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Monde arabe

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Pierre PICCININ da PRATA (Historien - Politologue)

Publié le par Pierre PICCININ

 

SYRIE - Ainsi donc, il sera dit que c'est en Suisse qu'il faut s'exiler pour parler de la Syrie sans tabou. 50 minutes de vérité, sans concession, avec trois intervenants qui se sont rendu sur le terrain syrien : Alain Gresh (Monde diplomatique), Gaëtan Vannay (Radio Télévision Suisse) et Pierre Piccinin, dans une émission présentée par Philippe Zibung ("Babylone", sur RTS - Espace 2, 14 mars 2012).

 

 

Films Syrie B

"Dans certaines rédactions, les journalistes doivent apprendre à se taire"

 

 

 

Lien utiles : Babylone (RTS) - Les Blogs du Diplo (Monde diplomatique)

 

 

Lire aussi :

 

- SYRIE - Un chercheur belge censuré par le lobby du Conseil national syrien

 

Et

 

SYRIE – Du fantasme alaouite au surréalisme onusien (article précédé d'interviews filmées en Syrie, en décembre et janvier 2011-2012 - A la rencontre de l'autre « peuple syrien »).

SYRIE – La « révolution » impossible (témoignage et analyse).

SYRIE / LIBYE - Entretien avec Pierre Piccinin : «une intervention en Syrie pourrait déclencher un embrasement généralisé de la région».

- SYRIE - Propagande et média-mensonges, autant en emporte le vent...

 

 

 

 

 

© Cet article peut être librement reproduit, sous condition d'en mentionner la source (www.pierrepiccinin.eu).

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Publié le par Pierre PICCININ

Syrie - Un chercheur belge censuré par le lobby du Conseil national syrien (La Nouvelle République, 10 mars 2012)

  PP à Hama

 

Pierre Piccinin à Hama (décembre-janvier 2011/12)

   

 

Pierre Piccinin a été l’un des tout premiers observateurs étrangers à entrer en Syrie. Par son travail de terrain, depuis le début des événements, il propose une vision très à contre-courant, véritable source d’information alternative face aux médias français. Or, le politologue belge vient d’être radié du Cercle des Chercheurs sur le Moyen-Orient (CCMO).

 

Les motifs invoqués par le service de communication du CCMO sont graves ; nous l’avons contacté ; voici la réponse qui nous a été faite :

 

« En décembre dernier, le bureau du CCMO a lancé une procédure disciplinaire à l'encontre de Monsieur Piccinin, suite à la polémique créée par nombre de ses papiers. Monsieur Piccinin a été invité, à trois reprises, à se présenter devant le bureau pour défendre ses travaux. N'ayant jamais donné suite à nos convocations, menaçant le CCMO d'un recours en justice et ayant tenu des propos injurieux à l'égard de l'association, le Conseil d'administration du CCMO a voté son exclusion à la majorité. »

 

Pierre Piccinin évoque quant à lui d’autres motivations, à l’origine de sa radiation : entre autres, l’influence de deux membres du Conseil national syrien (CNS), aussi membres d’honneur du CCMO. Ces derniers n’auraient que peu apprécié le franc-parler de Pierre Piccinin sur la réalité du terrain en Syrie.

 

Un cas de censure, donc…

 

Aucun média français n’en parlera, ni le Canard enchaîné, ni non plus Médiapart, que nous avons pourtant sollicités.

 

Dans un entretien accordé en exclusivité pour La Nouvelle République, Pierre Piccinin revient sur un épisode qui remet en cause quelques paradigmes d’universitaires aux ordres du politiquement correct, et questionne en profondeur le travail de la presse française dans le dossier syrien.

 

 

propos recueillis par Jonathan MOADAB 

    

 

Syrie-decembre-janvier-2011-2 4597~1-copie-1[photo : Pierre Piccinin, avec Fadwa Suleiman, porte-parole des rebelles, dans une cache à Homs - décembre 2011]

 

 

 

Pierre Piccinin, qu'est-ce que c’est, le CCMO, exactement ? Et qu'attendiez-vous d'un tel cercle de chercheurs ?

 

Le Cercle des Chercheurs sur le Moyen-Orient a été mis sur pied à l’initiative de son président, Sébastien Boussois, jeune docteur en sciences politiques. Son but était de constituer un outil performant, pour, dans un premier temps, permettre d’aider les jeunes chercheurs à trouver leurs marques ; mais, à terme, le but était de créer un think tank sur le monde arabe, un centre de recherche indépendant et sans tabou. C’est du moins ainsi qu’il m’avait été présenté.

 

Ces deux aspects m’intéressaient : l’idéal de la jeunesse, avec l’espoir d’y trouver un franc-parler et une réelle indépendance, et cette ambition d’en faire « le » think tank sur le Moyen-Orient, comme me l’avait confié son président. Donc, lorsque l’on m’a proposé d’y adhérer, puis demandé d’entrer dans le conseil d’administration, j’ai répondu présent.

 

Je constate, hélas, que, en matière de tabou et d’indépendance, ma crainte s’est rapidement confirmée : la plupart des membres du CCMO, à commencer par le bureau directeur, se comportent en arrivistes rompus aux compromissions et utilisent cette structure pour promouvoir leur carrière. C’est de bonne guerre : la plupart des jeunes membres de ce cercle ont une carrière à faire et doivent donner des gages; mais c’est dommage. Ce qui a d’ailleurs entraîné la démission de plusieurs chercheurs déjà, assez déçus par cette attitude.

 

Et, en matière de compétence, de think tank, le CCMO, à peine créé, rejoint le troupeau des organisations de ce genre qui, comme me le disait tout récemment Moncef Marzouki, n’ont jamais rien compris au monde arabe et n’y comprendront jamais rien, car elles s’enferment dans des grilles de lecture préfabriquées par l’Occident, politiquement correctes surtout, et refusent toute remise en question.

 

Le CCMO est une structure assez récente. Elle n’est pas très connue et, en fin de compte, ma radiation par ce groupe n’a en soi que peu d’importance. Ce qui est proprement effarant, par contre, c’est la manière dont les choses se sont passées et, surtout, les motivations des membres administrateurs de ce cercle.



Quelles sont ces motivations et quel est le conflit qui vous oppose au CCMO (et à quels membres) ?

 

Personnellement, je n’ai jamais eu de conflit avec le CCMO, jusqu’à ce que je me rende une première fois en Syrie, en juillet 2011, et que je témoigne de la réalité du terrain : une opposition minoritaire, fragmentée, aux objectifs différents, parfois violente et armée ; et un pays pas du tout à feu et à sang, généralement très calme, dans les grandes villes notamment, où une large partie de la population soutient le gouvernement, fût-ce par défaut.

 

J’ai aussi rapporté le fait que j’avais pu me déplacer tout à fait librement et me rendre partout où je l’avais voulu.

 

C’est alors que le vice-président du CCMO, Jean-Baptiste Beauchard, jeune doctorant, attaché à l’Institut de recherche stratégique de l'École militaire (ceci permettant peut-être de comprendre cela, en France particulièrement), s’est déchaîné à mon encontre, m’accusant à mi-mots d’être un suppôt du régime. Sa réaction, épidermique, est due –je suppose- aux faits que, d’une part, mes observations contredisaient tout ce que lui et son père, le professeur Jacques Beauchard, professeur émérite de l'Université Paris XII, écrivaient et racontaient sur la Syrie, et, d’autre part, que, moi, je l’ai fait : j’y étais ; pas eux (c’est triste à dire, mais le fait que j’ai couvert tous les terrains du « Printemps arabe », exception faite du Bahreïn, a suscité assez bien de jalousie de la part de plusieurs collègues).

 

Les articles que j’ai publiés à la suite de mes séjours en Syrie on continué de m’attirer des inimitiés, et celle, notamment, du journaliste belge Baudouin Loos, qui fait la pluie et le beau temps au quotidien Le Soir, concernant tout ce qui a trait au Moyen-Orient, et a choisi une ligne éditoriale des plus simplistes concernant la Syrie. Au CCMO, on m’a expliqué que Baudouin Loos avait menacé de mettre un terme à la collaboration entre le CCMO et Le Soir, dans le cadre de l’organisation d’une conférence, vu que j’étais membre de ce cercle. On m’a fait comprendre que je devenais un problème et qu’il me fallait rentrer dans le rang ou quitter le cercle. A tout le moins me mettre un peu à l’écart du Conseil d’Administration, ce que j’ai accepté en donnant ma démission (et ce qui a ensuite été utilisé contre moi : on a justifié la procédure disciplinaire, notamment, au motif que je savais que mes écrits nuisaient au CCMO, puisque j’avais accepté de me mettre en retrait du CA - sic).

 

Ensuite, il y a eu les pressions de Salam Kawakibi, chercheur à l’université d’Amsterdam et sympathisant déclaré du Conseil national syrien. Je ne le connaissais pas et l’ai rencontré pour la première fois à Bruxelles, à l’Institut royal pour les Relations internationales (l’Institut Egmont), lors d’un séminaire : lorsque j’ai fait part de mon expérience en Syrie, il a éclaté, est devenu proprement odieux, et aucun débat scientifique n’a plus été possible ; l’esclandre a mis tous les participants mal à l’aise. J’ignorais qu’il était membre d’honneur du CCMO, qui m’en a informé, en m’apprenant aussi que Kawakibi avait menacé de démissionner du cercle si je n’en étais pas éjecté, imité en cela par Bassma Kodmani, directrice de l’Arab Reform Initiative et porte-parole du CNS en France, également membre d’honneur du CCMO.

 

Et, à ma connaissance, il y a encore eu la réaction d’un autre membre du bureau directeur du CCMO, Julien Salingue, doctorant à l’Université de Paris VIII. Pour moi, il est devenu le parfait exemple de cette bienpensance bobo : d’un côté, il s’insurge –et avec raison- contre les sionistes qui font déprogrammer un colloque sur l’apartheid israélien en Palestine, qu’il avait tenté d’organiser dans son université, et crie à l’atteinte à la liberté d’expression et de recherche ; et, d’un autre côté, cela ne le gêne absolument pas de m’exclure et de me censurer sur le dossier Syrien. Salingue m’a écrit pour justifier sa position : il trouve intolérable qu’un de mes articles sur la Syrie ait été reproduit sur le site pro-Assad InfoSyrie et estime que « cela donne à réfléchir »; mais qu’y puis-je et en quoi suis-je responsable ? Je n’ai fait que décrire ce que j’avais observé sur le terrain et tirer les conclusions qui s’imposaient. Si le Ministère de l’Information syrien reprend le papier, ce n’est pas de mon ressort.

 

Mais, des entretiens que j’ai eus au sein du CCMO, je retiens que ce sont surtout les menaces de Kawakibi et Kodmani qui auraient pesé dans la balance.

 

Je n’ai par ailleurs eu aucun contact avec les autres membres du CA, et je ne connais pas certains d’entre eux ; qui ne me connaissent pas non plus et avec lesquels je n’ai jamais eu l’occasion de débattre de mes observations en Syrie. Je suppose donc qu’ils ont gentiment voté mon exclusion pour, eux aussi, montrer patte blanche et ménager leurs arrières…

 

Le plus effarant, dans cette histoire, en effet, c’est qu’il n’y a jamais eu débat. Je n’ai même pas été entendu : le bureau m’a convoqué à trois reprises, mais chaque fois à une date où le président et le vice-président savaient fort bien que j’étais en Libye et en Tunisie (pour revoir Moncef Marzouki, après son élection), puis en Syrie et, enfin, au Yémen, à l’occasion des élections. Et, là, le bureau a décidé de m’exclure, tout d’un coup, ajoutant aux motifs précédemment mentionnés le fait que je refusais de me présenter pour m’expliquer, et ce alors que je leur avais annoncé que je serais à Paris début avril et que nous avions convenu de nous y rencontrer.

 

Ils ont été jusqu’à retirer du site du CCMO mes articles, qu’ils y avaient publiés après aval du comité de lecture pourtant. Je n’existe plus : mon nom a été martelé, effacé ; mes écrits sont censurés, c’est la mise à l’index.

 

Bref, concernant la Syrie, ils donnent les gages qu’on attend d’eux… Surtout dans la France sarkozienne, dont le gouvernement soutient les rebelles, y compris des mouvements salafistes pas très sympathiques et sûrement pas démocratiques. Car, en fin de compte, le CCMO, qui se voulait international, demeure très franco-français et, vu le climat de terreur qui règne dans les universités sur certains thèmes, on peut les comprendre…

 

Mais c’est en cela que cette affaire devient sérieuse, car symptomatique d’une réalité oppressante qui grève la recherche et empêche la bonne compréhension, en l’occurrence, du conflit syrien.

 


Quelle est la « version officielle » ?

 

Elle ne diffère pas de ce que je viens de dire ; et c’est précisément ce qui est interpellant.

 

Le courrier que j’ai reçu me signifiant mon exclusion, à ma grande surprise (alors que je pensais rencontrer le bureau en avril, comme je l’ai dit), est très clair : « la polémique suscitée par vos écrits et le discrédit qu’ils jettent sur la renommée de notre cercle (…) sont constitutifs d’un motif grave en faveur de votre exclusion ».

 

Comme je le disais, il n’y a même pas débat ; on ne cherche même pas à savoir si mon travail de recherche est honorable ou non et si mes conclusions sont fondées ou non. Aucun débat scientifique. Je suis exclu parce que les observations de terrain que j’ai publiées ne correspondent pas à la pensée dominante et sont désapprouvées de facto ; et ils le disent sans s’en cacher.

 

Si j’avais menti et travesti les faits, dans je ne sais quel but, et que, au terme d’une controverse scientifique, j’eusse été confondu, je n’aurais rien à redire. Mais il ne s’agit pas de cela : les faits que j’ai rapportés sont bien établis et, d’ailleurs, mes adversaires refusent le débat pour cette raison ; non, je suis radié car mes observations dérangent ; la question de leur qualité et de la pertinence de mes conclusions ne se pose même pas !

 

J’ai été invité à participer à une conférence sur la situation en Syrie, à l’Université Libre de Bruxelles. A l’annonce de ma présence à la table, Baudouin Loos et Salam Kawakibi ont refusé d’y participer. Et Kawakibi a répondu aux organisateurs qu’il refusait de se confronter à « des théories négationnistes » (sic). Cela dit, ni l’un ni l’autre n’ont été sur le terrain. En outre, ils connaissent mes arguments et les éléments factuels que j’ai rassemblés lors de mes séjours d’observation en Syrie. Que pourraient-ils leur opposer ? Ils le savent et préfèrent donc éviter le débat. Il en a été de même de la part de Thomas Pierret, un chercheur d’Edimbourg qui m’avait attaqué dans la presse suite aux articles que j’avais publiés en juillet 2011, au retour de ma première incursion en Syrie : invité à confronter sa position avec la mienne à Paris, il a aussi refusé le débat.

 

C’est effrayant qu’on en soit là : on n’est même plus dans le « politiquement correct » ; on est passé à la « pensée unique ». On n’en est plus seulement à dire « ce qu’il faut penser » ; on en est venu à dire aussi « ce qu’il ne faut pas penser ».

 

Et, le plus grave à mon sens (car, des censeurs et des pressions, on en a toujours connu), c’est que tout cela ne semble plus déranger personne et que tout ce petit monde journalistique et universitaire, à quelques rares exceptions près, joue parfaitement le jeu et sait s’indigner quand c’est utile à la bonne conduite d’une carrière et se taire à d’autres occasions, voire, même, a appris à anticiper et à faire montre de sa soumission en s’attaquant d’emblée à ceux qui ne disent pas comme il faut.

 

Outre cela, le bureau me reproche également d’avoir formulé des « critiques, voire des insultes, à l’égard du CCMO ».

 

D’une part, répondant à un courrier qui m’avertissait d’une procédure disciplinaire à mon encontre, je ne m’adressais pas « au CCMO », mais aux seuls membres du Conseil d’Administration, et ce, de manière très informelle, puisque je connaissais personnellement certains d’entre eux. Mais, surtout, en matière « d’insultes », voici ce dont il s’agissait : j’ai comparé à celles de l’Inquisition les méthodes mises en œuvre à mon égard. C’est tout. Aujourd’hui le bureau me le reproche en m’expliquant, avec le plus grand sérieux du monde, que l’Inquisition est une institution qui a tué des milliers de personnes et qu’il est donc intolérable que j’aie osé commettre cette comparaison. Quant aux « critiques » : j’ai supplié le CA de ne pas faire du CCMO, jeune structure porteuse d’espoir, un club de carriéristes prêts à donner tous les gages qu’on lui demanderait.



Comment vos collègues réagissent-ils ?

 

Pour l’instant, personne n’est encore réellement au courant. Si votre article sort dans la presse, je suppose que ça jettera un froid. Mais, connaissant les milieux académiques, chacun viendra certainement me taper sur l’épaule dans mon bureau et me faire part de son indignation, mais aucun ne prendra la plume pour dénoncer la méthode et, en public, tous feront semblant de ne pas me connaître.



Votre point de vue sur la Syrie est bien isolé. Comment expliquez-vous cela ? A part le réseau Voltaire et vous-même, qui critique le regard des médias sur la Syrie ?

 

Il n’est pas si « isolé » que cela… Et il n’est pas nécessaire d’aller chercher le Réseau Voltaire (à propos duquel j’aurais quelques réserves à émettre) pour trouver des témoins du terrain syrien. Plusieurs chercheurs et journalistes se sont rendus sur place et on confirmé, de manière générale, le tableau que j’avais dressé en juillet 2011 déjà : Alain Gresh (Monde diplomatique), Gaëtan Vannay (RSR), François Janne d’Othée (Le Soir), Françoise Wallemaq (RTBF), Christophe Lamfalussy (La Libre Belgique), George Malbrunot (Le Figaro), etc.

 

Je ne crois pas qu’il y ait « complot » des médias contre le régime de Damas. Le problème, c’est que le régime a fermé les frontières à la presse dès le début des événements ; vieux réflexe stalinien propre au fonctionnement du baathisme syrien. Dès lors, il a livré les médias pieds et poings liés à l’Observatoire syrien des Droit de l’Homme, pour qui le champ était libre, leur source quasiment unique, qui travaille main dans la main avec les opposants, le CNS notamment. Et les médias ont promu cette vision artificielle du conflit : « un peuple uni contre une féroce dictature ».

 

Mais, en fin de compte, il n’a pas été très difficile, pour ceux qui le voulaient, d’entrer en Syrie et de constater la réalité des événements. C’est ce que j’ai fait. Et ce que beaucoup d’autres ont fait depuis, mais, le plus souvent, en passant par les canaux de l’opposition, de l’Armée syrienne libre, qui ne montre que ce qui lui est favorable (d’où le reportage complètement parti-pris de Manon Loizeau, par exemple), comme le gouvernement, de son côté, ne montre également que ce qui l’arrange. Il faut lire les presses russe et chinoise, qui donnent une version tout à fait différente de ce que l’on peut lire et entendre en Europe : leurs journalistes entrent en Syrie avec l’accord du régime et se font tout autant trimballer, mais par le gouvernement dans ce cas-là, qui ne leur montre que l’autre côté du conflit. J’ai eu l’opportunité –et c’est probablement ce qui fait l’originalité de mon travail ; et qui dérange mes détracteurs- de rencontrer les deux parties, à plusieurs reprises, dans l’objectif de produire un tableau complet et une analyse dès lors plus réaliste de ce qui se passe aujourd’hui en Syrie.

 

Le problème, pour la presse, c’est maintenant de se dédire : le conflit dure et dure ; et il devient évident que la vision manichéenne développée ne tient plus la route. En outre, les journalistes qui se succèdent sur le terrain se rendent bien compte qu’elle ne correspond pas à la réalité. Il va donc bien falloir que les rédactions revoient leur ligne en ce qui concerne la Syrie, car la distorsion entre ce qui se passe et ce qu’ils disent est devenue flagrante.


Presse indépendante


 

Pensez-vous être victime de ce que Chomsky appelle « la Fabrique du consentement » ?

 

Cela, c’est à vous de me le dire.

 

Pour ma part, je me contenterai de vous rapporter ce que m’a répondu un jour le rédacteur-en-chef d’une revue très connue, mais dont, par charité, je tairai le nom. Je lui avais proposé un article. Il m’a dit : « tout ce que vous dites est vrai et très intéressant ; mais nous ne pourrons pas le publier, car cela risquerait de désorienter nos lecteurs » (sic)…

 


Quels conseils donneriez-vous aux Français pour s'informer correctement sur la Syrie ?

 

Je n’ai pas de conseil à donner en la matière.

 

S’informer n’a rien de très compliqué, en fin de compte, surtout avec l’outil internet qui a depuis longtemps enlevé le monopole de l’information aux grands journaux « politiquement prudents » ; mais rechercher l’information peut prendre beaucoup de temps.

 

Ainsi, ceux qui veulent s’informer le font déjà et trouvent sur la toile des faits, des analyses étayées, et, avec un peu de méthode et d’esprit critique, ils peuvent comprendre assez bien ce qui se passe réellement en Syrie.

 

Quant aux autres, on peut leur donner tous les conseils que l’on veut : ça ne les intéresse pas.



Votre proverbe, maxime favorite...

 

Je n’ai généralement pas peur de dire ce que pense, y compris sur des sujets délicats, comme la question israélo-palestinienne ou, en ce moment, les « révolutions » arabes.

 

Ce sont des sujets à propos desquels règne un politiquement correct convenu, auquel il est difficile de déroger sans s’attirer le courroux de certains cercles de pouvoir, sans prendre le risque de se faire des ennemis, à commencer de ceux-là mêmes qui pratiquent l’équilibre rassurant de l’homme couché et, d’une part, saisissent l’occasion de s’attaquer à un discours à contre-courant pour donner de cette manière un maximum de gages et, d’autre part, haïssent ceux qui, par ce discours politiquement incorrect, mais bien souvent très juste, leur renvoie l’image de leur lâcheté et de leur compromission intellectuelle.

 

Aussi, je cite volontiers ces quelques vers du Cyrano de Bergerac d’Edmond Rostand : « Oui, c'est mon vice. Déplaire est mon plaisir. J'aime qu'on me haïsse. »

 

Mais il est rare que mes interlocuteurs en saisissent le sens exact.

 

Dès lors, je reprendrai plutôt à mon compte cet extrait d’un célèbre discours de Jean Jaurès : « Le courage, c'est de chercher la vérité et de la dire. C'est de ne pas subir la loi du mensonge triomphant qui passe et de ne pas faire écho aux applaudissements imbéciles et aux huées fanatiques. »

 

Ou cette très belle pensée de Jean Guéhenno, que j’ai placée en tête de mon blog : « La vraie trahison est de suivre le monde comme il va et d'employer l'esprit à le justifier. » Je trouve qu’elle est parfaite, en la circonstance.

 

C’est à cela que j’essaie de me tenir, en tant qu’être humain et en tant que chercheur. C’est certes difficile et ce n’est pas en pratiquant cette philosophie qu’on peut arriver à « faire carrière ».

 

Mais à quoi bon faire carrière, si c’est pour devoir déguiser sa pensée en permanence, renoncer à dire la vérité et à défendre le juste ?

 

Pour récolter en échange quelques piètres honneurs, une place dans un institut ou telle distinction académique sans la moindre valeur éthique ? De mon point de vue, c’est sans aucun intérêt. A fortiori dans mon métier : la recherche et l’enseignement.

 

Et, si j’avais eu cette « ambition », cet objectif-là, j’aurais choisi la banque, pas l’histoire et les sciences politiques.

 

 

 

 

 Lien(s) utile(s) : La Nouvelle République.

 

  

 

 Coupure de presse :   CCMO-CNS

 

 

 

Lire aussi :

 

- SYRIE – Du fantasme alaouite au surréalisme onusien (article précédé d'interviews filmées en Syrie, en décembre et janvier 2011-2012 - A la rencontre de l'autre « peuple syrien »).

SYRIE – La « révolution » impossible (témoignage et analyse).

SYRIE / LIBYE - Entretien avec Pierre Piccinin : «une intervention en Syrie pourrait déclencher un embrasement généralisé de la région».

- SYRIE - Propagande et média-mensonges, autant en emporte le vent...

 

Et : 

 

Intellectuels faussaires   Intellectuels faussaires'

 

 

 

Copy of hama4

 Pierre PICCININ - Sur Radio Télévision Suisse (Espace 2)
Babylone - présentation Philippe ZIBUNG (14 mars 2012)
 Syrie : "Dans certaines rédactions, les journalistes doivent apprendre à se taire"

 

 

© Cet article peut être librement reproduit, sous condition d'en mentionner la source (www.pierrepiccinin.eu).

 

 

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Publié le par Pierre PICCININ

Syrie - Du fantasme alaouite au surréalisme onusien (CounterPunch - America's Best Political Newsletter, 6 mars 2012) *English original text - see below

 

Cet article est précédé d'interviews filmées, réalisées en Syrie, en décembre et janvier 2011-2012 - A la rencontre de l'autre «peuple syrien»

 

Syrie-decembre-janvier-2011-2 4637'

Homs, 29 décembre 2011 - manifestation pro-Assad © photo Pierre PICCININ

 

par Pierre PICCININ, en Syrie, décembre - janvier 2011/2012 

    

*  *  *

  

A la rencontre de l'autre « peuple syrien »

 ________

 

AVERTISSEMENT

Les documents audiovisuels qui suivent, réalisés en Syrie, en décembre et janvier 2011-2012, présentent principalement le point de vue de partisans du gouvernement syrien.

La presse occidentale, en effet, depuis le début des événements, a adopté une attitude des plus partiales, en répercutant invariablement la version des différents mouvements de l'opposition, sans jamais donner la parole aux Syriens, bien que très nombreux, qui soutiennent le président Bashar al-Assad.

De même, les médias occidentaux ont fait le choix rédactionnel d'ignorer les données fournies par le Ministère de l'Information syrien et les sites de "réinformation" ouverts pas ce dernier (Sana - InfoSyrie), alors que ces mêmes médias diffusent de manière inconditionnelle les données en provenance des Observatoires syriens des Droits de l'Homme (OSDH 1 - OSDH 2), dont les liens directs avec l'opposition et le travail de désinformation ont pourtant été bien établis (Syrie : désinformation massive).

Il est ainsi rapidement devenu très difficile de proposer aux médias mainstream des articles à contre-courant, presque systématiquement refusés, car susceptibles de "désorienter les lecteurs"; et ce même lorsqu'ils émanent de personnes s'étant rendues sur le terrain et témoignant de la réalité des événements. Les rédactions se sont en effet enfermées dans un discours manichéen qui ne tolère pas la moindre contradiction : la contestation, longtemps présentée comme "pacifique", ne peut-être le fait que d'un soulèvement du "peuple syrien" contre la féroce "dictature alaouite".

La motivation de ma démarche a donc été, très logiquement, de me mettre à l'écoute de l'autre "peuple syrien".

Cela dit, mon objectif était de donner la parole à tous les protagonistes de la crise syrienne. J'ai dès lors réalisé plusieurs entretiens au sein de l'opposition, à Homs et à Hama. Pour des raisons de sécurité, je n’ai pas emporté ces documents en quittant ces villes; je les ai confiés aux dirigeants de l'opposition que j'avais rencontrés et interviewés.

 

Hama - 30 décembre 2011
 

Les responsables de la contestation à Hama m’ont informé de difficultés techniques temporaires qui ont retardé l’envoi des images ; les images de Hama seront accessibles sur cette page si nous les recevons.

Les rebelles de Homs ont quant à eux choisi de ne pas diffuser les entretiens réalisés.

Pierre PICCININ 

 

 

Films Syrie B

Le soutien à Bashar al-Assad

 

 

Sans titre

L'inquiétude des Chrétiens de Syrie

 

 

Sans-titre-.jpg

La bataille médiatique : Al-Jazeera et l'OSDH

 

*  *  *

 

Copy of hama4[photo : à Hama, avec les manifestants]

 

 

Plus d’un an après le début des troubles qui meurtrissent la Syrie dans la foulée du « Printemps arabe », le gouvernement baathiste demeure bien en selle et la majeure partie du pays reste calme, comme insensible aux mouvements d’une opposition écartelée, localisée dans les villes de Homs et de Hama et dans les agglomérations frontalières de la Turquie et du Liban, en proie aux attaques régulières de groupuscules salafistes d’une extrême violence et, surtout, de l’Armée syrienne libre, gonflée d’éléments étrangers, qataris et libyens, et entraînée à la guérilla urbaine par l’armée française, dans les camps de réfugiés qui lui servent de bases arrière.

Comment expliquer cette résistance du régime, somme toute presqu’à l’aise face à ce qui, pourtant, est généralement présenté en termes de « révolution populaire déferlante » qui serait bien décidée à renverser la « dictature alaouite » sur tout l’appareil politique et économique de la Syrie, chasse gardée de cette communauté, qui représente à peine plus de 10% de la population syrienne ?

C’est que, peut-être, l’équation ne se pose pas en ces termes simplistes.

En effet, le patchwork communautaire et confessionnel syrien, d’une part, est loin de serrer les rangs contre les Alaouites qui, d’autre part, ne monopolisent nullement le pouvoir.

Ainsi, dans les années 1980’ déjà, lorsqu’Hafez al-Assad, le père du président actuel, Bashar, et l’auteur du « coup d’État alaouite » avait connu de graves problèmes de santé, il avait désigné un directoire de six membres pour assurer le gouvernement du pays. Tous les six étaient sunnites.

De même, les premiers ministres successifs du gouvernement de Bashar al-Assad sont des sunnites, tout comme le sont, par exemple, les ministres de la Défense, des Finances et du Pétrole et le chef des différents corps de police et des services secrets, autant de postes-clefs qui ne dépendent donc pas des Alaouites. Les communautés druze, chrétienne, chiite et kurde sont également représentées dans le gouvernement.

On comprendra, dès lors, que l’opposition reste minoritaire et trouve plus d’appui à l’extérieur des frontières qu’au sein même de la population syrienne.

D’où l’assurance de la Russie (et de la Chine), soucieuse de préserver sa dernière carte maîtresse dans le jeu moyen-oriental et refusant opiniâtrement de souscrire à une résolution par laquelle le Conseil de Sécurité des Nations unies autoriserait, en Syrie, une action similaire à celle qui a entraîné la mort de dizaine de milliers de civils en Libye, lors de la destruction de la ville de Syrte, notamment (crimes de guerre atlantistes, au sujet desquels Moscou a demandé la constitution d’une commission d’enquête onusienne).

