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Monde arabe

Monde arabe

Pierre PICCININ da PRATA (Historien - Politologue)

Publié le par Pierre PICCININ da PRATA

Syrie - Islamismes et banditisme. L’involution de la révolution syrienne.

Manifeste pour une histoire de la révolution en Syrie.

 

 (Grotius international - Géopolitique de l'Humanitaire, novembre 2013)

 

 

par Pierre PICCININ da PRATA

Historien – politologue (otage en Syrie - avril à septembre 2013)

 

 
  Syrie - Djihad - Alep

   "Il n'y a de Dieu que Dieu" (Alep) - photo © Edouardo Ramos Chalen

 

 

Pierre-46[Photo : PPdP avec une katiba islamiste à Alep, dans le quartier de Karm al-Jabal - © Benoit De Freine]

 

« Il est une expression en deux mots », écrivait l’académicien français Bernard Le Bouyer de Fontenelle, « qui nous rappelle que le temps n’est pas à notre disposition : ‘trop tard !’ »   

Encore trop souvent simplifiée à outrance par des commentateurs très éloignés des événements et présentée comme la révolte d’un peuple uni contre un féroce dictateur, la révolution syrienne, au regard de ceux qui l’ont accompagnée de mois en mois et observée sur le terrain, n’est pas le phénomène statique qu’évoquent généralement les médias.

Tout au contraire, le conflit syrien a connu plusieurs phases très distinctes et une évolution rapide qui a surpris et déconcerté, par sa vélocité et la diversité des protagonistes qui se sont invités sur le théâtre, même les experts les plus avertis.

Enlevé dans la ville d’al-Qousseyr (Homs), le 8 avril 2013, alors que j’effectuais un huitième voyage d’observation en Syrie depuis le début de la révolution, je suis resté deux mois prisonnier de bandits qui agissaient sous l’étiquette de l’islamisme et, trois autres mois durant, des islamistes « modérés » des Brigades al-Farouk. En sus, pendant une semaine, j’ai été confié à la garde d’une brigade de Jabhet al-Nosra, la présumée branche syrienne d’al-Qaeda.

Régulièrement déplacé à travers le pays sans être empêché ni de voir, ni d’entendre, j’ai pu me rendre compte de l’évolution spectaculaire du conflit syrien qui, aujourd’hui, est entré dans sa quatrième phase, très largement dominé par les différentes factions djihadistes, présentes sur la majorité du territoire, d’une part, et, d’autre part, par des bandes de malfrats, parfois issus de l’Armée syrienne libre (ASL), qui ont profité du chaos ambiant pour étendre leur mainmise sur des villages ou quartiers dont ils ont mis les populations en coupe réglée.

L’Armée syrienne libre, quant à elle, de plus en plus reléguée à la portion congrue, a perdu le leadership de l’opposition au gouvernement et, de plus en plus souvent, doit combattre les djihadistes qui tentent désormais de la déloger de ses positions pour en prendre le contrôle, au point de proclamer en Syrie la création d’un califat indépendant.

Il ne s’agit pas, dans cet article, de produire le récit de ces cinq mois de détention, mais de brosser le tableau d’un conflit en perpétuelle évolution et d’en dégager les principales conséquences pour la région moyen-orientale et l’Europe.

Précaution nécessaire avant de m’essayer à cet exercice, il convient probablement de préciser que, humaniste engagé aux côtés de l’Armée syrienne libre depuis mai 2012, je confirme tout mon soutien à sa cause juste et légitime, face à la férocité d’une dictature criminelle et mafieuse et, dorénavant, face, également, à l’intolérance et à la violence de l’islamisme militaire.

Bilan raisonné d’un conflit d’un nouveau genre…

 

 

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1. Le « Printemps syrien » (15 mars 2011 – mai 2012)

La Syrie est l’un des six pays du Monde arabe qui connaissent depuis le début de l’année 2011 des troubles conséquents ayant pour contexte l’ainsi dénommé « Printemps arabe » (avec la Tunisie, l’Égypte, la Libye, le Yémen et le Bahreïn).

Toutefois, la crise syrienne, qui s’est muée en conflit armé particulièrement meurtrier, conflit qui s’est progressivement étendu à toutes les régions du pays et perdure depuis près de trois ans, semble ne pouvoir se résoudre d’aucune manière.

Contrairement aux cas de la Tunisie et de l’Égypte, où le pouvoir était plus fragile qu’on avait pu le croire et fédérait contre lui la plupart des éléments constitutifs d’une société ethniquement et confessionnellement relativement homogène, les réseaux baathiste en Syrie ont fait la preuve de leur capacité à mobiliser les ressources militaires nécessaires à la défense du régime et à diviser la population en jouant sur le patchwork communautaire syrien, les minorités (Chrétiens, Alaouites, Chiites, Druzes…), confrontées à une opposition qui s’affirme de plus en plus en plus dans l’exclusive sunnite, s’étant après bien des velléités regroupées autour du président Bashar al-Assad, un président qu’elles n’apprécient pas nécessairement, mais qui leur apparaît comme le seul garant de leur sécurité.

Contrairement au cas de la Libye, où plusieurs États européens et les États-Unis ont déployé des moyens militaires considérables pour renverser le gouvernement de Mouammar Kadhafi et écraser sous les bombes atlantiques ses nombreux partisans (et ce, quelles qu’en furent les raisons non-avouées), les rebelles syriens, quant à eux, se sont trouvés dans le plus grand désarroi lorsqu’il se sont progressivement rendu compte que l’Occident n’avait aucun intérêt en Syrie et surtout pas celui de renverser un régime avec lequel l’Europe entretenait d’excellentes relations et qui avait trouvé avec Israël, pivot de la politique états-unienne dans la région, un modus vivendi plus que satisfaisant. Seuls et sans l’armement indispensable à combattre les unités fidèles au gouvernement, équipées et soutenues, en revanche, par de puissants États, piliers de la communauté internationale, la Russie, la Chine, l’Iran, mais aussi par des éléments régionaux comme le Hezbollah ou le gouvernement irakien de Nouri al-Maliki, les révolutionnaires n’avaient que peu de chance de remporter la victoire et, sans l’arrivée sur la scène des mouvements djihadistes, auraient probablement perdu la partie depuis des mois.

Contrairement, enfin, aux cas du Yémen ou du Bahreïn, presque-protectorats saoudiens (où les interventions de Riyad, respectivement diplomatique et armée, ont permis, d’une part, l’élection d’un nouveau raïs tout en préservant le statu quo et, d’autre part, d’écraser la rébellion), aucun acteur régional, en Syrie, n’a pu manier des leviers assez solides pour contraindre l’une des parties à céder à l’autre.

Les protagonistes du théâtre syrien, livrés à eux-mêmes, étaient donc condamnés à se faire une guerre sans merci qui, aujourd’hui, se traduit par les pires horreurs collectives et individuelles, plusieurs acteurs régionaux y ayant en outre ajouté leur grain de sel, propice à envenimer encore le drame, telles l’Iran et l’Arabie Saoudite, qui se font une guéguerre d’influence, jouant le chiisme contre le wahhabisme sunnite, la première pour protéger son meilleur allié dans le Monde arabe, par lequel transite l’aide destinée au Hezbollah libanais, et, l’autre, pour contrer les intrusions iraniennes au Bahreïn et au Yémen. Mais aussi le Qatar qui, toujours décidé à s’imposer comme la plaque-tournante de la diplomatie moyen-orientale, a accordé son aide aux réseaux djhadistes qui participent à sa sphère d’influence.

Pourtant, la communauté internationale aurait pu éviter à la Syrie cet auto-entraînement vers le chaos inextricable dans lequel elle se trouve aujourd’hui.

