, j’étais intéressé par un élément nouveau, inédit dans cette révolution : depuis peu, l'armée du régime avait reçu l’aide de plusieurs milliers de combattants du Hezbollah, le « Parti de Dieu », mouvement chiite libanais allié de Bashar al-Assad. Je les avais déjà rencontrés à Damas, en juillet 2011, lors de mon premier voyage dans la Syrie en révolution. Mais leur implication, à une telle échelle, et les troubles que l’extension du conflit générait au Liban ne manquèrent pas de piquer ma curiosité.

Une fois encore, j’allais plonger dans l’horreur de la guerre.

La souffrance émergeait en permanence, tout autour de moi. Cette fois, même, elle était venue à ma rencontre, alors que je descendais à peine de l’avion, à Beyrouth : par le fait d’un quiproquo étrange, les douanes m’avaient refusé le visa d’entrée dans le pays et, pendant quelques heures, j’ai été enfermé dans la cellule de la police de l’immigration, à l’aéroport. Avec moi se trouvait un jeune Syrien, Tarik, âgé d’une vingtaine d’années. Il habitait al-Ghouta, là, précisément, où je devais me rendre, dans la banlieue damascène, dont la guerre les avait chassés, lui et sa famille. Il venait rejoindre ses parents, réfugiés à Beyrouth. Il avait l’œil vif, un beau visage, le regard clair et les doigts fins. Son esprit était aiguisé. Je conversai longuement avec lui. Il m’expliqua qu’il était sorti clandestinement de Syrie et que, dès lors, le Liban l’avait refoulé.

Quand vint le moment de la prière, Tarik étendit à terre son manteau. Il s’agenouilla et, visiblement très concentré, il récita lentement la louange à Dieu.

imagesCAYD34UG

Torturé en Syrie - Retour en Belgique - Aéroport de Bruxelles-National (Belgique - mai 2012)

J’étais admiratif de sa foi, de cette foi implacable dont j’ai si souvent été le témoin en Orient, cette foi que sa condition rendait plus intense encore : il priait, sans distraction, alors que Dieu le séparait de ceux qui lui étaient chers.

Il s’inclinait et se relevait dans la douleur, qui déformait les traits de son visage. Il souffrait à chaque mouvement, réprimant un geignement pitoyable, et, pourtant, il s’appliqua à poursuivre le rituel jusqu’à la dernière salutation.

Le jeune Syrien était bossu, contrefait, presqu’invalide ; et il allait repartir seul pour la métropole turque, loin de la chaleur de son foyer et sans avoir revu le sourire de sa mère.

J’eus à peine le temps de le saluer, lorsque survinrent deux policiers, qui m’informèrent qu’un contre-ordre était arrivé à mon propos : mon visa était prêt et je pouvais donc entrer au Liban.

Quelle est donc l’origine de l’une ou l’autre, de la souffrance et de la cruauté humaines ? Est-ce la cruauté qui, tapie dans le cœur de l’homme, s’exerce au moment-même déjà où il sort du ventre de sa mère et éclabousse le monde de la souffrance qui en naît ? Est-ce la souffrance, dont Dieu a teinté sa création, qui ruine l’âme souffreteuse de l’homme et le condamne à la cruauté ? Je prends en ce qui me concerne le parti de l’indulgence à l’égard de la cruauté : plus que l’ignorance et la sottise, la souffrance est, pour l’homme, ce qu’il y a d’infini et d’intrinsèque à sa condition…

 

Honnis soient les traitres

Nous sommes donc partis pour al-Qousseyr, de nuit, pour éviter d’être repérés par l’armée régulière, à travers le rif, la campagne, en traversant les wadis, les rivières asséchées. Nous avons intégré un convoi qui partait de Qara pour ravitailler al-Qousseyr en nourriture, eau potable et matériel médical. Dans le plus grand silence, tous feux éteints, les miliciens de l’ASL avaient aussi recouvert les lumières intérieures d’autocollant noir et le chauffeur avait étendu son kéfié sur le tableau de bord.