 D’une part, en effet, l’ONU n’a ni pour objet, ni le droit, de décider ni de la nature du gouvernement d’un État souverain, ni de l’identité de son chef d’État ; ce qui rend le texte déposé devant le Conseil de Sécurité par la Ligue arabe, qui demande le départ du président Bashar al-Assad, texte poussé par le Qatar et vivement soutenu par la France, contraire aux principes élémentaires du droit international et dès lors complètement surréaliste.

D’autre part, si le régime baathiste est dictatorial et brutal, en face, plusieurs des composantes de l’opposition le sont également : l’opposition est très divisée et constituée de groupes aux objectifs très différents, ne représentant pas nécessairement la population syrienne ; on relèvera l’exemple des factions islamistes radicales, qui massacrent leurs adversaires et commettent des atrocités indicibles (mutilations, décapitations, enlèvements…) contre ceux, militaires mais aussi civils, qui refusent de les appuyer dans leur combat. C’est pourquoi la Russie exige que, si résolution onusienne il doit y avoir, elle ne s’applique pas aux seules forces gouvernementales, mais également à toutes ces factions qui usent de la violence, y compris celles qui reçoivent un appui de l’étranger, et notoirement de la France et du Qatar.

Il apparaît ainsi que, du fantasme alaouite au surréalisme onusien, la Syrie virtuelle des mass-médias n’a sans aucun doute pas grand-chose de commun avec la réalité du terrain.

 

 

Lien(s) utile(s) : CounterPunch. 

 

 

 

Lire aussi :

 

- SYRIE - Désinformation massive.

- SYRIE – La « révolution » impossible (témoignage et analyse).

SYRIE / LIBYE - Entretien avec Pierre Piccinin : «une intervention en Syrie pourrait déclencher un embrasement généralisé de la région».

- SYRIE - Propagande et média-mensonges, autant en emporte le vent...

- SYRIE – Mensonges et manipulations.

 

Et Fabrice BALANCHE, Qui sont les Syriens qui soutiennent encore Bashar el-Assad?, Atlantico, 10 février 2012.

 

 

carte syrie

 

 

* English original text :

 

Syria – From the Alawite fantasy to the surrealism of the United Nations

 

More than a year after civil unrest broke out and plunged part of Syria into the chaos of the ‘Arab Spring’, the Baath government remains firmly in control and the majority of the country is calm; almost untouched by an opposition which is scattered and confined to the cities of Homs and Hama, as well as a few towns on the Turkish and Lebanese border. The main reported cases of unrest are linked to regular attacks from Salafist bands which are of an extremely violent nature and more importantly, the Free Syrian Army. The latter counts amid its ranks numerous Qataris and Libyans, all whom have been trained in the art of urban guerilla warfare by the French army in refugee camps, which provide perfect bases from which to operate and orchestrate attacks.

How can one explain the resilience of this regime? A regime which is more or less in complete control despite facing what is usually described as a “revolutionary populist uprising”? One which is determined to overthrow the “Alawite dictatorship” from the political and economic realms of Syrian society, the so-called privilege of the Alawi, a community which accounts for  no more than about 10% of the population?

Perhaps it is because the reality does not correspond to this over simplified equation.

Indeed, the communitarian and religious Syrian patchwork is far from closing ranks on the Alawi population. Moreover, this group, do not in fact monopolize the political landscape.

Therefore, even back in the 1980s, when Hafez Al-Assad, father of the incumbent president, Bashir, and author of the “Alawi coup d’état”, succumbed to serious health issues, he had designed a directorate of six members to run the Syrian government - All six were Sunnis.

Furthermore, all the prime ministers who have served in Bashir Al-Assad’s government have been Sunnis.  Similarly key positions including the Ministers of Defence, Finance and Oil and the heads of the numerous police corps and the secret service do not depend on the Alawi community. The Druze, Christian, Shiite and Kurd minorities also benefit from governmental representation.

This would explain why the opposition is a fractious minority whose support base lies outside Syria’s borders rather than at the heart of the population.

In these circumstances it is understandable that Russia (and China), treading carefully in order to preserve her last card in the Middle East, resolutely opposes the pressure to sign up to the latest United Nations Security Council resolution. This would undoubtedly lead Syria into a scenario similar to Libya, where tens of thousands of civilians would perish as during the destruction of Sirte (and Russia has asked for there to be a UN commission to investigate these Atlantic war crimes).

The most striking element is this whole situation is that the UN has neither the right nor the objective, to decide the nature of a sovereign government, less still the identity of its head of state; meaning that the text proposed to the Security Council by the Arab league, calling for the departure of President Bashir Al-Assad, a text supported by Qatar with substantial French backing, is directly opposed to the basic principles of international law and completely surreal.

Furthermore, if the Baath regime is dictatorial and brutal, so are numerous factions of the opposition: an opposition which is seriously divided and made up of groups with conflicting objectives, none of which necessarily represent the Syrian population; for on the one hand there are the radical Islamic factions, who massacre their opponents and commit atrocities against the military (kidnappings, mutilations, decapitations…) but also civilians who refuse to support their objectives. This is why Russia has demanded that any UN resolution must be applied not only to the government forces but to all factions resorting to violence, including those supported by foreign states, specifically France and Qatar.

It would therefore seem that from an Alawite fantasy to the surrealism of the United Nations, Syria as depicted by the mass media certainly bears very little resemblance to the reality of the actual situation.

 

 

© Cet article peut être librement reproduit, sous condition d'en mentionner la source (www.pierrepiccinin.eu).

 

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Publié le par Pierre PICCININ

Yémen - Le panier de crabes du « Printemps arabe » ou « la fausse duperie » (Le Monde.fr, 29 février 2012; Grotius international - Géopolitique de l'Humanitaire, mars 2012; et Afrique Asie, avril 2012)

 

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Sanaa, 21 février 2012 - © photo Pierre PICCININ

 

par Pierre PICCININ, au Yémen, février 2012

   

Vignette Yémen[photo : quartiers nord de Sanaa, avec les miliciens du clan al-Ahmar]

 

 

 

Peu présent dans les médias, le Yémen, un pays de vingt-quatre millions d’habitants et de soixante millions d’armes à feu en circulation, a connu des troubles intenses qui ont provoqué l’inquiétude des monarchies pétrolières de la Péninsule arabique et des États occidentaux qui en dépendent.

Les principaux intéressés ont dès lors forcé une « transition » qui a éloigné du pouvoir le président Ali Abdallah Saleh, lequel régnait sur le Yémen depuis 1990 et, auparavant déjà, depuis 1978, sur le Yémen du Nord (avant l’unification des deux Yémen). Mais cette « transition » n’a en aucun cas promu la démocratie en Arabie heureuse ; tout au contraire...

C’est que le point de départ de la crise yéménite n’a en fin de compte que bien peu à voir avec l’ainsi dénommé « Printemps arabe ».

L’origine des troubles, qui ont mené à la petite révolution de palais que vient d’entériner la population par une curieuse élection présidentielle à candidature unique, réside en effet dans la frustration ressentie par un général, Ali Mohsen al-Ahmar, après que son demi-frère, le président Ali Abdallah Saleh, a laissé entendre son intention d’introniser son fils à sa succession. Or, dans les précédents accords de gouvernement, c’est au général Ali Moshen que le pouvoir avait été promis, au terme annoncé de la présidence de Saleh.

La guerre des chefs couvait donc bien avant que ne se déclarât le « Printemps arabe », qui fut seulement le détonateur ou, plus exactement, le contexte attendu par le général Ali Moshen, suivi par une partie des forces armées, pour justifier une action à l’encontre du président Saleh. Et l’occasion se présenta, le 27 janvier 2011, lorsque plusieurs centaines d’étudiants, à la faveur des événements qui secouaient quelques-uns des potentats arabes, commencèrent à manifester leur désir de renvoyer le gouvernement immensément corrompu d’un des plus pauvres pays de la planète.

 

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Sanaa, place Taghrir, février 2012 - © photo Pierre PICCININ

 

La situation dégénéra dès les premiers jours qui suivirent la manifestation des étudiants, les populations des quartiers les plus défavorisés de Sanaa ayant emboîté le pas à la contestation. Le Yémen, en effet, connaît depuis 2004 une inflation spectaculaire. Or, la plupart des produits sont importés, y compris les denrées de base, comme l’huile, le sucre et la farine.

Pour contrer les manifestants, utilisant à cet effet la configuration sociopolitique tribale très prégnante au Yémen, le président Saleh, issu de la tribu des Hashid, la plus puissante des deux-cents tribus environ que compte le pays, autorisa les guerriers qui le supportaient à entrer armés dans la capitale et à occuper la place Tahrir (place de la Liberté), qui servait de point de ralliement aux étudiants. Ces derniers, pacifiques, déplacèrent alors le centre de la contestation devant l’université, sur le boulevard al-Daïri, rebaptisant le rond-point situé à l’entrée du campus, par un astucieux jeu de mot, place « Taghir » (place du « Changement »).

Le président Saleh ayant ordonné à ses guerriers de les en chasser avec l’appui de la garde présidentielle et de la police, le général Ali Moshen s’engouffra alors dans la brèche : il se porta « au secours » des étudiants et des démunis, en déployant les régiments qui lui étaient dévoués.

Les deux camps se sont ainsi affrontés à l’intérieur de la capitale, se fortifiant chacun sur ses positions, séparés par les anciens quartiers juif et turc, bâtissant des murs en blocs de béton en travers des rues, qui offrent aujourd’hui au regard le désolant spectacle du souvenir des combats.

 

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Sanaa, place Tahrir, 21 février 2012 - © photo Pierre PICCININ

 

C’est dans ce contexte de guerre civile déjà bien avancé que la troisième composante du panier de crabe yéménite se jeta dans la bataille : le clan du jeune cheikh et puissant homme d’affaire Hamed Abdallah al-Ahmar (aucune parenté avec le général Ali Moshen al-Ahmar), rival de Saleh au sein des Hashid et dont le frère aîné, Sadek, est à la tête d’une vaste coalition de tribus ; un clan désireux, lui aussi, de réévaluer ses intérêts. Très influent dans les quartiers septentrionaux de Sanaa, Hamed démissionna sans perdre un instant du Congrès populaire général (Cpg), le parti de Saleh, dont il était membre, et lança avec ses guerriers une offensive contre les troupes présidentielles, qui répliquèrent en bombardant ses bastions dans le nord de la capitale, en grande partie en ruines aujourd’hui.

Les « manifestants » qui ont envahi les rues de Sanaa depuis janvier 2011 n’ont donc rien de commun avec les contestataires de Tunis et du Caire : les activistes droits-de-l’hommiens n’ont représenté que quelques poignées d’individus et, plus encore qu’en Libye, dans leur grande majorité, ces manifestants étaient membres de factions, claniques, partisanes, communautaires ou encore confessionnelles, salafistes, qui se sont affrontées sur les boulevards de la capitale, jetant leurs adeptes sur le pavé, les uns contre les autres.

La conjoncture s’est par la suite complexifiée plus encore, lorsque les Houthistes intensifièrent la rébellion qu’ils menaient depuis 2004 déjà : partisans d’Abdul Malek al-Houthi, le leader de l’insurrection, situés dans les montagnes du nord, autour de la cité de Saada, population très éloignée de la capitale et généralement oubliée des promesses présidentielles, les Houthistes, de religion zaydite, proches du chiisme (à l’instar des Alaouites de Syrie), réclament une république islamique propre de toute corruption et de tout compromis avec « le grand et le petit Satan », les États-Unis et Israël (ils en retirent de fait une grande popularité au Yémen).

 

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Sanaa, février 2012 - © photo Pierre PICCININ

 

En outre, dans le sud du pays, dans la région d’Aden en particulier, profitant également de la conjoncture, les militants séparatistes favorables à un retour aux deux Yémen ont également engagé leurs forces dans le conflit, parallèlement à celles du sultan d’Abyan, Tarik al-Fadhli, proche des milieux islamistes radicaux et ami d’Oussama ben-Laden, avant son exécution au Pakistan par les services secrets états-uniens…

En effet, divers groupes de combattants issus de la mouvance salafiste, enfin, dont certains se réclament de la nébuleuse al-Qaeda, ont semé la terreur à travers le Yémen, surtout dans le sud, dans la région d’Abyan, où ils étaient bien implantés déjà et contrôlaient de fait plusieurs agglomérations qui, aujourd’hui encore, échappent complètement à l’autorité du gouvernement de Sanaa.

Au Yémen, la branche d’al-Qaeda en Péninsule arabique (AQPA) ne s’organise pas en quelques cellules isolées, mais en bataillons de plusieurs centaines d’hommes, qui ont pour principale revendication le retour à un mode de vie identique à celui de l’époque du prophète Mohamed (VIIème siècle) et le rattachement du Yémen à un califat panislamique.

La présence de branches plus ou moins inféodées au réseau historique d’al-Qaeda est ainsi très spectaculaire au Yémen, à tel point que, en janvier, près d’un millier de ces combattants ont réussi à s’emparer de la ville de Radah, située à moins de 130 kilomètres au sud de Sanaa, à moins de deux heures de route de la capitale. Trois semaines durant, avant d’en être chassés par les tribus locales, ils y ont proclamé un califat indépendant, ouvert les prisons, planté sur les bâtiments publics le drapeau noir frappé de la maxime « il n’y a de Dieu que Dieu » et affiché partout le portrait d’Ayman al-Zawahiri, le successeur d’Oussama ben-Laden.

L’anarchie se développant, pour couronner cette conjoncture, des chefs de tribus ont très rapidement commencé à rétablir leur autorité ancestrale sur leur territoire traditionnel et à récupérer à leur profit l’exercice régalien de l’impôt et de la justice.

C’est ainsi la perspective d’une complète somalisation du Yémen, potentiel sanctuaire d’al-Qaeda, qui a d’emblée inquiété le Conseil de Coopération du Golfe et les Occidentaux, si dépendants de la stabilité de ces pétromonarchies pour leur approvisionnement énergétique. Dans un premier temps, l’Arabie saoudite s’était donc déclarée prête à l’envoi de troupes, en soutien au président Saleh, comme elle l’avait fait au Bahreïn, en mars 2011, où les chars saoudiens avaient assisté l’armée de l’émir lors de la sanglante répression de la révolution ; et comme elle l’avait déjà fait au Yémen également, contre les Houthistes, en novembre 2009.

Le Yémen, en effet, constitue une zone géostratégique de premier plan, frontalier du Sultanat d’Oman et de l’Arabie saoudite et point de passage obligé du trafic maritime qui emprunte le golfe d’Aden pour gagner le canal de Suez, itinéraire, notamment, des superpétroliers en provenance du Golfe persique.

Mais le Conseil de Coopération du Golfe, conscient qu’une intervention militaire n’aurait fait qu’aggraver le conflit, a dès lors tout mis en œuvre pour imposer une solution diplomatique, qui devait passer par le retrait du président Saleh, lequel a signé à Ryad (Arabie saoudite), en novembre 2011, un protocole d’accord, en échange de l’immunité complète, pour lui et sa famille. Ce protocole laisse le pouvoir au vice-président du Yémen, Abdu Rabu Mansour Hadi, ami et proche collaborateur de Saleh, et tente de répondre au mieux aux desiderata des deux autres protagonistes de poids, détails qui n’ont pas été divulgués…

Ces accords, qui prévoient, semble-t-il, une nouvelle répartition des maigres bénéfices pétroliers et gaziers du pays, ont satisfait les principaux belligérants, à savoir les leaders du Cpg, qui conservent le pouvoir, le clan al-Ahmar, chacun contrôlant une importante partie des tribus, et le général Moshen. Tous ont dès lors ordonné à leurs troupes de cesser les hostilités et de soutenir le « processus de transition » et le « nouveau président » (comme tout le monde disait déjà avant même la tenue du scrutin, puisque Hadi était le seul candidat et qu’aucun pourcentage minimum de participation n’était requis pour valider « l’élection »).

 

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Sanaa, 21 février 2012 - © photo Pierre PICCININ

 

Ainsi, tandis que les factions de l’opposition au président Saleh appelaient leurs partisans à voter « pour le changement », le « nouveau président » envoyait lui aussi ses partisans aux urnes, « pour soutenir le parti » ; le parti, le Cpg, dont Ali Abdallah Saleh entend bien rester le chef pour poursuivre son activité politique au Yémen, dès son retour des États-Unis où il s’est momentanément éloigné, pour calmer le jeu, sous prétexte d’y recevoir des soins (et rien, dans les accords de Ryad, ne lui interdit de se représenter aux élections présidentielles qui se tiendront au terme de la période de transition, prévue sur deux ans).

La place Tahrir s’est donc petit à petit vidée des partisans de l’ex-président Saleh : ces derniers ont progressivement abandonné leur campement improvisé, d’autant plus rapidement qu’ils ne recevaient plus ni leur repas de la mi-journée, ni leur ration de khat (cette plante aux effets psychotrope que la majorité des Yéménites mâchonnent tout le jour durant, véritable fléau pour le pays). Dans les tentes désormais vides, les portraits du président Saleh se balancent au vent venu du désert, dans le silence et la poussière.

Mais cette fausse transition, pourtant vantée par l’Occident et la Ligue arabe comme l’exemple que devrait suivre le gouvernement syrien, n’a dupé personne au Yémen, où les factions rivales continuent de faire la loi : dans la médina de Sanaa, des plaisanteries vont bon train sur le compte d’Abdu Rabu Mansour Hadi, le « nouveau président » ; quand on ne le rebaptise pas Ali Abdu, en référence à son ami, le président sortant, Ali Abdallah Saleh, on se salue, l’air goguenard, non plus du traditionnel « salam aleykoum », mais d’un prononcé « Abdu Rabooouuu », censé imiter l’accent du sud, de la province d’Abyan, dont est issu Hadi. Tout un chacun s’esclaffe alors, au souvenir d’une pièce bien connue du théâtre égyptien des années 1930’, mettant en scène un certain Abdu Rabu, le Candide du monde arabe, venu de sa campagne à la capitale et sans cesse abusé par les citadins. Ou bien, se plantant devant une rangée des portraits de Hadi, qui couvrent toutes les façades de la ville, tout en prenant un air ostensiblement dubitatif, un tel se demande à haute voix : « mais pour lequel vais-je voter ? ».

Personne n’est dupe, non plus, du rôle joué par les États-Unis, accourus au secours du régime en soutenant la proposition de « transition » promue par les monarchies du Golfe : la mangeoire aux ânes, dans la vieille ville, a été rebaptisée « quartier général des démocrates américains » ; et on y trouve « Barak Obama » et « Joe Biden », hennissant côte à côte…

 

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Sanaa, 21 février 2012 - © photo Pierre PICCININ

 

Bien qu’elle connaisse un des taux d’analphabétisme parmi les plus élevés du monde arabe, la population yéménite marque un profond intérêt pour la vie publique. Mais sans pour autant systématiquement partager les aspirations démocratiques qu’ont lui impute en Europe : une fois encore, la plupart des analystes ont appréhendé le « Printemps arabe » à travers les prismes de l’Occident et de ses valeurs. Or, les événements prennent un tout autre sens quand on les observe de l’intérieur, sur le terrain sociopolitique et culturel qui les a générés. Et c’est en effet sur d’autres traditions de pensée, sur d’autres bases anthropologiques, que s’élabore le concert politique au Yémen : celles de la tribu et du don. Le citoyen individualiste, détenteur et acteur du pouvoir politique, n’existe pas au Yémen, pas plus –et moins encore- que dans la majorité des pays arabo-musulmans : en dehors de sa tribu, l’homme n’est rien. Il obéit au chef de son clan, en communion avec les siens. Et les chefs des clans obéissent au chef de la tribu. C’est une autre conception sociale, étrangère aux habitudes de l’Occident. En échange de son respect du chef, il reçoit les bienfaits qu’il est en droit d’attendre. Alors, pourquoi torturer un homme ou le tuer, s’il est possible de l’acheter, et pour pas trop cher ?

Ce qui n’empêche nullement une singulière clairvoyance et un profond sens de l’humour.

 

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Sanaa, 21 février 2012 - © photo Pierre PICCININ

 

Quelle surprise, dès lors, de lire les titres des quotidiens européens le lendemain de « l’élection » : « les Yéménites choisissent leur nouveau président ». N’y aurait-il donc que les Yéménites à avoir bien compris que cette « élection » n’a été qu’un gentil canular et que rien n’a changé au Yémen ? Car il est bien évident que les Yéménites n’ont rien choisi du tout et, eux, dans leur grande majorité, ils le savent fort bien. C’est à Riyad qu’a été désigné le nouveau président du Yémen ; et en aucun cas dans les bureaux de vote du 21 février.

Le seul enjeu de l’élection, pour laquelle le parti avait couvert d’affiches les murs de la capitale, c’était d’atteindre un taux de participation décent, sensé conférer sa légitimité au nouveau raïs. C’est pourquoi le jour de « l’élection » fut proclamé férié et transformé en grande fête populaire, dont le « must » était d’avoir le doigt encré. La participation n’a toutefois pas dépassé les 60%, à l’échelle du pays, et a stagné entre 30 et 40% dans le sud, où le mouvement séparatiste avait appelé à boycotter les élections.

Les Houthistes, tout au nord, et les séparatistes du sud sont les seuls à ne pas avoir été impliqués dans les négociations, d’où leur opposition aux « élections » du 21 février 2012 et les violences qui ont eu lieu à Aden notamment.

Quant aux jeunes de la place Taghir, par lesquels tout est arrivé, ils ont accepté le « changement », avec l’espoir que le nouveau président tienne ses promesses. Ils ont cependant prévenu Abdu Rabu : ils continueront d’occuper le boulevard al-Daïri et le rond-point de l’université, jusqu’au renversement de tout le système corrompu. Mais jusqu’à quand le mouvement pourra-t-il conserver son souffle ?

La question se pose d’autant plus que les contestataires sont désormais redevenus très minoritaires, a fortiori si l’on élargit l’angle de vue au-delà de la capitale : généralement, dans les campagnes et les petites villes alentours, la perception des événements semble assez différente de celle de Sanaa, du boulevard al-Daïri plus précisément. En effet, les portraits de Saleh n’ont pas été enlevés des rues, des hôtels, des cafés, des magasins, et y côtoient ceux de Hadi : on est très loin d’un sentiment révolutionnaire et, plus exactement, c’est celui d’une succession qui domine, acceptée, voire décidée par l’ancien président, qui n’a donc pas été chassé et conserve sa « place dans les cœurs », d’une décision prise par le parti au cheval (l’emblème du Cpg). Cet état d’esprit est aussi partagé par les habitants de certains quartiers conservateurs de Sanaa, notamment dans la vieille ville. Mais, le plus souvent, la résignation règne, concernant ce qui a pu se décider à Ryad, bien loin des problèmes quotidiens : le prix du pain, de l’huile, les coupures d’eau et d’électricité...

Le Yémen s’est plié à un scénario à l’Égyptienne, en somme : « tout changer, pour que rien ne change » ; en beaucoup moins subtil, cela dit, et presque d’un commun accord.

 

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Sanaa, 21 février 2012 - © photo Pierre PICCININ

 

Le régime a changé de visage, mais il est solide : 80% du budget sont consacrés aux forces de l’ordre ; à Sanaa uniquement, quarante-cinq mille agents de sécurité quadrillent la ville. Et la plupart des chefs tribaux reçoivent des rentes du gouvernement, avec l’aide financière de l’Arabie saoudite.

Stabilité et continuité, sous les bons auspices des monarchies du Golfe et des États-Unis, rassurés (Tunisie mise à part) d’avoir préservé leur statuquo partout au Moyen-Orient (amélioré, même, si l’on songe à la Libye)…

Laissons donc le mot de la fin à ce chauffeur de taxi des faubourgs de Sanaa, qui, quelques jours après la tenue du scrutin, s’échinait à gratter l’affiche à l’effigie du président Hadi qu’on avait collée sur le capot de sa voiture : « ça tient bien ; et il faudra longtemps avant que ça s’en aille ».

 

   

 

Lien(s) utile(s) : Le Monde.fr - Grotius International - Afrique Asie.

 

 

Coupure de presse :  Afrique Asie Yemen 1  Afrique Asie Yemen 2

 

 

 

Lire aussi :

 

Entretien avec Pierre Piccinin : le « Printemps arabe » est un mythe

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© Cet article peut être librement reproduit, sous condition d'en mentionner la source (www.pierrepiccinin.eu).

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Publié le par Pierre PICCININ

Syrie - Désinformation massive (Afrique Asie, mars 2012)

 

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Homs, 29 décembre 2011 - manifestation pro-Assad © photo Pierre PICCININ

 

par Pierre PICCININ, en Syrie, décembre - janvier 2011/2012

   

Syrie-decembre-janvier-2011-2 4597~1-copie-1[photo : à Homs, avec Fadwa Suleiman]

 

Au terme d’un nouveau séjour d’observation en Syrie, force est d’admettre que, plus que jamais depuis le début des événements, la réalité du terrain diffère du tableau catastrophiste qu’en proposent les médias en Europe et aux États-Unis.

 

Très éloignée de la vision simpliste d’une insurrection populaire contre une dictature, la conjoncture syrienne se décline effectivement de manière plus complexe et l’opposition au président al-Assad, bien loin de constituer un bloc solidaire, se révèle fragmentée et très locale.

 

À l’intérieur du pays et dans les grandes villes, le calme règne, et l’armée régulière est fidèle au gouvernement, soutenu, fût-ce par défaut face à l’islamisme radical, par une majorité de la population, à commencer par les communautés alaouite et chrétiennes, mais aussi par la classe moyenne sunnite, favorable aux réformes économiques entreprises depuis 2000.

 

Seules les villes de Hama et de Homs connaissent des troubles significatifs, et des agglomérations de moindre importance, le long des frontières turque et libanaise, à travers lesquelles s’infiltrent des combattants, armés et soutenus par l’étranger.

 

À Homs, pendant deux jours, j’ai observé l’opposition, qui contrôle deux quartiers; dont celui d’al-Bayadah, où j’ai rencontré Fadwa Suleiman, porte-parole des insurgés.

 

Les rebelles de Homs –il s’agit bien d’une rébellion armée- ne constituent pas la principale préoccupation du gouvernement, qui parviendrait à ramener l’ordre en quelques heures de combats, s’il ne craignait la réaction de l’opinion internationale et de donner du grain à moudre au couple franco-qatari, désireux, pour des raisons encore obscures, de promouvoir une intervention armée similaire à celle qui s’est achevée par la mort de plusieurs dizaines de milliers de civils en Libye.

 

La situation est plus simple à Hama. J’ai là aussi été introduit au sein de l’organisation de l’opposition. Pas plus qu’en juillet, je n’y ai vu de manifestant armé. Policiers et militaires occupent les principaux boulevards et places.

 

Les manifestants sont donc contraints de se réunir par groupes de quelques centaines seulement, dans les ruelles latérales. Leurs seules armes sont des pierres, qu’ils lancent sur les forces gouvernementales, lesquelles répliquent par des gaz lacrymogènes et des tirs de plombs de chasse, rarement par des tirs de balles. Hama n’est donc pas le théâtre de violents affrontements, mais s’y déroule quotidiennement une poignante intifada.

 

Les réels défis pour le régime sont, d’une part, les groupes de combattants salafistes, qui se déplacent et commettent çà et là des atrocités (enlèvements, mutilations, exécutions sommaires) contre des soldats et des policiers, mais aussi contre des civils qui refusent de les appuyer, et, d’autre part, l’Armée syrienne libre (ASL), composée de déserteurs et d’éléments étrangers, qatari et libyens notamment, entraînés par des éléments de l’armée française dans les camps de « réfugiés » au Liban et en Turquie.

 

L’ASL attaque les agglomérations proches des zones frontalières, principalement Zabadani, au nord-ouest de Damas, à la frontière du Liban, Talkalakh et Qousseir, dans la province de Homs, et Idlib, à proximité de la frontière turque. Les factions libanaises hariristes qui la soutiennent au Liban prennent ainsi le risque de provoquer l’extension du conflit au territoire libanais. Le Hezbollah, allié de Damas, pourrait en effet soulager considérablement le gouvernement syrien en attaquant les bases arrière de l’ASL.

 

Une des questions qui s’imposent est donc celle de la désinformation. Comment expliquer une telle différence entre la réalité du terrain et les propos tenus dans nos journaux et sur nos petits écrans, qui donnent de la Syrie l’image d’un pays à feu et à sang, où la répression aurait fait plus de six mille morts (un nombre de plus en plus souvent avancé sans emploi du mode conditionnel) ?

 

Pour l’essentiel, une réponse : l’OSDH ; l’Observatoire syrien des Droits de l’Homme (ou, plus exactement, « les » OSDH), la source quasiment unique des médias occidentaux, presque systématiquement mentionnée dans tous les articles de journaux et reportages télévisés.

 

OSDH 1                  OSDH 2

www.syriahr.com                                        www.syriahr.org

 

En juillet 2011 déjà, j’avais été frappé par la distorsion qui existait entre le terrain et « l’information », et ce plus encore à l’occasion d’une expérience très précise, à Hama. Le vendredi 15 juillet, j’y avais assisté à une manifestation qui avait rassemblé entre 3.000 et 10.000 personnes. Le soir même, l’AFP, suivie des bulletins de France 24, d’Euronews et du journal Le Monde, avait annoncé 500.000 manifestants et la fin prochaine du régime ! Il convenait de s’interroger sur l’origine de « l’information » : l’OSHD… La ville de Hama, qui plus est, ne compte pas même 400.000 habitants, ce qu’aucune rédaction n’a vérifié. L’étiquette « droit-de-l’hommienne » de cette organisation semble ainsi avoir inspiré une totale confiance.

 

Pourtant, à plusieurs reprises, les dépêches de l’OSDH se sont révélées contenir des « fakes ».

 

Autre cas très concret : le 20 novembre, toute la presse a annoncé une attaque de roquettes contre le siège du parti Baath à Damas. Un de mes contacts à Damas m’a informé de ce que le bâtiment était intact. Deux coups de fil ont été suffisants pour vérifier l’information et publier une photographie du siège du Baath, avec, en avant-plan, la une d’un grand quotidien du lendemain de la prétendue attaque.