Entre mars 2011, en effet, date des premières secousses qui ont ébranlé la stabilité du régime, suite aux exactions de policiers responsables de la mort de plusieurs jeunes gens à Deraa qui, dans le contexte du « Printemps arabe », ont reçu un écho inhabituel, et l’organisation des élections que le président avait promises libres et honnêtes, en mai 2012, le pays a vécu dans un calme relatif. Seules trois villes secondaires ont connu à l’époque des soulèvements populaires violents mais très localisés et rapidement mâtés par l’armée, à savoir, pour l’essentiel, Homs, Maraat an-Nouman et Jisr al-Shougour.

Partout ailleurs, l’opposition peinait à mobiliser la population et les manifestations qui réclamaient le départ de Bashar al-Assad ou la réforme du régime ne rassemblaient guère plus que quelques centaines de participants, auxquelles répondaient les meetings monstres organisés par le pouvoir, des centaines de milliers de Syriens, qui exprimaient leur soutien à leur jeune président et à ses promesses de changement, y compris une large fraction de la communauté sunnite, à commencer par la bourgeoisie damascène et aleppine, pleinement satisfaite par les avancées économiques mises en œuvre sous l’égide de Bashar al-Assad depuis son accession au pouvoir en 2000 (cfr. Syrie, la «révolution» impossible (témoignage et analyse) - Grotius, février 2012).

Les espoirs attentistes de la majorité silencieuse furent cependant mis à mal et très profondément déçus, lorsque, en mai 2012, le régime resserra le collier en manipulant le scrutin, comme à son habitude, en déclarant inéligibles les opposants réels à la dictature, qualifiés de « terroristes ».

Cette fois, néanmoins, les bureaux de votes demeurèrent vides durant toute cette journée du 7 mai, qui marqua un premier tournant dans la crise syrienne.

Bashar al-Assad, le jeune président occidentalisé qui devait faire entrer son pays dans le XXIème siècle en rompant avec la tradition soviétique du régime instauré par son père Hafez, a manqué son entrée dans l’Histoire.

Probablement, à sa décharge, mal conseillé ou saboté par les caciques du parti Baath qui l’entourent –il est difficile de déterminer quelles furent les intentions effectives du président syrien qui porte aujourd’hui dans les médias la responsabilité de la tragédie qui anéantit son peuple-, n’a-t-il pas su réformer un appareil vieux de quarante ans et faire entrer la Syrie dans la modernité, ni socialement, ni politiquement.


2. Le soulèvement armé – L’Armée syrienne libre (mai 2012 – novembre 2012) 

À l’inertie du régime et à sa politique de rétorsion policière et militaire coutumière, ont répondu des soulèvements armés, un peu partout dans le pays, encouragés par les succès apparents tunisien et égyptien, mais surtout par l’exemple libyen, qui avait reçu l’appui des puissances démocratiques de l’Occident.

Localement d’abord, systématiquement ensuite, dans les villages et les quartiers des grandes villes, des citoyens, de plus en plus nombreux, se sont réunis en sections d’autodéfense, qui accompagnaient les manifestations de l’opposition au régime et les protégeaient des incursions de la police et de l’armée et de la répression.

Les armes à feu y ont progressivement remplacé les armes blanches, inquiétant de plus en plus les autorités, puis ces groupes ont fait leur jonction et se sont organisés sur une échelle plus vaste, jusqu’à être rejoints par des soldats et officiers déserteurs de l’armée régulière, qui ont encadré et structuré ces groupes armés et les ont convertis en de véritables milices combattantes qui ont commencé à s’emparer de portions du territoire ainsi soustraites à l’autorité de l’État baathiste.

L’Armée syrienne libre (ASL) était née.

Lorsque des officiers supérieurs ont à leur tour emboîté le pas à l’insurrection, ils ont plus ou moins réussi à coordonner la quasi-totalité de ces milices à travers des Conseils militaires à l’échelle de chacun des gouvernorats du pays, qui furent eux-mêmes affiliés à un commandement commun, qui sera finalement proclamé à Idlib, en octobre 2012 (cfr. La révolution syrienne s’organise, mais se débat, seule, face à la machine de guerre du régime baathiste - Grotius, septembre 2012).

Parallèlement à l’organisation de cette branche armée laïque et multiconfessionnelle (dans la mesure où, rassurées par les garanties que présentaient les officiers de l’ASL, les minorités ont commencé à rallier la rébellion et ses objectifs démocratiques), s’est également édifiée une branche politique, en exil, dans le but de constituer un gouvernement provisoire capable de prendre en main la gestion immédiate de la Syrie dans l’espoir d’une victoire sur le régime.

D’abord très morcelée et dominée par le Conseil national syrien, lui-même placé sous la coupe des Frères musulmans syriens, cette opposition a réussi à surmonter ses divisions pour se rassembler dans une structure commune, en novembre 2012, la Coalition nationale syrienne (CNS), gouvernement provisoire d’union nationale représentative des différentes sensibilités politiques et dudit patchwork communautaire et ethnique syrien.

La Ligue arabe, Londres et Paris furent les premières à en reconnaître la légitimité et à en accueillir les ambassadeurs.

Un bureau militaire fut créé pour coordonner l’action de l’ASL et de la CNS.

La rébellion disposait ainsi des outils militaires et politiques capables, avec un accompagnement et un appui extérieurs, d’opérer efficacement la transition vers une Syrie démocratique sur le modèle européen.

Forte de sa progression et de son efficacité accrue, certaine, aussi, de l’imminence d'un soutien international que lui laissaient espérer les discours des chancelleries européennes et états-unienne, l'ASL avait lancé à Damas, le 17 juillet 2012, la « Bataille de libération de la capitale » et, le 20 juillet, la Bataille d'Alep, poumon économique de la Syrie. Deux fronts concomitants sensés diviser les forces du régime.

Bien entendu, la lutte ne pouvait se prolonger sans un apport d’armement aux combattants, qui, dans le cas contraire, risquaient une asphyxie à très court terme. En outre, craignant la victoire du régime, nombre de militaires hésitaient à déserter en faveur de la rébellion, attendant d’y voir plus clair, un acte concret des puissances de l’Ouest.

Les démocraties occidentales, cependant, ont sans cesse retardé leur soutien effectif à ces structures, alors que d’autres, en revanche, intervenaient secrètement et promouvaient une troisième composante du conflit qui n’allait cesser de se répandre et, phénomène spectaculaire, allait réussir à se rendre indispensable et, en moins de deux mois seulement, à s’imposer dans le conflit, au point de submerger soudainement le théâtre, à la surprise générale des apprentis sorciers de l’Ouest, mal informés des réalités galopantes d’un terrain en perpétuel mouvement…


3. De la révolution au djihad (novembre - décembre 2012) 

Abandonnées par l’Occident, les structures de l’ASL se sont rapidement vidées de leurs effectifs. Dans certains gouvernorats, tels celui d’Idlib, d’ar-Raqqa ou de Deir ez-Zor, l’ASL a ainsi complètement disparu, au profit de mouvements djihadistes qui, largement financés et armés par les monarchies du Golfe, le Qatar et l’Arabie saoudite notamment, ont prospéré en quelques mois seulement (cfr. Syrie, de la révolution au djihad ? - Grotius, décembre 2012 et Syrie, quand les « Fous de Dieu » s’emparent de la révolution... - Grotius, février 2013).

Les katibas (brigades) de l’ASL, dépourvues d’armes et de munitions qu’elles ne pouvaient se procurer en suffisance, mais aussi des moyens logistiques nécessaires (vivres, vêtements, outils de communication…), n’ont pas été en mesure de rivaliser avec les katibas djihadistes. Les miliciens de l’ASL, dans la plupart des cas, ont donc abandonné leurs officiers et regagné leurs foyers ou intégré les katibas islamistes. Ce phénomène de vases communicants s’est généralisé à partir de novembre et décembre 2012, notamment du fait de l’hiver et des conditions climatiques qui ont poussé bon nombre de combattants à franchir ce pas.

La conséquence la plus immédiate a été la déconnexion des forces combattantes de la rébellion de leur représentation politique en exil : les chefs de l’ASL ne commandaient plus qu’une coquille vide, au point que certains officiers eux-mêmes sont passés dans le camp djihadiste ; et la CNS n’a plus eu aucune emprise réelle sur les opérations menées sur le terrain.

