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Monde arabe

Monde arabe

Pierre PICCININ da PRATA (Historien - Politologue)

Publié le par Pierre PICCININ da PRATA
L'État islamique: sa nature, ses ambitions, ses combattants... Interview intégral (The Dissident - 24 novembre 2015)

Pierre Piccinin da Prata, rédacteur en chef du Courrier du Maghreb et de l’Orient, reporter de guerre et ancien otage en Syrie, revient sur les attentats du 13 novembre 2015 et apporte son éclairage sur la nature de l’État islamique et sur les ambitions de ses combattants. Entretien.

The Dissident - Quelle a été votre première réaction quand vous avez appris les attaques terroristes qui ont touché Paris le 13 novembre dernier ? Selon vous, étaient-ils prévisibles ?

Pierre Piccinin da Prata – Bien évidemment, quand un de nos correspondants à Paris m’a téléphoné, dès après que les premiers coups de feu ont été tirés, et m’a dit que « quelque chose était en train d’arrivé, et probablement en rapport avec la guerre en Irak et en Syrie », j’ai eu un instant froid dans le dos. On a beau s’y attendre, c’est toujours saisissant d’émotion…

Mais, très vite, l’analyste reprend le dessus et, bien sûr, il n’y a pas eu de surprise.

Lors des attaques de Bruxelles, contre le Musée juif, en mai 2014, et de Paris, en janvier 2015, qui avaient frappé plusieurs cibles, des policiers, un établissement juif à nouveau et le journal Charlie Hebdo auteur de caricatures mettant en scène de manière provocatrice le Prophète Mohamed, j’avais à chaque fois martelé, envers et contre tous, qu’il ne s’agissait ni d’attentats antisémite, ni d’agressions visant la liberté d’expression et particulièrement les caricatures en question –même si les cibles n’avaient pas été choisies au hasard : elles visaient Israël, et non la communauté juive en tant que telle, et des représentants de l’État français, outre Charlie Hebdo pour ses insultes répétées à l’égard de l’Islam-, et qu’il ne s’agissait très certainement pas non plus d’actes isolés, perpétrés par des loups solitaires… Mais qu’il s’agissait d’attaques contre la France et la Belgique, deux pays engagés militairement en Syrie et en Irak contre les forces de l’État islamique (l’EI), que ces deux attaques étaient liées et avaient l’EI pour commanditaire –ce que les enquêtes ont plus tard permis de démontrer- et que ce n’était là que le début d’un conflit long et sanglant, et cette fois-ci pas seulement pour les populations du Moyen-Orient, mais également pour les populations des États occidentaux concernés.

Donc, oui, bien sûr, ces attaques étaient prévisibles, dans ce sens, du moins, qu’il fallait s’attendre à des répliques d’envergure de la part de l’EI et qu’il faut encore s’y attendre pour l’avenir.

The Dissident - Dans un entretien exclusif avec des « sujets occidentaux du Califat », comme vous les nommez, publié en février 2015 sur le site internet du Courrier du Maghreb et de l’Orient, vous donnez la parole à des moudjahidines basés en Europe, prêts à tout pour suivre le djihad universel. Que retenez-vous de ces rencontres ?

PPdP – Alors… Soyons bien précis : s’il est vrai que, lors de plusieurs reportages en Syrie, notamment, et lorsque j’ai été pris en otage dans ce pays en 2013, j’ai rencontré des ressortissants européens qui se battaient là-bas dans des factions islamistes –j’ai notamment et à plusieurs reprises accompagné des brigades de Jabhet al-Nosra sur les lignes de front contre l’armée de Bashar al-Assad-, il ne s’agissait pas, cette fois, de « moudjahidines ». Et à aucun moment ils ne m’ont affirmé vouloir participer au djihad.

Il s’agit de personnes, issues de la communauté arabo-musulmane, dont plusieurs ont la nationalité belge ou française, et qui se disent favorables à l’État islamique, à l’Islam orthodoxe –ce qu’ils appellent « l’Islam authentique » ou « véritable », en opposition à un « Islam édulcoré », « l’Islam de France »- et qui considèrent que ce n’est pas à l’Islam de s’adapter à la société, mais l’inverse, et acceptent par ailleurs le projet politique d’une société islamique comme l’aboutissement logique de l’enseignement du Prophète Mohamed, fondateur de l’Islam, qui est une religion, mais dont la dimension profondément politique ne saurait, selon ces personnes, être escamotée pour mieux correspondre aux règles et fonctionnements des démocraties occidentales.

En d’autres termes, j’ai rencontré des individus pour lesquels la religion, la foi et Dieu priment sur les lois françaises ou belges ; et qui considèrent que l’Islam de France n’est qu’un accommodement bricolé par des personnes qui « se disent musulmanes » mais, en réalité, du point de vue de ces Musulmans orthodoxes, ont trahi leur religion parce qu’elles n’avaient ni la foi ni le courage d’en assumer les contraintes et les impératifs.

Mais, surtout, ce qui m’a interpellé, c’est le haut niveau de conscience de la majeure partie de ces islamistes, qui ont fait le choix d’un autre modèle de société que le nôtre et argumentent avec précision leur point de vue.

The Dissident - Les médias français dressent aujourd’hui la liste des dénominateurs communs à ces « pro- Daesh » installés en France. L’image du jeune homme paumé, en échec scolaire et en manque de repères ne serait donc pas avérée ?

PPdP – Il serait excessif d’affirmer qu’aucun des jeunes belges et français partis faire le djihad en Syrie ou en Irak ou qui sont, plus simplement, des supporteurs de l’EI ne correspond à ce profile. Mais, après avoir rencontré un certain nombre de ces personnes sur le terrain des combats et en Europe, je dirais que cette image véhiculée par les médias -et quelque peu méprisante par ailleurs-, n’a pas grand-chose à voir avec la réalité…

Pas de « paumés en décrochage social », pas de « jeunes endoctrinés qui connaissent trois mots du Coran et pensent avoir tout compris de l’Islam »… Ce que l’on peut entendre en boucle dans le discours officiel de nos responsables politiques, repris en chœur par la sphère médiatique et, comme souvent, avalé par la plus grande partie de nos concitoyens… Non, rien de tel, en tout cas parmi ceux qu’il m’a été donné de croiser ou d’entendre plus longuement…

Des jeunes, certes, mais qui participent à des groupes d’étude, qui maîtrisent les écritures et la dialectique de manière très impressionnante… Et puis aussi des moins jeunes, des universitaires… Qui ont fait le choix d’un autre modèle de société, souhaite vivre dans l’État islamique ordonné par le Prophète de leur religion et assument pleinement ce choix.

Évidemment, du point de vue occidental, il est plus confortable de promouvoir cette image négative du djihadisme et de dégrader ces personnes à ce rang de « pauvres types manipulés » qui n’auraient rien compris à rien et agiraient de manière inconséquente. Cette image évite la remise en question de nos sociétés occidentales et évite aussi des questionnements délicats et sensibles, comme, notamment, la question de notre capacité à l’intégration des minorités arabo-musulmanes… Je veux dire : notre capacité à les intégrer socio-économiquement, c’est-à-dire à les accepter dans notre environnement social et à leur permettre d’y prendre pleinement leur place, d’une part, mais aussi, d’autre part, à les accepter avec leurs différences culturelles… On se gargarise à volonté des termes et expressions « laïcité, démocratie, liberté d’opinion, etc. »… Mais ces valeurs sont-elles permises à tous et valent-elles pour tous ? Le « délit de sale gueule » ne demeurent-il pas un travers bien ancré dans notre société ? Et n’y a-t-il pas aussi deux poids et deux mesures dans notre politique étrangère, susceptible de révolter les personnes d’origine arabo-musulmanes ? Je pense à la question israélo-arabe, aux bombardements israéliens sur Gaza, l’été derniers, qui ont assassiné plus de 2.000 civils, des non-combattants, en moins de deux mois de temps, et cela sans que les gouvernements européens ne réagissent, pas même par une ferme protestation… Autant de questionnements nécessaires, si l’on veut comprendre pourquoi certains de nos concitoyens, arabo-musulmans, se sentent exclus de la société et se tournent alors vers l’idée d’une société islamique dans laquelle ils espèrent recouvrer une forme de dignité et trouver leur place, en recherchant ainsi une identité dans leurs racines, celles de leurs parents ou de leurs grands-parents.