 

Autre exemple vécu : le 27 décembre, j’étais à Damas lorsque l’on a annoncé une fusillade à l’université. Je me suis immédiatement rendu sur place, puis à l’hôpital où les blessés étaient transportés. J’ai interrogé des étudiants, ainsi que la mère et la tante d’un des blessés : un opposant au gouvernement, un étudiant, était entré dans une salle d’examen et avait tiré, en choisissant ses cibles, toutes membres d’organisations étudiantes pro-Assad. Dans l’heure, l’OSDH a affirmé que plusieurs tireurs pro-régime avaient ouvert le feu, tuant et blessant des étudiants qui manifestaient contre le gouvernement… Une « information » immédiatement reprise par l’ensemble des sites de presse occidentaux.

 

Il convenait dès lors de mener une enquête de fond, dans le but d’identifier avec précision l’OSDH, organisation basée à Londres qui, selon plusieurs sources interrogées en Syrie en juillet déjà, dans les milieux de l’opposition, comprendrait notoirement des membres des Frères musulmans.

 

Il n’a pas été bien difficile de rencontrer les membres de cette organisation, à l’origine de laquelle on trouve un certain Rami Abdel Rahmane, syrien émigré à Londres, propriétaire d’un commerce de prêt-à-porter. Depuis le début de la crise syrienne, cet opposant au régime baathiste a créé un site sous le label rassurant d’observatoire des droits de l’homme, adressant aux agences de presse des dépêches dénonçant les exactions du gouvernement syrien et des bulletins nécrologiques chiffrés, informé quotidiennement, selon lui, par un réseaux de plusieurs centaines d’observateurs présents en Syrie.

 

Rami Abdel Rahmane n’est pas son véritable nom. Il s’agit en réalité d’Oussama Ali Suleiman. Son pseudonyme fut aussi utilisé par les personnes qui ont rejoint son organisation par la suite.

 

En août 2011, toutefois, des dissensions sont apparues au sein de l’OSDH : plusieurs de ses membres ont découvert et reproché à Oussama Ali Suleiman les relations étroites qu’il entretenait avec Rifaat al-Assad, l’oncle de Bashar al-Assad, banni de Syrie par son frère Hafez. Oussama Ali Suleiman fut alors accusé d’avoir utilisé l’OSDH au profit de Rifaat al-Assad, qui a constitué à Paris un groupe d’opposition appelant au départ de son neveu et se propose de reprendre la présidence.

 

 

Rami Abdel Rahmane

Oussama Ali Suleiman - alias Rami Abdel Rahmane, l'inventeur de l'OSDH

(Ici sur la chaîne de télévision syrienne Addounia - date indéterminée)

 

 

Menacé d’exclusion, Oussama Ali Suleiman a réagi en modifiant tous les mots de passe du site web de l’OSDH et, depuis son appartement de Coventry, continue depuis lors d’alimenter « www.syriahr.COM », un site uniquement en arabe. Il s’est toutefois adjoint une certaine Hivin Kako, qui fait de temps à autre office de porte-parole anglophone de l’OSDH. Selon cette dernière, Oussama Ali Suleiman n’a aucun rapport avec Rifaat al-Assad et la scission de l’équipe de l’OSDH a eu lieu après que celui-ci a découvert que les autres membres de l’équipe « travaillaient pour le gouvernement syrien et avaient infiltré l’OSDH »…

 

Les membres exclus, au nombre de neuf, tous syriens habitant Londres et issus de la classe moyenne, ont quant à eux décidé de fonder un second OSDH,  affirmant disposer eux aussi d’un réseau d’observateurs en Syrie, et de le doter d’un nouveau site, en arabe et en anglais, dont l’adresse diffère peu de l’original : « www.syriahr.ORG ».

 

Les représentants du « nouvel » OSDH que j’ai rencontrés m’ont garanti de leur complète indépendance de tout groupe politique et se sont présentés comme de simples militants des droits de l’homme.

 

Toutefois, dans un premier temps, le secrétariat de l’OSDH m’a conseillé de prendre contact avec Wael Aleji, identifié comme membre de la Commission générale de la Révolution syrienne... Peut-on en conclure que l’organisation n’est peut-être pas si « indépendante » que l’affirment ses membres ?

                                          

J’ai finalement soumis aux deux organisations les cas de « fakes » que j’avais démontés. Moussab Azzawi, l’un des représentants du « nouvel » OSDH, a affirmé que cette désinformation était le seul fait d’Oussama Ali Suleiman. Quant à Oussama Ali Suleiman, il a immédiatement mis un terme à notre échange…

 

Les événements de Syrie constituent un cas d’école extrême de désinformation médiatique, peut-être plus encore que la guerre du Golfe de 1991, voire même que la guerre de Yougoslavie, dans les années 1990’, ou celle d’Irak de 2003, ou que l’intervention atlantique en Libye en 2011.

 

C’est que, en matière de manipulation de l’opinion publique (qui a si bon caractère) les bonnes vieilles recettes resservent toujours.

 

 

 Lien(s) utile(s) : Afrique Asie.  

 

 

 Coupure de presse :  afrique-asie-couverture-reste-du-monde-1750exemplaires.jpg

 

 

 

Lire aussi :

 

- SYRIE – La « révolution » impossible (témoignage et analyse).

SYRIE / LIBYE - Entretien avec Pierre Piccinin : «une intervention en Syrie pourrait déclencher un embrasement généralisé de la région».

- SYRIE - Propagande et média-mensonges, autant en emporte le vent...

 

 

 

 

© Cet article peut être librement reproduit, sous condition d'en mentionner la source (www.pierrepiccinin.eu).

 

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Publié le par Pierre PICCININ

Syrie - La « révolution » impossible. Au-delà de toutes les propagandes et interprétations... Témoignage et analyse (Grotius international - Géopolitique de l'Humanitaire, février 2012)  

 

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                                                                                                                     Damas, décembre 2011 © photo Pierre PICCININ

 

 

Pierre Piccinin rentre de Syrie. Par son analyse et cet état des lieux, l’historien et le politologue apporte un éclairage nouveau sur les évènements qui secouent la Syrie, ainsi que sur les enjeux régionaux. Sans parti pris. Loin de la propagande de Damas et de ses opposants ou des avis sans nuance des capitales occidentales et des médias internationaux. Loin des effets de manche et des postures caricaturales. Où l’on pénètre dans cette zone grise, complexe, pour comprendre un conflit…

 

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 Washington Forum (VOA - 9 février 2012)  Pierre PICCININ à "Washington Forum" (Voice of America - 9 février 2012)

[ Part I - Part II - Part III ]

 

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[Photo : avec les manifestants à Hama]

 

Alors que les gouvernements tunisien et égyptien ont dû céder face à la contestation (ou ont su en donner l’impression, à tout le moins), alors que l’Alliance atlantique a profité des troubles pour renverser le dirigeant libyen Mouammar Kadhafi, tandis que d’autres, comme au Bahreïn, se sont maintenus par la force ou, comme en Algérie, en Jordanie et plus encore au Maroc, par la ruse de quelques vagues promesses de réformes, exception faite du Yémen qui, en dépit du retrait apparent du président Saleh, s’enfonce chaque jour un peu plus dans le chaos, la Syrie reste le dernier État empêtré dans ce phénomène que d’aucuns ont souhaité habiller d’une expression poétique, le « Printemps arabe ».

 

Depuis le 15 mars 2011, en effet, le gouvernement baathiste du président Bashar al-Assad doit faire face à des troubles, parfois violents, comme je l’avais déjà constaté lors d’un premier séjour d’observation, en juillet dernier.

 

En juillet, j’avais parcouru tout le pays, aussi bien le sud, Deraa, Souweida, que le centre, puis la côte et le nord, jusqu’à Alep, et l’est, jusqu’à Deir-es-Zor, sur l’Euphrate, vers la frontière irakienne.

 

Cette fois-ci, je me suis concentré sur le centre, principalement : Damas, le gouvernorat de Homs et Hama.

 

Syrie-decembre-janvier-2011-2 4565[Photo : avec Monseigneur Hazim, à Damas]

 

Un de mes objectifs était de rencontrer les Chrétiens de Syrie, en cette période de Noël, qui représentent un peu plus de 10% de la population, parmi les premiers concernés par la vague islamiste qui submerge ce « Printemps arabe ».

 

J’ai tenté d’appréhender leur sentiment sur les événements et de mesurer leur inquiétude face à la montée de l’influence islamiste, des Frères musulmans, qui s’imposent de plus en plus à la tête des contestataires, et de la violence dont font preuve les salafistes.

 

 

 

Syrie-decembre-janvier-2011-2 4586[Photo : avec le Père Elias Zahlaoui]

 

 

Les Chrétiens, en effet, ont sous les yeux ce qui s’est passé en Irak, où, depuis le renversement de Saddam Hussein, en 2003, leurs communautés font l’objet d’attaques et d’attentats réguliers (des dizaines de milliers de Chrétiens irakiens ont depuis lors fui leur pays et trouvé refuge en Syrie).

 

Ils ont aussi l’exemple des Chrétiens d’Égypte : les scènes de fraternisation entre Chrétiens et Musulmans que l’on avait pu observer, place Tahrir, au moment de la révolution, il y a tout juste un an, sont désormais bien loin, et plusieurs milliers de Chrétiens coptes se seraient déjà exilés…

 

   

 

Syrie-decembre-janvier-2011-2 4560[Photo : avec Mère Agnès Mariam de la Croix]



 

J'ai ainsi eu l’occasion de parler à des familles chrétiennes et de rencontrer quelques personnalités de leurs communautés : Monseigneur Hazim, le Patriarche grec orthodoxe, Mère Agnès Mariam de la Croix, Supérieure du monastère de Saint Jacques le Mutilé à Qara, une des figures les plus emblématiques des Chrétiens de Syrie, ou encore le Père Elias Zahlaoui, prêtre catholique à Notre-Dame de Damas… En juillet, j’avais déjà rencontré le Père Paolo, autre figure emblématique, au monastère de Mar Moussa.

 

 

Leur inquiétude est réelle, face à la haine islamiste qui se manifeste à leur égard et aux ingérences étrangères, celles du Qatar et de l’Arabie saoudite notamment. Dès lors, même si la grande majorité des Chrétiens se dit favorable à la démocratisation des institutions, ils composent cependant avec le régime baathiste, un régime laïc, qui assure la protection de toutes les minorités religieuses.

 

carte syrie

 

Un autre de mes objectifs essentiels était d’essayer d’entrer en contact avec l’opposition ou, plus exactement, avec « les » oppositions…

 

Si les manifestations du mois de mars avaient été pacifiques et massives, la contestation s’est par la suite affaiblie, en partie du fait de la répression, en partie aussi par rejet d’un islamisme radical dont l’influence croissante au sein de l’opposition a inquiété plusieurs des communautés et confessions qui tissent le patchwork de la société syrienne.

 

La contestation avait également rapidement changé de forme : certains groupes, parmi les différents mouvements qui contestent le pouvoir, ont commencé à recourir à la violence, entraînant une réaction accrue des forces de l’ordre et même de l’armée, comme à Maraat al-Nouman ou dans la région de Jisr-al-Shugur, le long de la frontière turque, où les sièges du parti Baath ont été incendiés et où les postes de police ont été attaqués. En juillet, les premières bandes armées ont fait leur apparition, à Homs en particulier.

 

Depuis lors, la situation s’est complexifiée et localement enlisée dans un étrange conflit, aux relents de guerre civile, un conflit larvé et qui semble ne pas vouloir éclater.

 

Si l’opposition en exil n’a toujours pas surmonté ses profondes divisions, une relative majorité se retrouve néanmoins dans le Conseil national syrien (CNS), dominé par les Frères musulmans (dont d’aucuns prétendaient pourtant l’organisation presque disparue). Basé à Istanbul, le CNS appelle à une intervention militaire de la Turquie et voudrait être reconnu comme le gouvernement légitime de la Syrie, à l’instar de ce qu’il en avait été du Conseil national de transition en Libye. Le Comité national pour le changement démocratique (CNCD), l’autre principal groupe d’opposants de l’extérieur, dominé quant à lui par les nationalistes kurdes et l’extrême gauche, a finalement accepté, fin décembre 2011, de passer un accord temporaire avec le CNS, dans le but de produire une image d’unité en direction de la communauté internationale.

 

En marge de cette alliance, un troisième groupe s’est constitué autour de Rifaat al-Assad, l’oncle du président syrien, exilé par son frère Hafez en 1998. Rifaat al-Assad, à la tête du Conseil national démocratique, propose de succéder à son neveu à la tête de l’État et d’assurer la transition vers la démocratie. Les Frères musulmans lui reprochent cependant son implication dans le massacre des insurgés islamistes de Hama, en 1982, et il demeure dès lors isolé au sein de l’opposition.

 

Sur le terrain, plusieurs mouvements hétérogènes coexistent : des organisations de citoyens, à Hama et à Homs principalement, mais aussi des groupuscules salafistes, qui frappent ça et là en Syrie, également infiltrée d’unités instrumentalisées par l’étranger, par le Qatar et l’Arabie saoudite notamment, tandis que le gouvernement peut compter, quant à lui, sur l’aide de miliciens du Hezbollah et de soldats iraniens. D’un important appui russe, également, dont les agents sont présents en nombre (lorsque j’ai quitté Damas, à l’entrée de l’aéroport, alors que toutes les automobiles étaient soigneusement fouillées, le policier, à la vue de mon visage européen, m’a salué d’un vif « Russia ! » et m’a ouvert le passage sans même vérifié mon passeport).

 

En outre, une action militaire est désormais revendiquée par une organisation  autoproclamée « Armée syrienne libre » et qui serait constituée de soldats syriens déserteurs, selon certains opposants au régime, d’étrangers ayant revêtu l’uniforme syrien, selon le gouvernement.

 

Enfin, par ce rapport, à contre-courant de l’angle d’approche généralement choisi par les médias dominants, j’ai également décidé de prendre le risque de montrer le point de vue des autorités syriennes et de leurs partisans, nombreux, très nombreux même au sein de la population syrienne, un point de vue complètement négligé par les médias occidentaux, trop prompts à relayer les émissions de la chaîne de télévision qatari Al-Jazeera et ce que leur transmet l’Observatoire syrien des droits de l’homme (OSDH), la principale source de la presse européenne, cet OSDH qui, notoirement, travaille de concert avec l’organisation des Frères musulmans.

 

Il m’est apparu nécessaire, en prélude à ce rapport, de préciser que je ne suis entré en Syrie ni à l’initiative de l’opposition, ni sur invitation du gouvernement, et que je n’ai dès lors été soumis à la propagande ni de l’une, ni de l’autre.

 

En juillet, j’avais pu obtenir, sans difficulté, un « visa touristique », sous prétexte d’excursions archéologiques. À ma grande surprise, j’avais aussi pu louer une voiture et me déplacer seul, sans aucun contrôle, à travers toute la Syrie. Dans les articles que j’avais produits au terme de ce premier voyage, j’avais fait état d’une réalité de terrain bien différente de l’image de la « révolution » syrienne diffusée par les médias occidentaux.

 

J’avais aussi démonté plusieurs mystifications mises en œuvre par la propagande de l’opposition, ce pourquoi j’avais déjà fait l’objet alors de virulentes critiques et d’accusations de soutenir la dictature, de la part de certains médias bien décidés à ne pas remettre en question leur ligne éditoriale, mais aussi de la part d’universitaires spécialistes du Monde arabe –ce qui m’était apparu plus préoccupant, voire inquiétant, car symptomatique d’une vaste problématique d’ordre déontologique et méthodologique dans le chef de ces scientifiques.

 

C’est probablement pour cette raison que le gouvernement syrien m’a laissé entrer une deuxième fois sur son territoire (en connaissant mes intentions, cette fois) et m’a donné carte blanche pour effectuer mes observations, alors qu’il est toujours très difficile pour les médias étrangers d’entrer dans le pays.

 

En effet, après s’être rendu compte qu’il était en train de perdre la bataille de la communication en ayant interdit, dès le début des événements, la présence de journalistes étrangers sur son sol, le gouvernement syrien a opéré une ouverture, en octobre et novembre. Mais l’expérience s’est immédiatement révélée négative : exception faite de quelques publications, les médias dominants, soucieux de  ne pas « désorienter leurs lecteurs » (communication personnelle du rédacteur-en-chef d’un grand quotidien français), n’ont pas modifié la ligne éditoriale qu’ils avaient suivie depuis plusieurs mois déjà et ont continué de répercuter la propagande diffusée par le CNS et l’OSDH, tout en se prévalant, cette fois, d’avoir été « constater » la situation sur place…

 

Cette liberté de mouvement et mon indépendance étaient les conditions auxquelles je me suis rendu sur le terrain : pouvoir reprendre mes observations sans contrôle du gouvernement (une « visite guidée », suivant le programme imposé aux journalistes invités, n’est certainement pas dénuée d’intérêt, mais cela ne permet pas de restituer une vision impartiale et complète des événements).

 

J’ai dès lors produit un rapport sans complaisance pour le gouvernement baathiste, mais sans complaisance non plus pour une opposition dont certaines composantes ne sont pas aussi « démocratiques » qu’on veut bien le croire, ni sans arrière-pensée communautariste ou religieuse, s’accommodant parfois d’influences étrangères dont les conséquences pourraient bien plonger le pays dans la guerre civile, des composantes qui n’hésitent pas, pas plus que le gouvernement, à mettre en œuvre des méthodes violentes et tout aussi critiquables.

 

*

 

*           *

 

L’état des lieux de la contestation

 

De manière générale, le pays demeure assez calme, exception faite des villes de Hama et de Homs, les deux principaux lieux de la contestation, et de certaines agglomérations de moindre importance, situées le long des frontières turque et libanaise, localisation propice à une ingérence étrangère.

 

Et l’armée syrienne, dont les unités d’élites sont principalement composées d’Alaouites, issus de la communauté du président, et des minorités les plus dépendantes du régime, demeure quant à elle fidèle au gouvernement : contrairement à ce qui s’est produit en Tunisie ou en Égypte, où les soldats ont pu reconnaître des frères, des oncles, des sœurs parmi les contestataires, aucune fraternisation n’est vraiment possible, en Syrie, entre les révoltés et l’armée, souvent issus de communautés différentes.

 

Syrie-decembre-janvier-2011-2 4597~1-copie-1[Photo : avec Fadwa Suleiman, à Homs]

 

 

À Homs, j’ai pu rencontrer l’opposition, qui est de mieux en mieux organisée et réussit à présent à contrôler deux quartiers de la ville ; en juillet, il ne s’agissait encore que de quelques bandes de jeunes, peu et mal armés, qui s’attaquaient ça et là aux symboles de l’autorité.

 

J’ai aussi eu l’opportunité d’y rencontrer Fadwa Suleiman, cette actrice célèbre en Syrie, qui, bien que de famille alaouite, est devenue la porte-parole des insurgés de Homs.

 

Quand je suis arrivé à Homs, j’ai d’abord parcouru la ville, plus de deux heures durant, à la recherche de quartiers en révolte, à propos desquels je n’avais aucune information. En comparaison de ce que j’avais pu avoir comme impression en juillet, la ville est désormais moins sereine : la plupart des rues, désertes, sont sous la surveillance de policiers ou de militaires, le centre en particulier, où des contingents de plusieurs dizaines de soldats assurent la garde des bâtiments officiels, du siège du parti Baath notamment.

 

Entrer dans Homs ne fut cependant pas compliqué : ni sur la route, depuis Damas, ni à l’entrée de la ville, aucun check-point n’a arrêté ni contrôlé mon véhicule.

 

En m’éloignant pour gagner les banlieues, je me suis engagé dans un quartier (al-Bayadah, comme je l’ai appris plus tard) dont les maisons présentaient des traces de combats, aux façades mitraillées et crevées par des tirs de gros calibre, non sans une certaine anxiété, car je craignais, dans une telle zone, le tir d’un sniper, pour lequel un observateur européen, avançant en automobile à une allure réduite du fait des gravats qui jonchaient les rues, constituait une cible facile et de choix. Mais là se trouvait ce que je voulais savoir : l’ampleur de la révolte à Homs, voire d’une rébellion armée, dont j’avais pu observer les prémices en juillet, de ces « gangs » accusés par le gouvernement de prendre la population en otage.

 

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  Homs (al-Bayadah), décembre 2011 © photo Pierre PICCININ

  

A peine avais-je parcouru quelques centaines de mètres qu’un groupe d’hommes armés a stoppé mon véhicule. Un check-point de plus ; mais plus zélé cette fois, dans cette zone sensible. Les miliciens étaient sans uniformes et j’en déduisis qu’il s’agissait des services spéciaux du régime : probablement mon voyage devait-il s’arrêter là et allait-on me renvoyer directement à Damas.

 

Après avoir fouillé mon véhicule et vérifier mes documents d’identité, deux des miliciens sont montés dans l’automobile et m’ont ordonné de suivre un itinéraire à travers le quartier, qui nous mena à une petite place, où ils m’ont demandé d’arrêter le moteur. La procédure n’étant pas du tout habituelle des contrôles que j’avais connus jusqu’alors, je commençais à m’inquiéter, d’autant plus que personne ne savait où je me trouvais à ce moment-là et que les visages de mes gardes s’allongeaient ; l’un d’eux, à l’air exaspéré, examinait chacune des pages de mon passeport ; il me lança un regard noir lorsqu’il y découvrit le visa que j’avais obtenu en juillet déjà, puis devint menaçant et nerveux, à la vue d’un visa iranien, souvenir d’un séjour d’observation à la suite de la « révolution verte ».

 

Je commençais à comprendre que quelque chose d’anormal se passait : jusqu’alors, ce visa délivré par l’Iran, allié privilégié du gouvernement de Bashar al-Assad, m’avait plutôt attiré la sympathie des militaires qui m’avaient contrôlé…

 

Après quelques minutes, un autre groupe armé s’approcha et un troisième homme, jeune et maîtrisant l’anglais, monta dans l’automobile : il me demanda si j’étais iranien, comment je m’étais trouvé là, quel était mon but en me rendant à Homs. Il découvrit dans la sacoche de ma caméra le document officiel du Ministère de l’Information qui m’autorisait à me déplacer en Syrie. Ses mains tremblaient ; il semblait ne pas savoir sur quel pied danser. Je me demandais à qui j’avais affaire…

 

Je cherchais la révolution, mais c’est la révolution qui m’avait trouvé… On me fit sortir du véhicule et le jeune homme, prénommé Omar, me demanda si je voulais prendre un café avec eux. Ma réponse fut spontanée : « yes, but who are you !? ». La sienne aussi : « we are the revolution ».

 

J’ai alors suivi les opposants dans un immeuble, dans un des appartements qui leur sert de cache et de lieu de rendez-vous. Une vingtaine d’hommes en armes y étaient assis sur des banquettes disposées tout autour de la pièce principale, le long des murs. Parmi eux, une femme, que j’ai tout de suite reconnue : Fadwa Suleiman, la « Passionaria » de Homs. L’accueil a été chaleureux et j’ai pu poser les questions que je souhaitais.

 

Une fois la nuit tombée, mes hôtes m’ont proposé de passer la nuit avec eux, car des tirs de snipers avaient commencé depuis les toits des bâtiments périphériques. Il ne m’était donc plus possible de rejoindre mon véhicule et de quitter la zone. Les autorités, en effet, pour empêcher les mouvements nocturnes des rebelles, ont établi un couvre-feu de fait. Selon les témoignages des rebelles, l’armée régulière est appuyée par des tireurs d’élite iraniens ; les rebelles m’ont affirmé en avoir tué plusieurs : « avant, nous n’avions rien contre l’Iran ; on aimait l’Iran, parce qu’il était notre allié et nous défendait ; mais, maintenant, nous haïssons les Iraniens ».

 

En vérité, les rebelles n’avaient pas eu l’intention de me laisser rentrer à Damas le jour même : ils voulaient d’abord vérifier mon identité et savoir s’ils pouvaient me laisser partir sans risque, alors que je les avais localisés. Ce pourquoi ils ont attendu la tombée de la nuit avant de me prévenir des risques. J’étais aux arrêts, mais je ne l’avais pas bien compris encore.

 

Au petit matin, des tirs d’artillerie et de mitrailleuses ont doublé ceux des snipers et m’ont réveillé, dont quelques-uns ne sont pas tombés très loin de notre immeuble : très reconnaissables, il s’agissait de tirs de chars d’assaut, qui bombardaient le quartier à l’aveugle pour soumettre la rébellion. Je me suis immédiatement levé ; tous les rebelles avaient disparus, Fadwa également ; un seul était resté pour me veiller : « c’est comme ça tous les jours », m’a-t-il lancé, en m’apportant le café…

 

Le jour étant levé, les tirs ont cessé et j’ai demandé de pouvoir rejoindre ma voiture : la veille au soir, je devais rencontrer le ministre syrien de l’Information ; mes hôtes et moi avions donc convenu d’un petit scénario et j’avais téléphoné au ministère pour prévenir de ma situation, expliquant que, m’étant « égaré », du fait des tirs, j’avais été accueilli par « une famille ne parlant que l’arabe », langue que je maîtrise mal encore, qui allait m’héberger pour la nuit. Mais comment expliquer mon absence un jour de plus, alors qu’on m’avait suggéré de rejoindre le lendemain un groupe de journalistes invités par le gouvernement et en visite à Homs ? Le point de rendez-vous était le bâtiment du gouvernorat.

 

Mais les rebelles m’ont demandé d’attendre davantage, car mon identité et ma bonne foi n’avaient pas été vérifiées. Une douzaine d’hommes, que je n’avais pas encore rencontrés, s’est présentée ; j’ai dû pour la énième fois leur expliquer comment j’étais arrivé là et ce que je faisais en Syrie. Ils ont à nouveau examiné mon passeport pendant un long moment.

 

Finalement, ils ont paru rassurés. Ils m’ont demandé de déclarer devant une caméra que j’avais été bien traité et n’avais pas été enlevé par eux, car ils craignaient que le gouvernement syrien ne m’obligeât à passer à la télévision pour les accuser de m’avoir kidnappé. Après quoi ils m’ont prévenu qu’ils allaient me bander les yeux et me conduire au centre-ville. Trois d’entre eux sont montés dans ma voiture ; l’un d’eux a pris le volant ; ils m’ont conduit jusqu’à proximité de la place centrale de Homs. Nous nous sommes chaleureusement embrassés et je les ai quittés pour rejoindre le gouvernorat et les journalistes.

 

Les rebelles de Homs –il convient de les appeler ainsi, car il s’agit désormais bel et bien d’une rébellion- agissent en pelotons d’une dizaine d’hommes chacun. Je n’en ai rencontré qu’une partie, mais, dans la seule cache dans laquelle j’ai passé près de deux jours avec eux, j’ai vu se succéder plusieurs groupes, ce qui me laisse supposer que leur nombre n’est pas négligeable.

 

Mais pas suffisant, cependant, pour réellement inquiéter le gouvernement, d’autant moins que leur armement reste léger : kalachnikovs et grenades à main. Toutefois, en pratiquant ainsi une forme de guérilla et en se fondant dans la population, dont ils sont issus, ils tiennent en respect l’armée régulière, qui cerne ces deux quartiers et semble avoir pour le moment renoncé à y faire le coup de force.

 

À Hama, la situation est très différente. Elle a également évolué, mais pas à l’avantage des contestataires.

 

Ainsi, pas plus cette fois-ci qu’en juillet, je n’ai vu de manifestant armé à Hama. J’ai là aussi été introduit au sein de l’organisation de l’opposition. J’ai notamment pu accéder à un des dispensaires clandestins dans lesquels les manifestants soignent leurs blessés et à une cache, une sorte de quartier général où se réunissent les organisateurs de la contestation. Je n’ai nulle part constaté le moindre élément d’armement.

 

En juillet, l’armée cernait la ville, qui était aux mains des manifestants, lesquels réussissaient à mobiliser plusieurs milliers de personnes pour remplir la place al-Assidi, à la fin de la principale prière du vendredi.

 

Depuis que l’armée a repris le contrôle des rues, début août, les forces de l’ordre, policiers et militaires, occupent les principaux boulevards et places ; et ils maîtrisent complètement le terrain. Les manifestants sont donc désormais contraints de se réunir par groupes de quelques centaines seulement, dans les ruelles latérales.

 

hama7' Hama, décembre 2011 © photo Pierre PICCININ

 

Leurs seules armes sont des pierres, qu’ils lancent sur les policiers, lesquels répliquent par des jets de gaz lacrymogène et, quand la pression des manifestants devient trop forte, par des tirs de plombs de chasse, parfois par quelques tirs de balles, mais très exceptionnellement ; aussi, ayant assisté à une de ces manifestations, le vendredi 30 décembre, je déduirais de l’attitude de la troupe que ses ordres sont certes de tenir le terrain, mais en évitant au maximum de blesser ou tuer.

 

Hama n’est donc pas à feu et à sang ; la ville n’est pas non plus le terrain d’une rébellion armée, mais celui d’une poignante intifada…

 

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  Hama, décembre 2011 © photo Pierre PICCININ

 

Ailleurs, dans le pays, il n’y a pas à proprement parler de lieu de révolte comparable à Homs ou de contestation permanente, comme à Hama.

 

Mais des groupes de combattants agissent néanmoins, ici et là, attaquent les patrouilles militaires, lors d’embuscades souvent meurtrières, et commettent parfois des atrocités contre des soldats et des policiers, mais aussi contre des civils qui soutiennent le gouvernement ou, tout simplement, qui refusent d’aider ces rebelles.

 

Si le régime baathiste a montré les dents dès le début de la contestation, en mars 2011, et a violemment réagi aux manifestations de l’opposition, la rébellion n’est désormais plus en reste, une de ses composantes en tout cas, et met en œuvre des méthodes inqualifiables pour intimider les forces de l’ordre et les partisans du régime, y compris les civils : enlèvements, décapitations, mutilations, exécutions sommaires, menaces sur les familles…

 

Je n’ai pas eu de contact avec cette composante-là de l’opposition, mais les témoignages que j’ai recueillis sont nombreux et les corps, parfois dépecés, sont visibles dans les morgues.