« Nous ne faisons pas la révolution ! Nous combattons pour Dieu ! » C’est le principe énoncé par la majorité des djihadistes rencontrés en Syrie, lesquels rejettent autant le gouvernement baathiste que la démocratie, « régimes corrompus » qui procèdent des lois des hommes et qui ne sauraient primer sur l’État islamique, qui émane des lois de Dieu.

L’absence de l’Occident dans le conflit syrien a donc ouvert le champ à l’hydre islamiste.

Cette absence s’explique par le non-intérêt des puissances au renversement du régime.

Ainsi, les quelques États européens qui se sont intéressés de près ou de loin à la Syrie, telles la France, bien sûr, ancienne puissance coloniale, mais aussi la Grande-Bretagne, l’Italie ou l’Espagne, ont toujours entretenu des rapports cordiaux avec la famille al-Assad dont les intérêts n’ont jamais interféré avec les leurs. Mieux encore, depuis qu’elle a renoncé à l’énergie nucléaire, l’Allemagne, devenue un grand consommateur d’énergie fossile, de gaz et surtout de pétrole, s’est sensiblement rapprochée de la Russie, alliée de Damas ; l’Allemagne a donc tout à perdre à prendre fait et cause pour la rébellion en Syrie, au risque de se brouiller avec Moscou (Berlin a ainsi été le principal adversaire d’une intervention en Syrie et, même, de la proposition franco-britannique de fournir des armes aux rebelles, que ces deux puissances n’ont cela dit pas formulée sans la savoir condamnée à l’avance).

Quant aux États-Unis, ils n’ont jamais eu l’intention de se débarrasser d’un régime qui, depuis quarante ans, a garanti la stabilité régionale et, sans avoir jamais signé la paix avec Israël, en a pourtant assuré la sécurité sur la frontière du Golan. Certes, la Syrie a soutenu le Hezbollah dans son combat pour restaurer le pré carré libanais. Mais il s’est toujours agit pour Damas d’une carte régionale utile dont tout le principe résidait dans le fait de la réfréner et d’ainsi en jouer habillement à chaque occasion.

La politique états-unienne à l’égard de la Syrie consistait au contraire à imposer un progressif réalignement de Damas, au détriment de Moscou ; et Bashar al-Assad jouait assez bien le jeu et, d’année en année, se rapprochait de l’Ouest.

C’est pourquoi Washington s’est retranchée derrière les vetos russe et chinois qui, au Conseil de Sécurité des Nations unies, empêchaient toute intervention en Syrie, mais aussi derrière le principe d’une ligne rouge, celle de l’emploi éventuel par le régime syrien d’armes chimiques ou biologiques contre sa propre population, au-delà de laquelle l’intervention était envisageable. Le président Obama savait pertinemment que le régime syrien n’avait aucun intérêt à employer ces armes, dont l’usage aurait non seulement entraîné une réaction hostile de la communauté internationale, mais également mis en difficulté la Russie et la Chine, qui auraient eu bien du mal à continuer de protéger ouvertement leur allié.

Il est cependant toujours périlleux de définir une ligne rouge, car ceux qui y ont intérêt mettent tout en œuvre pour la faire franchir (une ligne rouge, celle de l’emploi des armes chimiques, qui est par ailleurs très hypocrite : le régime a bombardé des hôpitaux, des rassemblements de civils qui attendaient des distributions de pain, des écoles, etc. ; dans le cas du conflit syrien, l’arme de destruction massive, c’est l’AK-47, la kalachnikov, et pas le gaz).

Le président Obama fut donc pris à son propre jeu lorsque, en août 2013, du gaz sarin fut utilisé dans la banlieue damascène d’al-Ghouta, provoquant le décès de plusieurs centaines de civils, et que la responsabilité en fut attribuée par les rebelles au gouvernement de Bashar al-Assad (qui ne pouvait pourtant escompter obtenir aucun avantage militaire à l’issue de cette manœuvre). La Maison blanche devait désormais intervenir, sous peine de se discréditer très largement.

D’où la porte de sortie que Barack Obama a immédiatement empruntée lorsqu’elle lui a été ouverte par le président russe, Vladimir Poutine, qui, en l’absence de certitude sur l’identité des auteurs du drame d’al-Ghouta, a proposé, pour couper court, de placer l’armement chimique syrien sous le contrôle de la Russie. Une proposition qui, selon les informations publiées par Le Monde diplomatique (octobre 2013), ne date pas de la crise générée par les événements d’al-Ghouta, mais fait l’objet de négociations entre Moscou et Washington depuis un an déjà, avec l’assentiment de Vladimir Poutine, soucieux de mieux contrôler son dernier allié au Moyen-Orient...

La décision de saisir la main tendue par la Russie fut d’autant plus facile à prendre que la donne géopolitique a sensiblement changé pour Washington : jusqu’à présent, la Maison blanche jouait les équilibristes, politique de bascule délicate entre sa volonté d’affaiblir le régime syrien (sans le faire chuter) pour contrer l’Iran et ses efforts pour contrôler son allié saoudien et en modérer les attaques contre Damas (les États-Unis avaient notamment empêché l’Arabie saoudite de livrer massivement des roquettes anti-char aux rebelles). Désormais, cependant, la problématique ne se pose plus en ces termes.

En effet, comme l’a montré l’éviction des Frères musulmans en Égypte, l’Arabie saoudite a mis en sourdine sa politique de déstabilisation de la Syrie : le développement exponentiel des mouvements djihadistes salafistes soutenus principalement par les Saoudiens et les Qatari en Syrie, en Tunisie, en Libye et en Égypte a pris des proportions telles que le Wahhabisme de Ryad s’en est senti menacé dans son propre fief. Court-circuitant son petit allié qatari toujours en quête de reconnaissance régionale, l’Arabie saoudite a donc brusquement inversé sa politique de soutien aux Frères musulmans en Égypte, lesquels, discrédités par l’exercice maladroit du pouvoir, faisaient au Caire le lit de l’intégrisme salafiste, leurs partisans rejoignant en masse le mouvement salafiste du Hezb al-Nour, une hémorragie qui commençait à inquiéter Ryad. Le feu vert fut donc accordé aux militaires pour une reprise en main draconienne d’un État qui, à ce jour, demeure l’axe central du Monde arabe.

Par ailleurs, l’élection du président Hassan Rohani en Iran, en juin 2013, a également modifié le théâtre régional : les États-Unis avaient déjà commencé une ouverture diplomatique franche et large à l’époque du gouvernement Khatami ; et l’élection de Rohani, après les deux mandats de Mahmoud Ahmadinejad, leur donne la latitude de reprendre les négociations là où elles en étaient restées.

En Iran, pour dire les choses simplement, deux camps s’affrontent, en dehors des clivages occidentaux généralement admis. Les « conservateurs de gauche » et les « progressistes de droite ». À savoir les conservateurs, sur le plan religieux ; il s’agit de Mahmoud Ahmadinejad et de ses partisans, que l’on peut parallèlement classer à gauche, sur le plan social. L’électorat d’Ahmadinejad se situe ainsi dans les campagnes défavorisées et les banlieues pauvres des villes. Et les « réformateurs de droite » ou les « progressistes de droite » ; progressistes sur le plan sociétal mais qui, sur le plan économique, sont très à droite, prêts à privatiser les ressources pétrolières du pays qui financent la sécurité sociale, assez performante en Iran.

Mohammad Khatami avait effectué un rapprochement certain avec les Etats-Unis ; il était prêt à en finir avec la guerre larvée qui date de 1979, c’est-à-dire en finir avec certains principes de la révolution islamique et permettre l’ouverture aux sociétés américaines dans les champs pétroliers iraniens. Opposé à cette politique, Mahmoud Ahmadinejad était l’homme à abattre. Et c’est chose faite.