Mais, plus encore, la question qui dérange, qui effraie, car la réponse pourrait déplaire et se révéler très problématique, c’est de savoir si notre société est compatible avec ce choix d’un « Islam authentique » qui refuserait de s’adapter à nos impératifs légaux et démocratiques ?

Sur ce point, je crois que nos responsables politiques ont tous plus ou moins encore la tête dans le sable.

The Dissident - « Le Califat existe. On peut le toucher. On peut y aller, en revenir, y repartir… Mais, en fait, il est partout ! », vous a confié l’un de ces islamistes radicaux que vous avez rencontrés en France. Quelle est, selon vous, la menace réelle qui pèse sur le sol français ?

PPdP – Il est impossible de chiffrer l’ampleur de cette menace. Mais il est certain que, au sein des communautés arabo-musulmanes –nous parlons de plusieurs millions de personnes en Europe ; presque 4 millions de personnes rien qu’en France, selon les estimations-, existent des foyers islamistes, des viviers favorables à l’avènement d’un État islamique. Des foyers dans lesquels pourra recruter l’armée de l’EI, qui se révèle pour d’aucuns comme la matérialisation, la restauration, en fait, de cet État islamique appelé de leurs vœux, du Califat fondé au VIIème siècle par les successeurs du Prophète et qui avait disparu dans les soubresauts de l’histoire.

Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que cet État islamique ne constitue pas un « État » au sens onusien du terme. L’État islamique recouvre certes un territoire, mais dont les frontières sont évanescentes et évoluent au gré des conquêtes ; c’est actuellement une grande partie de la Syrie et de l’Irak, et c’était, dans le passé, cet empire arabe qui s’étendait des frontières des royaumes indiens, à l’est, jusqu’à l’Espagne, à l’ouest, et dont Damas et Bagdad furent les plus brillantes capitales. Des territoires que revendiquent aujourd’hui l’EI. Et un empire en continuelle expansion, puisqu’il avait pour fonction, politique mais aussi religieuse par définition, d’étendre l’Islam universellement.

Mais, par ailleurs, ce territoire se double d’une autre dimension de l’État islamique, qui n’est pas seulement présent à l’intérieur de ses frontières, mais également là partout où se trouvent des Musulmans –du moins des Musulmans qui adhèrent à cet « Islam authentique ». Ils constituent en effet la « Communauté des Croyants », « l’Oumma », qui rassemble tous les Musulmans derrière leur commandeur, le Prophète Mohamed à l’origine, puis les califes qui lui ont succédé et, dans la vision de l’EI, aujourd’hui, le Calife Ibrahim, ainsi proclamé par ses partisans, Abou Bakr al-Bagdadi, le leader de l’EI.

En fait, c'est toute la question qui se pose aujourd'hui et historiquement aux Musulmans du monde entier. C'est une terrible question de foi : l’État islamique, le Califat, est-il une imposture ou est-ce le renouveau attendu ? Et malheur (d'un point de vue islamique, bien sûr) à ceux qui feront le mauvais choix.

L’EI bénéficie donc d’une sorte de « cinquième colonne » dans tous les États européens, probablement des centaines de combattants prêts à frapper, chacun avec leurs compétences, leurs relations, leurs capacité de nuisance… On l’a vu lors des attentats du 13 novembre, à Paris : les attaques menées par les commandos de l’EI se sont passées de manière très bien synchronisées, méthodiquement… Les assaillants étaient lourdement armés, disposaient dans leurs rangs d’artificiers et de tout l’équipement utile à ce genre d’opération… Et la plupart n’étaient pas syriens, afghans, irakiens ou maghrébins, mais de nationalité belge ou française. Voilà le danger…

Mais attention : il y a un autre danger, tout aussi terrible pour notre société démocratique si fragile ; c’est d’en venir à stigmatiser et pénaliser, voire haïr et persécuter, l’ensemble de nos concitoyens d’origine arabo-musulmane, dont il est évident que la très grande majorité ne soutiennent pas l’EI et souhaitent vivre en paix dans cette société qui est la leur.

The Dissident - La France a fait le choix, jusqu’aux derniers attentats, d’apporter une réponse médicale aux jeunes français enrôlés en Syrie, leur imposant un suivi psychiatrique à leur retour ainsi qu’une cure de désendoctrinement. Cette approche est-elle pertinente ? Nie-t-elle au contraire la réalité d’un engagement conscient et politique en faveur de l’État islamique ?

PPdP – « Une réponse médicale »… « Un suivi psychiatrique »… À un problème qui est avant tout social et, pour certains, procède d’un choix politique et religieux ?

L’ennui, avec ce discours sur « l’endoctrinement » et les « jeunes paumés » psychologiquement fragiles, c’est que, à force de le rabâcher, il semble que même nos autorités ont fini par y croire dur comme fer.

Il y a des cas avérés de jeunes qui se sont faits manipulés par des réseaux de recrutement. C’est une réalité, et la réponse que vous évoquez est de fait pertinente, dans le souci de leur permettre de reprendre leur place dans la société.

Mais les attaques que nous avons connues ne sont pas le fait de ces gens-là : on ne confie pas de telles missions à des personnes déstabilisées et incertaines. Ce sont des actes qui demandent une grande maîtrise de soi, beaucoup d’aplomb et de détermination, de conviction dans une cause…

Il est temps, désormais, de regarder les choses en face : ces attaques ne cesseront qu’avec la disparition de l’État islamique.

Le phénomène est nouveau. Et il faut en prendre conscience… L’État islamique n’est pas comparable aux factions djihadistes que nous avons connues dans le passé ; il n’est pas comparable à al-Qaeda, par exemple. L’objectif déclaré de ces organisations, inscrit dans leur charte fondatrice, n’est pas de recréer le Califat et de partir à la conquête du monde entier. Al-Qaeda, ainsi, a essentiellement pour but de débarrasser les pays arabo-musulmans de l’influence occidentale et de leur rendre leur autonomie politique, dans un cadre islamique.

L’État islamique est de loin plus ambitieux : il est la grande aventure du renouveau, de la renaissance de l’Islam politique. Et il existe maintenant matériellement ; il élargit son territoire… C’est en cela qu’il est devenu fascinant et constitue le point de ralliement d’une internationale islamiste qui s’est progressivement constituée depuis la restauration du Califat en 2013. Et, plus il marque des points, plus il apparaît invincible et puissant, plus il attire à lui de nouveaux partisans, partout dans le monde, à Bruxelles et à Paris comme ailleurs. Ça aussi, c’est nouveau.

Ceci est également important : al-Qaeda frappait ses ennemis en représailles d’actes de guerre menés dans des pays arabes ; l’EI mène une guerre de conquête universelle, ce qui veut dire qu’on ne peut ni négocier avec l’EI –ce n’est pas dans sa logique-, ni se retirer du conflit en espérant dès lors ne plus être attaqué.

Mais l’EI ne sera jamais vaincu sans une offensive terrestre de grande ampleur, qui coûtera cher en vies humaines, y compris du côté des soldats européens qui seraient engagés sur le terrain des opérations…

The Dissident - Le gouvernement de François Hollande vient de voter la prolongation de l’état d’urgence pour une durée de trois mois. La mesure est-elle, selon vous, adaptée à la situation ?