 

Plus précisément, quatre villes secondaires, dans le nord-ouest, situées le long des frontières, sont régulièrement en proie aux attaques menées par différents groupes armés contre les forces gouvernementales.

 

Il s’agit de Zabadani, au nord-ouest de Damas, à la frontière du Liban, et de Talkalakh, non loin de Homs, à la frontière nord du Liban : l’Armée syrienne libre (ASL) y harcèle l’armée régulière et le revendique. Des armes et des combattants entrent en effet en Syrie depuis le Liban, ce qui rend la région du centre-ouest plus propice aux actions de l’opposition armée (les factions libanaises impliquées prenant le risque de provoquer l’extension du conflit au territoire du Liban).

 

De Qousseir, où des groupuscules (souvent désignés comme salafistes, mais non-identifiés jusqu’à présent) tendent quotidiennement des embuscades aux soldats du gouvernement ; cette agglomération est également située dans la province de Homs, à proximité de la frontière du Liban, qui semble ainsi constituer la principale base arrière des oppositions armées.

 

Et d’Idlib, entre Jisr-al-Shugur et Alep, à proximité de la frontière turque, où plusieurs quartiers sont aux mains de l’ASL, qui introduit en Syrie armes et munitions depuis la Turquie, dont les autorités ferment les yeux et tolèrent les mouvements de ces combattants rebelles.

 

Syrie-decembre-janvier-2011-2 4604' Parents d'un étudiant assassiné par des terroristes (interviewés par des journalistes russes et chinois)

Homs (quartier alaouite), décembre 2011 © photo Pierre PICCININ

 

Comme on peut le constater, c’est l’ASL qui constitue le gros de l’opposition armée. Ce groupe obéit à un colonel dissident, Riyad al-Asaad, actuellement en Turquie, où l’ASL trouve asile dans les camps de réfugiés, et s’infiltre en Syrie depuis les frontières turque et, surtout, libanaise.

 

Selon les sources, l’ASL revendique un contingent de 15.000 à 40.000 hommes, tous déserteurs de l’armée gouvernementale. Non seulement, ces désertions ne sont pas avérées –en tout cas, les chiffres annoncés n’ont pas de sens : l’armée syrienne constitue l’un des piliers du régime, qu’une telle hémorragie mettrait en grande difficulté (l’armée régulière compte environ 200.000 hommes), ce qui n’est pas le cas-, mais, surtout, il apparaît de plus en plus clairement que l’ASL reçoit des armes du Qatar et de la faction libanaise pro-Hariri, c’est-à-dire des Sunnites libanais opposés au Hezbollah qui est soutenu par le gouvernement de Bashar al-Assad (c’est en cela que réside le risque d’une extension du conflit au Liban ; à terme, le Hezbollah, actuellement membre de la coalition gouvernementale qui a rejeté le clan Hariri dans l’opposition, pourrait en effet réagir à cette violation patente du territoire libanais, en mobilisant non seulement ses propres milices, mais également l’armée régulière libanaise).

 

L’Armée syrienne libre semble avoir réussi à augmenter son rayon d’action au-delà des zones frontalières, en s’associant à des cellules d’opposants armés isolées, d’obédience salafiste parfois, ce qui est avéré à Homs, où l’ASL a été ralliée par un groupuscule appelé « Brigade Farouk », responsable de plusieurs attentats anti-chiites.

 

En outre, l’ASL serait entraînée à la guérilla urbaine par des éléments de l’armée française, basés dans la région de Tripoli, au Liban, et dans la province turque du Hatay, à la frontière syrienne.

 

Jusqu’a présent, le CNS se méfie de l’Armée syrienne libre, qui essaie de se faire reconnaître par l’opposition politique, mais n’a rien obtenu d’autre du CNS que la création d’un bureau de liaison.

 

La question est de savoir si tous ces protagonistes sont réellement syriens ou s’il s’agit aussi d’éléments étrangers, qui agissent pour le compte d’acteurs régionaux hostiles au gouvernement baathiste, comme le Qatar ou l’Arabie saoudite, dont l’implication en Syrie est bien établie. Comme la Turquie, aussi, dont la politique de rapprochement avec Damas a été stoppée net par le « Printemps arabe » et s’est progressivement muée en hostilité déclarée. Il serait question, dans certains cas, d’éléments infiltrés qui s’en prendraient indifféremment à toutes les parties en présence, pour envenimer le conflit et pousser les Syriens vers la guerre civile.

 

J’ai pu comprendre que ces diverses composantes de la contestation n’ont pas de contact entre elles. Les rebelles, à Homs, sont essentiellement issus de la population locale : il s’agit de simples citoyens (ni islamistes radicaux, ni factieux d’un quelconque extrémisme politique : une question que je leur ai posée était de savoir s’il y avait des Chrétiens parmi eux ; un jeune homme a levé la main, à la surprise des autres, qui ne s’en étaient jamais souciés). Ce sont des citoyens, qui ont cru le moment arrivé de s’insurger et se retrouvent à présent enfermés dans le conflit que cela a généré. Il y a dans leurs rangs très peu d’apport extérieur, en provenance d’autres villes de Syrie. Idem à Hama : les manifestants sont tous originaires de la ville. Ils n’ont pas non plus de contact avec les islamistes radicaux, qui constituent donc un autre mouvement d’opposants (voire plusieurs autres mouvements différents), ni avec l’Armée syrienne libre ; et ils entretiennent très peu de relations avec le CNS ou le CNCD.

 

C’est donc à dire que, sur le terrain comme à l’extérieur, « les » oppositions sont très hétérogènes et très divisées, tant sur les méthodes que les objectifs, et mal coordonnées, voire pas du tout, locales et géographiquement disparates.

 

On doit dès lors s’interroger sur la probabilité de voir un jour ces différentes factions s’accorder entre elles : les rebelles, à Homs, m’ont affirmé sans la moindre ambiguïté qu’il était hors de question pour eux de pactiser avec les salafistes, par exemple. Et, à Hama, les leaders des manifestants, des pacifistes, condamnent la militarisation de la contestation.

 

Á Damas, comme dans le reste du pays et les principaux centres urbains, je n’ai pas noté de grandes différences par rapport à la situation que j’avais constatée en juillet : la population vaque normalement à ses activités, en dépit des deux attentats-suicides qui ont durement frappé la capitale, le 23 décembre et le 6 janvier, que le CNS et l’OSDH attribuent au régime, qui voudrait, selon eux, susciter la haine de la population envers les contestataires, mais dont le gouvernement accuse le terrorisme salafiste.

 

Même si une tension existe désormais, plus sensible et perceptible, le gouvernement continue de maîtriser la situation face à une opposition qui demeure minoritaire et ne parvient pas à entraîner dans une révolution une population très divisée, dont certaines communautés, les Chrétiens, les Alaouites bien sûr, les Druzes, etc., craignent l’islamisme radical et soutiennent, fût-ce par défaut, le gouvernement de Bashar al-Assad.

 

En dehors des foyers d’opposition évoqués, la contestation se résume ainsi à l’organisation de manifestations qui ont lieu le vendredi surtout, à la sortie des mosquées, et concernent dès lors essentiellement la communauté sunnite, du moins les couches sociales les moins favorisées de cette communauté (la bourgeoisie sunnite, en effet, soutient les réformes économiques entreprises par Bashar al-Assad depuis 2000).

 

Dans les grandes villes, les manifestations se déroulent donc dans les banlieues, dans les quartiers modestes. Elles rassemblent les fidèles qui quittent leur lieu de culte, après la prière de la mi-journée ou celle du soir, qui sont les plus fréquentées : des « coordinateurs » de quartier incitent la foule à manifester, parfois déjà sollicitée lors du prêche de l’imam.

 

Les propos islamistes que l’ont peut entendre dans ces quartiers ont éloigné les manifestants Chrétiens et les membres des autres communautés minoritaires qui, non seulement, ne considèrent pas être représentés par ces mouvements, mais, plus encore, se sentent menacés par les discours tenus lors de ces rassemblements. Dans certaines mosquées des banlieues de Damas, les prêches appelant à « égorger » les partisans de Bashar al-Assad se font de plus en plus fréquemment entendre…

 

 

Les revendications de la société civile

 

Si l’intensité de la contestation a considérablement diminué depuis le mois de mars, une partie de la population continue de demander des changements institutionnels et attend du régime une progressive démocratisation.

 

Il est en effet certain que le régime baathiste, en Syrie, s’est transformé très rapidement, sous la présidence d’Hafez al-Assad déjà, le père de l’actuel président, en une féroce dictature.

 

Le baathisme, à l’origine, a deux objectifs principaux : c’est, d’une part, une forme de socialisme, qui ambitionne d’améliorer les conditions de vie des couches sociales les plus défavorisées ; et, d’autre part, le baathisme présente une dimension nationaliste panarabe, qui combat l’hégémonie colonialiste et promeut l’unité des Arabes.

 

Cependant, le parti Baath syrien s’est mué en parti unique et son leader, en dictateur : Hafez al-Assad et ses proches ont instrumentalisé le parti pour s’accaparer tous les pouvoirs au sein de l’État et mettre la main sur l’ensemble du secteur économique.

 

Toute opposition à ce système a toujours été durement réprimée : disparitions, tortures, emprisonnements… Les différents services de police syriens sont pléthoriques et omniprésents.

 

Lorsqu’il avait succédé à son père, en 2000, Bashar al-Assad avait suscité un fort espoir en Syrie : jeune, très occidentalisé, médecin de formation, il n’était en outre pas destiné à gouverner, mais avait dû s’y résoudre suite au décès accidentel et soudain de son frère aîné.

 

Dès lors, les démocrates syriens avaient espéré un rapide changement de régime, à la faveur de cette présidence particulière. Et, au début de sa présidence, Bashar al-Assad a semblé vouloir répondre à cet espoir : il a réalisé de nombreuses réformes économiques, qui ont satisfait la bourgeoisie sunnite ; il a libéré de nombreux prisonniers d’opinion ; il a appelé les exilés à rentrer pour entamer un dialogue ; il a autorisé un début de liberté de presse… C’est ce que l’on a appelé le « Printemps de Damas ».

 

Mais Bashar al-Assad n’est pas seul à la tête de la Syrie. Il est entouré de tout cet appareil politico-financier qui profite largement de l’état actuel des choses. Aussi, lorsque, très rapidement, l’opposition a commencé à réclamer des changements trop substantiels, le système a mis le holà et l’ouverture a pris fin, ce qui fut une grande déception pour ceux qui avaient cru à une démocratisation des institutions.

 

Ont peut donc comprendre que des pans entiers de la société civile aient espéré se libérer de cette chape de plomb, à la faveur du « Printemps arabe ».

 

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 Manifestation de soutien à Bashar al-Assad à Homs, décembre 2011 © photo Pierre PICCININ

 

Mais la société syrienne ressemble à un véritable patchwork confessionnel et communautaire. Les événements ont ravivé les oppositions et les craintes des uns et des autres, face à l’islamisme, surtout, au salafisme, le courant islamiste radical, et aux Frères musulmans, que d’aucuns croyaient anéantis depuis leur révolte en 1982 et l’interdiction de leur organisation, mais qui ont survécu dans la clandestinité et se révèlent aujourd’hui, à la tête du CNS notamment.

 

Une partie de la population a ainsi pris peur face à la tournure des événements et a préféré se rallier à l’ordre établi, mais sans cependant renoncer à changer le régime. Dans les faits, toutefois, elle a rejoint la frange de population favorable à l’actuel gouvernement et constitue incontestablement avec elle une majorité sur laquelle le régime baathiste peut trouver un solide appui.

 

La conjoncture syrienne n’est certainement pas comparable à ce qui s’est passé en Tunisie et en Égypte ni, dans d’autres circonstances, en Libye.

 

 

La bataille de la désinformation médiatique

 

Les événements de Syrie constituent certainement un cas d’école extrême de désinformation médiatique, et peut-être plus encore que la guerre du Golfe de 1991, voire même que la guerre d’Irak de 2003 ou l’intervention atlantique en Libye en 2011.

 

Il ne s’agit pas de dénoncer un vaste complot médiatique contre la Syrie -pas de la part des médias occidentaux, en tout cas ; c’est différent en ce qui concerne certains médias arabes, à commencer par Al-Jazeera, instrument médiatique du Qatar qui a été très actif en Tunisie, en Libye et, à présent, intervient en Syrie-, mais de mettre en évidence les raisons de cette désinformation aux proportions saisissantes.

 

Certes, il est bien évident que la plupart des grands médias ont une ligne éditoriale déterminée par les intérêts de ceux qui les possèdent, leurs principaux actionnaires, des groupes financiers ou industriels, qui utilisent leurs médias pour influencer l’opinion.

 

Dans le cas de la Syrie, cela dit, les facteurs qui expliquent cette « désinformation » sont, d’une part, d’ordre strictement structurel et, d’autre part, ont pour origine un parti pris idéologique qui simplifie la « révolution » syrienne, de manière manichéenne, à la révolte de tout un peuple contre une intolérable dictature (c’est du moins le fait des médias occidentaux : les médias russes et chinois, par exemple, perçoivent quant à eux la crise syrienne sous un angle tout à fait différent, beaucoup plus favorable au régime, allié de leur gouvernement respectif).

 

Aujourd’hui, les rédactions ont été dégraissées et ne disposent plus d’assez de personnel, ni de moyens. Les journalistes n’ont plus la possibilité de se rendre sur le terrain, de vérifier l’information, ni le temps de recouper leurs sources. Ils se contentent donc trop souvent de faire du « desk-journalisme », de répercuter des « informations » qui proviennent de quelques grandes agences de presse, elles-mêmes bien souvent informées par des réseaux qu’elles ont constitués, généralement dans le milieu des ONG, dont certaines, derrière des étiquettes apparemment honorables, cachent en réalité des groupes d’intérêt ayant partie prenante dans les événements.

 

 Photos-illustration-2 1157 Siège du parti Baath, à Damas, 21 novembre 2011 © photo Maha MAHFOUD

 

Je prendrai pour exemple un cas bien concret : le 20 novembre, à la suite d’Al-Jazeera, toute la presse internationale a annoncé une attaque de roquettes contre le siège du parti Baath à Damas ; et d’aucuns en ont immédiatement tiré des conclusions catastrophistes pour le régime. Un de mes contacts à Damas m’a spontanément téléphoné, le jour-même, pour m’informer de ce que le bâtiment était intact. Deux coups de fil ont été suffisants pour vérifier l’information et publier une photographie du siège du Baath, qu’une amie sur place m’avait envoyée, avec, en avant-plan, la une d’un grand quotidien du lendemain de la prétendue attaque. Il est stupéfiant qu’aucune rédaction n’aie procédé à cette vérification élémentaire, qui relève du travail de base du journaliste.

 

Il faut aussi tenir compte d’un autre phénomène : la presse se nourrit d’elle-même et, en même temps, cherche le scoop vendeur, ce qui génère une spirale vicieuse dont il devient rapidement impossible de s’extraire ; pire : dans des cas similaires à celui que je viens de décrire, les médias ne démentent même pas après coup, par crainte du discrédit, laissant leurs lecteurs dans l’ignorance de la réalité, victimes de la supercherie.

 

Ainsi, concernant la Syrie, les grands médias restent sur leur ligne éditoriale, malgré les témoignages des quelques journalistes et chercheurs qui se sont rendus sur place.

 

Pourtant, de plus en plus de preuves sont fournies de ce que certaines composantes de l’opposition organisent une formidable désinformation de la presse occidentale. La source principale –et presqu’unique- qui est systématiquement mentionnée par les médias, à propos de la Syrie, c’est l’Observatoire syrien des Droits de l’Homme (OSDH), basé à Londres et présidé par l’avocat Rami Abdel Rahman, opposant au régime de longue date, connu en Syrie (il est cela dit presque impossible de l’approcher et son patronyme semble être utilisé comme pseudonyme par plusieurs des administrateurs de l’OSDH, ce qui ne manque pas de brouiller les pistes lorsque l’on essaie d’enquêter plus avant sur cette organisation).

 

Or, il a été établi à maintes reprises déjà que l’OSDH entretient des liens étroits avec les Frères musulmans (Rami Abdel Rahman serait lui-même membre de la confrérie) et intoxique les médias : la mystification des roquettes sur le siège du parti Baath à Damas était un produit de la collaboration d’Al-Jazeera et de l’OSDH.

 

Ainsi, les preuves de l’organisation de la désinformation par l’OSDH ne manquent pas, et je peux en produire plusieurs exemples, directement vécus sur le terrain.

 

Hama 15 Juillet 2011

 Hama, 15 juillet 2011 © photo Pierre PICCININ

 

Le vendredi 15 juillet, j’étais à Hama. J’ai assisté à une manifestation qui avait rassemblé entre 3.000 et 10.000 personnes. Le soir même, l’AFP, suivie des bulletins de France 24, d’Euronews et du journal Le Monde, annonçait 500.000 manifestants ! Leur source, à l’époque déjà : l’OSDH… La ville de Hama ne compte même pas 400.000 habitants, ce qu’aucune rédaction n’a vérifié avant de diffuser « l’information » en provenance de l’OSDH.

 

Autre exemple, tout récent celui-là : ce 27 décembre, j’étais à Damas lorsqu’on a annoncé une fusillade à l’université. Je me suis immédiatement rendu sur les lieux, puis à l’hôpital où les blessés étaient transportés. J’ai pu interroger, à chaud, les condisciples des étudiants concernés, des t

émoins directs qui connaissaient les victimes, et aussi la mère et la tante d’un des étudiants blessés, lequel est décédé quelques heures plus tard : un opposant au gouvernement, un étudiant, était entré dans une salle d’examen et avait tiré sur plusieurs de ses condisciples, en choisissant ses cibles, qui étaient toutes membres d’organisations étudiantes qui soutiennent le président al-Assad. L’auteur de la fusillade avait participé à un débat avec ses victimes et s’était sévèrement disputé avec elles. Dans les heures qui ont suivi, l’OSDH a publié un communiqué de presse, affirmant que plusieurs tireurs pro-régime avaient ouvert le feu sur le campus de l’université de Damas, tuant et blessant des étudiants qui manifestaient contre le gouvernement… Une « information » immédiatement reprise par l’ensemble des sites de presse occidentaux.

 

Le constat est pire encore en ce qui concerne les images qui nous sont envoyées par l’opposition, lesquelles, comme tout le matériel médiatique relatif à la Syrie, sont du même tonneau que les chiffres évoqués.

 

La plupart des images qui nous arrivent des manifestations en Syrie sont constituées de plans rapprochés, qui ne montrent en réalité que quelques centaines de personnes au plus. Et pour cause : c’est bien ainsi que les choses se passent sur le terrain.

                                                                                       

Le manque d’esprit critique des responsables de l’information est tel, cependant, que les chaînes de télévision occidentales utilisent ces images pour illustrer les chiffres absurdes avancés, parlant de manifestations de centaines de milliers de personnes.

 

Mais il y a aussi les images que les médias ne montrent pas, celles des immenses manifestations de soutien au régime baathiste. Elles rassemblent, elles, des centaines de milliers de manifestants. Certes, elles sont dans la plupart des cas organisées par les autorités et, celles-là, les forces de l’ordre ne les répriment pas. Mais, pour y avoir assisté, je peux témoigner que les personnes qui y participent sont tout à fait sincères et soutiennent le président al-Assad, avec une ferveur non feinte, tout aussi ardente que celle des manifestants de l’opposition.

 

Aucune chaîne de télévision ne fait la promotion de ces immenses rassemblements, dont la vision perturberait le téléspectateur endoctriné dans la version manichéenne et simpliste évoquée. Les médias laissent ainsi croire à leurs auditeurs que le régime est face à une révolte de masse et est sur le point de s’effondrer, ce qui n’est absolument pas le cas.

 

Il est donc bien clair que les chiffres et les « informations » avancés dans la presse depuis des mois sont tout à fait farfelus et ne correspondent absolument pas à la réalité.

 

Les commentaires élaborés sur base de ces « informations » sont dès lors tout aussi farfelus, produits d’analystes qui ignorent tout du terrain et construisent des raisonnements aberrants au moyen de ce qu’ils glanent dans la presse…

 

La situation, en Syrie, est très loin d’être aussi catastrophique que ce qu’en disent la plupart des commentateurs et le régime baathiste n’est pas près de devoir céder.

 

 

La perspective d'une intervention occidentale

 

Avant tout, la question est de savoir s’il y a matière à intervenir : les chiffres invérifiables –et invérifiés- avancés de part et d’autre, dans le cadre de cette guerre médiatique que se livrent le gouvernement et certains courants de l’opposition, ne permettent pas de justifier une intervention.

 

Certes, en Libye, personne ne s’est embarrassé d’une quelconque enquête sur la réalité des chiffres avancés. La résolution 1973 du Conseil de sécurité de l’ONU, qui a autorisé l’intervention (et ouvert le champ à toutes les dérives, à la destruction de la ville de Syrte, qui n’était certainement pas prévue par la résolution dont l’objectif officiel –ne l’oublions pas- était la protection des populations civiles), a été votée sur base d’un rapport de la Ligue des droits de l’homme libyenne, qui affirmait que le gouvernement avait massacré six mille personnes. On sait aujourd’hui que ce fut là un énorme bobard. En somme, rien n’empêcherait d’en faire autant dans le dossier syrien...

 

Mais il faut aussi s’interroger sur la faisabilité d’une telle intervention. Une intervention est-elle possible ?

 

Le gouvernement syrien a le soutien de l’Iran, puissance régionale dont l’entrée en scène dans un conflit en Syrie pourrait entraîner la déstabilisation, voire l’embrasement de toute la région, y compris des pétromonarchies du Golfe, ce que personne ne souhaite pour des raisons bien évidentes. Une implication de l’Iran pourrait en outre entraîner une réaction israélienne, avec les conséquences que l’on peut imaginer dans la géopolitique du Monde arabe.

 

La Syrie a également le soutien de la Chine, grand consommateur de pétrole, qui s’approvisionne en Iran (la Chine aurait cela dit commencé à rechercher d’autres sources d’approvisionnement, dans la perspective d’une intervention occidentale contre l’Iran…), et de la Russie : Moscou, depuis les accords de Camp David, en 1978, c’est-à-dire le rapprochement entre l’Égypte et les Etats-Unis et la paix entre le Caire et Tel-Aviv, a progressivement perdu la bataille du Moyen-Orient, où il ne lui reste plus comme allié, aujourd’hui, que la Syrie. Or, Vladimir Poutine, depuis qu’il a repris les rênes de la Russie, essaie de réparer les dégâts des années Eltsine et de maintenir la Russie au rang de puissance mondiale, de puissance régionale à tout le moins.

 

Ainsi, dès que Français et Turcs, en novembre, avaient évoqué la possibilité d’une intervention commune en Syrie, la Russie avait envoyé des bateaux de guerre dans les ports syriens, pour marquer son territoire ; le message a été bien clair.

 

La Chine et la Russie sont toutes les deux membres permanents du Conseil de sécurité et utiliseront certainement leur veto contre toute velléité d’ingérence en Syrie. Et on peut même s’attendre à ce que la Russie montre les dents si une intervention devait néanmoins se produire (comme il s’en est produit sans accord onusien, en 2003, par exemple, en Irak, ou dans le cas de la soi-disant « indépendance » du Kosovo).

 

La Chine et la Russie sont en outre liées par le trop peu connu Traité de Shanghai de 1996, auquel l’Iran a été associée en tant qu’observateur en 2005. Ce traité, qui se profile de plus en plus comme le pendant sino-russe de l’OTAN, a été modifié en 2002, prônant un caractère « anti-hégémonique » à l’égard des États-Unis. La Syrie constitue dans ce cadre un enjeu de premier ordre.

 

Mais, au-delà de ces considérations, la problématique est en fait assez simple : aucun État occidental n’a d’intérêt à faire chuter le régime baathiste en Syrie, pas même Israël.

 

En Libye, les motivations de la spectaculaire intervention atlantique ont été limpides : Mouammar Kadhafi avait imposé aux sociétés pétrolières et gazières des contrats d’exploitation drastiques, qui réservaient à l’État libyen une part non négligeable des dividendes, lesquelles étaient en grande partie redistribuées à la population sous forme d’aide sociale (médecine gratuite, scolarisation, énergie aussi, etc.). À l’occasion du « Printemps arabe » et des troubles qui ont surgi dans une partie du pays, il a été possible pour les États intéressés de s’ingérer en Libye et de renverser son gouvernement pour le remplacer par une équipe beaucoup plus docile et favorable au libéralisme économique pur et dur. Avant même la chute de Kadhafi, la France, qui fut le fer de lance de l’opération, avait déjà négocié ses parts d’exploitation pétrolière avec le Conseil national de Transition, le nouveau gouvernement désormais en place à Tripoli.

 

Rien de tel ne préoccupe les Occidentaux en Syrie. Tout au contraire.

 

La Syrie n’est pas un pays très riche. Elle vend à l’Europe 98% du pétrole qu’elle produit et les États européens ont toujours eu d’excellents rapports avec Damas. L’absence de sanction efficace de la part de l’Union européenne en témoigne : l’UE a décrété la suspension de son approvisionnement pétrolier en Syrie ; mais Damas sait pouvoir écouler sa production par d’autres canaux et l’EU, pouvoir s’approvisionner ailleurs. On a donc assisté à un jeu de chaises musicales sans réelle conséquence pour le régime baathiste.

 

Dans le cadre de la politique états-unienne, la Syrie baathiste n’est plus un ennemi depuis longtemps : après les attentats du 11 septembre 2001, des accords ont été passés entre les Etats-Unis et la Syrie, qui se sont découvert un adversaire commun, les islamistes radicaux. Ainsi, des prisonniers détenus à Guantanamo ont été expédiés en Syrie pour y être interrogés, torturés. Les services secrets de ces deux États ont activement collaboré.

 

Ensuite, à partir de 2005, la France sarkozienne, grande alliée des Etats-Unis, a fait pression sur la Syrie en utilisant le Tribunal spécial pour le Liban, chargé d’enquêter sur l’assassinat du premier ministre libanais Rafiq Hariri : le gouvernement syrien en a été accusé. Parallèlement, les Etats-Unis ont poussé leur principal allié arabe, l’Arabie saoudite, à proposer des accords diplomatiques et économiques à la Syrie. Cette politique de la carotte et du bâton a été bien comprise par Damas, qui a accepté de se rapprocher d’avantage encore de Washington. L’enquête du Tribunal spécial a alors immédiatement été réorientée vers le Hezbollah au Liban.

 

Les troubles qui ébranlent la Syrie viennent ainsi mettre en péril près de dix années de diplomatie états-unienne et de normalisation des rapports avec Damas.

 

Enfin, Israël considère Bashar al-Assad comme un allié de fait : si le discours, à Damas, demeure très antisioniste, la Syrie, dans les faits, ne mène aucune action concrète et garantit à Israël une parfaite sécurité sur leur frontière commune, le Golan. Cette frontière est strictement surveillée par les Syriens, pour empêcher que des Palestiniens, parmi les 500.000 réfugiés qui vivent en Syrie, ne tentent des attaques contre Israël à partir du sol syrien. Tel-Aviv ne souhaite certainement pas voir une guerre civile ou les islamistes plonger un aussi bon voisin dans le chaos.

 

Dès lors, l’Occident attend, sans prendre de mesures réellement contraignantes contre le régime, dans l’espoir cynique que la situation se stabilisera et que l’ordre reviendra en Syrie.

 

Seule l’attitude de la France (son implication en faveur de l’ASL notamment) suscite l’interrogation. Et pas seulement en ce qui concerne la Syrie, d’ailleurs…

 

On ne peut pas dire que le gouvernement du président Sarkozy s’est montré très empressé à soutenir les révoltes dans les pays arabes. On ne peut oublier les mots ahurissants de la ministre française des Affaires étrangères, Michèle Alliot-Marie, qui avait proposé au dictateur Ben Ali et au gouvernement algérien une aide policière française pour encadrer efficacement les contestataires. Certes, la ministre a par la suite soutenu que l’on avait mal interprété ses propos, mais, en substance, le choix du gouvernement français était clair.

 

L’attitude soudainement très gesticulante de la France dans le cas de la Libye n’a dès lors pas manqué d’étonner, de prime abord du moins : c’est bien la France qui a tout mis en œuvre pour obtenir de l’ONU une résolution permettant l’intervention en Libye et l’on se souviendra des grosses goutes de sueur du successeur de Michèle Alliot-Marie, Alain Juppé, tentant de convaincre le Conseil de Sécurité auquel il n’est parvenu à arracher qu’une bien maigre adhésion… Mais nous savons quelles étaient les objectifs français.

 

Toutefois, une chose n’est pas élucidée encore, en ce qui concerne la Libye. Je me trouvais à Bengazi, en août, et j’ai eu l’opportunité d’assister à une réunion de diplomates étrangers et de membres du CNT. C’était juste avant l’assaut sur Tripoli. Le président du CNT, Moustafa Abd al-Jalil, était complètement paniqué : on venait d’apprendre qu’une colonne d’environ trois cents islamistes surarmés marchait sur la capitale. Or, personne ne savait qui les commandait et quel était leur agenda. C’est pourquoi le CNT, pour ne pas être débordé par ces islamistes, a donné l’ordre d’attaquer Tripoli, en catastrophe, trois semaines avant la date prévue. Par la suite, nous avons appris que ces islamistes étaient armés et financés par le Qatar. Et une diplomate britannique s’est offusquée ouvertement de ce que « les Français étaient au courant ; ils s’étaient concertés avec le Qatar », a-t-elle affirmé, « mais ne nous ont pas avertis ».

 

On connaît les relations privilégiées et personnelles qu’entretiennent le président Nicolas Sarkozy et l’émir du Qatar. Mais cela ne permet pas vraiment de voir clair dans ce jeu, qui n’est pour l’instant pas encore démêlé.

 

Le Qatar est omniprésent dans ce « Printemps arabe ». Je l’ai constaté au Caire, en Tunisie et en Libye. Le Qatar manipule l’opinion, au moyen de sa chaîne de télévision satellitaire, Al-Jazeera, et finance l’armement des rébellions.

 

Je l’ai constaté également en Syrie : certaines manifestations de l’opposition arborent des drapeaux qataris et, plus que partout ailleurs auparavant, plus qu’en Tunisie ou en Libye, Al-Jazeera s’adonne à une propagande éhontée contre Bashar al-Assad et n’hésite pas à monter de toutes pièces de fausses « informations » pour discréditer et affaiblir le régime de Damas.