Hassan Rohani traite aujourd’hui avec mépris les réalisations sociales de son prédécesseur et en parle comme s’il s’agissait d’une parenthèse regrettable dans l’histoire du pays et pousse le mea culpa jusqu’à faire des courbettes à l’intention d’Israël en affirmant, dans un discours récent, que l’Iran n’a jamais nié l’Holocauste. Cette thématique récurrente s’impose donc jusqu’à Téhéran. En outre Rohani s’est directement acoquiné avec le vieux renard de la scène politique iranienne, champion de la corruption, Hachémi Rafsandjani, qui se frotte déjà les mains d’un come-back dans le jeu. Le temps des vaches grasses est de retour pour la droite progressiste.

Du fait de la victoire des « progressistes de droite », les Etats-Unis peuvent assouplir leur politique à l’égard de l’Iran.

Le raz de marée djihadiste en Syrie et l’élection du président Rohani en Iran ont ainsi entraîné un remaniement complet du jeu géostratégique régional autour de Damas et du régime baathiste.

Les États-Unis ont donc décidé de na pas intervenir en Syrie, unilatéralement, et la France de François Hollande, qui, dans le cadre de sa politique d’influence qatarie, sonnait déjà du clairon, a dû ranger tambours et trompettes et suivre les sentiers tracés par son maître en effectuant une remarquable volteface (il faut en finir avec ce refrain récurrent que l’on fredonne depuis une vingtaine d’années à Paris : le « déclin de l’empire américain », ça n’existe pas !).

Sans ambiguïté aucune, la rébellion syrienne, dans sa version laïque et démocratique, était bel et bien seule, depuis le tout début du conflit qui allait l’opposer au régime en place, et le reste aujourd’hui, plus que jamais.


4. Islamismes et banditisme (janvier 2013 – septembre 2013) 

Lorsque je suis entré en Syrie en avril dernier, pour un huitième séjour d’observation, trois jours avant d’être enlevé, je me suis rendu à Yabrud avec la katiba d’un commandant de l’ASL, Abou Youssaïfa.

Ayant aperçu la cathédrale de la ville, très proche du chemin que nous empruntions, j’ai demandé si nous pouvions nous y arrêter. Ma requête ne semblait pas trop plaire à mes hôtes, mais j’ai insisté et ils ont finalement cédé.

Par chance, nous avons croisé un des responsables de l’évêché catholique de Yabrud. J’en tairai le nom, pour sa propre sécurité… Il sortait de la cathédrale à l’instant où nous descendions de voiture. Il avait étudié la théologie en Belgique, à l’Université de Louvain, et parlait un excellent français, ce qui nous a permis de nous entretenir plus librement, sans que mes amis de l’ASL, qui, l’air inquiet, ne nous lâchaient pas d’une semelle, pussent comprendre la teneur de nos propos.

Le prêtre accepta de me parler sans réserve, mais commença par me faire visiter l’édifice, ancien temple romain transformé en église au VIIème siècle, gesticulant ostensiblement en désignant de la main icônes et colonnades… Cette visite touristique m’apparut surréaliste, mais j’en compris rapidement les raisons, lorsqu’il me l’expliqua, à l’abri de la sacristie où, trop exiguë pour accueillir aussi mes amis révolutionnaires, nous avions trouvé refuge : il ne devait pas donner l’impression aux miliciens de l’ASL qu’il m’avait parlé d’autre chose que de vieilles pierres.

La communauté chrétienne de Yabrud, m’apprit-il effectivement, est sans cesse rançonnée par « ces gens-là » :

- Nous leur payons chaque semaine de petites sommes, pour qu’ils nous laissent tranquilles, poursuivit-il. Mais ça ne suffit pas : ils s’en sont pris plusieurs fois à de riches commerçants. Certains ont été enlevés et ont payé pour être libérés. Beaucoup des membres de notre communauté ont finalement décidé de s’en aller. Plusieurs centaines sont déjà parties au Liban ou à Damas…

- Mais l’Armée syrienne libre ne vous protège-t-elle pas ?, lui ai-je demandé.

- L’Armée libre ? Quelle armée libre ? Il n’y a plus d’Armée libre ! Ce ne sont plus que des bandes de brigands qui vivent sur le dos de la population !

- Pourtant, il existe un commandement supérieur, auquel vous pouvez vous plaindre de ces exactions.

- Oui, nous sommes allés à plusieurs de leurs réunions. Ils ne peuvent rien faire contre leurs propres troupes. Chacun n’en fait qu’à sa tête. Ils n’ont aucun projet politique pour l’avenir. Je leur ai demandé : « Qu’est-ce que vous ferez quand vous aurez renversé Bashar ? » ; ils m’ont répondu : « On verra. » « Et pour nous, les Chrétiens, qu’en sera-t-il dans votre nouvelle Syrie » ; ils m’ont encore répondu : « On verra. » C’est bien ce qui nous inquiète ; oui, nous aussi, « on verra »…

Abou Youssaïfa ne nous a pas laissé poursuivre cette conversation bien longtemps : il a poussé la porte de la sacristie et demeurait sur le seuil, en m’exhortant de ne plus tarder à reprendre la route…

Au-delà du cas spécifique des Chrétiens d’Orient, qui vont, une fois encore, faire les frais de la radicalisation islamiste, le phénomène ici décrit n’est pas distinctif du conflit syrien : l’historien britannique Eric Hobsbawm (Bandits) a montré que les révolutions ont souvent été l’occasion pour les marginaux et les déclassés, dans les circonstances où l’État n’a plus la force de faire respecter la loi, de prendre une revanche sociale à travers le banditisme.

Par contre, le fait que certaines katibas de l’ASL se soient muées en bandes criminelles est tout à fait symptomatique de ce que j’ai développé plus haut. Certains groupes, ainsi, s’agressent mutuellement dans les villes sous contrôle de la rébellion, pour la mainmise sur un quartier ou une rue commerçante…

Carte progression djihadisme Syrie

Mais, au-delà d’un banditisme structurel, c’est le djihadisme qui menace désormais la révolution syrienne en s’imposant partout et par la force lorsque l’ASL tente de lui résister (cfr. carte).

En effet, depuis l’été 2013, les organisations djihadistes ont dévoilé leur jeu et n’hésitent plus à attaquer des positions de l’ASL pour s’en emparer. Ce fut le cas, spectaculaire et sans appel, de l’attaque du poste frontière d’Azaz, enlevé à l’ASL par les djihadistes de l’État islamique de l’Irak et du Levant (EIIL), en septembre. En octobre, une soixantaine de miliciens de l’ASL étaient massacrés dans les rues d’Alep lors d’âpres combats qui les opposaient à des katibas djihadistes. Et l’on évoquera encore les enlèvements à répétition de journalistes occidentaux, qui se sont multipliés depuis juin 2013, victimes de ces mouvements islamistes. Ou les menaces de morts proférées à l’encontre des opposants qui se rendraient à la table des négociations de « Genève II ». Pour ne faire ici état que des faits les plus significatifs… Mentionnons aussi la question kurde et les actions militaires menées par le PKK qui avait envisagé de détacher certaines régions du pays qu’il contrôlait déjà et que menace dorénavant l’avancée djihadiste.

Les organisations djihadistes présentes en Syrie sont innombrables, de la plus puissante, Jabhet al-Nosra, aux plus intégristes, Ahrar as-Sham et Suqqur as-Sham, en passant par les moins intolérantes, Liwa al-Towheed, Liwa al-Fata, etc. ; et certaines ne sont pas encore répertoriées.

Toutefois, il semble que, depuis peu, la fusion de ces différentes composantes du djihadisme syrien soit en train de se réaliser, sous l’égide d’une formation nouvellement déclarée et qui tendrait à radicaliser l’ensemble des combattants et à les entraîner dans l’obédience d’al-Qeada (historique) en Péninsule arabique (AQPA).

Depuis quelques mois, en effet, l’État islamique d’Irak et du Levant (EIIL), qui aurait rallié à sa cause la plupart des katibas de Jabhet al-Nosra, étend son influence sur tout le nord et le centre de la Syrie, depuis le gouvernorat d’ar-Raqqa où il a proclamé un califat indépendant placé sous la loi coranique, la Charia, fin juillet 2013.