PPdP – En quelques mots… C’est compréhensible, mais sans pertinence.

Compréhensible, car la population française ne comprendrait pas que son gouvernement ne prenne aucune mesure d’envergure à la suite des attaques subies. Les frappes massives aussitôt ordonnées par François Hollande sur ar-Raqqa, le fief de l’EI en Syrie, ont le même but… Elles ont aussi un but pré-électoral… Et elles n’auraient pas causé de victimes civiles, selon l’armée française…

Mais c’est inefficace, car il est bien certain que, dans ce contexte d’état d’urgence, les cellules dormantes de l’EI qui sont présentes sur le territoire français vont se faire encore plus discrètes… Puis l’état d’urgence sera levé… La vie reprendra son cours… Et d’autres attaques auront lieu.

C’est le principe de la guérilla, comme l’avaient théorisée Guevara et Mao ; l’ennemi est fondu dans la population, les djihadistes sont mélangés, en l’occurrence, aux millions d’arabo-musulmans qui se concentrent dans les grandes villes de France… On ne peut pas les reconnaître… Le jour où ils décident de frapper, c’est la surprise… Ce fut le cas à Paris, le 13 novembre.

Par contre, cet état d’urgence à ceci de néfaste qu’il crée les conditions pour l’apparition d’une psychose collective, un climat de peur qu’il serait bon de dissiper très vite pour éviter des comportements hystériques et irrationnels, voire le développement d’une xénophobie agressive.

The Dissident - Etes-vous d’accord avec le terme de « guerre » qui fait actuellement débat ?

PPdP- Il était temps qu’on appelle un chat un chat ! En ce qui me concerne, je parle de guerre contre l’EI dans mes éditoriaux depuis 2014…

Oui, c’est ça la réalité : nous sommes en guerre ; une guerre qui n’est certes pas « conventionnelle », mais une guerre qu’il ne faut plus hésiter à mener au lieu de camper sur des positions attentistes face à l’EI.

The Dissident - L’expression « compassion à géométrie variable » circule beaucoup sur les réseaux sociaux alors que les médias français ont très peu évoqué l’attentat de Beyrouth qui a fait 44 morts le 12 novembre. Quel est votre sentiment sur le sujet ?

PPdP – J’ai été parmi les premiers à m’indigner… J’ai aussi reçu beaucoup de réactions de mes amis tunisiens, libanais, maliens, syriens…

C’est comme s’il y avait un « bas-monde », eux, là-bas, qui ne comptent pas vraiment… Et nous, les seigneurs de cette planète, drapés dans un égoïsme inhumain et pour qui le monde entier doit cependant verser des larmes quand les nôtres sont frappés.

Et, le plus terrible, peut-être, c’est que ça se passe bel et bien de la sorte : pas de minute de silence, en Occident, après les attentats de Sousse, de Tunis, de Beyrouth… Pas non plus pour les 2.000 morts de Gaza… Rien pour les milliers de Syriens… En revanche, le monde entier a pris le deuil pour Paris… En janvier 2015, Mahmoud Abbas, le chef de l’Autorité palestinienne, était à Paris pour la grande manifestation « je suis Charlie ». Quatre mois auparavant, les Palestiniens de Gaza étaient massacré sans que Paris réagisse… Cette fois-ci, la grande pyramide de Gizeh a été parée du drapeau tricolore français… Des minutes de silence ont eu lieu en Cisjordanie, à Gaza, à Tunis…

De mon point de vue, on frise l’indécence.

La réaction du célèbre chef d’orchestre Pävo Jarvi m’est apparue beaucoup plus juste… Pas de « Marseillaise » -un chant très belliqueux, par ailleurs-, ni de minute de silence pour Paris -et pas pour Gaza, ni pour Beyrouth- ; c’était la semaine passée, au Palais des Beaux Arts à Bruxelles… Pävo Jarvi s’est avancé sur la scène et a prononcé ces quelques mots : « Pour toutes les victimes des atrocités au monde » ; avant de jouer la « Valse Triste » de Jean Sibelius.

The Dissident - Avec la riposte des forces françaises qui ont bombardé la ville de Raqqa et le soutien de la Russie à l’armée syrienne de Bashar al-Assad, comment voyez-vous l’avenir immédiat de la Syrie ?

PPdP – L’avenir de la Syrie, ce sera d’abord une guerre de longue haleine contre l’État islamique.

Même si l’OTAN se décide enfin à intervenir, les combats seront âpres, car l’État islamique, contrairement à ce qu’affirment certains analystes probablement trop éloignés du terrain, est là-bas chez lui et bénéficie du soutien effectif d’une grande partie de la population sunnite de Syrie et d’Irak. De quoi mener une guérilla pendant longtemps.

Par ailleurs, cet avenir passera inexorablement par le maintient au pouvoir de l’allié des Russes, le président Bashar al-Assad, ou, du moins, du gouvernement baathiste qu’il dirige, ce qui revient pour ainsi dire au même… Et, une fois l’EI anéanti, il faut encore savoir ce que l’on fera des rebelles syriens qui se sont soulevés contre le régime du Baath et continuent de se battre, contre lui et contre l’EI.

Ce sera aussi un partenariat avec la Russie de Vladimir Poutine. Monsieur Hollande commence à en prendre conscience. En cela aussi, il était temps.

Et ce sera un autre partenariat, avec Téhéran, qui a déjà dépêché des forces en Irak et qui collabore avec le Hezbollah libanais, engagé en Syrie lui aussi ; mais cela, le président Obama l’a déjà bien compris, depuis longtemps, et l’élection d’Hassan Rohani, en juin 2013, qui a remplacé l’intransigeant Mahmoud Ahmadinejad à la présidence de l’Iran, donne à Washington l’opportunité de renouer des relations diplomatiques plus sereines avec ce pays –comme on a pu s’en rendre compte dans le dossier du nucléaire iranien.

Il faudra aussi infléchir la politique de la Turquie, qui, jusqu’à présent, a objectivement soutenu l’EI.

On le voit, l’enjeu n’est pas seulement la Syrie… C’est toute la face du théâtre moyen-oriental qui va considérablement changer dans les prochain mois.

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Le terrorisme, la France... et l'argent de l'Arabie saoudite - Interview (Radio Sputnik France - 19 novembre 2015)

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Pierre Piccinin da Prata, Rédacteur en chef du Courrier du Maghreb et de l’Orient : «Ce ne sont pas seulement ces djihadistes de retour qui constituent une menace, mais les milliers de partisans de l’État islamique qui vivent au sein des communautés arabo-musulmanes issues de l’immigration et installées dans les grandes villes européennes.»

Le Temps d’Algérie - De terribles attentats terroristes ont endeuillé la France. Ces attentats étaient-ils prévisibles ?

Pierre Piccinin da Prata - Bien sûr, qu’ils étaient prévisibles ! La France ne pouvait pas espérer que sa population resterait à l’abri de la guerre, alors que les forces armées françaises sont déployées en Irak et attaquent l’État islamique.

Je ne dis pas que la France doit se retirer d’Irak. Non ! L’État islamique a une logique expansionniste, qui procède d’une application sans concession –ou « radicale », comme d’aucun disent- de l’enseignement et des instructions laissés par le Prophète Mohamed. À savoir l’expansion de l’Islam au monde entier, non seulement de l’Islam en tant que religion, mais aussi du modèle politique théocratique qui en découle. Autrement dit, l’État islamique n’a cure de la conception onusienne de l’État ; il n’a pas de frontière et existe de facto là où existe l’Oumma, la communauté des croyants. Ce qui signifie que l’État islamique, s’il n’est pas combattu, ne s’arrêtera pas au Moyen-Orient et à l’Afrique du Nord –et à l’Espagne-, c’est-à-dire aux territoires qu’il revendique déjà, à la base, comme étant l’ancien territoire de l’Empire arabe des Califes du Moyen-Âge. L’État islamique vise à s’étendre bien au-delà… C’est sa logique naturelle et il est impossible de la renégocier ; la guerre est donc le seul moyen de faire barrage à l’État islamique.