Nous sommes arrivés dans la ville le 8 avril, vers trois heures du matin. Notre intention n’était pas de nous y attarder : déjà, le siège s’était presque refermé sur l’agglomération et nous craignions de nous y retrouver piégés. Le soir venu, j’ai donc demandé une voiture et une escorte, pour rebrousser chemin vers Qara.

Conférence Turin

Conférence de Turin sur la Syrie (Italie - juillet 2012)

Mais, ce soir-là, à peine avions-nous quitté la ville que des phares se sont allumés devant notre véhicule. Cinq ou six hommes, armés de kalachnikovs, se sont précipités dans notre direction. Ils ont tiré en l'air en hurlant en anglais « Police Bachar ! Police Bashar ! »…

Ils savaient exactement que nous étions dans cette voiture, que nous étions des Occidentaux ; ils savaient ce qu’ils venaient chercher. Nous avions été trahis.

Ils ont ouvert les portes, nous ont extirpés du véhicule et ont déchargé nos bagages, avec l’aide de notre chauffeur, qui n'a même pas essayé de se cacher ; il avait coupé le moteur : nous étions livrés par l’ASL à ce groupe de bandits qui nous prenait en otages.

Les prétendus « policiers » nous ont traînés et jetés à l’arrière d’un pick-up. Nous ignorions qui ils étaient, ce qu'ils voulaient de nous et, surtout, ce qui nous attendait. A cause de tout ce que j’avais écrit pour soutenir la révolution, deux livres et maints articles, parce que j’avais déjà été arrêté par le régime et interdit de territoire, je craignais le pire...


Deux mois pour rien…

Je parle suffisamment l'arabe, de sorte que j’ai rapidement compris que nous n’étions pas détenus par la police du régime, ni par un quelconque groupe paramilitaire, des Shabihas, comme nos ravisseurs voulaient nous le faire croire.

Nous étions prisonniers d’une bande de voyous, la katiba (brigade) islamiste de l’émir Abou Omar, qui agissait pour le compte des Brigades al-Farouk. De plus en plus, en Syrie, certains groupes armés ne cherchent plus qu'à se procurer des Occidentaux pour les rançonner...

Contrairement à l’ASL, la seule vraie force révolutionnaire, aujourd’hui cantonnée, pour ainsi dire, au seul gouvernorat d'Alep, cette katiba agissait dans ses propres intérêts. La révolution avait subi des transformations que je n’avais pas su anticiper : partout ou presque, elle s’était évaporée au profit de bandes armées et de gangs corrompus, qui terrorisaient la population, quand elle n’avait pas cédé le terrain aux islamistes, principalement au Front al-Nosra, la branche syrienne d’al-Qaeda, ou à d’autres fanatiques radicaux, bien pires encore que ces derniers.

Nous sommes restés deux mois entre leurs mains, enfermés dans le siège d’al-Qousseyr. Ils avaient prévu de négocier rapidement notre libération, mais le siège les en a empêchés et, contrairement à ce dont ils nous avaient assurés, ils n’ont pris aucun contact avec nos familles. Pour elles, nous avions disparu…

Le siège se resserrant, ils ont été contraints de nous déplacer constamment, de plus en plus près du centre de la ville.

Nous étions détenus dans des maisons qu’ils avaient réquisitionnées. L’une d’elles avait appartenu à des Chrétiens : j'y ai trouvé les Évangiles, imprimés en arabe.

Au début de notre détention, nous avions les mains liées et les yeux bandés. Mais, par la suite, le siège s’éternisant, les djihadistes ont progressivement assoupli les conditions de notre séjour forcé. Ils ont rendu ses livres à Domencio. J’ai récupéré les médicaments que j’avais emportés, ainsi que mon carnet de notes et un stylo, de sorte que, chaque matin, j'ai commencé à consigner la date et les événements de la veille. Ainsi, je gardais la notion du temps… Malheureusement, ils nous ont tout pris avant de nous relâcher. Mais je m’en étais douté ; de ce fait, j’ai étudié chaque jour mes notes, pour ne rien oublier…