L’EIIL est aujourd’hui devenu le principal mouvement d’opposition au régime ; le djihadisme est le rival du régime le plus susceptible de l’inquiéter. L’ASL, quant à elle, marginalisée et partout évincée, ne compte plus (ou presque) pour rien sur l’échiquier syrien.

 

 

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La révolutions syrienne, incontestablement, a évolué de manière continue – il est à présent nécessaire d’écrire l’histoire de ce conflit atypique - et se perd aujourd’hui entre banditisme et islamismes divers, islamismes « feints »,  « modérés » ou « radicaux », qui s’attaquent sans remord ni vergogne aux reliquats de l’Armée syrienne libre, finalement mise hors jeu, le tout sur fond de crise humanitaire (cfr. Crise humanitaire pour une guerre oubliée : « Ce sera Bashar, ou nous détruirons la Syrie » - Grotius, mars 2013), une catastrophe pour la population civile qui n’a jamais mobilisé les États dominants et les préoccupe moins encore depuis que leur attention semble avoir été alertée et s’être focalisée sur le danger intégriste.

Les derniers bastions de l’ASL, à n’en pas douter, finiront pas céder. Nombre de mes contacts dans l’ASL ont déjà rendu leur tablier et fuient avec leur famille, en Turquie, au Liban, mais aussi vers l’Europe, sans espoir ni désir de retour, et parfois comme clandestins.

Déjà, on peut constater une forme de « somalisation » du conflit et esquisser des parallèles éloquents : de même que les Shebabs, les islamistes radicaux, s’étaient imposés en Somalie et avaient combattu les seigneurs de la guerre issus de la  rébellion contre la dictature de Siyaad Barre et qui rançonnaient les habitants des zones passées sous leur coupe, de même, les combattants de l’État islamique d’Irak et du Levant arraisonnent les bandits, restaurent l’ordre et la loi, fût-elle coranique, et reçoivent bon accueil d’une large partie de la population sunnite. Le parallèle est significatif.

Cette « involution » de la révolution syrienne laisse tous les protagonistes dans l’expectative, sauf peut-être les islamistes, qui s’emparent du pays.

Revenons à Fontenelle : pour l’Occident, il est désormais trop tard pour intervenir. Trop tard, car l’ASL ne dispose plus des effectifs qui lui permettraient de reprendre le dessus sur les organisations djihadistes ; trop tard, car il ne reste plus grand monde à soutenir, dans le camp de la démocratie.

Il est trop tard également pour envisager une solution politique au conflit, devenue illusoire : les adversaires du régime, à ce stade des événements, bien plus que l’ASL et son pendant politique, la Coalition nationale syrienne, ce sont les mouvements djihadistes, qui tiennent plus de la moitié du pays et ont déjà entrepris d’y remplacer institutionnellement le gouvernement de Bashar al-Assad, comme en témoigne l’instauration du Califat d’ar-Raqqa. Or, ces mouvements ne négocient pas. Ce n’est pas dans leurs intentions. Ils font le djihad, la guerre sainte, et ne sauraient tolérer le maintien de l’État syrien.

L’évolution récente et subite dont nous venons de faire état, dernier rebondissement en date du conflit syrien, a modifié sensiblement l’approche qu’en avaient les chancelleries occidentales, lesquelles ont déjà, pragmatiquement, commencé à réhabiliter le régime baathiste.

Mais ont-elles conscience de l’ampleur des conséquences du « Printemps arabe » et ont-elles pris la mesure du danger qui les menace ?

Ce danger est d’abord régional : de sources diplomatiques, les services de renseignement turcs et jordaniens ont identifié des cellules djihadistes dormantes qui ont franchi leurs frontières et se sont introduites sur leur territoire respectif à la faveur du flot de réfugiés qui s’y sont installés.

C’est ensuite un danger pour l’Europe : « Après avoir converti tous les Arabes, nous reprendrons aux Chrétiens al-Andalous (l’Espagne) », m’a expliqué le commissaire politique d’une katiba d’al-Qaeda, au sein de laquelle j’ai été détenu en mai 2013. « Et, de là, nous porterons la parole de Dieu sur toute l’Europe où nos frères nous attendent déjà. »

Il ne faudrait pas sous-estimer, en effet, le potentiel de nuisance du fait djihadiste en Syrie : pour la première fois dans l’histoire contemporaine, un État djihadiste est en train d’émerger. Un État frontalier de la Turquie, c’est-à-dire de l’OTAN, de l’Irak et de ses réserves pétrolières, de la Jordanie, du Liban et, plus notablement encore, d’Israël. Un État qui possède une façade maritime en Méditerranée, à quelques encablures de Chypre, c’est-à-dire de l’Union européenne.

D’un problème sécuritaire d’ordre policier, celui du terrorisme islamiste, le conflit syrien a transformé l’intégrisme musulman en une problématique d’ordre militaire, sur le long terme.

 

Lien(s) utile(s) : Grotius international - Géopolitique de l'Humanitaire

 

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SYRIE - La « révolution » syrienne : le djihad aux portes de l’Europe

 

 

 

   

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Publié le par Pierre PICCININ da PRATA

Syrie - Le djihad aux portes du Liban... et de l’Europe (L'Orient-Le Jour, 7 novembre 2013)

 

 
  Wellcome to Syria - Copyright Pierre Piccinin da Prata - Co

   Poste frontière de Bab al-Hawa - photo © Pierre Piccinin da Prata (Syrie - janvier 2013)

 

 

 

Souvent approchée comme un phénomène statique, sur le modèle tunisien, la révolution syrienne a cependant connu une évolution complexe.

 

C’est pour cette raison que je me suis rendu sur le terrain syrien, depuis le début du conflit, pour en appréhender les transformations, et ce, parfois, au risque de n’en pas revenir.

 

En mai 2012, ainsi, j’avais été arrêté par les services secrets syriens et torturé à Homs, avant d’être expulsé après une semaine de détention.

 

Plus récemment, au cours de mon huitième voyage, enlevé par une faction rebelle avec un ami reporter, j’ai été retenu en otage cinq mois durant, et finalement libéré le 8 septembre dernier.

 

C’est pourtant à ce prix seulement qu’il est possible de comprendre ces événements déterminants pour nos États démocratiques, pour le Liban et l’Europe.

 

Ainsi, lorsque les incidents se sont précipités, en mars 2011, la Syrie n’a toutefois pas connu d’embrasement généralisé similaire à ceux qui avaient amené la chute des dictateurs égyptien ou tunisien. Une large majorité de la population syrienne espérait des réformes de la part de son jeune président, Bashar al-Assad, dont les promesses apparaissaient sincères. Il incarnait la modernité, susceptible de faire entrer la Syrie dans le XXIème siècle.

 

Mais les élections du 7 mai 2012, une nouvelle fois manipulées par l’appareil du parti Baath, ont jeté dans la rue des centaines de milliers de manifestants, qui ont pris les armes, encadrés par des officiers déserteurs : l’Armée syrienne libre (ASL) était née.

 

Toutefois, abandonnée par les démocraties occidentales, l’ASL, incapable d’armer ses combattants, s’est peu à peu évaporée. Nombre de mes amis dans l’ASL ont déjà dû s’exiler avec leur famille, en Turquie, au Liban ou en Europe.

 

L’ASL, dans un premier temps, a cédé la place à nombre de bandes qui rançonnent la population des territoires qu’elles contrôlent. Ce qui n'a rien de spécifique à la révolution syrienne : l'historien britannique Hobsbawm a montré que les révolutions ont toujours été l’occasion pour les marginaux de prendre leur revanche.