Mais cette guerre qui s’impose aux ennemis de l’État islamique a forcément des conséquences. Les attentats du Musée juif de Bruxelles –mai 2014- et de Paris déjà, contre l’hebdomadaire Charlie Hebdo notamment –janvier 2015-, avaient constitué une première attaque. J’avais expliqué, à l’époque, dans plusieurs articles et interviews que les deux attaques étaient liées ; qu’il ne s’agissait ni d’un acte antisémite, ni d’une question de liberté d’expression, même si les cibles n’avaient pas été choisies au hasard. J’avais essayé de faire comprendre qu’il s’agissait d’une guerre. Dans un éditorial, j’avais écrit que cette guerre allait faire couler beaucoup de sang en Europe. On m’avait beaucoup critiqué pour cela. Je crois qu’aujourd’hui, malheureusement, les faits se précisent dans ce sens : une guerre… et pour longtemps.

Et l’Europe n’est pas seule concernée. Je suis assez stupéfait d’entendre reparler de Bruxelles, mais pas de l’attentat du Musée du Bardo, à Tunis, ni de celui de Sousse -des villes également visées par les cellules djihadistes de l’État islamique-, ni même de Beyrouth, il y a quelques jours à peine pourtant, où l’État islamique a attaqué un quartier chiite contrôlé par le Hezbollah, dont les miliciens combattent en Syrie aux côtés des forces de Bashar al-Assad. Toutes ces attaques forment un ensemble ; tous ces pays sont désormais liés dans cette guerre contre l’État islamique.

Ils doivent s’entendre et s’unir pour se protéger.

Mais en faisant très attention de ne pas sacrifier la liberté et la démocratie ; c’est ce qui m’inquiète, de manière très aigüe, notamment quand je considère la loi antiterroriste déjà votée en Tunisie, et quand j’entends parler des projets de « Patriot Act » européen… Ne créons pas, s’il vous plaît, des Guantanamo chez nous ! Ce serait tuer l’âme de notre civilisation.

Le Temps DZ - On pense aux extrémistes français partis combattre aux cotés de Daech, en Syrie et en Irak. Quel danger représentent-ils pour la sécurité en France et dans le monde ?

PPdP - Je pense que, à ce stade, il faut ouvrir les yeux.

Les djihadistes français, belges, britanniques, allemands, etc., qui sont partis soutenir l’effort de guerre de l’État islamique et ont intégré son armée constituent effectivement un danger très important pour les pays européens dans lesquelles ils reviennent ensuite. Beaucoup reviennent avec l’objectif de constituer des cellules de guérilla prêtes à frapper ces nations qui ont pour la plupart envoyé des troupes contre l’État islamique.

Mais la problématique est beaucoup plus large, dans des proportions impossibles à chiffrer.

En effet, ce ne sont pas seulement ces djihadistes de retour qui constituent une menace, mais les milliers de partisans de l’État islamique qui vivent au sein des communautés arabo-musulmanes issues de l’immigration et installées dans les grandes villes des États européens. L’État islamique, en tant qu’État proclamant la restauration du Califat, est un phénomène nouveau ; al-Qaeda, par exemple, n’a jamais développé cette dimension-là.

Je suis bien conscient du caractère dramatique de la réalité que je définis en disant cela ; mais il s’agit d’une réalité effective. Pour de nombreuses raisons, souvent socio-économiques, liées au racisme notamment, mais pas seulement, et aussi par conviction religieuse et politique, des membres de ces communautés prennent parti pour l’État islamique.

C’est par exemple le cas de beaucoup de jeunes –dont il ne faut pas sous-estimer les capacités d’entendement ; ce ne sont pas tous des « paumés », comme on le lit dans une presse européenne univoque-, qui sont rejetés par une société xénophobe et ne voient aucun avenir possible dans « l’intégration ». L’Islam politique leur offre une identité « clef sur porte » et leur rend un sens à la vie et une dignité. Alors, ils se disent : « Pourquoi pas ? » Pourquoi pas ce modèle-là de société, plutôt qu’un autre, plutôt que celui qui les rejette ?

C’est aussi le cas d’intellectuels –oui, des gens qui ont un bagage universitaire, et parfois important !-, qui font très consciemment le choix de l’Islam politique et du fondamentalisme religieux. Je le répète : il faut cesser de sous-estimer ces gens et d’attribuer leurs intentions à de l’ignorance ou à un quelconque décrochage social.

Ma grande crainte, quand cette réalité va peu à peu s’imposer, c’est que l’islamophobie commence à flamber en Europe. Que les amalgames se multiplient ou que certains gouvernements finissent par prendre des mesures, par populisme ou par conviction, qui discrimineraient gravement et de manière tragique nos concitoyens d’origine arabo-musulmane ou de confession islamique.

Le Temps DZ - On pense également à la Libye. Le démantèlement de l'État libyen lors de l'ingérence militaire étrangère dans ce pays, menée par Nicolas Sarkozy, n'a-t-elle pas renforcé la capacité de nuisance des terroristes ?

PPdP - C’est très évident ! La France de Sarkozy et le Royaume-Uni, qui ont été les artisans de la prétendue « révolution libyenne », essentiellement pour des raisons d’ordre énergétique, ont profité de quelques troubles qui avaient lieu à Benghazi -et se limitaient à cette région- pour se débarrasser de leur ancien partenaire, Mouammar Kadhafi, en espérant recomposer le gouvernement libyen à leur guise.

Cette opération a été précipitée, très mal préparée. C’était un coup de poker, hasardeux. Je m’étais rendu plusieurs fois sur le terrain, durant la guerre civile ; les risques d’éclatement du pays étaient indéniables, entre les factions islamistes, les tribus, les clans… Des amis du Quai d’Orsay –le ministère français des Affaires étrangères- m’avaient confirmé ces risques énormes ; mais ils m’ont expliqué que Sarkozy n’a pas voulu entendre leurs recommandations.

L’État libyen s’est donc fissuré de toutes parts ; les nations qui le constituaient se sont déchirées, et la guerre civile a laissé ce « failed state » ouvert à toutes les pénétrations : al-Qaeda, bien sûr, qui était déjà implanté dans la région, mais aussi l’État islamique, qui contrôle dorénavant toute la région centrale de Syrte et se répand en Libye.

Le Temps DZ - Quel serait le nombre d'extrémistes français et belges dans les rangs de Daech ?

PPdP- On parle de plusieurs centaines, parfois de plusieurs milliers d’individus… En vérité, personne ne sait combien de combattants vont et viennent. Et pas même les services de la sûreté de l’État.

Certains quittent l’Europe par la Grèce, d’autres par le Maroc, la Tunisie, l’Algérie, l’Égypte ou le Liban… Les opportunités sont nombreuses. Ils ne prennent pas directement l’avion pour l’Irak ou la Syrie –ce qui est d’ailleurs impossible, dans ce dernier cas-, ni même pour la Turquie, porte d’entrée habituelle des candidats au djihad.

Dès lors, comment contrôler ces milliers de voyageurs ? Faudrait-il arrêter à la frontière toutes les personnes soupçonnables ? Et sur quels critères ? Et pour que faire ? Les interroger ? Enquêter ? De quelle manière ?

Le Temps DZ - Les extrémistes de Daech sont-ils désormais installés en France ?

PPdP - En un mot : oui !

Les derniers attentats de Paris l’ont démontré, s’il le fallait encore. Plusieurs commandos lourdement armés, des artificiers, des attaques synchronisées… Les djihadistes ont choisi les lieux, le jour, l’heure… Rien n’a été fait au hasard. La réussite de l’opération est totale, exécutée avec un grand sang-froid.