 

Faut-il analyser l’attitude de la France envers la Syrie à cette implication du Qatar et à un lien privilégié unissant les deux dirigeants de ces pays ?

 

À ce stade de notre information, tout ce qu’il est possible de faire, c’est de constater une nouvelle gesticulation française et de formuler cette hypothèse, mais qui ne répond ni à la question de savoir quel objectif commun poursuivraient la France et le Qatar, quels accords éventuels ils auraient passés, ni de comprendre pourquoi le Qatar, minuscule État, bien qu’immensément riche du fait de ses prodigieuses réserves gazières, veut manifestement jouer un rôle tellement important dans le « Printemps arabe » (un rôle sélectif, cela dit : Al-Jazeera s’est bien gardée de couvrir le Mouvement du 20 février au Maroc et les manifestations au Bahreïn, écrasées dans le sang avec l’appui des chars saoudiens et l’accord tacite des Etats-Unis, présents au Bahreïn avec leur cinquième flotte).

 

La problématique est d’autant  plus complexe que le Qatar, par sa politique, gêne son grand allié, les Etats-Unis, précisément, qui, même si, dans l’ensemble, ils ont bien repris le contrôle de la partie, se seraient volontiers passés de tous ces soubresauts sur l’échiquier de leur « Grand Moyen-Orient ».

 

Mais c’est là toute la complexité de la politique moyen-orientale : un autre grand allié des Etats-Unis, l’Arabie saoudite, n’a-t-elle pas de tous temps financé l’islamisme radical, principale menace régionale à l’encontre de Washington ?

 

*

 

*           *

 

La question qui se profile désormais est celle de la porte de sortie que les différents protagonistes de la crise syrienne pourraient emprunter pour mettre fin à cet état de guerre civile latent qui accable le pays et risque de le mener assez rapidement à un point de non-retour qui, une fois dépassé, laissera peu de chance à un éventuel processus de réconciliation nationale.

 

Le gouvernement baathiste a multiplié les appels au dialogue, libéré de nombreux prisonniers politiques et promulgué plusieurs décrets par lesquels il a lâché du lest, laissant entrevoir la possibilité d’une transition vers la démocratie, mais une transition fatalement longue et sans heurts, ni inquiétude pour les actuels tenants du pouvoir.

 

Toutefois, l’attitude du gouvernement reste ferme et intransigeante face aux rébellions armées qui se sont manifestées à Homs et le long des frontières. Une intransigeance qui est dénoncée par les oppositions comme la volonté avouée de conserver l’autorité sur le pays. Et de conclure que Bashar al-Assad et ceux qui l’entourent n’ont en réalité aucune intention de négocier.

 

Mais la question ne s’applique pas qu’au gouvernement syrien : l’opposition également doit accepter la négociation. Or, toutes les composantes de la contestation s’y refusent : « Bashar doit partir » ; les plus radicaux réclament même son exécution.

 

Quoi qu’il en soit, après bientôt un an de troubles, tandis que la guerre des propagandes fait rage, que les morts s’accumulent de part et d’autre et que la société se déchire un peu plus chaque jour, il semble bien que, en Syrie, la « révolution » soit impossible.

 

 


Lien(s) utile(s) : Grotius international - Géopolitique de l'humanitaire.

 

 

Lire aussi :

 

- SYRIE – Vicissitudes et réalités du « Printemps arabe »

- SYRIE – Mensonges et manipulations

- SYRIE – Propagande et média-mensonges, autant en emporte le vent...

 

 

Et aussi :

 

Christophe LAMFALUSSY, Des corps mutilés à Homs, La Libre Belgique, 21 novembre 2011; et Même les éboueurs sont liquidés, La Libre Belgique, 22 novembre 2011

  - Françoise WALLEMACQ, Syrie : une situation explosive, RTBF.be, 21 novembre 2011

- Georges MALBRUNOT, Jacquier aurait été victime d'une bavure des insurgés, Le Figaro, 20 janvier 2012 

- Adeline CHENON RAMLAT, La triste rencontre entre Médiapart, une vision de la Syrie et moi-même 

- Marie-Ange PATRIZIO, Les chemins de Damas, Le Grand Soir, 25 novembre 2011 (bien que M.-A. PATRIZIO soit une activiste du "Réseau Voltaire", dont les dérives conspirationnistes et le peu de sérieux de thèses souvent non étayées sont bien connus, son récit n'est pas dénué d'intérêt, car il donne la parole à ceux qui, dans le camp du gouvernement syrien, souffrent eux aussi de la situation de crise que connaît le pays)

- Ludo DE BRABANDER, Report from Syria, Vrede, 28 janvier 2012

  

 

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Recension - Si Bahar Kimyongür attribue les troubles qui meurtrissent la Syrie à la politique étrangère des États-Unis et à leur volonté de remodeler le « Grand Moyen-Orient et l’Afrique du Nord », thèse contraire à celle que je défends, il brosse également un tableau détaillé du « Printemps syrien », riche d’informations et de réflexions pertinentes que lui inspire sa grande connaissance du terrain. En particulier, dans un style clair et dynamique, pédagogique aussi, l’auteur, avec brio, éclaire le lecteur sur la complexe question communautaire, l’une des clefs de la crise syrienne, et celle des ramifications du terrorisme islamiste qui sévit dans le pays. Probablement le meilleur ouvrage actuellement disponible sur la « révolution » syrienne. (P.P.)

 

Bahar KIMYONGÜR, Syriana - La conquête continue

 

 

À voir ou à entendre :

 

Pierre PICCININ - Sur La Voix de l'Amérique (16 janvier 2012)
Syrie : "Le gouvernement contrôle la situation"

  

 

 

 
 Pierre PICCININ - Sur RTL-TVI (12 janvier 2012)
Syrie : "À Homs, la rébellion est démocratique et ne pratique pas le terrorisme

  

  

   

 

 Pierre PICCININ - Sur RTBF - La Première (12 janvier 2012)  

Syrie: "Une opposition hétérogène, pacifique à Hama, armée à Homs, salafiste aussi"

  

 

 

 

 

 

 Pierre PICCININ - Sur Radio Luxembourg 100,7 (3 janvier 2012)  

Syrie: "Les médias occidentaux ne mentent pas; ils sont incompétents"

  

 

 

© Cet article peut être librement reproduit, sous condition d'en mentionner la source (www.pierrepiccinin.eu).

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Publié le par Pierre PICCININ

Belgique - Islamophobie - La contradiction s'invite à l'ULB...

 

Fourest ULB

 

Le mardi 7 février, à l’Université Libre de Bruxelles, devait se tenir un « débat » sur le thème de l’extrême droite. L’Université invitait Caroline Fourest, laïcarde de profession, intellectuelle-people française qui a construit sa carrière médiatique sur le terreau de la stigmatisation des religions chrétienne et musulmane. A l'initiative de Souhail Chichah, assistant à l'ULB, la séance fut interrompue par une cinquantaine de contestataires, tous bien décidés à dénoncer la géométrie variable du « débat » à l’ULB et les propos à la limite de l’islamophobie que l’invitée du jour avait tenus à maintes reprises déjà. Il s'agissait d’étudiants, de membres du personnel scientifique et de citoyens, de militants d’associations estudiantines de gauche et d’organisations libertaires, et nullement « d'islamistes intégristes » ou « d'extrémistes de droite » ou encore « d'antisémites », contrairement à ce que, respectivement, les médias, ladite Caroline Fourest et certains représentants du corps académique ulbiste ont affirmé par la suite, inepties reprises en choeur par l'Union des Anciens Étudiants de l'ULB, le Cercle (dit) du Libre Examen et quelques autres cercles universitaires, dont les tout jeunes administrateurs carriéristes ont d'emblée saisi la parfaite occasion de donner des gages. Face aux indignations convenues et aux effets de manche cicéronesques, pour le moins outranciers et mensongers, de la bien-pensance conformiste et politiquement correcte des médias, des jeunes loups aux dents qui rayent le parquet et des vieilles barbes opinantes, une autre vision des faits, très à contre-courant et probablement sujette à faire grincer quelques dents…

 

[Auparavant, pour rappel*, les événements du 20 septembre 2010 : centré sur la personne de l’humoriste français Dieudonné et sur la question du conflit israélo-palestinien, un débat avait finalement pu avoir lieu à l’ULB, après bien des péripéties et avoir, dans un premier temps, été interdit par les autorités académiques, d’abord pour « raisons techniques », ensuite parce que la contradiction n’était pas assez représentée parmi les intervenants invités. Le débat fut interrompu et la salle évacuée, du fait du chahut organisé par des associations juives dont les militants avaient investi l’auditorium. Plusieurs d’entre eux étaient armés et ont physiquement menacé les orateurs. Les médias, qui dénoncent aujourd’hui, dans le cadre du « débat » de Caroline Fourest, l’action de prétendus « islamistes intégristes », s’étaient très peu émus de l’événement, à l’époque, et montrés fort discrets... Sans commentaire.]

 Burqa

Pierre PICCININ, à propos de la "Burqa Pride à l'ULB"

(entretien de Sergio BIANCHINI)

 

Ce mardi, un « débat » consensuel se tenait à l’Université libre de Bruxelles (ULB). Il opposait Caroline Fourest, grande pourfendeuse de soutane et de burqa, auteur d’un film sur Marine Le Pen, la présidente du Front national français, à… À personne.

On chercha en effet la sacro-sainte « contradiction ». En vain.

Ce pouvait donc être haro sur le baudet…

Le « modérateur » ? L’éternel Guy Haarscher : « nous sommes à l’ULB et il n’est pas possible de laisser la parole à l’extrême-droite ; ici, nous débattons entre démocrates ».

Pour peu aimables que soient leurs idées (il ne s’agit là que de mon humble point de vue), à en croire le philosophe si politiquement correct et tant prisé des milieux peu-pensants, le FN et ses 17% d’électeurs ne participeraient pas au débat démocratique de la République française et n’auraient pas voix au chapitre, donc (ce n’est apparemment pas l’avis de Radio-France, qui recevait, le dimanche précédent, Louis Aliot, le vice-président du FN et conseiller régional du Languedoc-Roussillon).

Tous des fachos ! Présomption d’innocence, quand tu nous tiens…

On se souviendra cependant de plusieurs débats, sur la question israélo-palestinienne, entre autres, reportés sine die (on ne dit pas « censurés », à l’ULB ; tout est dans la manière de formuler la chose), parce que le plateau était « déséquilibré », car les organisateurs n’avaient pas pu produire de représentant du point de vue opposé, tous les invités s’étant désistés…

Au programme, aussi, ce mardi, du bouffage de curé à tour de bras (d’imam également), cautionné par les petits rires convenus d’un public en grande partie acquis.

Qu’on est bien entre soi, quand on partage les mêmes stéréotypes…

La vieille rombière ulbiste, cette grabataire de la pensée unique (euh... libre; pardon pour le lapsus), devenue complètement schizophrène, allait une fois de plus se gargariser des grands principes du Libre Examen, tout en se gardant bien de les mettre en pratique.

La soirée avait bien commencé, en douceur, tranquille, par le charabia inaudible de l’Amphitryon de l’heure, une certaine Emmanuelle Danblon, la honte de son pauvre père, Paul.

S’en suivit le petit film, attentat de l’invitée du jour, qui n'allait rien nous apprendre que de déjà su et maintes fois rabâché (et toujours sans contradicteur) : sur une musique stressante et inquiétante (nullement subjective et pas du tout conditionnante - lol), Marine Le Pen avançait au milieu d’une foule de ses partisans…

C’est alors que se produisit l’inespéré : la contradiction, écartée de la scène, s’est invitée à l’ULB.

Un groupe d’étudiants et de citoyens s’est imposé dans cette parodie de débat, au cri de « burqa bla bla ». Ils firent tant et si bien que le pseudo-débat s’acheva illico et que « l’intellectuelle faussaire » dut se retirer, escortée des honorables représentants du corps académique.

Un régal, pour ceux qu’insupportent ces grand-messes laïco-maçonniques ulbistes, si réconfortantes et rassurantes pour les « frères » !

Qui donc disait qu’il n’y avait plus de jeunesse ?

Présent, le Secrétaire perpétuel de l’Académie royale, le noble Sieur Hervé Hasquin, tel Mohamed face à la montagne, dit alors la seule intelligente chose de la mémorable soirée. Se dressant de la haute taille et de l’impressionnante carrure qu’on lui connaît, ne lâcha-t-il pas un autoritaire : « c’est pénible, intellectuellement ! ».

On aurait pu en rester là, en somme, lorsque le Haarscher, grand riposteur du tac au tac, assena aux « trublions » : « j’ai toujours su que vous aviez une burqa dans la tête ; c’est de la censure ! ».

Suivi du Recteur Didier Viviers, venu en renfort et qui, monté au créneau, lança un bien senti « attention : nous savons qui sont les responsables ! ». Et d’ajouter : « vous empêchez le débat ! ».

Auquel répondit une voix anonyme dans le public : « mais où est le débat contradictoire, monsieur ? ».

Ce à quoi le vénérable barbu rétorqua, édifiant : « nous ne sommes pas obligés d’organiser un débat contradictoire en toute occasion ! ».

Tout était dit.

___________________

 

*Pour rappel :

- Censure, pressions ou usure? Qu'est-il en train d'arriver à l'Université Libre de Bruxelles?

- La liberté d'expression menacée de mort

 

La vidéo réalisée le 7 février :

- Sabotage du débat de Caroline Fourest à l'ULB

  

Lire aussi l'excellente analyse d'Abdellah BOUDAMI :

- Quelques considérations élémentaires à propos du chahutage de Caroline Fourest à l'ULB

 

Et Bahar KIMYONGÜR, Clash Chichah/Fourest. L'ULB : Alma Mater ou Matamore?

  

Et quelques exemples de ces réactions précipitées et absurdes, parmi les plus insupportables, quasiment unanimes, qui donnent des gages, en criant "exclusion" et "refus du dialogue", et attribuent l'événement à un "groupuscule islamiste intégriste" (grotesque !) : 

- Eddy CAEKELBERGHS et ses invités, Face à l'info, RTBF1-Radio, 10 février 2012 (écouter à .1348)

Communiqué de l'Union des Anciens Étudiants de l'ULB : "Ce 7 février, l'ULB a été dénaturée et menacée par des assasins de la démocratie !"

Marc UYTTENDAELE, Excusez-nous, Madame Fourest, La Libre Belgique, 9 février 2012

 

Pour une mise en contexte :

- Serge HALIMI, Burqa-bla-bla, Le Monde diplomatique, avril 2010

- Pascal BONIFACE dénonce les intellectuels faussaires (à propos de Caroline Fourest)

  

© Cet article peut être librement reproduit, sous condition d'en mentionner la source (www.pierrepiccinin.eu).

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Publié le par Pierre PICCININ

Syrie - Entretien avec Pierre Piccinin : « la situation est très loin d’être aussi catastrophique que le disent la plupart des commentateurs et le régime baathiste n’est pas près de devoir céder » - Texte intégral

 (Sud Presse, 18 janvier 2012)

 

  hama7'Intifada à Hama, 30 décembre 2011 © photo Pierre PICCININ

 

 

propos recueillis par Émilie STEVANONI


 

 

 

Copy of hama4Vous rentrez de Syrie. Quelle y est la situation actuellement ?

 

(photo : avec les manifestants à Hama)

 

De manière générale, le pays est assez calme et je n’ai pas noté de grandes différences par rapport à la situation que j’avais constatée en juillet. Exception faite de Hama et de Homs, les deux principaux lieux de la contestation.

 

À Homs, en effet, j’ai pu rencontrer l’opposition, qui est de mieux en mieux organisée et réussit à présent à contrôler deux quartiers de la ville ; en juillet, il ne s’agissait encore que de quelques bandes de jeunes, peu et mal armés, qui s’attaquaient ça et là aux symboles de l’autorité.

 

J’ai eu la chance d’y rencontrer Fadwa Suleiman, cette actrice célèbre en Syrie, qui est devenue la porte-parole de l’opposition à Homs.

 

Les rebelles de Homs –il convient de les appeler ainsi, car il s’agit désormais bel et bien d’une rébellion- agissent en pelotons d’une douzaine d’hommes chacun. Je n’en ai rencontré qu’une partie, mais, dans la seule cache dans laquelle j’ai passé deux jours avec eux, j’ai vu se succéder plusieurs groupes, ce qui me laisse supposer que leur nombre n’est pas négligeable. Mais pas suffisant, cependant, pour réellement inquiéter le gouvernement, d’autant moins que leur armement reste léger : kalachnikovs et grenades à main. Toutefois, en pratiquant ainsi une forme de guérilla et en se fondant dans la population, dont ils sont issus, ils tiennent en respect l’armée régulière, qui cerne ces deux quartiers et semble avoir pour le moment renoncé à y faire le coup de force.

 

À Hama, la situation est très différente. Elle a également évolué, mais pas à l’avantage des contestataires.

 

Pas plus cette fois-ci qu’en juillet, je n’ai vu de manifestant armé à Hama. J’ai là aussi été introduit au sein de l’organisation de l’opposition. J’ai notamment pu accéder à un des dispensaires clandestins dans lesquels les manifestants soignent leurs blessés et à une cache où se réunissent les organisateurs de la contestation. Je n’ai nulle part constaté le moindre élément d’armement.

 

En juillet, l’armée cernait la ville, qui était aux mains des manifestants, lesquels réussissaient à mobiliser plusieurs milliers de personnes pour remplir la place Assidi, à la fin de la principale prière du vendredi. Depuis que l’armée a repris le contrôle des rues, début août, les forces de l’ordre, policiers et militaires, occupent les principaux boulevards et places ; et ils maîtrisent complètement le terrain. Les manifestants sont donc contraints de se réunir par groupes de quelques centaines seulement, dans les ruelles latérales. Leurs seuls armes sont des pierres, qu’ils lancent sur les policiers, lesquels répliquent par des jets de gaz lacrymogène et, quand la pression des manifestants devient trop forte, par des tirs de plombs de chasse, parfois par quelques tirs de balles, mais c’est exceptionnel ; aussi, ayant assisté à une de ces manifestations, le vendredi 30 décembre, je déduirais de l’attitude de la troupe que ses ordres sont certes de tenir le terrain, mais en évitant au maximum les effusions de sang et les morts.

 

Hama n’est donc pas à feu et à sang ; la ville n’est pas non plus le terrain d’une rébellion armée, mais celui d’une poignante intifada…

 

Ailleurs, dans le pays, il n’y a pas à proprement parler de lieu de révolte comparable à Homs ou de contestation permanente, comme à Hama.

 

Mais des groupes de combattants agissent néanmoins, ici et là, attaquent les patrouilles militaires, lors d’embuscades souvent meurtrières, et commettent parfois des atrocités (décapitations, mutilations…) contre des soldats et des policiers, mais aussi contre des civils qui soutiennent le gouvernement ou, tout simplement, qui refusent de supporter et d’aider ces rebelles-là.

 

Je n’ai pas eu de contact avec cette frange-là de l’opposition, mais les témoignages que j’ai recueillis sont nombreux. Et les corps mutilés sont visibles dans les morgues. La question est de savoir si ces protagonistes sont réellement syriens ou s’il s’agit d’éléments étrangers, infiltrés, qui agissent pour le compte d’acteurs régionaux hostiles au gouvernement baathiste, comme le Qatar ou l’Arabie saoudite, dont l’implication en Syrie est bien établie. Il s’agit aussi de groupes salafistes, d’islamistes radicaux, qui sont également actifs en Syrie.

 

J’ai pu comprendre que ces groupes d’opposants n’ont pas de contacts entre eux. Les rebelles, à Homs, comme je l’ai dit, sont essentiellement issus de la population locale : il s’agit de simples citoyens (ni islamistes radicaux, ni factieux d’un quelconque extrémisme politique). Des citoyens qui ont cru le moment arrivé de s’insurger et se retrouvent à présent enfermés dans le conflit que cela a généré. Il y a très peu d’apport extérieur dans leurs rangs (j’entends : venant d’autres villes de Syrie). Idem à Hama. Ils n’ont pas non plus de contact avec les islamistes radicaux, qui constituent donc un autre mouvement d’opposants (voire plusieurs autres mouvements différents) ; et ils entretiennent très peu de relations avec le Conseil national syrien (CNS), cette organisation basée en Turquie qui rassemble plusieurs courants de la contestation politique, dont celui des Frères musulmans, et voudrait être reconnue comme le gouvernement légitime de la Syrie, à l’instar de ce qu’il en avait été du Conseil national de transition en Libye.

 

Et il faut encore parler de cette fameuse « Armée syrienne libre », qui prétend rassembler 15.000 déserteurs de l’armée gouvernementale et mène des opérations en Syrie contre l’armée régulière. Non seulement, ces désertions ne sont pas avérées –en tout cas, le chiffre annoncé n’a aucun sens : l’armée syrienne constitue l’un des piliers du régime, qu’une telle hémorragie mettrait en grande difficulté, ce qui n’est pas le cas-, mais, surtout, il apparaît de plus en plus clairement que cette Armée syrienne libre est composée aussi –si non majoritairement- de combattants étrangers qui prennent l’uniforme syrien et reçoivent des armes du Qatar et de la faction libanaise pro-Hariri, c’est-à-dire des sunnites libanais opposés au Hezbollah qui est soutenu par le gouvernement de Bashar al-Assad. Le CNS se méfie d’ailleurs de l’Armée syrienne libre, qui essaie de se faire reconnaître par les autres composantes de l’opposition, mais en vain.

 

C’est donc à dire que, sur le terrain comme à l’extérieur (je parle du CNS, par exemple), l’opposition (« les » oppositions, pour parler plus justement) est très hétérogène et très divisée, tant sur les méthodes que les objectifs, et mal coordonnée, voire pas du tout. Sur le terrain, elle est locale et géographiquement disparate.

 

La question est même de savoir si ces différentes factions pourraient parvenir à s’accorder entre elles : les rebelles, à Homs, m’ont affirmé sans la moindre ambiguïté qu’il était hors de question pour eux de pactiser avec les salafistes, par exemple. Et, à Hama, les leaders des manifestants, des pacifistes, condamnent la militarisation de la contestation qui s’est faite à Homs.

 

Quant à Damas et aux grandes villes de Syrie, la situation est très calme et la population vaque normalement à ses activités, en dépit des deux attentats-suicides qui ont durement frappé la capitale, le 23 décembre et le 6 janvier, que l’opposition attribue au régime, qui voudrait, selon elle, susciter la haine de la population envers les contestataires, mais dont le gouvernement accuse Al-Qaïda et les islamistes radicaux.

 

En somme, même si une tension existe désormais, plus sensible et perceptible dans la population, notamment à cause de la menace d’attentats et des atrocités commises par des groupes d’une extrême violence, le gouvernement continue de maîtriser la situation face à une opposition qui demeure minoritaire et ne parvient pas à entraîner dans une révolution une population très divisée, dont certaines communautés, les Chrétiens, les Alaouites bien sûr, les Druzes, etc., craignent l’islamisme radical et soutiennent, fût-ce par défaut, le gouvernement de Bashar al-Assad.

 

Autrement dit, la Syrie n’est certainement pas en proie à une conjoncture semblable à ce que l’on a pu connaître en Tunisie, en Égypte ou, dans d’autres circonstances, en Libye.

 

 

Les opposants ont-ils de réelles raisons de contester le régime en place ?

 

Il est certain que le régime baathiste, en Syrie, s’est transformé très rapidement, sous la présidence d’Hafez al-Assad déjà, le père de l’actuel président, en une féroce dictature.

 

Le baathisme, à l’origine, a deux objectifs principaux : c’est, d’une part, une forme de socialisme, qui ambitionne d’améliorer les conditions de vie des couches sociales les plus défavorisées ; et, d’autre part, le baathisme présente une dimension nationaliste panarabe, qui combat l’hégémonie occidentale et promeut l’unité des Arabes.

 

Cependant, le parti Baath syrien s’est mué en parti unique et son leader, en dictateur : Hafez al-Assad et sa communauté, les Alaouites, ont instrumentalisé le parti pour s’accaparer tous les pouvoirs au sein de l’État et mettre la main sur l’ensemble du secteur économique.

 

Toute opposition à ce système a toujours été durement réprimée : disparitions, tortures, pressions sur les familles, emprisonnements… Les différents services de police syriens sont pléthoriques et omniprésents.

 

Lorsqu’il avait succédé à son père, en 2000, Bashar al-Assad avait suscité un fort espoir en Syrie : jeune, très occidentalisé, médecin de formation, il n’était en outre pas destiné à gouverner, mais avait dû s’y résoudre suite au décès accidentel et soudain de son frère aîné. Dès lors, les démocrates syriens avaient espéré un rapide changement de régime, à la faveur de cette présidence particulière. Et, au début de sa présidence, Bashar al-Assad a semblé vouloir répondre à cet espoir : il a réalisé de nombreuses réformes économiques, qui ont satisfait la bourgeoisie sunnite ; il a libéré de nombreux prisonniers d’opinion ; il a appelé les exilés à rentrer pour entamer un dialogue ; il a autorisé un début de liberté de presse… C’est ce qu’on a appelé le « Printemps de Damas ».

 

Mais Bashar al-Assad n’est pas seul à la tête de la Syrie. Il est entouré de tout cet appareil politico-financier qui profite largement de l’état actuel de choses. Aussi, lorsque, très rapidement, l’opposition a commencé à réclamer des changements trop substantiels, le système a mis le holà et l’ouverture a pris fin, ce qui fut une grande déception pour ceux qui avaient cru à une démocratisation des institutions.

 

Ont peut donc comprendre que des pans entiers de la société civile aient espéré se libérer de cette chape de plomb, à la faveur du « Printemps arabe ».

 

Mais la société syrienne ressemble à un véritable patchwork confessionnel et communautaire. Les événements ont ravivé les oppositions et les craintes des uns et des autres, face à l’islamisme, surtout, au salafisme, le courant islamiste radical, et aux Frères musulmans, que d’aucuns croyaient anéantis depuis leur révolte en 1982 et l’interdiction de leur organisation, mais qui ont survécu dans la clandestinité et se révèlent aujourd’hui, à la tête du CNS notamment.

 

Une majorité de la population a ainsi pris peur face à la tournure des événements et a préféré se rallier à l’ordre établi, enrayant dès lors la « révolution » en Syrie.  

 

 

Les médias nous informent sur le nombre de morts. Ces chiffres sont-ils fiables ? La situation est-elle aussi extrême ?

 

Je dirais plutôt, en toute franchise, que les médias, en Occident  (ce n’est pas le cas en Russie ou en Chine par exemple : il faut lire la presse étrangère !), nous « désinforment ».

 

Attention : je ne suis pas en train de dénoncer un vaste complot médiatique contre la Syrie ; pas de la part des médias occidentaux, en tout cas (c’est différent en ce qui concerne certains médias arabes, à commencer par Al-Jazeera, instrument médiatique du Qatar qui a été très actif en Tunisie, en Libye et, à présent, intervient en Syrie).

 

Certes, il est bien évident que la plupart des grands médias ont une ligne éditoriale déterminée par les intérêts de ceux qui les possèdent, leurs principaux actionnaires, des groupes financiers ou industriels qui utilisent leurs médias pour influencer l’opinion. Mais, en ce qui concerne la Syrie, personne, en Occident, n’a d’intérêt à faire chuter le gouvernement de Bashar al-Assad.

 

Dans ce cas, dès lors, le facteur qui explique cette « désinformation » est d’ordre strictement structurel. Ce que j’ai fait en Syrie, par exemple, ou en Libye*, cela aurait dû être fait par des reporters, comme me l’ont d’ailleurs dit plusieurs amis journalistes. Or, en Syrie, j’étais pour ainsi dire le seul à avoir parcouru le pays à la recherche d’informations. Et on pourrait compter sur les doigts d’une main les journalistes qui ont pris le risque de faire de même (je pense à François Janne d’Othée, ou à Gaëtan Vannay, de la Radio suisse romande).

 

Aujourd’hui, les rédactions ont été dégraissées et ne disposent plus d’assez de personnel, ni de moyens. Les journalistes n’ont plus la possibilité de se rendre sur le terrain, de vérifier l’information, ni le temps de recouper leurs sources. Ils se contentent donc de faire du « desk-journalisme », de répercuter des « informations » qui proviennent de quelques grandes agences de presse, elles-mêmes bien souvent informées par des réseaux qu’elles ont constitués, généralement dans le milieu des ONG, dont certaines, derrière des étiquettes apparemment honorables, cachent en réalité des groupes d’intérêt ayant partie prenante dans les événements.

 

Je prendrai pour exemple un cas bien concret : le 20 novembre, à la suite d’Al-Jazeera, toute la presse internationale a annoncé une attaque de roquettes contre le siège du parti Baath à Damas ; et d’aucuns en ont immédiatement tiré des conclusions catastrophistes. Un de me contacts à Damas m’a spontanément téléphoné, le jour-même, pour m’informer que le bâtiment était intact et que cette histoire était une pure invention. Il ne m’a pas fallu plus de deux coups de fil pour vérifier l’information et démonter l’affaire : le lendemain, j’ai publié un court article, avec une photographie du siège du Baath à Damas intact, qu’une amie sur place m’a envoyée, avec, en avant-plan, la une du Figaro du lendemain de la prétendue attaque. Si j’ai pu procéder à cette vérification, qu’est-ce qui empêchait tout journaliste d’en faire autant ? C’est normalement le be-a-ba de leur métier, non ?

 

Et il faut aussi tenir compte d’un autre phénomène : la presse se nourrit d’elle-même et, en même temps, cherche le scoop vendeur, ce qui génère une spirale vicieuse dont il devient rapidement impossible de s’extraire ; pire : dans des cas similaires à celui que je viens de décrire, les médias ne démentent même pas après coup, par crainte du discrédit. Et ça passe comme ça.

 

Ainsi, concernant la Syrie, les grands médias restent sur leur ligne éditoriale, malgré les témoignages, dont le mien, des quelques journalistes et chercheurs qui se sont rendus sur place.