 

Mais, surtout, ces groupes de bandits se heurtent, tout comme l’ASL, à d’autres protagonistes : la révolution a reculé devant le djihad, une myriade de mouvements islamistes intégristes, d’obédiences diverses, d’abord autochtones, tel Jabhet al-Nosra, puis importés de tout le monde arabe, d’Afghanistan, de Tchétchénie ou encore d’Asie centrale, mais aussi d’Europe, des milliers de jeunes hommes originaires de l’immigration arabo-musulmane ou convertis à l’Islam. Et ces mouvements semblent se réunir sous la bannière de l'État islamique d'Irak et du Levant (EIIL), centré sur le gouvernorat d'ar-Raqqa, aujourd'hui califat indépendant, et attaquent frontalement les positions encore aux mains de l’ASL.

 

Sur le terrain, le drapeau révolutionnaire aux trois étoiles est désormais presque absent. Mais, partout, la bannière noire arborant la devise « Il n’y a de Dieu que Dieu ». Et, partout, des galabias.

 

La question se pose, dès lors, concernant le futur des minorités (Chiites, Alaouites, Druzes, Kurdes…) et principalement des Chrétiens de Syrie qui, de plus en plus souvent victimes d’exactions, ont commencé de quitter le pays pour se réfugier, notamment, au Liban ou en Arménie.

 

 « Nous ne faisons pas la révolution », m’a expliqué un des idéologues de Jabhet al-Nosra que j’ai rencontré près de Homs. « Nous nous battons pour Dieu et l’État islamique : la démocratie, c’est la même chose que la dictature de Bashar ; ce sont deux formes de gouvernements humains, emplis d’erreurs, et seul nous intéresse une forme de gouvernement voulue par Dieu. Le renversement de Bashar n’est qu’une étape sur notre route, qui nous mènera jusqu’en Espagne, al-Andalous, terre d’Islam que nous devons absolument reconquérir, avant de convertir l’Europe, où nos frères nous attendent déjà, et toute la planète. »

 

Du fait de la position stratégique de la Syrie, frontalière de la Turquie, d’un Irak instable, de la Jordanie, du Liban et d’Israël prêt à tout pour garantir sa sécurité, le risque de voir émerger pour la première fois dans l’histoire contemporaine un État djihadiste ne saurait être pris à la légère. De source diplomatique, les services secrets jordaniens et turcs ont identifié des cellules djihadistes dormantes qui, déjà, ont infiltré leur territoire, en se mêlant aux flots de réfugiés qui franchissent leurs frontières.

 

Quant à l’Europe, l’islamisme international, problématique actuellement d’ordre policier, pourrait donc très rapidement acquérir une dimension inédite et exiger, dans un avenir très proche, des solutions d’une tout autre ampleur, d’ordre militaire. Et le président états-unien Obama ne s’y est pas trompé, lorsqu’il a emprunté sans atermoiement la porte de sortie que lui ouvrait son homologue russe, suite à l’affaire des gaz dans la banlieue damascène ; il n’aura donc pas à intervenir en défaveur de Bashar qui, ainsi un tout petit peu réhabilité déjà, pourrait bien devenir le champion inavoué de l’Occident face à la menace islamiste.

 

C’est tout l’enjeu de ce conflit, souvent négligé par le grand public européen, car trop complexe à appréhender et dont le théâtre est mal connu des néophytes : c’est en Syrie que se joue le dernier acte d’une pièce à huis clos dont les conséquences, immanquablement, vont bouleverser nos habitudes de vie dans les mois et les années à venir.

 

 

 

Lien(s) utile(s) : L'Orient-Le Jour 

 

 

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Et aussi :  SYRIE - « Reynders a saboté ma libération » 

 

 

 

   

KRO - Brandpunt : Gevangen in chaos (een reportage van Henk van der AA) 

 

De Tijd

ltalië betaalde 4 miljoen dollar voor ontvoerde Belg en Italiaan, De Tijd, 2 november 2013

 

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Syrie - Banditismes et islamismes. L'involution de la révolution syrienne (par Pierre Piccinin da Prata), sur Grotius international - Géopolitique de l'Humanitaire.
 
 
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Publié le par Pierre PICCININ da PRATA

Syrie - « Reynders a saboté ma libération » (Femmes de chambre, 8 octobre 2013) - Texte intégral *

 

    Retour Rome 8 sept. 2013'

 Pierre Piccinin da Prata à sa descente de l'avion, à Rome (Italie), quelques heures après sa libération

 

Politologue et historien, Pierre Piccinin da Prata a été libéré le 8 septembre dernier après cinq mois de captivité en Syrie, en compagnie du journaliste italien Domenico Quirico. A peine débarqué à Bruxelles, l’ex-otage médiatise une allégation détonante : ce n’est pas Bashar al-Assad qui a eu recours aux armes chimiques dans la banlieue d’al-Ghouta, mais les rebelles. Contrairement à ce que martelaient les Etats-Unis et la France…

Avec un mois de recul, Pierre Piccinin da Prata revient sur le conflit syrien, sa captivité et le traitement médiatique de sa libération.

Mais, surtout, il accuse le ministre belge des Affaires étrangères, Didier Reynders, d’avoir saboté le processus de sa libération et d’avoir été « sans pitié » envers sa famille… 

       propos recuellis par Aurore VAN OPSTAL et Olivier MUKUNA   

 

 

 

SYRIE--Alep----Juillet-et-aout-2012 0114.AVI.Still001[Photo : Pierre Piccinin da Prata, avec une katiba de l'ASL, correspondant du journal Le Soir, à Alep, en août 2012]  

 

 

Femmesdechambre.be : Avec le recul, quel regard portez-vous sur ce qui vous est arrivé ces cinq derniers mois ?

Pierre Piccinin da Prata : La principale chose que je retiens, c'est la trahison d'une partie de l'Armée Syrienne Libre (ASL). C'est une grande insulte que d'avoir été trahi par des gens que nous étions allés soutenir. J'ai écrit deux livres, de nombreux articles, et j’ai participé à des conférences pour supporter l’opposition syrienne…

Cette trahison s'explique, d’une part, par une islamisation radicale de la révolution et, d’autre part, par des dérives criminelles.

Je continue à soutenir l'ASL et ses principes. Mais nombre de ses membres adoptent de plus en plus un comportement ambigu : d’une part, certains commandants de brigade se livrent à du banditisme, à du brigandage... Somme toute, ceux-ci se disent : « la partie est perdue » ou bien « il faudra bientôt accepter un compromis avec le régime. » Ils profitent donc de la situation pour rançonner la population des territoires qu'ils contrôlent.

Cette dérive criminelle est en partie le résultat de l'erreur magistrale de l'Occident, qui ne voulait pas vraiment de cette révolution et a joué à l'apprenti-sorcier. Dans les chancelleries, on s’est dit : « On va soutenir cette révolution par les mots, on va déstabiliser le régime baathiste en Syrie, on va affaiblir le grand allié de Moscou, mais on ne va pas faire tomber Bashar al-Assad.» Car il y a ce deal avec Israël : depuis 1973, Damas et Tel-Aviv sont les « meilleurs ennemis », qui ne se menacent plus, mènent chacun leur barque, sur leur territoire respectif. Il y a bien sûr eu l'attaque israélienne sur le réacteur nucléaire syrien, mais Damas n'a pas vraiment bronché ni répliqué...

L'Occident a donc cru que cette révolution était susceptible d'affaiblir le régime sans le faire tomber, mais ces messieurs des think-thanks et autres chancelleries n'ont pas vu venir - comme pour l'ensemble du printemps arabe – l’arrivée massive de djihadistes, d’autre part ; le réveil de l'Islam fondamentaliste. Je fais aussi mon mea culpa : je n'ai jamais imaginé que ce serait aussi radical... Tout ceci est pour moi profondément décevant. Ce soulèvement syrien, que je qualifiais de « dernière révolution romantique », était vraiment porteur de valeurs de justice et de démocratie. Finalement, non ! Comme toutes les révolutions arabes, elle a fini par connaître une certaine déliquescence.


FDC : Que retenez-vous de ces cinq mois de captivité ? 