L’armée du Calife est en France et, après ce tragique exploit, elle ne fera qu’attirer de plus en plus de vocations ; et que se renforcer.

Lien utile : Le Temps d'Algérie

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Publié le par Pierre PICCININ da PRATA

"On doit pouvoir provoquer le lecteur si on a un message à faire passer; mais provoquer et donner dans le trash pour faire monter les ventes, c'est choquant et négatif."

Lien utile : Radio Sputnik France

Les caricatures de Charlie Hebdo sur le crash de l'Airbus russe en Égypte - Interview (Radio Sputnik France - 6 novembre 2015)

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Publié le par Pierre PICCININ da PRATA

Les médias occidentaux croyaient que la vague dite du « Printemps arabe » allait emporter le dictateur syrien Bashar al-Assad comme elle l'avait fait des dirigeants tunisien, égyptien et libyen. Ils se sont lourdement trompés...

En mars 2011, débutait le « Printemps arabe » syrien. Un mouvement de contestation et de revendication qui allait céder rapidement la place à une épouvantable guerre civile qui dure toujours aujourd'hui. Or, aujourd'hui, la priorité n'est plus de faire tomber Bashar, mais bien de contrecarrer Daesh.

On accuse souvent les journalistes européens de se désintéresser de la Syrie, ce que dément la parution simultanée de deux ouvrages importants. Leur point commun ? Leurs auteurs sont tous les quatre des journalistes qui ont été pris en otage par des groupes islamistes en Irak ou en Syrie. Depuis lors, ils ne cessent de scruter la région en se demandant comment cela va-t-il tourner...

Avec Christian Chesnot et Georges Malbrunot, journalistes, auteurs de Les chemins de Damas (éd. Robert Laffont) et Pierre Piccinin da Prata, rédacteur en chef du Courrier du Maghreb et de l'Orient auteur, avec l’Italien Domenico Quirico de Le pays du Mal (éd. L'Harmattan).

Lien utile : Et Dieu dans tout ça ?

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Publié le par Pierre PICCININ da PRATA
Irak – Reportage exclusif au cœur du Califat de l’État islamique  - Le martyr de Fallujah…

    

(Le Courrier du Maghreb et de l'Orient, Juillet 2014) 
        
Falludjah 2 
        
Au-delà des analyses géopolitiques virtuelles qui résument le conflit irakien à une « guerre par procuration » opposant l’Iran chiite aux monarchies sunnites du Golfe persique, la réalité du terrain se révèle beaucoup plus complexe et nuancée : à Fallujah, la population sunnite se bat pour sa survie sous les bombardements de l’armée irakienne, ordonnés par le gouvernement pro-chiite du premier ministre irakien Nouri al-Maliki ; mais elle lutte aussi pour son indépendance, face aux djihadistes de l’État islamique, qui ont envahi les régions sunnites de l’Irak et y ont proclamé la renaissance du Califat.
Reportage et analyses exclusifs de notre envoyé spécial à Fallujah, au cœur d’un Irak devenu celui de tous les extrêmes…
        
 
Le troisième martyr de Fallujah
 
D’Erbil à Fallujah, une course folle à travers le désert irakien
J’avais rencontré Ahmad en prison. Ahmad, c’est mon guide, ici, à Fallujah.
C’est à Damas que je l’ai connu, en mai 2012, à Bab al-Moussala, un centre d’incarcération du régime de Bashar al-Assad.
Pour une raison jamais élucidée, j’avais été arrêté par un des nombreux services secrets syriens, alors que je réalisais un reportage pour le magazine Afrique-Asie sur la rébellion armée qui commençait à se répandre dans le pays. Torturé et passé à l’électricité dans leur centre de Homs, j’avais ensuite été transféré dans plusieurs cachots, avant d’échouer dans un sous-sol de Bab al-Moussala.
J’y étais arrivé assez mal en point, blessé. Ahmad, qui avait un certain ascendant sur les autres prisonniers, m’avait immédiatement pris en charge : les gars ont fait chauffer de l’eau, m’ont aidé à me laver, m’ont donné à manger et m’ont soigné, avec ce qu’ils avaient.
Une semaine plus tard, je réussissais à signaler ma position grâce au téléphone portable dégoté par un de mes codétenus, un Palestinien, et le Consul de Belgique me sortait enfin de ce trou à rats.
Je laissais Ahmad derrière moi, et tous les autres… J’ai bien essayé de demander le concours de la Commission des Droits de l’Homme de l’ONU, pour les aider à mon tour. En vain… Il faut dire que la plupart des fonctionnaires onusiens, en Syrie, sont des employés locaux, presque tous proches du régime et corrompus jusqu’à la moelle ; ils n’interviennent jamais, si les détenus ne savent pas payer de pots de vin…
Quelques mois plus tard, j’ai eu des nouvelles d’Ahmad : il s’en était sorti et avait finalement trouvé refuge à Amman, en Jordanie, où il vit aujourd’hui, partageant son temps entre ses affaires, d’une part, des boutiques d’informatique et une entreprise de construction, dans les Émirats arabes unis, et, d’autre part, sa ville natale, Fallujah.
Ahmad, c’est le fils d’un des principaux notables de la ville ; il y connaît tout le monde et il y  a toutes ses entrées.
Il y a deux ans, nous nous sommes retrouvés à Beyrouth, pour y passer ensemble le nouvel an. Ahmad m’a alors raconté son histoire : en 2003, quand les Américains ont attaqué l’Irak, il est entré dans la résistance. Il a pris la tête d’une petite unité et a commencé à harceler les soldats des États-Unis qui avaient envahi son pays. Plusieurs fois, il a attaqué leurs convois, au bazooka, à la grenade. Il a parfois été blessé.
Il n’a jamais supporté la dictature de Saddam Hussein. Il n’a pas davantage accepté la mainmise de Nouri al-Maliki sur l’Irak, le premier ministre chiite, supporté par Washington et qui s’est progressivement aliéné les Sunnites du pays à cause de sa politique communautariste : minorité favorisée sous Saddam Hussein, les Sunnites, depuis l’invasion américaine, ont fait l’objet de nombreuses mesures vexatoires ; les Chiites, sur lesquels les États-Unis se sont appuyés pour contrôler le pays, ont rapidement pris leur revanche sur le passé.
Plus tard, quand la résistance a été décimée, Ahmad a dû quitter l’Irak. Il y était recherché pour « terrorisme ».
Un terroriste, Ahmad ? Non. Un « résistant », comme il insiste lui-même à le dire. Un Sunnite islamiste ? Un fanatique ? Il n’a rien d’un « fou de Dieu », mon ami Ahmad. C’est vrai que, lors de nos retrouvailles, il a vu d’un assez mauvais œil que je commande une bouteille de vin, pourtant si fameux au Liban… Lui, il ne boit pas d’alcool. Mais, en fin de soirée, il me payait un verre de whisky. C’est un croyant, sincère… et tolérant.
Lorsque, soudainement, l’État islamique d’Irak et du Levant a commencé à se répandre sur la Syrie et dans les régions sunnites irakiennes, Ahmad m’a appelé : « Il faut que tu viennes voir ce qui se passe ici ! Le gouvernement bombarde les maisons et tue les gens ! Où sont CNN, la BBC, al-Jazeera !? Il n’y a personne, ici ! »
Je lui ai demandé s’il était certain de pouvoir assurer ma sécurité. « C’est sur ma vie que je te garantis la sécurité », m’a-t-il répondu. « Pas avec mon argent, ni avec les armes des hommes de mon père, mais sur ma vie ! » Je lui ai dit : « D’accord. Je viens. »
Quelques semaines plus tard, j’étais à Erbil, au Kurdistan irakien, dans le nord du pays. Fallujah est plus au sud, au cœur de l’Irak. Mais, dans cette partie-là de l’Irak, les lignes de front du gouvernement de Bagdad sont trop hermétiques pour être franchies. En revanche, les check-points des Peshmergas, les combattants kurdes, laissent passer les véhicules qui vont et viennent, reliant Erbil et Kirkouk aux territoires conquis par Daesh (c’est le nom que l’on donne ici à l’État islamique, d’après son acronyme en arabe), à Mossoul et au reste de l’Irak.
J’avais rendez-vous avec Ahmad à Kirkouk. Il m’y attendait à l’heure convenue, dans un véhicule tout terrain blanc, accompagné de deux hommes de sa tribu. « Pas d’armes ? » « Les Peshmerga ne nous laissent pas entrer au Kurdisatn avec des armes, Pierre ; déjà, ils n’aiment pas les Arabes, alors… Une autre voiture nous attend de l’autre côté, avec des hommes de mon père. Et des armes. »
Il fait très chaud. L’Irak est probablement le pays arabe le plus chaud que j’aie parcouru ; sauf, peut-être, la haute Égypte… Les muezzins ont à peine achevé de chanter l’appel à la prière de la mi-journée. Il faudra cinq heures de pistes pour gagner Fallujah. Cinq heures de désert. Nous y serons dans la soirée. Inutile de voyager de nuit ; ce serait suspect. Cette nuit, je pourrai rencontrer les habitants de Fallujah. Demain, une prudente sortie dans la ville. Puis, retour au Kurdistan.
« Incha’Allah », précise tout de même Ahmad… Mais, avec lui, je n’ai aucune crainte : c’est un vrai Musulman ; s’il m’a promis que je reviendrais vivant, c’est que rien ne m’arrivera de dommageable. Il ne me fera courir aucun risque inutile et tout se passera bien.
Nous ne devons pas perdre de temps et prenons la direction du sud. De Kirkouk, seulement 300 kilomètres nous séparent de Fallujah. Mais il faut traverser des territoires contrôlés par les djihadistes de l’État islamique, tout en évitant les check-points de l’armée irakienne. Nous bifurquons d’abord légèrement vers l’est, vers la frontière iranienne, pour rouler le plus longtemps possible dans la zone encore contrôlée par les Kurdes. Mais, à la hauteur de Tikrit, il faut virer vers l’ouest et franchir la frontière du Califat. Plus au sud, en effet, ce sont la région de Bagdad et les lignes des forces gouvernementales, qui ne nous laisseraient pas passer en zone contrôlée par l’EI.
À présent, le tout-terrain file à vive allure sur la piste de sable et de roches qui coure à travers le désert. Je dois me dissimuler au mieux : mes traits sont trop européens ; impossible de passer inaperçu dans le paysage. Ahmad me coiffe d’un élégant keffieh vert et noir (le vert, c’est la couleur du Prophète Mahomet), dont il arrange les pans pour me cacher le visage. C’est habituel, ici ; ça protège du soleil et de la poussière de la route, et Ahmad et ses hommes sont affublés de même. « Maintenant, tu es un vrai Irakien ! », me lance-t-il en souriant de toutes ses dents d’un blanc intense. Ahmad est beau, le visage sec, le nez fin ; il est fier d’être arabe et il a raison de l’être.
Le risque, à présent, c’est de tomber sur une patrouille de djihadistes, un commando isolé, qui nous prendraient en charge dans l’un de leurs superbes pick-up flambant neuf.
Par contre, les Daesh ne possèdent aucune aviation : le vaste désert irakien est donc très poreux ; ce n’est pas comme en Syrie, où les chemins secondaires que j’ai empruntés en compagnie des rebelles sont régulièrement survolés par l’aviation gouvernementale et où un hélicoptère de combat peut surgir à tout moment.
Nous progressons entre Tikrit et Baiji, qui se trouve plus au nord. Un des hommes d’Ahmad connaît un pont, où franchir le fleuve Tigre ; un pont qui n’est pas gardé par Daesh. L’armée irakienne mène en ce moment une offensive entre Tikrit et Samarra, ville située plus au sud, offensive qui nous empêche de prolonger encore notre route en territoire kurde, ce qui aurait pourtant raccourci notre parcours dans le Califat, et donc limité les risques.
Le Kurdistan est maintenant derrière nous…
 