La plupart du temps, nous étions brimés et maltraités. Mais, parfois, nos gardiens étaient moins brutaux : nous pouvions manger avec eux et leur parler. Ils nous donnaient des légumes, du riz et, dans les bons jours, un peu de viande. Nous regardions la télévision avec eux, surtout al-Jazeera. Cependant, en temps normal, ils nous traitaient comme des animaux ; nous étions parfois battus et nous devions nous contenter des restes de leur repas, qu’ils rassemblaient dans une écuelle et qu’ils nous jetaient à même le sol. S'ils étaient nombreux pour le dîner, il ne restait rien ; et nous allions nous coucher sur notre paillasse, le ventre vide.

 

Une semaine avec al-Qaeda

Un matin, à l’aube, après presque deux mois de siège, la maison que nous occupions a été soudainement bombardée. Nous avons été déplacés en toute hâte, de manière imprévue. Il fallait trouver un endroit où nous « entreposer ». Abou Omar a dès lors sollicité un commandant de Jabhet al-Nosra, qui nous a reçus pendant quelques jours au sein de sa katiba.

Pour nous, c’était presque des vacances. Ces « véritables » islamistes faisaient preuve d’une parfaite rigueur morale, dont nous avons bénéficié : ce fut la seule période, durant ces cinq longs mois de détention, pendant laquelle nous fûmes traités dignement par des personnes qui se comportaient avec dignité.

Nous pouvions converser avec eux. Nous avons assisté à leur réunion d’état-major. Ils partageaient tout avec nous, le pain, la nourriture, qui faisait pourtant défaut, à cause du siège, et l’eau ; nous pûmes nous laver, ce que les autres nous refusaient souvent, et, pour la première fois, lessiver nos vêtements.

Cela dit, leur idéologie politique et militaire était sans appel : leur but, m’ont-ils expliqué, ce n’était pas la révolution. Eux, ils faisaient le djihad, la guerre sainte au nom de Dieu. La démocratie, pour eux, c’est la même chose que la dictature d’al-Assad : des régimes humains, emplis d’erreurs. Pour eux, l’objectif, c’est l’instauration de l’État islamique en Syrie. Puis, de là, ils veulent porter le djihad dans tous les autres pays du monde arabe. Et, quand le monde arabe « aura retrouvé la foi », ils partiront, ont-ils conclu, à la conquête de l'Espagne, qu'ils considèrent comme « terre d'Islam », l’al-Andalous médiéval ; et, à partir de là, ils répandront la parole du Prophète sur toute l’Europe et la planète…

 

L’épopée d’al-Qousseyr

Durant les cinq derniers jours que nous avons passés dans la ville, le siège s’est resserré et les bombardements se sont intensifiés ; et nous avons été déplacés au centre d’al-Qousseyr.

On nous a jetés dans un sous-sol, dans l'obscurité. Nous pouvions entendre les obus qui tombaient à proximité de la maison ; des morceaux du plafond nous tombaient sur la tête. Nous étions angoissés, à l’idée que, si une bombe frappait la maison, nous pouvions être enterrés vivants.

Dans la nuit du 4 au 5 juin, les rebelles ont décidé de fuir la ville. Avec nous, était emprisonné un jeune soldat de l'armée régulière. Il s’appelait Talad et devait avoir entre vingt et vingt-cinq ans. Un peu en arabe, un peu en anglais, il m'a expliqué que les djihadistes l’avaient torturé à l’électricité ; il m’a montré ses blessures. Une demi-heure avant que nous fussions nous-mêmes sortis de la cave, les djihadistes l’ont emmené, et nous avons entendu le tir d’une rafale de kalachnikov. Nous ne l'avons plus revu.

Les rebelles nous ont extraits à notre tour du trou dans lequel ils nous gardaient et nous avons été chargés à l’arrière d’un pick-up, par-dessus un monticule d’effets divers : des matelas, des casseroles, des vêtements, des caisses de munitions... Les rebelles n'avaient pas d'autre choix que celui de briser le blocus ; ils fuyaient, emportant tout ce qu’ils pouvaient.

