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Monde arabe

Monde arabe

Pierre PICCININ da PRATA (Historien - Politologue)

Publié le par Pierre PICCININ da PRATA

Syrie - La « révolution » syrienne : le djihad aux portes de l’Europe (Le Huffington Post, 23 septembre 2013)

 

 
  Wellcome to Syria - Copyright Pierre Piccinin da Prata - Co

   Poste frontière de Bab al-Hawa - photo © Pierre Piccinin da Prata (Syrie - janvier 2013)

 

Souvent approchée comme un phénomène statique, sur le modèle tunisien, celui d’une insurrection populaire contre une dictature mafieuse, la révolution syrienne a cependant connu une évolution rapide, qui a surpris même les observateurs les plus avertis.  

C’est pour cette raison, principalement, que je me suis rendu sur le terrain syrien à maintes reprises, depuis le début du conflit, que j’ai entrepris huit séjours consécutifs, pour en saisir les complexités et en appréhender les transformations, et ce, parfois, au risque de n’en pas revenir.

En mai 2012, ainsi, j’avais été arrêté par les services secrets syriens et torturé à Homs, avant d’être expulsé après avoir passé une semaine dans les geôles du régime.

Plus récemment, accompagné d’un ami, reporter turinois, au cours de mon huitième voyage, nous avions été enlevés, par une faction rebelle cette fois, et retenus en otage cinq longs mois durant, avant d’être enfin libérés, le 8 septembre dernier.

C’est pourtant à ce prix seulement qu’il est possible de comprendre les événements déterminants, pour le Moyen-Orient, pour la Méditerranée et pour nos États démocratiques, pour l’Europe, qui sont en train de se dérouler en Syrie aujourd’hui.

Ainsi, lorsque les incidents se sont précipités, en mars 2011, la Syrie n’a toutefois pas connu d’embrasement généralisé similaire à ceux qui avaient amené la chute des dictateurs égyptien Hosni Moubarak ou tunisien Ben Ali. Une large majorité de la population syrienne, en effet, avait choisi l’attentisme et espérait des réformes drastiques de la part de son jeune président, Bashar al-Assad, dont les promesses apparaissaient sincères. Il avait succéder à son père, Hafez al-Assad, l’homme de la guerre froide, et incarnait quant à lui la modernité, susceptible, pouvait-on envisager, de faire entrer la Syrie dans le XXIème siècle.

Mais les élections du 7 mai 2012, une nouvelle fois manipulées par l’appareil du parti Baath, au pouvoir depuis plus de quarante ans et accroché à ses prérogatives, ont jeté dans la rue des centaines de milliers de manifestants dont beaucoup, victimes de la féroce répression policière et militaire, ont finalement pris les armes, encadrés par des officiers déserteurs : l’Armée syrienne libre (ASL) était née.

Toutefois, abandonnée par les démocraties occidentales, l’ASL, incapable d’armer et de nourrir ses combattants, a peu à peu cédé la place à nombre de groupes indépendants qui rançonnent la population des territoires qu’ils contrôlent et prospèrent dans un contexte de banditisme structurel grandissant.

Mais ces groupes de bandits se heurtent à d’autres protagonistes : la révolution a surtout reculé devant le djihad, devant une myriade de mouvements islamistes intégristes, d’obédiences diverses, d’abord autochtones, tel Jabhet al-Nosra, qualifiée de « branche syrienne d’al-Qaeda », puis importés de tout le monde arabe, d’Afghanistan, de Tchétchénie ou encore d’Asie centrale, mais aussi d’Europe, des centaines de jeunes hommes originaires de l’immigration musulmane ou convertis à l’Islam ayant fait le choix de rejoindre les rangs des brigades islamistes en Syrie.

En cela, la révolution syrienne a connu une soudaine « somalisation », dans ce sens que, de même qu’en Somalie, où les chefs de la révolution qui s’opposaient au dictateur Siyaad Barre, enlisés dans une guerre sans fin, s’étaient changés en seigneurs de la guerre, finalement arraisonnés par l’arrivée des islamistes, les Shabbaabs, qui avaient rendu au pays un semblant d’État en instaurant partout la charia, la loi coranique, de même, en Syrie, la population sunnite, à peu près partout, accueille favorablement les combattants de Jabhet al-Nosra, dont la rigueur morale inspire le plus grand respect.

La question se pose, dès lors, concernant le futur des minorités du patchwork communautaire et ethnique (Chiites, Alaouites, Druzes, Kurdes…) et principalement des Chrétiens qui, de plus en plus souvent victimes d’exactions, ont commencé de quitter le pays pour se réfugier, notamment, au Liban voisin.

Mais, plus encore, l’idéologie et le programme militaire de ces mouvements islamistes sont sans appel : « Nous ne faisons pas la révolution », m’a expliqué un des idéologues de Jabhet al-Nosra que j’ai rencontré près de Homs. « Nous nous battons pour Dieu et l’État islamique : la démocratie, c’est la même chose que la dictature de Bashar ; ce sont deux formes de gouvernements humains, emplis d’erreurs, et seul nous intéresse une forme de gouvernement voulue par Dieu. Le renversement de Bashar n’est qu’une étape sur notre route, qui nous mènera jusqu’en Espagne, al-Andalous, terre d’Islam que nous devons absolument reconquérir, avant de convertir l’Europe et la planète. »

Les « printemps arabes » et, plus que les autres, le « printemps syrien » ont ainsi ouvert le champ au développement spectaculaire des mouvements islamistes radicaux qui, de Damas à Tunis, fourbissent leurs armes et partent aujourd’hui à la conquête du monde.

Du fait de la position stratégique de la Syrie, frontalière de la Turquie, d’un Irak instable, de la Jordanie, du Liban au bord de guerre civile et d’Israël prêt à tout pour garantir sa sécurité, le risque de voir émerger pour la première fois dans l’histoire contemporaine un État djihadiste, dans cette région-poudrière du Moyen-Orient, ne saurait être pris à la légère.

Quant à l’Europe, d’une problématique actuellement d’ordre policier, l’islamisme international pourrait donc très rapidement acquérir une dimension inédite et exiger, dans un avenir très proche, des solutions d’une toute autre ampleur, d’ordre militaire.

C’est tout l’enjeu de ce conflit, souvent négligé par le grand public car trop complexe à appréhender et dont le théâtre est mal connu des néophytes.

Et pourtant, c’est en Syrie que se joue le dernier acte d’une pièce à huis clos dont les conséquences, immanquablement, vont bouleverser nos habitudes de vie dans les mois et les années à venir.

 

Lien(s) utile(s) :  Huffington Post

 

 

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Prochainement :
Syrie - Banditismes et islamismes. L'involution de la révolution syrienne (par Pierre Piccinin da Prata), sur Grotius international - Géopolitique de l'Humanitaire.
 
À consulter :
Syrie, une pépinière djihadiste ? 
 
 
 
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(www.pierrepiccinin.eu)

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