Le Kurdistan (bientôt) indépendant : la « petite Suisse du Moyen-Orient » 
Au Kurdistan, relativement épargné par l’État islamique, le front est interdit aux journalistes, qui traînent dans les hôtels de luxe d’Erbil, accrochés aux climatiseurs ; dehors, il fait 43°C à l’ombre…
Mais j’ai un atout dans ma manche, un ami de notre correspondant à Erbil : Barzan. Il connaît tous les chefs militaires kurdes. Pour nous, les check-points sont ouverts. Cela ne m’a pas coûté cher : Barzan ne m’a pas demandé d’argent ; il voulait seulement le maillot officiel de l’équipe de France… Et j’en ai trouvé un in extremis, dans la « duty free zone » de l’aéroport de Bruxelles… Le « foot » est décidément la nouvelle religion mondiale.
C’est un front diffus, mal défendu. Voilà peut-être la raison pour laquelle les journalistes n’ont pas l’autorisation de s’y rendre. Les Peshmergas, les célèbres combattants de la résistance kurde à toutes les oppressions, sont de redoutables guerriers. Mais, sans matériel lourd, ces fiers soldats, habitués à se battre dans les montagnes, ne pourront pas grand-chose si l’État islamique décidait de s’attaquer au Kurdistan, dans les plaines de la région de l’antique Ninive. Les Peshmergas sont en outre fort peu nombreux. Lire la suite...
 
 
 
 
     
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Publié le par Pierre PICCININ da PRATA

Syria - Inside Syria… Three years later:Tal-Biseh (Homs)

    
(The Maghreb and Orient Courier, July 2014) 
        
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A journey into war, inside a country economically and socially destroyed, where those who demanded democracy now fight,not only against the dictatorship of Bashar al-Assad,but also against hundreds of fanatic Islamist groups...

For Pierre Piccinin da Prata, reporter for The Maghreb and Orient Courier, it is a return to the land, where he spent five monthsas a hostage of the al-Farouk Brigades, one of the numerous jihadist groups fighting in Syria. It is a new courageous departure, to againmeet the revolution’s first militants, which he followed in 2011on the misadventure of the Syrian spring.

The first reportage of a series that will bring us deep... inside Syria.    

 

SYRIE--Alep----Juillet-et-aout-2012 0104.AVI.Still002A devastated land, deserted by the Western media, too risky for journalists who are targetsfor the bands of brigands who, under the uniform of rebellion, plunder and ransom people already bled by war but also prey forjihadist factions, sometimes rivals, who seized the land and confiscated the revolution,which the citizens organized through theFree Syrian Army...

A box with a lid, barelyopened by some daring reporters, but suddenly closed again, one day, in the increasingindifference of the worldwide public opinion on Syria, which has almost disappeared entirely from television screens.

It took me several months, almost a year, before I returned to the perilous paths of the Syrian fields.

With the help of friends, those from the very beginnings of civil insurrection, I managed to enter Syria via circuitous routes, which are necessary to guarantee safety as much as possible, limiting the danger and risk of being spotted on such a short journey into this war-ridden country. None details about the road to enter Syria. Nothing about people who helped me. Not even about the dates of my journey... I have to keep silent.

It once again engulfed me, making me realise the extent of terror and unimaginable realities and stories that I am covering for The Maghreb and Orient Courier.

Why do I go back? Because it is improper to speak of suffering without having lived with those who endure it; because realities on the ground can only be known through experience and cannot be invented, nor developed in the comfort and safety of a newsroom.

Back in Syria, pursuing the trails of the actors of the democratic revolution; those people I had met in 2011 were enthusiasticand confident that victory was at hand.