 

Pourtant, de plus en plus de preuves sont fournies de ce que l’opposition organise une formidable désinformation de la presse occidentale. La source principale –et presqu’unique en fait- qui revient systématiquement dans les médias, à propos de la Syrie, c’est l’Observatoire syrien des Droits de l’Homme (OSDH). Or, il a été établi à maintes reprises déjà que cette organisation dépend des Frères musulmans et intoxique les médias : les roquettes sur le siège du parti Baath à Damas, c’était l’OSDH, en collaboration avec Al-Jazeera.

 

Le vendredi 15 juillet, j’étais à Hama. J’ai assisté à une manifestation qui avait rassemblé entre 3.000 et 10.000 personnes. Le soir même, j’ai été stupéfait par les bulletins de France 24, d’Euronews et du journal Le Monde, qui annonçaient 500.000 manifestants ! Leur source : à l’époque déjà, l’OSDH… La ville de Hama ne compte même pas 400.000 habitants ! J’ai immédiatement écrit à ces médias et publié plusieurs articles, en plusieurs langues, sur cet épisode qui restera probablement un cas d’école en matière de critique journalistique. Et pourtant, ces grands médias continuent à utiliser cette source et à répercuter les « informations » qu’elle leur propose.

 

Autre exemple, tout récent : ce 27 décembre, j’étais à Damas lorsqu’on a annoncé une fusillade à l’université. Je me suis immédiatement rendu sur les lieux, puis à l’hôpital où les blessés étaient transportés. J’ai pu rencontrer, à chaud, les condisciples des étudiants concernés, des témoins directs qui connaissaient les victimes, et aussi la mère et la tante d’un des étudiants blessés, lequel est décédé quelques heures plus tard. Un opposant au gouvernement, un étudiant, était entré dans une salle d’examen et avait tiré sur plusieurs de ses condisciples, en choisissant ses cibles, qui étaient tous membres d’organisations étudiantes qui soutiennent le président al-Assad. Il y a eu deux morts et trois blessés graves. Des témoins et des proches m’ont expliqué que l’auteur de la fusillade avait participé à un débat avec ses victimes et s’était sévèrement disputé avec elles. Dans les heures qui ont suivi, l’OSDH a publié un communiqué de presse, affirmant que plusieurs tireurs pro-régime avaient ouvert le feu sur le campus de l’université de Damas, tuant et blessant des étudiants qui manifestaient contre le gouvernement… Une « information » immédiatement reprise, en premier, par Le Figaro, puis par l’ensemble des sites de presse.

 

Bref, il est bien clair que les chiffres et les « informations » avancés dans la presse depuis des mois sont tout à fait farfelus et ne correspondent absolument pas à la réalité du terrain.

 

C’est pourquoi mon analyse est très différente de celles d’autres politologues, qui ignorent tout de la réalité du terrain et construisent des raisonnements aberrants ce qu’ils glanent dans la presse…

 

Non, la situation est très loin d’être aussi catastrophique que ce qu’en disent la plupart des commentateurs et le régime baathiste n’est pas près de devoir céder.

 

 

Que pensez-vous des images des manifestations que nous montrent les médias ?

 

Des images qu’ils nous montrent, et de celles qu’ils ne nous montrent pas !

 

Comme tout le matériel médiatique relatif à la Syrie, ces images nous sont envoyées par l’opposition et sont du même tonneau que les chiffres que nous avons évoqués.

 

La plupart des images qui nous arrivent des manifestations en Syrie sont constituées de plans rapprochés, qui ne montrent en réalité que quelques centaines de personnes au plus. Et pour cause : c’est bien ainsi que les choses se passent sur le terrain ; les manifestations de l’opposition que j’ai pu observer ne rassemblent pas plus de personnes. Elles ont généralement lieu dans les banlieues pauvres, à la sortie des mosquées et sous influence islamiste prégnante.

                                                                                       

Ce que je ne peux comprendre, c’est que les médias osent utiliser ces images pour illustrer les chiffres absurdes qu’ils avancent, parlant de manifestations de centaines de milliers de personne. Cela confine au surréalisme ; et je crois que, quand les événements seront passés, les archives des médias concernant la Syrie constitueront une inépuisable banque d’exemples pour des cours de critique historique, plus encore que le sont déjà celles de la Guerre du Golfe.

 

Quant aux images qu’on ne nous montre pas, ce sont celles des immenses manifestations de soutien au régime baathiste. Elles rassemblent, elles, des centaines de milliers de manifestants. Certes, elles sont dans la plupart des cas organisées par les autorités et, celles-là, les forces de l’ordre ne les répriment pas. Mais, pour y avoir assisté, je peux témoigner que la majorité des personnes qui y participent sont tout à fait sincères et soutiennent le président al-Assad, avec une ferveur non feinte, tout aussi ardente que celle des manifestants de l’opposition.

 

Mais, ces immenses rassemblements, aucune chaîne de télévision n’en fait la promotion, laissant croire à leurs auditeurs que le régime est face à une révolte de masse et est sur le point de s’effondrer, ce qui n’est absolument pas le cas.

 

 

Pourquoi l'Occident n'intervient-il pas, comme il l'a fait en Libye ?

 

Avant tout, la question est de savoir s’il y a matière à intervenir : les chiffres invérifiables –et invérifiés- avancés de part et d’autre, dans le cadre de cette guerre médiatique que se livrent le gouvernement et certains courants de l’opposition, ne permettent pas de justifier une intervention.

 

Vous me répondrez, cela dit, que, en Libye, personne ne s’est embarrassé d’une quelconque enquête sur la réalité des chiffres avancés. La résolution 1973 du Conseil de sécurité de l’ONU, qui a autorisé l’intervention (et ouvert le champ à toutes les dérives qu’on a ensuite connues –je pense notamment à la destruction de la ville de Syrte, qui n’était certainement pas prévue par la résolution dont l’objectif officiel –ne l’oublions pas- était la protection des populations civiles), a été votée sur base d’un rapport de la Ligue des droits de l’homme libyenne, qui affirmait que le gouvernement avait massacré six mille personnes. On sait aujourd’hui que ce fut là un énorme bobard. En somme, rien n’empêcherait d’en faire autant dans le dossier syrien...

 

Il faut aussi s’interroger sur la faisabilité d’une telle intervention. Une intervention est-elle possible ? Le gouvernement syrien a le soutien de l’Iran, puissance régionale dont l’entrée en scène dans un conflit en Syrie pourrait entraîner la déstabilisation, voire l’embrasement de toute la région, y compris des pétromonarchies du Golfe, ce que personne ne souhaite pour des raisons bien évidentes. Une implication de l’Iran pourrait en outre entraîner une réaction israélienne, avec les conséquences que l’on peut imaginer dans la géopolitique du monde arabe.

 

La Syrie a également le soutien de la Chine, grand consommateur de pétrole qui s’approvisionne en Iran, et de la Russie : Moscou, depuis les accords de Camp David, en 1978, c’est-à-dire le rapprochement entre l’Égypte et les Etats-Unis et la paix entre le Caire et Tel-Aviv, a progressivement perdu la bataille du Moyen-Orient où il ne lui reste plus comme allié, aujourd’hui, que la Syrie. Or, Vladimir Poutine, depuis qu’il a repris les rênes de la Russie, essaie de réparer la catastrophe des années Eltsine et de maintenir la Russie au rang de puissance mondiale, de puissance régionale à tout le moins. Ainsi, dès que Français et Turcs, en novembre, avaient évoqué la possibilité d’une intervention commune en Syrie, la Russie avait envoyé des bateaux de guerre dans les ports syriens, pour marquer son territoire ; le message a été bien clair. La Chine et la Russie sont toutes les deux membres permanents du Conseil de sécurité et utiliseront certainement leur veto à toute velléité d’ingérence en Syrie. Et on peut même s’attendre à ce que la Russie montre les dents si une intervention devait néanmoins se produire (comme il s’en est produit sans accord onusien, en 2003, par exemple, en Irak, ou dans le cas de la soi-disant « indépendance » du Kosovo).

 

Mais, au-delà de ces considérations, la réponse à votre question est en fait assez simple : parce qu’aucun État occidental n’a d’intérêt à faire chuter le régime baathiste en Syrie, pas même Israël.

 

En Libye, les motivations de la spectaculaire intervention atlantique ont été claires et limpides : Mouammar Kadhafi avait imposé aux sociétés pétrolières et gazières des contrats d’exploitation drastiques, qui réservaient à l’État libyen une part non négligeable des dividendes, lesquelles étaient en grande partie redistribuées à la population sous forme d’aide sociale (médecine gratuite, scolarisation, énergie aussi, etc.). À l’occasion du « Printemps arabe » et des troubles qui ont surgi dans une partie du pays, il a été possible pour les États intéressés de s’ingérer en Libye et de renverser son gouvernement pour le remplacer par une équipe beaucoup plus docile et favorable au libéralisme économique pur et dur. Il n’y a pas de secret : avant même la chute de Kadhafi, la France, qui fut le fer de lance de l’opération, avait déjà négocié ses parts d’exploitation pétrolière avec le Conseil national de Transition, le nouveau gouvernement désormais en place à Tripoli.

 

Rien de tel ne préoccupe les Occidentaux en Syrie. Tout au contraire.

 

La Syrie n’est pas un pays très riche. Il vend à l’Europe 98% du pétrole qu’il produit et les États européens ont toujours eu d’excellents rapports avec Damas.

 

Dans le cadre de la politique états-unienne, la Syrie baathiste n’est plus un ennemi depuis longtemps : après les attentats du 11 septembre 2001, des accords ont été passés entre les Etats-Unis et la Syrie, qui s’étaient découvert un adversaire commun, les islamistes radicaux. Ainsi, des prisonniers détenus à Guantanamo ont été expédiés en Syrie pour y être interrogés, torturés. Les services secrets de ces deux États ont activement collaboré. Ensuite, à partir de 2005, la France sarkozienne, grande alliée des Etats-Unis, a fait pression sur la Syrie en utilisant le Tribunal spécial pour le Liban, chargé d’enquêter sur l’assassinat du premier ministre libanais Rafiq Hariri : le gouvernement syrien en a été accusé. Parallèlement, les Etats-Unis ont poussé leur principal allié arabe, l’Arabie saoudite, à proposer des accords diplomatiques et économiques à la Syrie. Cette politique de la carotte et du bâton a été bien comprise par Damas, qui a accepté de se rapprocher d’avantage encore de Washington. L’enquête du Tribunal spécial a alors immédiatement été réorientée vers le Hezbollah au Liban.

 

Les troubles qui ébranlent la Syrie viennent ainsi mettre en péril près de dix ans de diplomatie états-unienne de normalisation des rapports avec Damas.

 

Enfin, Israël considère Bashar al-Assad comme un allié de fait : si le discours, à Damas, demeure très antisioniste, la Syrie, dans les faits, ne mène aucune action concrète et garantit à Israël une parfaite sécurité sur leur frontière commune, le Golan. Cette frontière est strictement surveillée par les syriens, pour empêcher que des Palestiniens, parmi les 500.000 réfugiés qui vivent en Syrie, ne tentent des attaques contre Israël à partir du sol syrien. Tel-Aviv ne souhaite certainement pas voir une guerre civile ou les islamistes plonger un aussi bon voisin dans le chaos.

 

Dès lors, l’Occident attend, sans prendre de mesures réellement contraignantes contre le régime, dans l’espoir cynique que la situation se stabilisera et que l’ordre reviendra en Syrie.

   

 

Lien(s) utile(s) : Sud Presse.

 

Coupure de presse :  Sud Presse - Syrie - 18 janvier 2011

 

 

 

 

Pierre PICCININ - Sur La Voix de l'Amérique (16 janvier 2012)
Syrie : "Le gouvernement contrôle la situation"

  

 

 

 
 Pierre PICCININ - Sur RTL-TVI (12 janvier 2012)
Syrie : "À Homs, la rébellion est démocratique et ne pratique pas le terrorisme

  

  

   

 

 Pierre PICCININ - Sur RTBF - La Première (12 janvier 2012)  

Syrie: "Une opposition hétérogène, pacifique à Hama, armée à Homs, salafiste aussi"

  

 

 

 

 

 

 Pierre PICCININ - Sur Radio Luxembourg 100,7 (3 janvier 2012)  

Syrie: "Les médias occidentaux ne mentent pas; ils sont incompétents"

  

 

 

 

Lire aussi :

 

- SYRIE – Vicissitudes et réalités du « Printemps arabe »

- SYRIE – Mensonges et manipulations

- SYRIE – Propagande et média-mensonges, autant en emporte le vent...

SYRIE / LIBYE - Entretien avec Pierre Piccinin : « une intervention en Syrie pourrait déclencher un embrasement généralisé de la région »

- SYRIE - Entretien avec Pierre Piccinin : « We are the revolution ! »

 

 

* Concernant la Libye, lire :

- LIBYE – Les démons et les ombres du « Printemps arabe »

- LIBYE - Lettre de Libye : Kadhafi mort, la conquête s’achève, l’occupation s'impose, la résistance s’organise...

 

 

© Cet article peut être librement reproduit, sous condition d'en mentionner la source (www.pierrepiccinin.eu).

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Publié le par Pierre PICCININ

Syrie - Entretien avec Pierre Piccinin : « We are the revolution ! » - Texte intégral

 (Hürriyet, 16 janvier 2012)

 

  Homs Al-Badaya - copyLe quartier d'al-Bayadah à Homs - décembre 2011 © photo Pierre PICCININ

 

 

propos recueillis par Sebla KUTSAL


 

Présent en Syrie, en décembre et janvier, pour un second séjour d'observation, Pierre Piccinin y a rencontré des partisans du président Bashar al-Assad et des responsables de l'opposition, à Homs et à Hama. Il nous livre son analyse dans cet entretien accordé à Hürriyet : la désinformation médiatique, la désorganisation d'une contestation plurielle, les soutiens au régime, le rôle du Qatar et de la France...

 

 

Syrie-decembre-janvier-2011-2 4597~1-copie-1Quelles villes avez-vous visitées en Syrie ? Qui avez-vous pu y rencontrer ?

 

(photo : Pierre Piccinin, avec Fadwa Suleiman - Homs, 28 décembre 2012)

 

 

 

En juillet, j’avais parcouru tout le pays, aussi bien le sud, Deraa, Souweida, que le centre, puis la côte et le nord, jusqu’à Alep, et l’est, jusqu’à Deir-es-Zor.

 

Cette fois-ci, je me suis concentré sur le centre, principalement Damas, Homs et Hama.

 

Un de mes objectifs était de rencontrer les Chrétiens de Syrie, en cette période de Noël, qui représentent un peu plus de 10% de la population, et d’écouter leur sentiment sur les événements, de mesurer leur inquiétude face à la montée de l’influence islamiste, des Frères musulmans et des salafistes, qui s’imposent de plus en plus à la tête des contestataires, et de la violence qui augmente.

 

Les Chrétiens, en effet, ont sous les yeux ce qui s’est passé en Irak, où, depuis le renversement de Saddam Hussein, en 2003, leurs communautés font l’objet d’attaques et d’attentats réguliers (des dizaines de milliers de Chrétiens irakiens ont depuis lors fui leur pays et trouvé refuge en Syrie). Ils ont aussi l’exemple des Chrétiens d’Égypte : les scènes de fraternisation entre Chrétiens et Musulmans que l’on avait pu observer, place Tahrir, au moment de la révolution, il y a tout juste un an, sont désormais bien loin, et plusieurs centaines de milliers de Chrétiens coptes se sont déjà exilés…

 

J’ai ainsi eu l’occasion de parler à des familles chrétiennes et de rencontrer quelques personnalités de leurs communauté, Monseigneur Hazim, le Patriarche grec orthodoxe, Mère Agnès Mariam de la Croix, Supérieure du monastère de Saint Jacques le Mutilé à Qara, une des figures les plus emblématiques des Chrétiens de Syrie, ou encore le Père Elias Zahlaoui, prêtre catholique à Notre-Dame de Damas… En juillet, j’avais déjà rencontré le Père Paolo, autre figure emblématique, au monastère de Mar Moussa.

 

Leur inquiétude est réelle, face à la haine islamiste qui se manifeste à leur égard et aux ingérences étrangères, celles du Qatar et de l’Arabie saoudite notamment. Dès lors, même si la grande majorité des Chrétiens se dit favorable à la démocratisation des institutions, ils soutiennent cependant le régime baathiste, un régime laïc qui assure la protection de toutes les minorités religieuses.

 

Un autre de mes objectifs essentiels était d’essayer d’entrer en contact avec l’opposition ou, plus exactement, avec « les » oppositions. En cela, j’ai eu une certaine chance, car j’ai pu rencontrer les contestataires, à Homs et à Hama.

 

Le mercredi 28 décembre, ainsi, j’ai gagné Homs, l’un des principaux foyers de la contestation, et je me suis engagé dans un quartier aux façades mitraillées, à la recherche de l’opposition. Un groupe d’hommes armés a arrêté mon véhicule. Les miliciens étaient sans uniforme et j’en ai déduit qu’il s’agissait des services spéciaux : probablement allait-on me reconduire directement à Damas.

 

Après avoir fouillé mon véhicule, des miliciens sont montés à bord. L’un d’eux a examiné les pages de mon passeport ; il m’a lancé un regard noir lorsqu’il y a découvert le visa que j’avais obtenu en juillet déjà, puis il est devenu nerveux à la vue d’un visa iranien, que j’avais demandé à la suite de la «  révolution verte », en 2009.

 

J’ai commencé à comprendre que quelque chose d’anormal se passait : jusqu’alors, ce visa délivré par l’Iran, allié privilégié du gouvernement de Bashar al-Assad, m’avait plutôt attiré la sympathie des militaires…

 

On m’a fait sortir du véhicule et un jeune homme m’a demandé si je voulais prendre un café avec eux. Ma réponse fut spontanée : « yes, but who are you !? ». La sienne aussi : « we are the revolution ! ». J’avais trouvé ceux que je cherchais.

 

J’ai suivi les opposants dans un immeuble qui leur servait de cache. Une vingtaine d’hommes en armes y étaient assis sur des banquettes disposées tout autour de la pièce principale. Parmi eux, une femme : Fadwa Suleiman, la « Passionaria »  syrienne, cette actrice, très célèbre en Syrie, qui a pris fait et cause pour la rébellion, à Homs.

 

La nuit allait tomber et des tirs de snipers ont commencé à se faire entendre dans les rues ; n’étant plus en mesure de regagner mon véhicule, j’ai donc passé la nuit avec les rebelles.

 

Fadwa Suleiman m’a décrit la situation difficile de cette révolution abandonnée : la rébellion, à Homs, ne dépend pas du Conseil national syrien (CNS), qui fédère une partie des mouvements d’opposition en exil. Les rebelles ne sont pas non plus liés aux Frères musulmans et n’ont aucune relation avec les groupes salafistes qui opèrent dans le pays et sont responsables de nombreuses atrocités, ni avec d’autres groupes d’insurgés en dehors de la ville, dont ils ne peuvent que difficilement sortir.

 

À Homs, situation unique en Syrie, la contestation s’est ainsi organisée seule, en cellules armées qui ont réussi à contrôler deux quartiers de Homs, dont le quartier d’al-Bayadah, là où je me trouvais. Principalement, ces combattants disposent de kalachnikovs et de grenades à main, un armement léger qui ne peut pas rivaliser avec l’équipement de l’armée régulière.

 

Les autorités ont réagi en imposant un couvre-feu de fait. Selon les témoignages des rebelles, l’armée régulière est appuyée par des tireurs d’élite iraniens. « Avant, m’ont-ils dit, nous n’avions rien contre l’Iran ; on aimait l’Iran, parce qu’il était notre allié et nous défendait ; mais, maintenant, nous haïssons les Iraniens. »

 

Pour Fadwa Suleiman, aucune négociation avec la dictature n’est envisageable et la victoire est la seule issue possible. Mais le régime est fort, soutenu par l’étranger, par la Chine et la Russie, et les rebelles s’épuisent.

 

Au petit matin, des tirs d’artillerie et de mitrailleuses ont doublé ceux des snipers et m’ont réveillé, dont quelques-uns ne sont pas tombés très loin de notre immeuble : très reconnaissables, il s’agissait de tirs de chars d’assaut, qui bombardaient. Je me suis immédiatement levé ; tous les rebelles avaient disparus, Fadwa également ; un seul était resté pour me veiller : « c’est comme ça tous les jours », m’a-t-il lancé, en m’apportant le café… Une autre équipe est arrivée peu après, puis une autre encore. Le nombre des combattants rebelles semble ne pas être négligeable, mais il ne m’a pas été possible d’en estimer l’ampleur réelle.

 

J’ai dû répondre à plusieurs questions, avant de pouvoir quitter les lieux : les rebelles n’étaient pas totalement rassurés sur ma présence et se demandaient comment un étranger qui avait pu entrer en Syrie avec un visa officiel avait réussi à les localiser et les approcher. J’ai dû également me prêter à un petit film où il m’a été demandé d’expliquer que j’avais été bien traité et que j’avais rejoint les rebelles librement. Leur crainte était que les autorités syriennes ne m’obligent à déclarer publiquement que j’avais été enlevé par des « terroristes ». Après plusieurs heures, on m’a reconduit à ma voiture, les yeux bandés, et un des rebelles a pris le volant jusqu’à ce que nous ayons quitté le quartier, après quoi j’ai pu regagner Damas.

 

Je me suis également rendu à Hama, le vendredi 30 décembre : je suis entré dans la ville par l’avenue al-Alamein, qui débouche sur la place al-Assidi, là où, en juillet, j’avais pu assister à une manifestation qui avait réuni plusieurs milliers de personnes.

 

La place était cette fois emplie de soldats et de policiers. Je l’ai traversée et me suis trouvé face à une confrontation qui impliquait des groupes de manifestants, lesquels lançaient des pierres en direction des forces de l’ordre, qui répliquaient par des tirs de gaz lacrymogène. Je me suis rapidement engouffré dans une rue latérale et j’ai contourné l’armée et la manifestation pour rejoindre les opposants.

 

L’un d’entre eux m’a conduit à leurs leaders, qui m’ont d’abord emmené dans un dispensaire clandestin où les manifestants soignent leurs blessés, puis dans une cache où nous avons pu nous entretenir de la situation à Hama.

 

 

Quels changements avez-vous notés, entre ce que vous aviez observé en juillet et votre récent séjour, en décembre et janvier ?

 

De manière générale, le pays est toujours assez calme et je n’ai pas noté de grandes différences par rapport à la situation que j’avais constatée en juillet.

 

À Homs, cependant, j’ai trouvé une opposition qui est de mieux en mieux organisée ; en juillet, il ne s’agissait encore que de quelques bandes de jeunes, peu et mal armés, qui s’attaquaient ça et là aux symboles de l’autorité. Mais leur mouvement n’est pas suffisant pour réellement inquiéter le gouvernement. Toutefois, en pratiquant ainsi une forme de guérilla et en se fondant dans la population, dont ils sont issus, ils tiennent en respect l’armée régulière, qui cerne ces deux quartiers et semble avoir pour le moment renoncé à y faire le coup de force.

 

À Hama, la situation est très différente de ce qui se passe à Homs. Et elle a également évolué depuis juillet, mais pas à l’avantage des contestataires.

 

Pas plus cette fois-ci qu’en juillet, je n’ai vu de manifestant armé à Hama. Je n’ai nulle part constaté le moindre élément d’armement.

 

En juillet, l’armée cernait la ville, qui était aux mains des manifestants. Depuis que l’armée a repris le contrôle des rues, début août, les forces de l’ordre occupent les principaux boulevards et places ; et ils maîtrisent complètement le terrain. Les manifestants sont donc contraints de se réunir par groupes de quelques centaines seulement, dans les ruelles latérales. Leurs seuls armes sont des pierres, qu’ils lancent sur les policiers, lesquels répliquent par des jets de gaz lacrymogène et, quand la pression des manifestants devient trop forte, par des tirs de plombs de chasse, parfois par quelques tirs de balles, mais c’est exceptionnel ; aussi, ayant assisté à une de ces manifestations, je déduirais de l’attitude de la troupe que ses ordres sont certes de tenir le terrain, mais en évitant au maximum les effusions de sang et les morts.

 

Hama n’est donc pas à feu et à sang ; la ville n’est pas non plus le terrain d’une rébellion armée, mais celui d’une poignante intifada…

 

Ailleurs, dans le pays, il n’y a pas à proprement parler de lieu de révolte comparable à Homs ou de contestation permanente, comme à Hama.

 

Mais des groupes de combattants agissent néanmoins, ici et là, attaquent les patrouilles militaires, lors d’embuscades souvent meurtrières, et commettent parfois des atrocités (décapitations, mutilations…) contre des soldats et des policiers, mais aussi contre des civils qui soutiennent le gouvernement ou, tout simplement, qui refusent de supporter et d’aider ces rebelles-là.

 

Une violence plus importante s’est donc développée de la part de groupes difficilement identifiables. Et une certaine tension est perceptible dans la population.

 

Je n’ai pas eu de contact avec cette frange-là de l’opposition, mais les témoignages que j’ai recueillis sont nombreux. Et les corps mutilés sont visibles dans les morgues. La question est de savoir si ces protagonistes sont réellement syriens ou s’il s’agit d’éléments étrangers, infiltrés, qui agissent pour le compte d’acteurs régionaux hostiles au gouvernement baathiste, comme le Qatar ou l’Arabie saoudite, dont l’implication en Syrie est bien établie.

 

 

Quelles sont les observations les plus importantes que vous voudriez nous rapporter ?

 

J’ai pu comprendre que ces groupes d’opposants n’ont pas de contact entre eux. Les rebelles, à Homs, comme je l’ai dit, sont essentiellement issus de la population locale : il s’agit de simples citoyens (ni islamistes radicaux, ni factieux d’un quelconque extrémisme politique). Des citoyens qui ont cru le moment arrivé de s’insurger et se retrouvent à présent enfermés dans le conflit que cela a généré. Il y a très peu d’apport extérieur dans leurs rangs (j’entends : venant d’autres villes de Syrie). Idem à Hama. Ils n’ont pas non plus de contact avec les islamistes radicaux, qui constituent donc un autre mouvement d’opposants (voire plusieurs autres mouvements différents) ; et ils entretiennent très peu de relations avec le Conseil national syrien (CNS), cette organisation basée en Turquie qui rassemble plusieurs courants de la contestation politique, dont celui des Frères musulmans, et voudrait être reconnue comme le gouvernement légitime de la Syrie, à l’instar de ce qu’il en avait été du Conseil national de transition en Libye.

 

C’est donc à dire que, sur le terrain comme à l’extérieur (je parle du CNS, par exemple), l’opposition (« les » oppositions, pour parler plus justement) est très hétérogène et très divisée, tant sur les méthodes que les objectifs, et mal coordonnée, voire pas du tout. Sur le terrain, elle est locale et géographiquement disparate.

 

La question est même de savoir si ces différentes factions pourraient parvenir à s’accorder entre elles : les rebelles, à Homs, m’ont affirmé sans la moindre ambiguïté qu’il était hors de question pour eux de pactiser avec les salafistes, par exemple. Et, à Hama, les leaders des manifestants, des pacifistes, condamnent la militarisation de la contestation qui s’est faite à Homs.

 

Quant à Damas et aux grandes villes de Syrie, la situation est très calme et la population vaque normalement à ses activités, en dépit des deux attentats-suicides qui ont durement frappé la capitale, le 23 décembre et le 6 janvier, que l’opposition attribue au régime, qui voudrait, selon elle, susciter la haine de la population envers les contestataires, mais dont le gouvernement accuse Al-Qaïda et les islamistes radicaux.

 

En somme, même si une tension existe désormais, notamment à cause de la menace d’attentats et des atrocités commises par des groupes d’une extrême violence, le gouvernement continue de maîtriser la situation face à une opposition qui demeure minoritaire et ne parvient pas à entraîner dans une révolution une population très divisée, dont certaines communautés, les Chrétiens, les Alaouites bien sûr, les Druzes, etc., craignent l’islamisme radical et soutiennent, fût-ce par défaut, le gouvernement de Bashar al-Assad.

 

Autrement dit, la Syrie n’est certainement pas en proie à une conjoncture semblable à ce que l’on a pu connaître en Tunisie, en Égypte ou, dans d’autres circonstances, en Libye.

 

 

La France semble avoir un rôle tout particulier envers la Syrie. Pourquoi la France se montre-t-elle si active et réclame-t-elle si virulemment le départ de Bashar al-Assad ?

 

L’attitude de la France dans la crise syrienne suscite effectivement l’interrogation. Et pas seulement en ce qui concerne la Syrie, d’ailleurs.

 

D’abord, on ne peut pas dire que le gouvernement du président Sarkozy s’est montré très empressé à soutenir les révoltes dans les pays arabes. On ne peut oublier les mots ahurissants de la ministre française des Affaires étrangères, Michèle Alliot-Marie, qui avait proposé au dictateur Ben Ali et au gouvernement algérien une aide policière française pour encadrer efficacement les contestataires. Certes, la ministre a par la suite soutenu qu’on avait mal interprété ses propos, mais, en substance, le choix du gouvernement français était clair.

 

L’attitude soudainement très gesticulante de la France dans le cas de la Libye n’a dès lors pas manqué d’étonner : c’est bien la France qui a tout mis en œuvre pour obtenir de l’ONU une résolution permettant l’intervention en Libye et l’on se souviendra des grosses goutes de sueur du successeur de Michèle Alliot-Marie, Alain Juppé, tentant de convaincre le Conseil de Sécurité auquel il n’est parvenu à arracher qu’une bien maigre adhésion…

 

Cela dit, dans le dossier libyen, les motivations de la spectaculaire intervention atlantique sont claires et limpides : si la France entretenait d’excellentes relations avec Ben Ali (ce pourquoi elle l’a soutenu jusqu’au bout), en revanche, Mouammar Kadhafi constituait plutôt un problème. Il avait imposé aux sociétés pétrolières et gazières des contrats d’exploitation drastiques, qui réservaient à l’État libyen une part non négligeable des dividendes, lesquelles étaient en grande partie redistribuées à la population sous forme d’aide sociale (médecine gratuite, scolarisation, énergie aussi, etc.). À l’occasion du « Printemps arabe » et des troubles qui ont surgi dans une partie du pays, il a été possible pour les États intéressés, la France en tête, de s’ingérer en Libye et de renverser son gouvernement pour le remplacer par une équipe beaucoup plus docile et favorable au libéralisme économique pur et dur. Il n’y a pas de secret : avant même la chute de Kadhafi, la France avait déjà négocié ses parts d’exploitation pétrolière avec le Conseil national de Transition (CNT), le nouveau gouvernement désormais en place à Tripoli, et c’est elle qui s’est taillé la part du lion.