PPdP : Notre enlèvement a eu lieu le 8 avril ; c’était une mise en scène. En réalité, mon collègue italien et moi avons été livrés par une brigade de l'ASL à nos ravisseurs et futurs geôliers, la katiba Abou Omar. Du nom de son chef, un émir autoproclamé qui a rassemblé autour de lui une collection de pauvres types (des étudiants en échec, des ventres affamés ou des ratés en mal de reconnaissance sociale). Bref, un groupe de brigands mais qui travaillait sous la conduite des Brigades al-Farouk, un des trois piliers des débuts de la révolution, avec Jabhet al-Nosra, la branche syrienne présumée d’al-Qaeda, et l'ASL.

Al-Farouk ? Il s'agit soi-disant « d'islamistes modérés », qui ont en outre connu une scission interne pendant le temps que nous étions en captivité. Certains, au sein d’al-Farouk, aspirent aux honneurs, au pouvoir qui leur permettrait de contrôler l'économie de manière plus structurée que les gangsters qui rançonnent çà et là la population. C'est cette frange-là d'al-Farouk qui a organisé notre enlèvement en utilisant comme auxiliaires les bandits d'Abou Omar...

Que retenir de tout cela ? Selon moi, il y a une véritable involution de la révolution, un renfermement sur elle-même avec un changement d'objectif.

Et il ne reste plus grand-chose de l'ASL ! A part à Alep et dans quelques poches du gouvernorat de Damas ...

L'erreur de ma part a été de ne pas avoir anticipé assez rapidement ce qu'était en train de devenir cette révolution. En janvier dernier, j'étais à Idlib et j’avais remarqué que, dans ce gouvernorat, l'ASL avait complètement disparu. J'avais écrit un article à ce propos, intitulé « Quand les fous de Dieu s'emparent de la révolution » ; car il n'y avait là-bas plus que les brigades d'al-Farouk et celles de Jabeht al-Nosra qui contrôlaient le terrain…

Mais je ne m’étais pas rendu compte que le phénomène allait si rapidement prendre les proportions que je lui connais dorénavant.

 

FDC : Vous tirez ce constat de vos propres constatations, mais aussi d'autres sources ?

PPdP : Concernant la Syrie, les informations proviennent soit des groupes rebelles, soit des officiels du régime. D’un côté comme de l’autre, elles sont donc très peu fiables. C'est la raison pour laquelle les événements syriens ne peuvent être réellement bien appréhendés qu'en se rendant sur le terrain.

Le terrain ! C'est mon leitmotiv !

Je sais que beaucoup de journalistes n'aiment pas la concurrence que je leur fait et me le reprochent, car eux, ils ne sont pas sur le terrain. Grosso modo, ils affirment : « Le terrain, c'est bien, mais il n'y a pas que le terrain. »

Eh bien, si ! Pour vraiment se rendre compte de ce qui se passe en Syrie, il faut aller partout sur le terrain. J'ai été à Homs, dans les gouvernorats de Damas, d'Alep et d'Idlib, de Deir ez-Zor aussi, très à l’est, sur l’Euphrate et la frontière irakienne. Même pendant ces cinq mois de captivité, j'ai pu continuer à observer les évolutions du conflit, sur le terrain, car nous avons souvent été déplacés. D'abord enlevés à Homs, nous avons été ramenés vers le sud, dans le gouvernorat de Damas. Puis, nous sommes remontés vers ceux d'Alep et Idlib pour être ensuite déplacés jusqu'à ar-Raqqa, plus à l'est, avant de descendre au cœur de la Syrie, dans le djebel.

Nous n'étions pas toujours enfermés au fond d'un trou. On vivait le plus souvent avec les djihadistes. Si ceux-ci n'étaient pas toujours sympathiques, nous avions cependant accès aux infos, à Al-Jazeera, à Al-Arabia, aux propos qu’ils échangeaient eux-mêmes, à tout ce qui se passait autour de nous.

Au-delà de ma propre souffrance et de celle, immense, de ma famille, cela a aussi été, disons, très « instructif ». Car j'ai pu voir comment fonctionnaient au quotidien ces groupes de bandits ainsi que la structure d'al-Farouk, un des piliers de la révolution, et de la katiba de Jabhet al-Nosra à laquelle nous avions été confiés durant une semaine.

 

FDC : Comment votre famille a-t-elle vécu votre enlèvement et votre captivité ?

PPdP : Ma famille a énormément souffert. Assez vite après le kidnapping, mes ravisseurs m’ont affirmé que des contacts avaient été pris avec mon ambassade et que ma famille savait que j’étais vivant. Je doutais de ces affirmations mais, tout de même, ça nous semblait cohérent : on supposait que des négociations avaient commencé...

A ce moment-là, nous étions retenus à al-Qousseyr, ville assiégée par le Hezbollah et les troupes gouvernementales. Aussi, en réalité, pendant les deux mois de siège qui ont précédé la chute de la ville et sa reconquête par le régime, aucun contact n'avait été pris par les djihadistes ! Tout en nous disant le contraire, ils avaient décidé de ne pas prendre de contact tant qu'ils n'étaient pas en mesure de nous livrer à nos gouvernements.

Lorsqu'al-Qousseyr a été sur le point de tomber, les djihadistes, comme les autres factions de la rébellion, ont décidé de quitter la ville et de forcer un passage à travers les lignes des troupes gouvernementales.

Une fois sorti de là, dans la confusion, j'ai pu obtenir un téléphone portable. C’était le 6 juin ; j'ai appelé mes parents ! C'est ma mère qui a décroché. A l'intonation de sa voix, à sa surprise, j'ai compris qu'elle n'avait eu aucune nouvelle depuis deux mois, qu'elle ignorait jusqu’alors si j'étais vivant… ou mort...

 

FDC : Comment êtes-vous parvenu à obtenir ce téléphone portable  

PPdP : Nous nous trouvions au nord d'al-Qousseyr, avec les factions rebelles et les civils qui fuyaient l'avancée des troupes du régime. Tous ceux qui avaient pu fuir le siège de la ville s’étaient rassemblés en une foule d'environ 5000 à 10.000 personnes.

Cette masse humaine s'est dirigée vers les positions tenues par l'ASL dans le nord du gouvernorat de Damas. On voyageait de nuit.

Arrivés sur le plateau de Homs, à l'aube, on a été arrêté par des tirs de mitrailleuses. Nous étions bloqués par une ligne de défense de l'armée régulière.

Pendant cette journée du 6 juin, les combattants de l'ASL ont tenté de faire sauter cette position afin que nous puissions continuer notre chemin. Domenico et moi attendions dans un verger, assis avec l'Emir Abou Omar et de nombreux civils. Ceux-ci s'interrogeaient sur notre présence car nous étions les deux seuls Occidentaux. Dans mon mauvais arabe, je leur ai expliqué que nous étions des journalistes belge et italien, que nous avions été enlevés par les hommes de l'Emir. Certains ont commencé à s'énerver, à se demander pourquoi on nous avait kidnappés, alors que nous venions témoigner de leur résistance et de leurs souffrances. Ils ont fini par interpeller Abou Omar, qui n'était accompagné que par deux de ses hommes (les autres étant au combat)...

L'Emir était très mal pris. J'en ai profité pour l’interpeler devant tous ces gens : « Vous nous retenez prisonniers depuis deux mois, sans que nous ayons pu contacter nos familles : nous voulons leur téléphoner ! » Il n'a pas osé nous refuser cet appel devant la foule agglutinée autour de lui. Il m'a tendu un portable en disant : « Il n'y a pas de réseau, ici ! » Quelqu'un dans la foule a alors crié : « Mais si ! Moi, j'ai du réseau ! » C'est avec ce téléphone que, pendant presque une minute, j'ai pu appeler mes parents qui ignoraient si nous étions morts ou vivants.

 

FDC : Votre famille n'a pas été tenue au courant de votre sort par le ministère belge des Affaires étrangères ?

PPdP : Le jour de mon retour à Bruxelles, j'ai déclaré sur certains plateaux de télévision que ma famille avait reçu un soutien psychologique ; notamment parce que trois fonctionnaires du ministère de l'Intérieur étaient là pour les assister, quand je suis descendu de l’avion...