I returned to the governorate of Homs a few months after the fall of the city in May. Thisshort journey revealed a perplexing reality.

I found Ammar, twenty-eight years old, studying computer science.

May 17, 2012, I left Damascus very early, by car. I went to Homs to film the largely destroyed rebel neighbourhoods. A few kilometres north of Homs, whilst I followed theroad to Hama, I saw a small town along the highway. Partly surrounded by the regular army; already ruined by artillery fire plan. I bypassed the checkpoints; I entered Tal-Biseh. The rebels stopped my car and welcomed me with open arms. There, I met Ammar for the first time.

Three years later, a touching reunion ... and a face to face conversation without illusions... Read more...

 

 Carte---Syrie---Tal-Biseh---Juillet-2014.gif

 

 

 

  
        
   
 
 
 
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Publié le par Pierre PICCININ da PRATA

Monde arabe - Les « affaires » arabes n’excitent plus le voyeurisme de l’opinion...

    
(Le Courrier du Maghreb et de l'Orient, Juillet 2014) 
        
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Les « affaires » arabes n’excitent plus le voyeurisme de l’opinion, ni n’en aiguisent désormais les fantasmes comme naguère. La passion s’est éteinte ; le public international s’est habitué à la surenchère qui ravage l’Orient…

Mais ce désintérêt manifestement désabusé ne s’explique pas seulement par l’actualité footballistique dominante, qui mobilise l’attention de bandes d'imbéciles inconscients se trémoussant frénétiquement à la sortie des stades ou, pour les plus courageux, dans leur salon, le cornet de pop-corn sur les genoux et une mousse à la main. Tout ça parce que onze types en culotte courte -qui s'en mettent plein les poches pour pousser la baballe- ont remporté un « match », dans un pays, le Brésil, où des centaines de milliers de miséreux manifestent chaque jour contre ce scandale financier et social qu'on qualifie ainsi : le « Mundial ». Ces tarés, les « supporters », qui ignorent tout, apparemment, des inégalités effarantes qui structurent la vie socio-économique brésilienne, s'imbibent de bière et se couvrent de vomis, dans une joie simple et hébétée…

Mais, non, le « Mundial » n’explique pas tout…

Il s’agirait plutôt d’une forme de déception ou, plus encore, de lassitude (comme après avoir trop mangé de chocolat on lui préfère les fraises), symptôme d’un ennui profond, provoqué par la routine totalitariste et « corruptiviste » à laquelle sont retournés les peuples du Printemps.

Pendant ce temps et toute cette énergie dépensés en rigolade, la guerre civile fait rage en Irak -c’est à peine si les mass médias y font écho- et, mine de rien, la région subit une refonte géopolitique aussi discrète que sensible, l’Iran et les États-Unis d’Amérique s’accordant enfin sur la partition d’une danse macabre, orchestre improvisé face à la surprise provoquée par une insurrection islamiste débridée en mode « tache d’huile » et dans lequel résonne en grosse-caisse le silence attentiste d’Israël. Lire la suite...

 

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The Arab « business » does not excite the opinion voyeurism anymore. Nor does it sharpen fantasies any more. Passion is gone; the international public is henceforth used to the overstatement, which ravages the Orient …

But this disinterest cannot only be explained by the current football-dominated media, which mobilises the attention of hordes of imbeciles, unconsciously wiggling about at the stadium’s exits. The bravest sit in their living rooms, popcorn in reach and a pint in their hand. All this because eleven guys in short pants – laughing all the way to the bank for kicking a ball – have won a “match” in a country, Brazil, in which hundreds of thousands of miserable protest every day against this financial and social scandal – nicknamed the “Mundial”. Thesecretins, the supporters, who apparently ignore everything about the alarming social inequalities structuring economic life in Brazil, become saturated with beer and cover themselves in vomit, in a simple and blank joy…

No, the “Mundial” does not explain everything … It would rather be a form of deception or even weariness (like after eating too much chocolate preferring strawberries), a symptom of a deep boredom caused by the totalitarian and “corruptivist” routine to which the people of the Spring have returned.

Simultaneously to all this energy being spent on leisure, civil war is raging in Iraq – the mass media barely even mention it – and casually the whole region is going through a geopolitical remoulding, as discrete as it is sensitive. Iran and the USA finally agree on the partition of a macabre dance; an improvised orchestra inview of the surprising rise in Islamist insurrections – oil stains – accompanied by the great resounding of Israel’s wait-and-see silence. Read more...

 

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  "الشؤون" العربية لم تعد تثير المتلصصين و لم تعد تشحذ الاستيهام كسابق عهدها. انعدم الشغف، فرأي العام الدولي اعتاد على المزايدات التي باتت تنهش المشرق.

 

و لكن عدم الاكتراث هذا ليس فقط نتيجة مباريات كأس و الاخبار الرياضية لتي أصبحت الشغل الشاغل لمجموعات من الحمقى الذين ليس لديهم أدنى وعي و الذين يهزهزون بجنون عند خروجهم من الملاعب أو أمام شاشتهم في حضنهم طبق من الفشار أو البوشار و في يديهم زجاجة البيرة و كل ذلك لفوز فريق يتكون من احدى عشر لاعباً مرتديين السراويل القصيرة و يجرون وراء كرة تجعلهم يجنون الكثير من الأرباح. بينما البلد الذي تقام به بطولة العالم لكرة القدم هذه، و هو البرازيل يعاني من تفشي الفقر و البؤس الذي يدفع الآلاف للتظاهر ضد هذه الفضيحة المالية و الاجتماعية و التي تدعى "المونديال". فهؤلاء العاهات "المشجعون" كما يبدو يجهلون تماما عدم المساواة الاجتماعية المروعة و التي تشكل الحياة الاقتصادية في البرازيل كل ما يهمهم فهو شرب البيرة و من القيء بأجواء من الفرح البليد...

 

المبرر لهذه اللامبالاة ليست فقط أجواء "المونديال".,, و إنما نتيجة نوع من الإحباط أو بالأحرى الضجر (فمن يكثر من أكل الشوكولاته بالنهاية يفضل الفراولة عليها) و يعتبر ذلك من أعراض الملل العميق الناجم عن الروتين الشمولية و الفساد الأخلاقي التي باتت عرضة له شعوب الربيع العربي.

 

بينما تهدر تلك الطاقات عبثاً فإن الحرب الأهلية جاشت في العراق لا تكاد تجد لها صدى في الإعلام حين أن المنطقة تعاد هيكلتها جغرافيا و سياسيا و كل ذلك بتكتم و حساسية. و أخيرا فقط اتفقتا ايران و الولايات المتحدة الامريكية على توليفة الرقصة المروعة، جوقة مرتجلة نتيجة المفاجأة الناجمة عن تمرد الاسلاميين مطلق العنان "كبقعة الزيت"  (التي تتمدد على سطح الماء) و في ظل ذلك يبدو واضحا أن هناك صمت انتهازي من قبل اسرائيل.

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Publié le par Pierre PICCININ da PRATA

Syria - Interview with the Jihadist who held me hostage for five months…

    
(The Maghreb and Orient Courier, June 2014) 
        
Piccinin da Prata libéré à Rome

Interviewed by Pierre PICCININ da PRATA

 

On the 6th of April 2013, Pierre Piccinin da Prata entered Syria for the eighth time since the beginning of the troubles, as reporter for The New Times, followed by Domenico Quirico, an Italian journalist of La Stampa.

Two days after he crossed the Syrian border, on the 8th of April, he was kidnapped in the city of al-Qusayr by an Islamist group - the Abou Omar brigade - linked to the “moderate” jihadist organization named “al-Farouk”.

Pierre Piccinin da Prata spent five months in Syria as a hostage. Two months kept in al-Qusayr, under siege by the Syrian army and Hezbollah’s forces; three other months, hidden by the jihadists across all Syria. He was freed on the 9th of September 2013.