Retour Rome 8 sept. 2013

Libération - Arrivée à Rome (Italie - 8 septembre 2013)

Le convoi était constitué d’une douzaine de voitures, camions et pick-up. Mais tous ne parvinrent pas à franchir les lignes de l’armée régulière : alors que la colonne avançait sur un chemin de traverse, sous le ciel clair et étoilé, au vent frais de la nuit qui m’emplissait les poumons et me réjouissait, nous avons été repérés. Une batterie a ouvert le feu ; puis, des obus de mortiers se sont abattus tout autour de nous. Des gerbes d’étincelles surgissaient du sol un peu partout. Deux des véhicules ont été touchés et se sont embrasés. Le rebelle qui était assis à côté de moi a été frappé par des éclats de shrapnels et est tombé du pick-up. D’une certaine façon, il m'a sauvé la vie ! S’il n’avait pas été là, c’est moi qui aurais tout pris.

Toutefois, le gros de la troupe a réussi à passer et les différentes factions de la rébellion se sont rassemblées au nord d’al-Qousseyr. Une foule immense, entre cinq et dix mille personnes. Non seulement de la ville-même, mais aussi des villages environnants : hommes, femmes, enfants, des miliciens armés surtout, les blessés, qui étaient portés à bout de bras sur des civières de fortune ou traînaient leurs membres ensanglantés en s’appuyant sur des béquilles.

Et toute cette marée humaine a déferlé vers le sud, en direction de Qara, guidée par des éclaireurs de l’ASL qui, munis de talkie-walkie, renseignaient les officiers de la rébellion sur les positions gouvernementales et leur indiquaient les chemins à emprunter.

Nous marchions à la faveur de l’obscurité de la nuit. Ces milliers de personnes –chose incroyable- faisaient preuve d’une discipline absolue et avançaient dans le plus grand silence, sans prononcer un mot. Un flot d’êtres humains se déplaçait ainsi lentement à travers la campagne déserte, débordant les sentiers étroits en cheminant sur les bas-côtés et, tel un fleuve, il s’écartait autour des obstacles, engloutissant les véhicules abandonnés au milieu des routes.

Parfois, lorsque nous approchions très près des positions tenues par les réguliers, une fusée éclairante illuminait le ciel et la terre. Alors, tout le monde se couchait sur le sol et demeurait immobile. Puis, la fusée ayant achevé de brûler, ces milliers de gens se relevaient et repartaient à nouveau.

À l'aube du 6 juin, nous avons été arrêtés par une escouade de l’armée régulière qui tenait la route de Qara : un char et des nids de mitrailleuses ont ouvert le feu sur nous. Les balles sifflaient à nos oreilles et nous nous sommes jetés à terre et avons rampé vers un verger où nous nous sommes cachés. Les gens couraient dans la panique, dans toutes les directions.

Dans la confusion du moment, pendant que les djihadistes se battaient contre l’armée, j’ai interpellé publiquement Abou Omar. Les civils qui nous accompagnaient, à qui j’avais expliqué qui nous étions, désapprouvaient notre enlèvement ; et l’émir n’a pas eu d’autre choix que de nous accorder de téléphoner à nos familles. J’ai obtenu un téléphone mobile. J'ai appelé le numéro que je connaissais depuis mon enfance, celui de la maison où j'ai grandi. Et c’est ma mère qui m’a répondu…

Les rebelles nous avaient assurés que nos familles savaient que nous étions en vie. Mais, lorsque j’ai entendu la voix fatiguée, emplie de chagrin et de désespoir, la voix tremblante de ma mère, j'ai compris qu’ils nous avaient menti : mes parents n’avaient plus de nouvelle de leur fils depuis deux longs mois.

- Maman, c'est moi, c'est Pierre, je suis vivant !

J'ai pleuré et ma mère a pleuré, elle aussi. Elle entendait la voix d’un fantôme. Celui de son petit garçon, disparu deux mois plus tôt, quelque part, dans la lointaine Syrie, dans ce pays en guerre.