 

Toutefois, une chose n’est pas élucidée encore, en ce qui concerne la Libye. Je me trouvais à Bengazi, en août, et j’ai eu l’opportunité d’assister à une réunion de diplomates étrangers et de membres du CNT. C’était juste avant l’assaut sur Tripoli. Le président du CNT, Moustafa Abd al-Jalil, était complètement paniqué : on venait d’apprendre qu’une colonne d’environ trois cents islamistes surarmés marchait sur la capitale. Or, personne ne savait qui les commandait et quel était leur agenda. C’est pourquoi le CNT, pour ne pas être débordé par ces islamistes, a donné l’ordre d’attaquer Tripoli, en catastrophe, trois semaines avant la date prévue. Par la suite, nous avons appris que ces islamistes étaient armés et financés par le Qatar. Et une diplomate britannique s’est offusquée ouvertement de ce que « les Français étaient au courant ; ils s’étaient concertés avec le Qatar », a-t-elle affirmé, « mais ne nous ont pas avertis ».

 

On connaît les relations privilégiées et personnelles qu’entretiennent le président Nicolas Sarkozy et l’émir du Qatar. Mais cela ne permet pas vraiment de voir clair dans ce jeu, qui n’est pour l’instant pas encore démêlé.

 

Le Qatar est omniprésent dans ce « Printemps arabe ». Je l’ai constaté au Caire, en Tunisie et en Libye. Le Qatar manipule l’opinion, au moyen de sa chaîne de télévision satellitaire, Al-Jazeera, et finance l’armement des rébellions.

 

Je l’ai constaté également en Syrie : certaines manifestations de l’opposition arborent des drapeaux qataris et, plus que partout ailleurs auparavant, plus qu’en Tunisie ou en Libye, Al-Jazeera s’adonne à une propagande éhontée contre Bashar al-Assad et n’hésite pas à monter de toutes pièces de fausses « informations » pour discréditer et affaiblir le régime de Damas.

 

Faut-il lier l’attitude de la France envers la Syrie à cette implication du Qatar, comme en Libye ?

 

À ce stade de notre information, tout ce que je puis faire, c’est de constater, comme vous, une nouvelle gesticulation française et formuler cette hypothèse, mais qui ne répond ni à la question de savoir quel objectif commun poursuivraient la France et le Qatar, quels accords éventuels ils auraient passés, ni de comprendre pourquoi le Qatar, minuscule État, bien qu’immensément riche du fait de ses prodigieuses réserves gazières, veut manifestement jouer un rôle tellement important dans le « Printemps arabe » (un rôle sélectif, cela dit : Al-Jazeera s’est bien gardée de couvrir le Mouvement du 20 février au Maroc et les manifestations au Bahreïn, écrasées dans le sang avec l’appui des chars saoudiens et l’accord tacite des Etats-Unis, présents au Bahreïn avec leur cinquième flotte).

 

La problématique est d’autant  plus complexe que le Qatar, par sa politique, gêne son grand allié, les Etats-Unis, précisément, qui, même si, dans l’ensemble, ils ont bien récupéré le coup,  se seraient volontiers passés de tous ces soubresauts sur l’échiquier de leur « Grand Moyen-Orient ».

 

Mais c’est là toute la complexité de la politique moyen-orientale : un autre grand allié des Etats-Unis, l’Arabie saoudite, n’a-t-elle pas de tous temps financé l’islamisme radical, ennemi juré de Washington ?

 

 

Un groupe d’observateurs de la Ligue arabe s’est également rendu sur place. Les déclarations faites par les membres de cette mission ne correspondent pas à ce que disent les médias occidentaux, qui mettent dès lors en question leur compétence. Comment expliquez-vous cela ?

 

Les observateurs de la Ligue arabe n’ont pas pu rapporter ce qu’ils n’ont pas pu voir. D’abord, parce qu’ils circulent en convois officiels et passent plus de temps dans les bons hôtels de Homs et de Damas que sur le terrain (les opposants que j’ai rencontrés en Syrie m’ont dit ne se faire aucune illusion sur cette mission). Ensuite, parce que, comme je viens de la décrire, la situation réelle n’a rien à voir avec ce que racontent les médias occidentaux.

 

Je dirais même, en toute franchise, que les médias, en Occident, nous « désinforment ».

 

Attention : je ne suis pas en train de dénoncer un vaste complot médiatique contre la Syrie ; pas de la part des médias occidentaux, en tout cas (c’est différent en ce qui concerne certains médias arabes, à commencer par Al-Jazeera, instrument médiatique du Qatar qui a été très actif en Tunisie, en Libye et, à présent, intervient en Syrie).

 

Certes, il est bien évident que la plupart des grands médias ont une ligne éditoriale déterminée par les intérêts de ceux qui les possèdent, leurs principaux actionnaires, des groupes financiers ou industriels qui utilisent leurs médias pour influencer l’opinion. Les exemple ne manquent pas : l’Afghanistan, l’Irak, plus récemment la Libye... Mais, en ce qui concerne la Syrie, personne, en Occident, n’a d’intérêt à faire chuter le gouvernement de Bashar al-Assad.

 

Dans ce cas, dès lors, le facteur qui explique cette « désinformation » est d’ordre strictement structurel. Ce que j’ai fait en Syrie, par exemple, ou en Libye*, cela aurait dû être fait par des reporters, comme me l’ont d’ailleurs dit plusieurs amis journalistes. Or, en Syrie, j’étais pour ainsi dire le seul à avoir parcouru le pays à la recherche d’informations. Et on pourrait compter sur les doigts d’une main les journalistes qui ont pris le risque de faire de même.

 

Aujourd’hui, les rédactions ont été dégraissées et ne disposent plus d’assez de personnel, ni de moyens. Les journalistes n’ont plus la possibilité de se rendre sur le terrain, de vérifier l’information, ni le temps de recouper leurs sources. Ils se contentent donc de faire du « desk-journalisme », de répercuter des « informations » qui proviennent de quelques grandes agences de presse, elles-mêmes bien souvent informées par des réseaux qu’elles ont constitués, généralement dans le milieu des ONG, dont certaines, derrière des étiquettes apparemment honorables, cachent en réalité des groupes d’intérêt ayant partie prenante dans les événements.

 

Je prendrai pour exemple un cas bien concret : le 20 novembre, à la suite d’Al-Jazeera, toute la presse internationale a annoncé une attaque de roquettes contre le siège du parti Baath à Damas ; et d’aucuns en ont immédiatement tiré des conclusions catastrophistes. Un de me contacts à Damas m’a spontanément téléphoné, le jour-même, pour m’informer que le bâtiment était intact et que cette histoire était une pure invention. Il ne m’a pas fallu plus de deux coups de fil pour vérifier l’information et démonter l’affaire : le lendemain, j’ai publié un court article, avec une photographie du siège du Baath à Damas intact, qu’une amie sur place m’a envoyée, avec, en avant-plan, la une du Figaro du lendemain de la prétendue attaque. Si j’ai pu procéder à cette vérification, qu’est-ce qui empêchait tout journaliste d’en faire autant ? C’est normalement le be-a-ba de leur métier, non ?

 

Et il faut aussi tenir compte d’un autre phénomène : la presse se nourrit d’elle-même et, en même temps, cherche le scoop vendeur, ce qui génère une spirale vicieuse dont il devient rapidement impossible de s’extraire ; pire : dans des cas similaires à celui que je viens de décrire, les médias ne démentent même pas après coup, par crainte du discrédit. Et ça passe comme ça.

 

Ainsi, concernant la Syrie, les grands médias restent sur leur ligne éditoriale, malgré les témoignages, dont le mien, des quelques journalistes et chercheurs qui se sont rendus sur place.

 

Pourtant, de plus en plus de preuves sont fournies de ce que l’opposition organise une formidable désinformation de la presse occidentale. La source principale –et presqu’unique en fait- qui revient systématiquement dans les médias, à propos de la Syrie, c’est l’Observatoire syrien des Droits de l’Homme (OSDH). Or, il a été établi à maintes reprises déjà que cette organisation dépend des Frères musulmans et intoxique les médias : les roquettes sur le siège du parti Baath à Damas, c’était l’OSDH, en collaboration avec Al-Jazeera.

 

Le vendredi 15 juillet, j’étais à Hama. J’ai assisté à une manifestation qui avait rassemblé entre 3.000 et 10.000 personnes. Le soir même, j’ai été stupéfait par les bulletins de France 24, d’Euronews et du journal Le Monde, qui annonçaient 500.000 manifestants ! Leur source : à l’époque déjà, l’OSDH… La ville de Hama ne compte même pas 400.000 habitants ! J’ai immédiatement écrit à ces médias et publié plusieurs articles, en plusieurs langues, sur cet épisode qui restera probablement un cas d’école en matière de critique journalistique. Et pourtant, ces grands médias continuent à utiliser cette source et à répercuter les « informations » qu’elle leur propose.

 

Autre exemple, tout récent : ce 27 décembre, j’étais à Damas lorsqu’on a annoncé une fusillade à l’université. Je me suis immédiatement rendu sur les lieux, puis à l’hôpital où les blessés étaient transportés. J’ai pu rencontrer, à chaud, les condisciples des étudiants concernés, des témoins directs qui connaissaient les victimes, et aussi la mère et la tante d’un des étudiants blessés, lequel est décédé quelques heures plus tard. Un opposant au gouvernement, un étudiant, était entré dans une salle d’examen et avait tiré sur plusieurs de ses condisciples, en choisissant ses cibles, qui étaient tous membres d’organisations étudiantes qui soutiennent le président al-Assad. Il y a eu deux morts et trois blessés graves. Des témoins et des proches m’ont expliqué que l’auteur de la fusillade avait participé à un débat avec ses victimes et s’était sévèrement disputé avec elles. Dans les heures qui ont suivi, l’OSDH a publié un communiqué de presse, affirmant que plusieurs tireurs pro-régime avaient ouvert le feu sur le campus de l’université de Damas, tuant et blessant des étudiants qui manifestaient contre le gouvernement… Une « information » immédiatement reprise, en premier, par Le Figaro, puis par l’ensemble des sites de presse.

 

Comme tout le matériel médiatique relatif à la Syrie, des images nous sont envoyées par l’opposition et sont du même tonneau que les chiffres que nous avons évoqués.

 

La plupart des images qui nous arrivent des manifestations en Syrie sont constituées de plans rapprochés, qui ne montrent en réalité que quelques centaines de personnes au plus. Et pour cause : c’est bien ainsi que les choses se passent sur le terrain ; les manifestations de l’opposition que j’ai pu observer ne rassemblent pas plus de personnes. Elles ont généralement lieu dans les banlieues pauvres, à la sortie des mosquées et sous influence islamiste prégnante.

                                                                                       

Ce que je ne peux comprendre, c’est que les médias osent utiliser ces images pour illustrer les chiffres absurdes qu’ils avancent, parlant de manifestations de centaines de milliers de personne. Cela confine au surréalisme ; et je crois que, quand les événements seront passés, les archives des médias concernant la Syrie constitueront une inépuisable banque d’exemples pour des cours de critique historique, plus encore que le sont déjà celles de la Guerre du Golfe.

 

Et il y a aussi des images qu’on ne nous montre pas ; ce sont celles des immenses manifestations de soutien au régime baathiste. Elles rassemblent, elles, des centaines de milliers de manifestants. Certes, elles sont dans la plupart des cas organisées par les autorités et, celles-là, les forces de l’ordre ne les répriment pas. Mais, pour y avoir assisté, je peux témoigner que la majorité des personnes qui y participent sont tout à fait sincères et soutiennent le président al-Assad, avec une ferveur non feinte, tout aussi ardente que celle des manifestants de l’opposition.

 

Mais, ces immenses rassemblements, aucune chaîne de télévision n’en fait la promotion, laissant croire à leurs auditeurs que le régime est face à une révolte de masse et est sur le point de s’effondrer, ce qui n’est absolument pas le cas.

 

Bref, il est bien clair que les chiffres et les « informations » avancés dans la presse occidentale depuis des mois sont tout à fait farfelus et ne correspondent absolument pas à la réalité du terrain.

 

C’est pourquoi mon analyse est très différente de celles d’autres politologues, qui ignorent tout de la réalité du terrain et construisent des raisonnements aberrants avec ce qu’ils glanent dans la presse…

 

Non, la situation est très loin d’être aussi catastrophique que ce qu’en disent la plupart des commentateurs et le régime baathiste n’est pas prêt de devoir céder.

 

   

Lien(s) utile(s) : Hürriyet

 

 

 

 

Pierre PICCININ - Sur La Voix de l'Amérique (16 janvier 2012)
Syrie : "Le gouvernement contrôle la situation"

  

 

 

 
 Pierre PICCININ - Sur RTL-TVI (12 janvier 2012)
Syrie : "À Homs, la rébellion est démocratique et ne pratique pas le terrorisme

  

  

   

 Pierre PICCININ - Sur RTBF - La Première (12 janvier 2012)  

Syrie: "Une opposition hétérogène, pacifique à Hama, armée à Homs, salafiste aussi"

  

 

 

 

 

 

 Pierre PICCININ - Sur Radio Luxembourg 100,7 (3 janvier 2012)  

Syrie: "Les médias occidentaux ne mentent pas; ils sont incompétents"

  

 

 

 

Lire aussi :

 

- SYRIE – Vicissitudes et réalités du « Printemps arabe »

- SYRIE – Mensonges et manipulations

- SYRIE – Propagande et média-mensonges, autant en emporte le vent...

SYRIE / LIBYE - Entretien avec Pierre Piccinin : « une intervention en Syrie pourrait déclencher un embrasement généralisé de la région »

 

 

* Concernant la Libye, lire :

- LIBYE – Les démons et les ombres du « Printemps arabe »

- LIBYE - Lettre de Libye : Kadhafi mort, la conquête s’achève, l’occupation s'impose, la résistance s’organise...

 

 

 

Version originale turque :

 

Arap Dünyası uzmanı Fransız akademisyen Pierre Piccinin, Suriye'den döner dönmez, orada gördüklerini hurriyet.com.tr'ye anlattı. Haberlerde okumaya alışık olmadığımız bu Suriye tablosu, insana bildiklerini yeniden sorgulatıyor.

 

Aylar önceydi. Suriye, yine bugünkü gibi kaynamaktaydı...

 

Devlet Başkanı Beşar Esad’a karşı oluşan muhalif cepheyle, resmi güvenlik güçleri arasında çatışmalar yaşanıyor, sivil vatandaşlar hükümet eliyle öldürülüyordu.

 

Bölgeden gelen bilgiler, benim ve birçok kişinin zihninde böyle bir ‘Suriye gerçeği’ yaratıyordu...

 

Bu haberlere göz gezdirmekteydim ki, bir köşe yazısına rastladım. Temmuz ayında, gözlem amacıyla Suriye’de bulunan bir Fransız akademisyenin orada gördüklerinden, yaşadıklarından alıntılar vardı yazıda.

 

Pierre Piccinin isimli bu akademisyenin anlattıkları, her gün ajanslara düşen Suriye haberlerinden çok farklı bir tablo çiziyor, beni bildiklerimi sorgular hale getiriyordu. Kafamda oluşan soru işaretleriyle, bu adamın peşine düşmeye karar verdim.

 

Tarih bilimcisi, politolog ve Arap Dünyası uzmanı olan Piccinin ile temasa geçtiğimde, yine Suriye’ye gitmek için yolculuk hazırlığındaydı. Noel’den önce ülkeye varacak ve 2012’yi orada karşılayacaktı...

 

Bu ziyaret sonrasında neler anlatacağını merakla ve sabırsızlıkla bekledim. Suriye’den döner dönmez sorularımla dikildim karşısına.

 

"BİZ DEVRİMİZ"

 

Bu seferki gidişinde ağırlıklı olarak Şam, Humus ve Hama’da araştırma yapan Piccinin, söze "Muhalif grup yok, muhalif gruplar var" diyerek başladı:

 

"28 Aralık’ta Humus’a vardığımda üniformasız ama silah taşıyan bir grup aracımı durdurdu ve aradı. Daha sonra pasaportumu istediler. Pasaporttaki 2009 tarihli İran vizesini görünce sinirlendiklerini fark ettim. Beni araçtan indirip, bir kahve içmeyi teklif ettiler. ‘Olur ama siz kimsiniz?’ dedim, yanıtları çarpıcıydı : ‘Biz devrimiz!’. Aradığımı bulmuştum."

 

"VAHŞETTEN RADİKAL İSLAMCILAR SORUMLU"

 

Kahve içmek için isyancıların saklandığı binaya girdikten sonra yaşadıkları, duydukları şaşırtıcıydı:
 
"İçeride yirmi kadar adam ellerinde silahlarla yerdeki döşeklerde oturuyordu. Aralarında bir de kadın vardı: Fadva Süleyman. Bu kadın, Suriye’de çok ünlü bir oyuncuydu, şimdi devrim için mücadele ediyordu. Akşam olurken, keskin nişancıların silah sesleri duyulmaya başladı. Geceyi isyancılarla geçirdim.

 
Fadva Süleyman bana olan biteni anlattı tüm gece. Genç kadına göre, Humus’taki direniş ne Suriye Ulusal Konseyi’ne (SUK), ne Selefilere, ne de Müslüman Kardeşler’e bağlıydı. Diğer şehirlerdeki direnişçilerle de birlik olmadıklarını vurguladı. Süleyman, ülkedeki vahşetin büyük bir bölümünden de Selefilerin sorumlu olduğunu belirtti."

 

"MUHALİFLER GÜÇ KAYBEDİYOR"


Humus’taki direnişin diğer şehirlerden farklı olduğunu, burada muhalif eylemlerin silahlı hücrelerde planlandığını ve iki semti kontrolleri altında tutan isyancıların kalaşnikofları, el bombaları olduğunu söyleyen Piccinin şöyle devam etti:

 

"İsyancıların tanıklığına göre, hükümetin ordusu İranlı tetikçiler tarafından destekleniyor. Fadva Süleyman, tek çarenin direnişten galip çıkmaları olduğuna inanıyor. Ancak muhaliflerin, Rusya ve Çin tarafından da desteklenen hükümet güçleri karşısında gitgide gücünü yitirdiğini de belirtti.

 

Sabahı makinalı tüfek ve top sesleriyle karşıladık. Uyandığımda tüm isyancılar gitmişti. Sadece bir kişi bırakmışlardı beni gözlemesi için. Ben uyanınca birkaç grup muhalif geldi. Bana kötü davranılmadığını, muhaliflerin arasına kendi isteğimle girdiğimi anlattığım bir video çektiler."

            

"ORDU CAN KAYBINDAN KAÇINIYOR"


Humus’tan sonra Hama’ya geçen Piccinin, bu şehirde başka bir gerçeklikle karşılaştığını dile getirdi:

 

"30 Aralık’ta Hama’ya vardım. Bir grup muhalife rastladım. Hükümet güçlerine taş atıyorlardı. Onlar da buna göz yaşartıcı bombayla karşılık veriyordu. İsyancıların arasına karıştım. İçlerinden biri beni liderlerine götürdü.

 

Hama’daki vaziyet, Humus’takinden çok farklıydı. Temmuz ayındaki ziyaretime kıyasla, isyancı güçleri zayıflamış buldum. Göstericiler silahlı değildi. Şehrin hiçbir yerinde silahlı unsur görmedim. Oysaki şehir Temmuz’da muhaliflerin elindeydi. Ağustos’ta kontrolün ordunun eline geçtiğini öğrendim.

 

Taşla saldıran göstericilere askerler göz yaşartıcı bomba ile karşılık veriyordu. Silaha davrandıkları zamanlar çok nadirdi. Görünen o ki, orduya verilen emir, can kaybından mümkün mertebe kaçınmaları yönündeydi. Yani, Hama kan ve ateş içinde değildi."

 

"CİNAYETLERİ İŞLEYENLER SURİYELİ OLMAYABİLİR"


Pierre Piccinin’in, haberlerde yer alan şiddetli çatışmalara yönelik farklı iddiaları vardı:

 

"Bazı muhalif güçler askeri devriyelere, ölümcül pusular kurarak saldırıyor, kelle uçurma ve çeşitli uzuvları kesme gibi korkunç eylemler yapabiliyor. Hatta bazen bu vahşeti, kendilerini desteklemek istemeyen, hükümeti destekleyen sivillere de yaptıkları oluyor.

 

Bu cinayetleri işleyen grupları kimlerin oluşturduğunu anlamak çok zor. Muhaliflerin bu kesimiyle hiç iletişime geçmedim, ama birçok tanıklık dinledim. Uzuvları kesilmiş cesetleri morglarda görmek mümkün. Bunları yapanların gerçekten Suriyeli olup olmadığı bilinmiyor. Bahaist rejimin düşmanı olan Katar’dan ve Suudi Arabistan’dan gelmiş olabilirler."

 

"DEVRİM ŞİMDİLİK MÜMKÜN DEĞİL"


Fransız akademisyenin Esad karşıtı devrimin ne kadar olası göründüğü sorusuna yanıtı da tahmin edilenin aksineydi:

 

"Muhaliflerin bir bütün değil, hatta haberleşmede bile bulunmuyorlar. Bölünmüş ve sayısal açıdan küçük bir muhalefet var ortada. Böyle bir oluşumla devrim pek mümkün değil gibi. Kaldı ki, Hıristiyanlar, Aleviler, Dürzüler İslamcılardan korktuğu için Esad’a destek vermeye devam ediyor. Bu ülkede, Tunus’taki, Mısır’daki, Libya’daki gibi bir ortam kesinlikle yok. Humus’ta da, Hama’da da direnişçiler ne İslamcılarla ne de temeli Türkiye’de atılan SUK ile beraber hareket ediyordu. Eylemlerse orada burada, planlanmadan, yerel olarak yapılıyor. Hama’daki muhalifler, Humus’takilerin silahlanmış olmasını kınıyor. Kısacası, bir birlik bütünlük kesinlikle yok."

 

"ARAP BİRLİĞİ HEYETİ LÜKS OTELLERDEN ÇIKAMADI"


Şam’da günlük hayatın normal sürdüğünü, halkın yaşamına rutin biçimde devam ettiğini anlatan Piccinin’e, Arap Birliği gözlemcilerinin niçin bir türlü tutarlı ve tatmin edici bir rapor yazamadığını sordum:

 

"Arap Birliği gözlemcileri doğru düzgün bir rapor yayımlayamadı çünkü bir şey göremediler. Bunun nedeni öncelikle, resmi konvoylar halinde hareket edip zamanlarının çoğunu olay yerinden ziyade lüks otellerde harcamaları. Suriye’de benim rastladığım muhaliflerin hiçbiri bu heyetten birilerine denk gelmemişti. Diğer bir nedense, aslında ortada, batı medyasının aktardığı gibi bir durum yok."

 

"MEDYA YANLIŞ HABER VERİYOR"


Konu, röportajın can alıcı noktasına, ‘medyanın Suriye’de sergilediği haberciliğe’ gelince her şeyi anlatmasını istedim. Medyanın nasıl haber çarpıttığını örneklerle açıkladı: 

 

"Açık yüreklilikle belirtmeliyim ki, Batı dezenformasyon uyguluyor yani bizi yanlış bilgilendiriyor. Dikkat edin: Bunu söyleyerek Batı medyasının Suriye’ye karşı büyük bir komplo hazırladığını iddia etmiyorum. Yani, Katar merkezli El Cezire gibi kasıtlı olarak yanıltıcı bilgi vermiyor Batı basını. Elbette ki, Batılı medya patronların da birçoğu editoryal çizgisini ekonomik çıkarlarına göre belirliyor. Afganistan, Irak ve Libya haberlerinin bize yansıtılmasında bunun örneklerine sıkça rastladık. Ama Suriye’de durum farklı. Tamamen yöntemsel bir sıkıntıdan kaynaklanıyor bu dezenformasyon."

 

"MASA BAŞI GAZETECİLİĞİ YAPIYORLAR"


Bugün Suriye ile ilgili haberleri hazırlayan Batılı gazetecilerin yaptığı şeyi ‘masa başı gazeteciliği’ olarak tanımlayan Piccinin, bu savına örnek olarak basına yansımış bir haberi örnek verdi:

 

"20 Kasım günü, El Cezire kaynaklı ve tüm uluslararası basının yer verdiği ‘Şam’da Baas Partisi’ne roket saldırısı yapıldı’ haberi büyük bir felaket gibi yansıtıldı. Aynı gün, Şam’da iletişimde olduğum bir kaynak, haberin uydurma olduğunu, parti binasının hasarsız biçimde yerinde durduğunu bildirdi. Şam’da iki kişiyi daha arayarak bu bilgiyi teyid ettirdim. Hatta binanın bir fotoğrafını çekip yolladılar bana."

 

"İNSAN HAKLARI GÖZLEMCİLERİ BASINI ZEHİRLİYOR"


Kısır döngünün yanı sıra, Suriye’deki muhalefetin büyük bir dezenformasyon yaptığına yönelik delillerin arttığını belirten Piccinin’e göre, bu yanlış bilgilerin en önemli kaynağı olarak Suriye İnsan Hakları Gözlemcileri. Müslüman Kardeşler’e bağlı olan bu kuruluş için «Medyayı, sürekli bir biçimde zehirliyor» diyen Piccinin, yine örneklerle devam etti sohbete:

 

"Hama’da 15 Temmuz’da katıldığım, Esad hükümeti karşıtı gösterideydim. Katılımcı sayısı 10 binden azdı. Aynı akşam, France 24, Euronews ve Le Monde gazetesindeki haberleri görünce şoke oldum. Göstericilerin sayısını 500 bin olarak yazmışlardı. Kaynaklarıysa Suriye İnsan Hakları Gözlemcileri’ydi. İşin aslı, Hama’nın nüfusu bile 400 bindi.

 

Buna benzer bir örneği son ziyaretimde de yaşadım. 27 Aralık’ta Şam’dayken, üniversitede silahlı saldırı oldu. Hemen olay yerine gidip yaralanan öğrencilerin yakınlarıyla sıcağı sıcağına konuştum. Esad karşıtı bir öğrencinin, sınav yapılan sınıfa dalarak, arkadaşları arasından Esad yanlısı olanları vurduğunu öğrendim. Suriye İnsan Hakları Gözlemcileri bu haberi, ‘Esad yanlısı öğrenciler, muhalif öğrencilerin üzerine ateş açtı’ şeklinde geçti. Haber, Le Figaro’un ilk haberi yapıldı, bunu diğer haber siteleri de takip etti. Şunu diyeyim ki, Suriye’den gelen medya malzemesi hep bu tornadan çıkıyor."

 

"ESAD YANLISI GÖSTERİLER SANSÜRE TAKILIYOR"


Medyada yanlış verilen haberlerin yanı sıra hiç verilmeyen haberler olduğunu da söylüyordu Piccinin :

 

"Muhalefetin gösterilerinin fotoğraf çekimi hep yakın plandan yapılıyor, birkaç yüz insan binlerceymiş gibi gösteriliyor. İşin gerçeği, muhalif gösterilerde bir araya gelen insan sayısı binleri bulmuyor.

 

Beşar Esad yanlısı gösterilerse adeta yok sayılıyor. Oysaki bunlarda yüzbinlerce Suriyeli toplanıyor ve bu insanları gösteri yapmaya zorlayan falan yok. Ben bu eylemlere de katıldım, göstericilerin çoğunun Esad’ı desteklerken samimi olduğunu anladım.

 

Medyada hükümet, hiç destekçisi kalmamış, her an çökebilecek bir durumda tasvir ediliyor, ancak bu, hiç de doğru değil. Batı medyasından aylardır okuduklarımız Suriye gerçeği değil. Ülkede ne anlatıldığı gibi bir felaket yaşanıyor ne de Esad, görevi devretmesini gerektirecek kadar güçsüz bir durumda."

 

"SURİYELİ HIRİSTİYANLAR HÜKÜMETİ DESTEKLİYOR"


Ülkedeki halkın 10’unu oluşturan Hıristiyanlarla görüşen Pierre Piccinin’e göre, yükselen İslamcılık önemli bir tehdit:

 

Suriyeli Hıristiyanlar Arap Baharı ile yükselen İslamcılık dalgası yüzünden oldukça endişeliler. Devrim yaşanan ülkelerde Selefilerin ve Müslüman Kardeşlerin muhalifleri etkisi altına almasından rahatsızlar çünkü yaşanan şiddet olaylarının çoğunlukla bu radikal gruplardan kaynaklandığını düşünüyorlar.

 

Hıristiyanlar bu senaryoya aşina aslında. 2003’te Irak’ta Saddam devrildikten sonra bu ülkedeki Hıristiyanlar sürekli saldırıların hedefi haline geldi. Bir bölümü, sonunda çareyi Suriye’ye kaçmakta buldu. Mısır’da yaşananlar da buna benzer. Tahrir Meydanı'nda Müslümanlar ve Hıristiyanlar Mübarek’e karşı birlik oldu, omuz omuza direndi. Mübarek devrildikten sonra ise her şey değişti. Ülkenin hıristiyan azınlığı olan Kıptilerden yüzlercesi sürgüne gönderildi. Bu sebeple, radikal İslam yanlısı bir rejimden korkan Hıristiyanlar, laikliği, dolayısıyla dini azınlıkları koruyan bahaist yönetimi desteklemeye devam ediyor."

 

 

 

© Cet article peut être librement reproduit, sous condition d'en mentionner la source (www.pierrepiccinin.eu).