One year after his misadventure, he succeeded in finding one of the jihadists who caught him. Face to face, he met him, injured and exhausted, in a dirty room, at the Lebanese border…    

 
   
Alaa 1Pierre Piccinin da PrataVery strange to meet you again… How are you, now? Did you go back to al-Qusayr?

 

JihadistStrange? Why? We are friends, now… I was injured. I didn’t go back to al-Qusayr. It is not possible to go back to my village. Hezbollah and the army are everywhere. It is under control of the Syrian regime. And, like you see, I’m wounded; I have to rest in Lebanon before I continue to fight this regime…

 

PPdP – Where is your katiba (brigade)? Are you still fighting with your friends?

 

JihadistNo, no… I left them… Some problems… I left them after the withdrawal of al-Qusayr, one month after… Now, I’m fighting with another Islamic katiba… Katiba al-Bashar al-Nasser. It means “Hope of Victory”. They are from al-Qusayr, but, now, they fight near Aleppo. When I will be better, I will join them again.

 

PPdP – What do you mean by “problems with them” ?

 

JihadistThey don’t have any strategy in their war against the regime. They just fight for themselves... Sometimes, they… they didn’t dedicate their time only to our goal, to fight the regime… It was not correct. And they didn’t really respect the rules of Islam. They have bad behaviour. So…

 

PPdP – Do you mean that they are like “bandits”? Did they loot the civilian population?

 

JihadistNo, no… but… Some problems like that, yes...

 

And because of your kidnapping… And the kidnapping of your friend… I forgot his name…

 

PPdP – Domenico.

 

JihadistYes, Domenico... I didn’t agree when you were not liberated after we succeeded in leaving al-Qusayr. I know that you were kept as hostages three months again after we crossed the lines of the regime. At the end of the siege of al-Qusayr, Abou Omar promised you your freedom… That was not correct… Because of many reasons, I left them…

 

I have a question: you, and Domenico… When you turned back to Europe, you said that the opposition used chemical weapons… I read that on the Internet. Did you write that? Is it true?

 

PPdP – Yes, I did. We learned some facts, during the three months we stayed in Syria after the siege of al-Qusayr. We have evidence that the chemical attack on the suburbs of al-Gouta, on the 21th of August 2013, was not decided by the Syrian government, but was organized by a group of rebels, to provoke an intervention of the International community.

 

JihadistNo, no! The opposition, the Free Syrian Army, doesn’t have chemical weapons!

 

PPdP – Not the Free Syrian Army. I keep good contacts with FSA; I have many friends in the FSA and I continue to support them. But some Islamist groups ; we don’t know exactly whichone. And, following the inquiry of an American journalist, Seymour Hersh, it seems that Turkey helped this group in providing Sarin gaz.

 

JihadistI didn’t know. We thought that you wrote that to take revenge on us, because we caught you for money… So… OK… OK.

 

PPdP – Do you want to go back to Syria, to fight again?

 

JihadistYes, yes! Of course, of course! Because we… I mean: the opposition, the fighters… We are right! The Syrian regime is on the wrong side. It is logical that the dictatorship of Bashar al-Assad will collapse. God will never give the victory to them. Sooner or later, it will collapse.

 

But, for the moment, the West, European countries and the United States of America, don’t want that the Syrian people take their freedom from this regime, because the regime of Bashar al-Assad supports and protects Israel. Not directly. But it doesn’t fight Israel any more and doesn’t leave Palestinian fighters cross the Golan border. Do you know that the Golan border is protected by the Syrian army, not against Israelitroops, but to forbid Palestinian refugees in Syria to go to fight against Israel?

 

Imagine if we succeeded in taking power in Syria… What about Israel?

 

PPdP – But the regime’s army is conquering ground: after it won the battle of al-Qusayr, it took Yabroud, all the Lebanese border… and now, Homs, a symbolic place for the revolution…

 

JihadistYes, that’s true. Bashar al-Assad had many victories. Because the Islamic groups and the Free Syrian Army don’t have any efficient support from outside Syria ; and because they don’t have a common strategy.

 

On the contrary, Iran and Russia (and the West, in a certain manner) support al-Assad’s army.

 

But we will get the victory. It is only a question of time…

 

When European countries and the United States of America will stop supporting Bashar al-Assad, we will immediately win. I promise!

 

PPdP – Are the fighters of your new katiba all friends from al-Qusayr? Or did you meet them fighting?

 

JihadistYes, yes! I met them in al-Qusayr.

 

PPdP – How were you injured?

 

JihadistI was in Yabroud, where we left you… al-Assad’s army conquered the place… Do you know it? And I was injured because of bombing… Missiles and rockets… and my legs were crashed. I mean… The bones… It was the 22nd of August 2013… Last year.

 

PPdP – To begin, just one thing that I would like to make very clear: you –and your friends-, when I was your prisoner, you don’t hide that you were working for the al-Farouk brigades.

 

JihadistYes! Yes! It is right…

 

PPdP – I ask you this question, because, after I turned back to Belgium, I denounced al-Farouk, but they contested, saying they didn’t know you and they never knew anything about the katiba Abou Omar.

 

JihadistI don’t know why they told you that, because our group was part of the al-Farouk brigades. Our katiba worked for al-Farouk brigades in al-Qusayr and our leader, Abou Omar, received his orders from al-Farouk.

 

PPdP – As you know, more and more journalists were kidnapped in Syria…

 

JihadistYou mean « arrested »!

 

PPdP – As you want… German, Swedish, French, Spanish journalist and photographers… They were kidnapped after I was caught myself. By Islamist groups. For money. This phenomenon began with us, one year ago… And, now, no more journalists will go to Syria to report on what happens there. Except, perhaps, from the government’s side… So, TVs, in Europe, don’t speak any more about your people. What do you think about that?

 

JihadistYou know, Pierre… Yes…

 

I will tell you my point of view.

 

At the beginning of the Syrian revolution, when we began to fight the regimeseriously, after the elections of 2012, there were journalists inside Syria, to cover the conflict. And activists from the opposition welcomed these journalists. You know it very well. You were in Syria with the Free Syrian Army and also with Islamist fighters. Weren’t you welcomed by them? So.

 

We met with the journalists and we spent time with them; we ate with them; we sat and spoke with them; we answered all their questions and told them everything they wanted, about all subjects. And we gave them a lot of information, to help them to understand the conflict.

 

But, after some months, we had doubts; we noticed some details, and we had evidence that some of these journalists were spies, for the moukabarats [Syrian intelligence services], for the regime, or for western countries. We understood that numerous TV channel sent reporters working for the Syrian regime. It was the case, for example, of many channels from Iran: their journalists were working for Iran, who support al-Assad’s regime. They came inside Syria to get information to help the regime. It was the same for American TV channels, like CNN, who share their information with the Syrian regime, to help them against the opposition.

 

So, the fighters of the opposition arrested many journalists, because they were spies. And the opposition took money for their liberation, instead of executing them, like you and your Italian friend… nobody helps the opposition, and we need money.

 

PPdP – But! Domenico and I, we were not spies!

 

JihadistNo! No! But, look, Pierre… We had doubts and we arrested you, because we thought you were spies.

 

PPdP – But, after you understood that we were not… That we were friends of the revolution… You kept us, nevertheless. During five months! And you asked money for our freedom.

 

JihadistYes… It is right…

 

OK. I tell you…

 

On the other hand, journalists were absolutely not useful for the opposition. Even though they wrote and spoke about the conflict in Syria, the West didn’t do anything to help us. And the situation is that we need money to buy food and weapons.

 

God will forgive the Islamic opposition for that...   Read more...

 

 

 

 

 

Usefull link : The Maghreb and Orient Courier   
 

  
        
   
 
 
 
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