J’ai donné le téléphone à Domenico.

 

Le châtiment d’Ulysse

Ulysse avait regagné Ithaque. Libéré en mai 2012, j’avais retrouvé ma maison. Mais Ulysse est reparti, dépassant les colonnes d’Hercule et croisant dans la mer océane. Dieu s’en offusqua et déchaîna la tempête. La mer, soudainement, renversa son vaisseau et se referma sur lui…

Les rebelles se sont emparés du char et nous avons poursuivi notre route, à la nuit tombée, à travers l’enfer dantesque de la campagne damascène, sur un chemin bombardé où l’on mourrait tout autour de nous : dans les fossés, des blessés hurlaient et tendaient les mains vers nous, tandis qu’explosaient dans les champs en feu les obus de l’artillerie gouvernementale et que retentissaient les tirs saccadés des mitrailleuses.

Assoiffés, nous avons marché jusqu’à Qara et Yabrud, dans l’espoir d’être enfin libérés et renvoyés au Liban.

À Yabrud, cependant, Abou Omar nous a livrés aux Brigades al-Farouk, qui nous ont encore détenus trois mois durant.

Nous avons été déplacés à travers toute la Syrie, dans les gouvernorats de Damas, d’Idlib, d’Alep et d’ar-Raqqa, plus à l’est.

Nous pensions que nous ne sortirions jamais de ce cauchemar et nous avons connu plusieurs moments de vif désespoir. Souvent, nos geôliers se moquaient de nous : il n’y avait aucune pitié et, très vite, nous avons compris que nous ne devions pas en attendre d’eux ; pour eux, la tristesse, le désespoir, les pleurs, c’étaient autant de signes de faiblesse, dignes de mépris. Mon ami Domenico a soixante-deux ans. Si je vois un homme de soixante ans qui pleure, je pleure avec lui. Mais, pour eux, une personne faible est ridicule.

À la mi-août, nous étions détenus à Bab al-Hawa, près de la frontière turque. Je connais bien le pays et j’avais compris que la liberté n’était qu’à quelques kilomètres de nous. J’en ai discuté avec Domenico et nous avons décidé de nous enfuir.

La nuit de la Saint-Laurent, alors que les rebelles étaient en prière et ne faisaient pas attention à nous, nous avons pris leurs chaussures (ils nous gardaient nu-pieds, pour que nous ne puissions pas nous encourir), qu’ils laissaient à l’entrée de l’habitation, et avons subtilisé deux kalachnikovs, qu’ils accrochaient au mur du couloir. Et nous sommes partis, en direction de l’ouest et de la frontière, en nous dirigeant à l’aide du soleil. Mais le surlendemain, nous avons été repris…

Nous avons été très sévèrement punis. Pendant deux jours, ils nous ont maintenus les mains attachées dans le dos, en position forcée ; la douleur était insupportable. Convaincus que c’était moi qui avait eu l’idée de cette tentative de fuite, les djihadistes m’ont étendu sur le ventre et ont déposé sur mes reins un lourd bloc de pierre ; ils sont ensuite montés sur mon dos en sautant. J’ai cru qu’ils voulaient me briser la colonne vertébrale.

 

La révolution assassinée

Le 29 août, nous avons déménagé dans le centre de Bab al-Hawa et le groupe s’est installé dans une des pièces d'un grand immeuble transformé en caserne par l’Armée libre.

Nous étions toujours flanqués de nos quatre geôliers, dans une chambre dont la porte était restée ouverte, car il faisait très chaud et les fenêtres en étaient fermées, par crainte que quelqu'un puisse nous voir.