Voir les commentaires

Publié le par Pierre PICCININ

Libye - Lettre de Libye : Kadhafi mort, la conquête s’achève, l’occupation s'impose, la résistance s’organise... (Afrique Asie, janvier 2011) - Texte intégral

 

  Syrte - www.pierrepiccinin.eu

                                                   SYRTE, 31 octobre 2011 © photo Pierre PICCININ

  

par Pierre PICCININ, en Libye occidentale, octobre - novembre 2011

 

 

 

Libye-occidentale 3967 - CopieJuchés sur les gravats encore fumants des villes de Beni Oualid et de Syrte, dont les populations ont opposé pendant des mois une farouche résistance aux assauts des rebelles venus de l’est, les nouveaux maîtres de la Libye ont annoncé triomphalement la « libération » complète du pays, immédiatement après la mort du chef de l’État libyen, le colonel Mouammar Kadhafi, sauvagement massacré et finalement exécuté d’une balle dans la tête, le 20 octobre 2011, au terme d’un supplice dont on ne connaîtra probablement jamais ni le détail, ni les réels commanditaires (le Conseil national de Transition –CNT- a en effet refusé de procéder à une autopsie complète et régulière et a ordonné l’ensevelissement du corps, de nuit, dans le désert, en un endroit tenu secret). 

Les frappes de l’OTAN ont donc permis aux rebelles de s’emparer de Tripoli, et ensuite des régions de Beni Oualid et de Syrte ; et la Libye est désormais complètement « libérée » (ou « conquise » ; c’est selon le point de vue) ; mais pas encore pacifiée pour autant : si la plupart des médias « mainstreams » n’en parle pas, à Syrte, à Beni Oualid, mais aussi dans le sud de la Tripolitaine et dans la vaste région du Fezzan, dans les villages et oasis qui peuplent le grand sud-ouest libyen, la résistance demeure active, comme j’ai pu le constater durant plusieurs jours de périple qui m’ont mené de Tripoli et des ruines de Syrte jusque dans le Sahara, aux frontières de l’Algérie et du Niger.

Dans cet immense territoire, la lutte se poursuit encore.

 

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En août 2011, je m’étais rendu dans l’est de la Libye : j’avais traversé la frontière libyenne depuis l’Égypte et rejoint Benghazi, épicentre de la rébellion et capitale du CNT.

J’avais eu l’opportunité de rencontrer des membres du CNT et de la diplomatie occidentale, mais aussi celle de me rendre sur le front et d’y passer quelques jours, en compagnie de combattants rebelles, lors de la chute de Brega, puis du siège de Ras-Lanouf, sur la route de Syrte.

Mon second voyage d’observation en Libye a eu cette fois pour but de constater l’état de la situation dans l’ouest du pays, à Tripoli, à Beni Oualid et Syrte (deux villes qui ont résisté sans faillir à l’avancée des rebelles et furent lourdement frappées par l’OTAN) et dans le Fezzan, le sud-ouest libyen.

Parti de Tunis tôt le matin, par le train jusqu’à Gabès, j’ai ensuite grimpé dans un taxi collectif qui m’a mené jusqu’au poste frontière de Ras-el-Jedir.

 

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A la frontière tunisienne, les camps du Haut Commissariat aux Réfugiés des Nations Unies ont changé de locataires. Ce sont désormais les vaincus et les Libyens à la peau noire, assimilés aux mercenaires subsahariens de Kadhafi, qui y ont trouvé refuge. (© photo Pierre PICCININ - octobre 2011)

Un élégant capitaine du CNT, qui parlait un anglais irréprochable, m’y a fait attendre près d’une heure, avant de finalement tamponner mon passeport en échange de deux beaux billets de cent dollars états-uniens chacun. On pourrait déduire de l’aventure -petit détail- que les bonnes vieilles habitudes, révolution ou pas, ne se sont jamais perdues. Oui, mais voilà… Sous la dictature kadhafiste, ces pratiques à l’égard des étrangers, radicalement proscrites, étaient sévèrement réprimandées.

La nouvelle Libye semble plus accommodante.

De Ras-el-Jedir, j’ai gagné Tripoli de nuit, par la route de la côte, en traversant des villes et villages marqués par la guerre, Sabratha plus particulièrement, aux immeubles criblés par la mitraille et éventrés par l’artillerie.

 

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                                                                        Check-point à Sabratha (© photo Pierre PICCININ - octobre 2011)

Après avoir franchi un nombre impressionnant de postes de contrôle tenus par les miliciens rebelles venus de Benghazi et de Tobrouk ou de Zliten et Misrata, autant de check-points qui ne trompent pas sur le climat d’insécurité qui domine encore les régions de l’ouest libyen, je suis arrivé à Tripoli : la capitale a recouvré sa sérénité et une certaine sécurité, sous le regard des miliciens qui se font relativement discrets dans les rues, mais montent la garde devant tous les bâtiments publics, hôtels et autres immeubles susceptibles de constituer une cible pour un attentat.

De Tripoli, j’ai pris la route de Beni Oualid, l’un des deux principaux foyers de résistance en Tripolitaine, avec Syrte : en septembre, au terme de longues négociations, les chefs des clans de Beni Oualid avaient refusé de se rendre au CNT et à l’OTAN. La ville a dès lors été pilonnée par les rebelles et les avions de l’alliance atlantique. La plupart des bâtiments et immeubles ont été détruits et une partie de la population, dont le nombre est difficilement estimable, a disparu ou quitté la ville, aujourd’hui en grande partie déserte.

 

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                                                                                          Beni Oualid (© photo Pierre PICCININ - octobre 2011)

La région demeure cependant instable : elle est habitée par les clans tripolitains de la tribu des Warfallas, la plus importante de Libye, qui s’est divisée durant le conflit ; les Warfallas de Tripolitaine ont en effet refusé de se joindre à la rébellion et restent hostiles au CNT, a fortiori après leur défaite face aux rebelles, mais surtout face aux armées étrangères de l’OTAN…

Le lendemain, je me suis rendu à Syrte, la ville d’origine de Mouammar Kadhafi.

Jusqu’à Misrata, la route est sécurisée et il n’est pas compliqué de trouver un transport. Au-delà, en revanche, on s’approche du territoire de la tribu dont était originaire Mouammar Kadhafi, une région qui a opposé une résistance jusqu’auboutiste à la progression des rebelles soutenus par l’OTAN. Des groupes armés y mènent encore des actes de résistance. Ils semblent toutefois très isolés, et l’on ne peut probablement pas parler d’une véritable guérilla. Mais la route, bordée par le désert, est propice aux embuscades. Il m’a fallu chercher longtemps avant de trouver un véhicule pour gagner Syrte, où le danger est permanent : le lendemain de mon passage, six miliciens de Misrata y ont été tués, alors qu’ils prenaient leur repas, mitraillés par un groupe de combattants sortis des ruines ; ces attentats sont toutefois très localisés, dans la région de Syrte et certains oasis du Fezzan, et il est donc difficile de se prononcer, pour l’instant, sur l’avenir de cette résistance.

 

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                                                                                               Misrata (© photo Pierre PICCININ - octobre 2011)

Avant d’arriver à Syrte, j’ai traversé Zliten et Misrata, berceaux des deux seules tribus de l’ouest qui, avec les Berbères du Djebel Nafousa (au sud de Tripoli), se sont soulevées contre le gouvernement libyen et ont rejoint la rébellion, permettant ainsi l’encerclement de la capitale. Les deux villes ont subit d’importants tirs d’artillerie lourde de la part des forces armées libyennes loyales à Mouammar Kadhafi. Á Misrata, en particulier, de nombreux immeubles ont été touchés et en partie détruits lors des combats qui se sont déroulés de mars à avril.

Si Misrata avait rejoint la rébellion, ce fut dans le but de se débarrasser de la tutelle du gouvernement de Tripoli. Aujourd’hui, les chefs des clans de Misrata refusent donc de se soumettre à une nouvelle autorité et comptent bien négocier d’égaux à égaux avec le CNT (il en va de même des Berbères –un dixième de la population libyenne-, qui réclament la reconnaissance de leur particularisme régional et s’opposent à l’idée d’une Libye nationaliste arabo-musulmane ; les Berbères dont les miliciens se heurtent quotidiennement aux islamistes qui, armés par le Qatar, ont pris une part importante dans la conquête et le contrôle de Tripoli).

La ville a ainsi été transformée en fort retranché et des chars en surveillent les entrées. Mais ces mesures défensives ne s’expliquent pas seulement parce que Misrata se prépare à défendre son autonomie : cernée par ceux qu’elle a vaincus, la tribu de Misrata se retrouve haïe par ses voisins de Tripolitaine et de fait en état de siège face la résistance qui persiste…

 

Touarga - www.pierrepiccinin.eu

                                                                                         Touarga (© photo Pierre PICCININ - octobre 2011)

À quelques kilomètres au sud-est de Misrata, en continuant de progresser vers Syrte, la route passe à côté de la petite ville de Touarga, aujourd’hui complètement vidée de ses habitants : les clans de Touarga ont combattu la rébellion et participé au siège de Misrata avec les forces armées gouvernementales. Mais, lorsque la conjoncture s’est inversée, à la  faveur des frappes de l’OTAN, les rebelles de Misrata ont fait de Touarga « un exemple » : les hommes ont été en grande partie massacrés (certains ont été abandonnés sur place après qu’ils aient eu les jambes brisées) ou enfermés dans la prison de Misrata, où beaucoup ont été « punis », c’est-à-dire torturés et quotidiennement soumis à des humiliations, et où un certain nombre d’entre eux seraient toujours détenus (je n'ai pas été autorisé à visiter cette prison). Des raids des rebelles ont ensuite chassé les derniers habitants, auxquels il est interdit de regagner leurs maisons.

Touarga est donc aujourd’hui une ville fantôme. N'y demeurent que quelques tireurs embusqués, des « snipers » ; impossible pour moi, en tant qu'occidental (donc assimilé à l'OTAN et aux rebelles), de pénétrer dans les ruelles étroites de la ville, sans prendre une balle...

Après deux heures de route à travers le désert, j’ai atteint Syrte.

C’était la première fois que je voyais une ville complètement bombardée, ravagée par le déluge de feu que l’on peut imaginer au regard de ce qu’il reste des bâtiments : les routes crevées par les obus, les immeubles effondrés, les murs criblés, les panneaux de signalisation et les réverbères déchiquetés par la mitraille, des automobiles retournées par le souffle des explosions, projetées sur les façades des habitations ou sur d’autres véhicules… Toute une ville en grande partie disparue.

 

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                                                                                                Syrte (© photo Pierre PICCININ - octobre 2011)

A Syrte et Beni Oualid, les nouvelles autorités n’ont pas rétabli la distribution de l’eau, ni l’électricité, ni l’approvisionnement en carburant (dans les deux cas, nous avions emporté des jerricanes d’essence pour ne pas tomber en panne sèche). De même, les distributions de vêtements et de denrées alimentaires aux populations sont rationnées et volontairement limitées par les miliciens du CNT, y compris lorsqu’il s’agit de l’aide du Programme alimentaire mondial (ce fut lors d’une distribution, à Syrte, que l’on m’a interdit de prendre des photographies pour la première fois depuis le début du conflit). Aucune reconstruction n’a encore été entreprise et aucun camp de tentes n’a été monté.

Le but est évident…

 

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                                                                                            Syrte (© photo Pierre PICCININ - octobre 2011)

Ces villes, Syrte surtout, ont subit de lourdes pertes civiles. Si Beni Oualid a été sévèrement bombardée, Syrte a quant à elle été pour ainsi dire rasée par les bombardements de l’OTAN qui, en agissant de la sorte, a rompu son mandat : l’OTAN avait la mission de protéger les civils ; en aucun cas d’aider une rébellion armée à renverser le gouvernement dans un État souverain et à conquérir des villes.

Lors de la bataille de Syrte, présentée par les médias occidentaux comme la victoire d’une rébellion démocratique, l’OTAN, sans le moindre doute, s’est rendue coupable d’un crime de guerre au sens le plus strict du droit international et des deux Conventions de Genève. Syrte, une ville de 134.000 habitants, est aujourd’hui un amas de ruines ; seul un quartier a été partiellement épargné, au nord-est. « Vae victis ! », clamaient les Romains ; « malheur aux vaincus ! » : tout comme Dresde, Syrte ne fera probablement jamais l’objet d’un procès, devant un improbable tribunal pénal international pour la Libye…

Il est impossible de chiffrer le nombre des morts civils ; probablement plusieurs milliers (les habitants que j’y ai rencontrés m’ont parlé de plusieurs dizaines de milliers de morts, dont les corps auraient été emportés et enfouis dans des fosses communes, creusées dans le sable du désert voisin). Selon les témoignages que j’ai recueillis auprès des rebelles qui occupent Beni Oualid et Syrte, ceux qui n’ont pas été tués dans les bombardements auraient pour la plupart quitté les lieux et se seraient établis à Tripoli, Misrata ou Benghazi.

L’objectif du CNT serait donc d’éviter que ces clans hostiles ne se reconstituent et ne reprennent tôt ou tard les combats pour venger leurs morts et se libérer de la tutelle de leurs vainqueurs.

 

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                                                                                             Syrte (© photo Pierre PICCININ - octobre 2011)

À Beni Oualid, j’avais été invectivé par un groupe d’habitants qui commençaient à se rassembler autour de mon véhicule, et il avait été plus prudent de quitter l’endroit. Je porte en effet sur mon visage d’occidental tout ce que ces gens haïssent désormais et, ayant vu ce que nos gouvernements leur ont fait, je ne saurais les blâmer de s’être montrés agressifs et menaçants envers moi. Ils ont certainement trouvé indécent cet Européen, venu voler ainsi les images de leur malheur.

À Syrte, en revanche, il reste réellement très peu d’habitants. Lorsque j’y ai, là aussi, été pris à partie par quelques personnes qui se sont approchées de moi, j’ai donc tenté le dialogue : ces gens m’ont demandé ma nationalité ; je leur ai montré mon passeport belge, et l’ambiance s’est détendue. Ils ne savent pas que la Belgique compte parmi les responsables du désastre qui a détruit leur ville et désolé leur existence ; ils ignorent que les F-16 belges ont été, parmi les avions de l’alliance atlantique, les plus actifs lors des bombardements qui ont dévasté leurs maisons.

Je me demande par contre quelle aurait été leur réaction si j’avais été français ou britannique. Certainement moins aimable que celle des habitants de Benghazi : partout y flottent des drapeaux états-uniens, français, anglais, italiens… Et d’immenses affiches encensent le héros de la fête : Nicolas Sarkozy, le président français.

 

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                                                                                 Syrte (© photo Pierre PICCININ - octobre 2011)

À Syrte, plus particulièrement, c’est l’humiliation qui rend le présent insupportable, comme me l’ont expliqué les survivants : les miliciens de Benghazi qui patrouillent fièrement parmi les ruines et narguent les survivants du haut de leurs pickups armés de canons ou de mitrailleuses ; la punition pour avoir résisté à l’Occident ; l’injuste condamnation de la communauté internationale qui leur a refusé le droit de se défendre ; l’impuissance à changer leur sort face à la machine militaire atlantique ; la misère, la pauvreté, la crasse, qui sont devenus leur nouveau quotidien…

 

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                                                                                 Syrte (© photo Pierre PICCININ - octobre 2011)

Mais aussi la manière dont leur chef, Mouammar Kadhafi, a été assassiné, par des miliciens de Misrata.

Comment il a été battu, frappé, insulté, avec sauvagerie et furie, avec jouissance et dans les cris de joie, avec toute l’arrogance de ces vainqueurs sans pitié, qui se sont acharnés sur leur adversaire, un dictateur qui n’avait pas fait preuve de beaucoup d’états d’âme, certes, mais dont il ne restait alors qu’un vieil homme, traqué, épuisé, hagard et seul, et qui ne semblait pas comprendre pourquoi tout cela devait finir ainsi, comme on a pu s’en rendre compte en visionnant les images que des rebelles avaient prises au moyen de téléphones portables et qui ont circulé partout… et à Syrte également.

À travers la personne de Mouammar Kadhafi, c’est donc toute la population de Syrte qui a été humiliée, méprisée. Et c’est semble-t-il cette humiliation-là, plus que la guerre qu’on leur a imposée et la destruction de leur ville, qui restera pour les défenseurs de Syrte comme l’infranchissable obstacle à la réconciliation « nationale ».

Un petit couple a insisté pour que je le prenne en photographie avec ses quatre enfants. Dignement, ils m’ont demandé de les montrer, sans voyeurisme, devant les ruines de l’appartement qu’ils habitaient à Syrte, pour que « les gens, en Europe, puissent bien se rendre compte de ce qu’ils ont laissé faire ici ».

 

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                                                                                 Syrte (© photo Pierre PICCININ - octobre 2011)

Il y avait un peu de tension dans leur voix, de la colère à peine maîtrisée, mais pas d’animosité envers moi ; je ne suis ni français, ni britannique : leurs premières interpellations avaient été hostiles, mais ils s’étaient ravisés dans la seconde, surpris, lorsque je leur eus dit ma nationalité, et le dialogue a pu commencer.

Libye-occidentale 4229Le soir tombant, mon chauffeur, qui était de Misrata, m’a expliqué que les miliciens allaient rentrer dans leur caserne et qu’il ne fallait pas rester là, la nuit venue ; qu’il fallait partir tout de suite ; que, pendant la nuit, les « terroristes » qui se cachent dans les ruines attaquent les étrangers. Il était aussi très inquiet, car, m’a-t-il dit, notre véhicule portait une plaque d’immatriculation de Misrata et, sur les deux heures de route qui nous en séparaient, il craignait une attaque.

C’est pourquoi il profita du départ pour Tripoli d’un convoi de camions transportant des chars d’assaut, lequel quittait Syrte avec une escorte de pickups surarmés. Nous nous sommes joints à ce convoi ; à l’approche de Misrata, le chauffeur, rassuré, a quitté le convoi et a accéléré jusqu’à Tripoli.

Le dernier objectif que je m’étais fixé lors de ce voyage d’observation était le sud-ouest libyen (le sud de la Tripolitaine et le vaste Fezzan), dans le but de savoir si, Beni Oualid et Syrte mâtées, l’ouest résistait encore et, si non, quelle en était exactement la situation.

J’ai donc quitté Tripoli en direction de Sebha, Mourzouk et, à travers le Sahara, la frontière du Niger.

En empruntant des moyens de locomotion locaux, collectifs, ce qui me permettait de rencontrer la population de la région et de m’informer auprès d’elle, j’ai traversé les villes et villages du sud-ouest, Al-Aziziyah, Qawasim, Gharyan, Mizdah, Mazuzah, Al-Qaryat, Ash-Shwareef, Al-Braq…

Si une certaine tension subsiste et si le risque d’être attaqué sur la route par des groupes de combattants hostiles au CNT demeure bien réel (il ne s’agit pas de partisans de Kadhafi, ni de « contrerévolutionnaires », mais de résistants à l’invasion de leur territoire), dans l’ensemble, la population a partout repris normalement ses activités. Mais il est bien clair que le moindre hameau a connu d’intenses luttes et que le Fezzan a opposé une sérieuse résistance aux troupes rebelles, comme en témoignent notamment les traces de combats partout visibles.

Incapable d’anéantir seul la résistance sans craindre de lourdes pertes, le CNT, selon les témoignages rassemblés à Al-Braq et, plus au sud, à Mourzouk et Al-Qatrum, aurait fait appel à l’OTAN : aucun journaliste ou observateur occidental n’ayant pris le risque de s’aventurer dans cette région très au sud, les forces atlantiques n’auraient pas hésité à liquider cette résistance par des frappes massives. C’est dans cette région, à Ubari, à l’est de Mourzouk, que Séif al-Islam, le fils aîné de Mouammar Kadhafi, pressenti pour lui succéder, avait trouvé refuge jusqu’à sa capture.

Systématiquement, j’ai engagé la conversation avec les miliciens, ceux qui nous contrôlaient, aux check-points, et ceux que nous rencontrions dans les relais et qui patrouillaient sur cette longue route. Mon but était de savoir s’il s’agissait de miliciens des clans locaux ou, comme à Syrte et à Beni Oualid, de forces d’occupation imposées par les rebelles. 

Libye - www.pierrepiccinin.euIl n’était pas difficile d’obtenir l’information : étant le seul occidental présent dans la région, les miliciens, intrigués de me rencontrer, se sont toujours montrés très aimables et voulaient absolument que je les prenne en photographie. Leur première question concernait ma nationalité.

Je pouvais donc facilement la leur retourner : aucun des miliciens rencontrés n’était sur son territoire ; tous, sans exception, étaient de Zliten, Misrata ou Benghazi ; quelques-uns étaient berbères, très reconnaissables à leur drapeau et à la lettre « yaz » de leur alphabet, symbolisant « l’amazigh », « l’homme libre », que les miliciens berbères peignent sur leurs véhicules…

On ne trouve pas trace, en revanche, de l’armée régulière, dont on peut se demander ce qu’il en est advenu une fois le gouvernement renversé.

En d’autres termes, l’ouest, vaincu par la rébellion et l’OTAN, est aujourd’hui bel et bien sous occupation.

J'ai aussi rencontré des miliciens libyens qui venaient d'arriver du Canada et des États-Unis ; j'avais été surpris par leur accent lorsqu'ils parlaient anglais et leur avais dès lors demandé son origine...

Je me suis informé sur ce même sujet auprès de la population et j’ai pu appréhender très rapidement son ressentiment à l’égard de ces forces d’occupation, ressentiment intense à Ash-Shwareef en particulier, qui a été très sévèrement bombardée par l’OTAN et est désormais sous l’autorité d’un important contingent de miliciens de Zliten et Misrata.

Libye-occidentale 4328J’ai eu l’occasion de m’entretenir plus longuement avec quelques-uns de ces miliciens.

Leur plus grand souci vient d’Algérie, du Niger et du Tchad, à partir desquels agissent des groupes de « terroristes », qui y trouvent de l’aide et des armes.

- Where are you from ?

- Belgium. And you ?

- Zliten. What are you doing, here, in the middle of the desert ?

- I’m an historian. My main field of research is the Arabic World.

- I see ! You are looking here what happen, because of this war.

- You mean after this « revolution »…

- Yes, sure ! The revolution !

- Everything quiet, now ?

- We have the control of the country. The problem is the control of the borders…

 

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                                                       Check-point dans le Fezzan (© photo Pierre PICCININ - novembre 2011)

Fait significatif : si l’on peut voir flotter le drapeau du CNT partout dans le nord de la Tripolitaine (exception faite de Beni Oualid et de Syrte, dont il est quasiment absent) et le Djebel Nafousa (où le drapeau berbère est également très présent), les trois couleurs ornées du croissant de lune et de l’étoile se font beaucoup plus discrètes dans les autres régions de Libye occidentale et sont même parfois assez rares dans les oasis du Fezzan, presqu’aussi invisibles que le drapeau vert de la Grande Jamahiriya arabe libyenne populaire et socialiste, aujourd’hui proscrit.

Mon périple vers le sud s’est achevé une nuit, à Sebha : le dernier transport collectif que j’avais emprunté m’a déposé peu avant minuit dans le centre d’une ville vandalisée, dont les bâtiments publics et les hôtels, comme je m’en suis rapidement rendu compte, avaient été saccagés et abandonnés. Durant les événements, le gouverneur de Sebha avait renvoyé chez eux les agents des forces de l’ordre, laissant le champ libre aux pilleurs ; il avait imputé les désordres à la rébellion et encouragé la population à soutenir le gouvernement et à s’opposer aux rebelles. Dans la banlieue, des groupes de résistants tiraient encore et des balles traçantes zébraient le ciel.

J’ai donc gagné une caserne, elle aussi mitraillée et saccagée, où un groupe de jeunes miliciens d’un des clans de Sebha avait établi ses quartiers. Tout aussi amusés qu’étonnés de voir débarquer un européen sac au dos, ces miliciens m’ont donné à manger et m’ont prêté un matelas ; j’ai pu passer la nuit en leur compagnie, en sécurité.

Grâce à leur aide, j’ai sillonné la ville et sa région, jusqu’au-delà de Mourzouk, plus au sud, avant de me décider à rentrer sur Tripoli et de regagner Tunis.

Sebha n’est quant à elle pas sous occupation. Les combats y ont été très limités, contrairement à ce que j’avais envisagé, puisqu’il s’agit d’un des fiefs de la tribu des Kadhadfa, la tribu de Mouammar Kadhafi.

La ville a cela dit servi de relai aux mercenaires qui furent envoyés en renfort aux troupes gouvernementales loyales à Kadhafi, mercenaires en provenance du Tchad, du Niger, du Darfour et du Mali.

Sans avoir soutenu la rébellion, les clans de Sebha ne s’y sont effectivement pas tous opposés; la majorité des clans y ont vu l’occasion de se débarrasser des mercenaires étrangers et ont profité de l’effondrement de l’État pour prendre leur autonomie par rapport à Tripoli. En cela, ils ont fait exception dans le Fezzan.

Des miliciens des clans locaux ont même appuyé les rebelles face aux mercenaires kadhafistes qui n’ont pas résisté longtemps et ont tenté de rejoindre Tripoli. Aussi, la ville présente peu de traces de combat et est maintenant sous l’autorité de ses propres miliciens.

Il semble donc qu’un accord ait été passé en la matière avec le CNT ; l’importance économique de Sebha est en effet négligeable : ni pétrole, ni gaz, ni eau ; Sebha vit essentiellement du transit des marchandises qui traversent le Sahara. La ville peut donc bien jouir d’une relative autonomie, dont s’accommodera Tripoli.

A Sebha, j’ai pu visiter les trois bâtiments en grande partie détruits par des frappes de l’OTAN, tous trois situés en dehors de la ville. Dans l’un d’eux, j’ai découvert un équipement qui n’a pas encore été recensé par les observateurs de l’ONU et du CNT, lesquels commençaient à peine à se mettre à l’œuvre dans le nord du Fezzan lors de mon passage.

 

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                                     Le gouvernorat et la station d'autobus de Sebha (© photo Pierre PICCININ - novembre 2011)

Parfaitement ciblée, d’une manière réellement « chirurgicale », la station d’autobus a été détruite, car elle servait de plateforme pour le transport des contingents de mercenaires envoyés en renfort de Sebha à Tripoli. Sur la route qui quitte la ville en direction du nord, plusieurs carcasses d’autocars détruits par les appareils de l’alliance atlantique témoignent des convois de troupes qui sont partis de Sebha pour la Tripolitaine.

Le deuxième site visité fut le centre du gouvernorat de Sebha : des pilles de dossiers jonchaient encore le sol ; dans les garages, j’ai constaté la présence d’importants stocks d’armes et de munitions, qui avaient éclaté du fait de l’incendie consécutif aux frappes.

Mais c’est sur le troisième site que nous avons trouvé les éléments les plus intéressants. Il s’agissait de vastes hangars appartenant à une entreprise civile de fabrication de plastics.

Selon les témoignages de mes accompagnateurs, l’endroit avait été réquisitionné au courant du mois de septembre pour cantonner des mercenaires arrivés à Sebha, sous le commandement d’Abdullah al-Sanoussi, le chef des services de renseignement de Mouammar Kadhafi : al-Sanoussi avait d’abord pris position dans la bourgade d’Al-Sahtee, fief de son clan, à 65 kilomètres de Sebha. Il avait ensuite fait mouvement en direction de Sebha et repris le contrôle d’une partie de la ville.

 

Sebha - www.pierrepiccinin.eu

                                                                                Sebha (© photo Pierre PICCININ - novembre 2011)

Dans l’un de ces hangars, nous avons trouvé des caisses de kalachnikovs et de munitions, du matériel de contre-mesures aériennes, mais aussi un stock de matériel utilisé dans la manipulation et l’emploi d’armes chimiques, de gaz de combat, comme l’ont confirmé les experts militaires à qui j’ai soumis mes photographies : des combinaisons complètes, des masques et différents produits servant à décontaminer et à soigner les personnes atteintes par les gaz.

 

  Libye-occidentale 4433   Sebha' - www.pierrepiccinin.eu

                                                                                Sebha (© photo Pierre PICCININ - novembre 2011)

Dans la mesure où ce matériel n’était pas ordinairement stocké dans cet endroit, mais y fut amené à l’occasion des événements pour servir aux mercenaires engagés par le gouvernement de Mouammar Kadhafi, et ce, qui plus est, fin septembre, alors que l’issue de la guerre apparaissait de plus en plus clairement sans espoir pour les partisans du régime, cette découverte laisse supposer que le gouvernement libyen a eu l’intention ferme, en dernier recours, d’utiliser un armement chimique dans le conflit qui l’opposait à la rébellion et à l’OTAN.

La Libye avait certes adhéré à l’Organisation pour l’Interdiction des Armes chimiques (OIAC) en 2004 et avait déclaré ses stocks d’armes, mais n’avait détruit que 55% de son potentiel lorsque la rébellion a commencé : le gouvernement libyen disposait encore de onze tonnes et demie de gaz moutarde, entreposées sur les deux sites de Rabta, au sud de Tripoli, et de Ruwagha, dans la région de Al-Joufra, au nord-ouest de Sebha…

 

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Ainsi, les clans de l’ouest, à l’exception de Zliten, Misrata et des Berbères du Djebel Nafoussa, refusent toujours l’autorité du CNT et de l’OTAN ; ils acceptent mal l’occupation dont ils font l’objet.

Dans l’ouest, l’insécurité règne donc dans les zones qui ont été soumises par la force et les nouvelles autorités commencent à avoir bien du mal à faire passer pour des « accidents » les attentats qui s’y multiplient.

 

Syrte 7 - www.pierrepiccinin.eu

                                                                                   Syrte (© photo Pierre PICCININ - octobre 2011)

La question est désormais de savoir si cette résistance trouvera dans un proche avenir les moyens de reprendre son souffle ou bien si les clans vaincus, par résignation et calcul, abandonneront la lutte et intégreront, sans plus s’y opposer, l’ordre imposé par le CNT, tout prêt à vendre une dictature déguisée aux populations de ces clans désunis qui n’ont aucune idée du fonctionnement d’un État démocratique… La « nouvelle Libye ».

Une Libye nouvelle, portée sur les fonts baptismaux par les grands États pourvoyeurs du libéralisme économique, les sociétés pétrolières et l’Alliance atlantique.

Les Libyens l’ont-ils bien compris ? Cela, c’est une autre histoire…

 

 Lien(s) utile(s) : Afrique Asie.  

 

 

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Lire aussi :

 

- LIBYE - Mythe et réalité de la «révolution» libyenne.

LIBYE – Les démons et les ombres du « Printemps arabe ».

 

 

 

Clein d'oeil  (Le Vif - L'Express, 18 novembre 2011) :

 

  Ingratitude libyenne

 

 

 

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