Le 30 août, à la mi-journée, nous avons surpris une conversation dans la pièce dont la porte se trouvait en face de la nôtre ; trois hommes s’entretenaient en anglais ; l’un d’eux communiquait via Skype. Les deux autres étaient le général de l’ASL auquel nous avions été confiés et un officier d’al-Farouk, que nous connaissions aussi. Leur interlocuteur s’exprimait avec un parfait accent britannique. De leur entretien, nous avons appris que des heurts avaient opposé Sunnites et Chiites au Liban et qu’un coup d'État militaire avait renversé le président Morsi en Egypte. Ils ont aussi parlé des troubles qui secouaient la Tunisie. Mais, surtout, ils ont évoqué une attaque au gaz à al-Ghuta, dans la banlieue de Damas où nous devions nous rendre initialement. Le nom de ce lieu nous était donc familier. Le général de l’ASL était très irrité du fait du nombre élevé de morts que l’attaque avait causé. Son interlocuteur anglophone a répliqué que la situation avait échappé à leur contrôle, mais que le sacrifice avait été nécessaire et allait tout changer pour la révolution... Nous avons rapidement compris l’enjeu de ce que nous venions d’entendre.

Plus tard dans la journée, nous avons demandé à nos gardiens si nous pouvions regarder la télévision avec eux, et nous avons entendu John Kerry, le Secrétaire d’État américain, accusant le régime d'al-Assad d’avoir gazé sa population. Mais nous venions d’avoir les preuves irréfutables que cette attaque avait été organisée par les rebelles !

 

Trahi par les hommes et abandonné de Dieu

Le Dimanche premier septembre, nous avons à nouveau été déplacés, dans le désert cette fois. Notre départ vers l’est, vers ar-Raqqa, nous a vivement inquiétés : nous avions peur que nos ravisseurs eussent décidé de nous vendre à un autre groupe, en Irak.

Mais, une semaine plus tard, nous avons été libérés.

Le 8 septembre, peu avant vingt heures, nous avons traversé la frontière turque. Des agents des services secrets italiens nous attendaient et nous ont immédiatement conduits à l’aéroport d’Antakia, où nous sommes montés dans un avion de la République italienne qui s’est envolé pour Rome.

Qu'est-ce que mon gouvernement a fait pour ma libération ? Je l’ignore. A-t-il payé une rançon ? Officiellement, ni la Belgique, ni l'Italie ne payent de rançon aux terroristes. Et les Ministères des Affaires étrangères belge et italien n’ont pas donné de détail sur l’issue de notre enlèvement. Tout ce que je sais, c’est ce que m’a dit un diplomate, à mon retour : « Si tu n’avais pas été avec Domenico, tu serais toujours là-bas. La Belgique n’a pas dépensé une lire pour te sortir de Syrie. Pour dire la vérité, la Belgique t’avait complètement abandonné. »  

Lien(s) utile(s) : The New Times

 

A lire absolument :  SYRIE - « Ce sont les rebelles qui ont utilisé le gaz sarin ! »

 

Lire aussi : 

Syrie, l'Ami de la révolution te salue! - Lettre ouverte à la Coalition nationale syrienne

et 

Pierre Piccinin a bien été détenu par Al-Farouk, La Libre Belgique

 

 

Lire encore :

Pierre Piccinin da Prata

SYRIE - Communiqué de presse (10 septembre 2013)

 

 

Prochainement :

Syrie - Banditismes et islamismes. L'involution de la révolution syrienne (par Pierre Piccinin da Prata), sur Grotius international - Géopolitique de l'Humanitaire.

 

À consulter :

Syrie, une pépinière djihadiste ? 

 

Lien utile : Et dieu dans tout ça ? (l'émission) - le podcast 

 

 

Voir également :

 

- SYRIE - « Ce sera Bashar, ou nous détruirons la Syrie »

 

- SYRIE - Quand les « Fous de Dieu » s’emparent de la révolution…

 

SYRIE - De la révolution au djihad ?

 

- SYRIE - La Révolution syrienne s’organise, mais se débat, seule, face à la machine de guerre du régime baathiste

 

- SYRIE - Chroniques de la révolution syrienne

 

 

  carte syrie

 

 

© Cet article peut être librement reproduit, sous condition d'en mentionner la source

(www.pierrepiccinin.eu)

Commenter cet article