Je ne savais pas que ces trois hommes avaient été dépêchés depuis deux jours seulement.

Depuis lors, j'ai eu le temps de découvrir ce qui s'était réellement passé en Belgique pendant ma captivité en Syrie. Et là, je suis allé de tristesse en tristesse…

Je me suis rendu compte que la Belgique m'avait complètement abandonné !

Moi, et ma famille aussi !

Non seulement, le cabinet du ministre des Affaires étrangères n'a pas négocié mais, pire, il semblerait qu'il ait pour ainsi dire saboté les tentatives des services secrets italiens qui cherchaient à me libérer...


FDC : Quels éléments vous permettent-ils d'aboutir à cette grave accusation ?

PPdP : Durant ma captivité, mes parents se sont retrouvés face à un véritable mur dressé par le ministère des Affaires étrangères. Exception faite de quelques fonctionnaires qui les ont pris en pitié et ont tenté de les aider, au niveau du ministre Didier Reynders et de son cabinet, c'était le refus total de communiquer.

A un moment, certains fonctionnaires l'ont confirmé à mes parents : « Nous n'avons plus le droit d'avoir des contacts avec vous : ce sont les ordres du cabinet ! » D'une part, c'était le silence envers mes parents et, d'autre part, officiellement, c'était : « La Belgique ne négocie pas avec des terroristes; il est hors de question de payer une rançon. »

Par exemple, en matière de sabotage... Fin mai, les djihadistes demandent à l'Italie et à la Belgique de fournir une série de questions auxquelles seuls Domenico et moi pouvions répondre. Ceci, afin de pouvoir régulièrement montrer, au cours des négociations, que nous étions bien vivants. Et là, c'est le ministère italien des Affaires étrangères qui contacte directement mes parents pour obtenir une liste de questions à mon intention. Au téléphone, le fonctionnaire leur apprend qu'ils ont déjà demandé cette liste à leurs homologues belges, mais que ceux-ci ne répondent pas! Et mes parents de tomber des nues : le ministère de Didier Reynders ne leur avait jamais demandé une liste de questions me concernant… Ils n’avaient jamais été mis au courant de cette requête.

Négligence ou sabotage ? Tout est possible, bien sûr… Mais je doute qu’un fonctionnaire eût « oublié » la requête italienne alors que la vie d’un ressortissant belge était en jeu.

Peu avant notre libération, le matin du 29 août, c'est la cellule de crise italienne qui appelle directement mes parents. L'officier leur dit clairement qu'il court-circuite les autorités belges. Il voulait vérifier avec mes parents certaines de mes réponses que leur avaient transmises les djihadistes. Puis, dans l'après-midi de cette même journée, c'est le ministère belge des Affaires étrangères qui téléphone à mes parents pour ... avoir la liste des questions ! Autrement dit, les Belges demandaient à mes parents les questions que les Italiens leur avaient déjà demandées depuis trois mois et qu’ils avaient déjà transmises aux djihadistes ; et auxquelles ils avaient déjà reçu les réponses...

 

FDC : Un autre exemple « d'efficacité » de nos Affaires étrangères ?

PPdP : Oui, et celui-là est proprement inimaginable !

Lorsque je suis parvenu à contacter mes parents le 6 juin, ils ont enregistré le numéro avec lequel je les avais appelés. Ils l'ont bien évidemment directement transmis au ministère des Affaires étrangères.

Plus tard, un fonctionnaire leur a fait savoir que le cabinet Reynders avait décidé de ne pas rappeler ce numéro, de ne pas essayer d’obtenir des informations… au motif que « la Belgique ne négocie pas avec les terroristes. »

Dès lors, un diplomate - que ma famille connaît et que je ne vais pas citer, pour ne pas lui attirer d’ennuis - a décidé d'aider mes parents. Un soir, il a demandé à son concierge, qui est d'origine maghrébine et parle arabe, de téléphoner au numéro en question pour voir qui répondait, ce qu'on lui disait...

Voilà la manière dont l'Etat belge « gérait » ma situation, juste après que j'ai pu me signaler !

 

FDC : Pour autant, l'affirmation étatique de « ne pas négocier » fait souvent partie d'une communication de crise qui ne correspond pas aux actes posés en coulisses …

PPdP : Je sais que non seulement la Belgique n'a jamais négocié mais surtout, voici ce que m'ont confié respectivement deux diplomates italiens.

Le premier m'a dit : « Pierre, tu es à moitié Italien de par tes origines, tu as encore de la famille en Italie et tu es Européen : on n'allait pas te laisser là-bas ! »

Le second m'a téléphoné après avoir été choqué par ce qu'il avait lu et vu à mon sujet dans certains journaux belges. « Tu vis dans un pays horrible !», m'a-t-il dit. « En Italie, ce serait totalement inadmissible qu'un journaliste ose tenir les propos que certains ont tenus sur toi, alors que tu rentrais de cinq mois de souffrance. Il se ferait lyncher dans la rue ! Quant à ton gouvernement, ce sont aussi des gens ignobles ! Sache que la Belgique n'a pas dépensé une lire pour te sortir de Syrie ! En vérité, tu as été complètement abandonné par ton pays. »

Ces déclarations sont hélas recoupées par ce que m'ont expliqué mes parents et par ce que j'ai pu apprendre a posteriori grâce à mes contacts aux Affaires étrangères (où je n'ai pas que des ennemis)...

Quant à d’éventuelles négociations, mes parents ont été convoqués au ministère des Affaires étrangères, dans le cadre d'une réunion informelle. On leur a annoncé que, s'il y avait une demande de rançon, le ministère accepterait de mettre à leur disposition un négociateur, mais rien de plus.

Cependant, mes parents étaient d'abord tenus de fournir une attestation légale de l'état de leurs biens, pour établir le montant de la somme qui pourrait être proposée aux ravisseurs. « En résumé : soit vous payez, soit on le laisse là-bas », leur a dit un des fonctionnaires à la sortie de la réunion.

Imaginez l’état de désarroi dans lequel mes pauvres parents se trouvaient plongés !

Le lendemain, lorsque mes parents ont fait état de cette « situation » du côté italien, on leur a répondu de ne tenir aucun compte de tout cela, que l'Italie négociait pour les deux otages, que je ne serais pas abandonné.

Atterrée, ma mère me l'a dit : « Le ministre Reynders a été sans pitié avec nous. »

 

FDC : Déjà décrié et attaqué en justice pour l'abandon de notre compatriote Ali Aarrass, se pourrait-il que Didier Reynders vous ait abandonné parce que vous n'êtes pas de son bord idéologique, parce que vous n'êtes pas catalogué « à droite » et pro-israélien ?

PPdP : Il est certain que mon côté « franc-tireur » et mes prises de positions dans la presse depuis des années ne sont pas faits pour plaire à son électorat traditionnel. Je pense qu'il y a différents lobbys en Belgique qui ont une certaine influence et, peut-être, sur certains partis ou personnalités politiques plus que sur d'autres...

Mais je ne peux quand même pas imaginer qu'on abandonne un citoyen dans un pays en guerre, quel qu’en soit le motif !

Admettons autre chose - et je récuse cela ! -, que ce citoyen ait commis « l'erreur » de partir dans un pays dangereux parce qu'en guerre, cela ne justifie en rien cette inertie et ce sabotage surréalistes.

Franchement, je n'ai pas d'explication quant à l'attitude inqualifiable du ministre Reynders et de son cabinet.

Comme je ne comprends pas non plus cet acharnement de certains médias contre moi. Comme l'a dit la journaliste Emmanuelle Praet sur RTL-TVI: « On n'avait jamais vu un otage rentrer de cinq mois de souffrances et être ainsi exposé à un tir groupé médiatique. Cela ne s'est jamais vu en France, en Italie ou ailleurs... »


FDC: N'avez-vous pas fait preuve d'une sorte de candeur envers les médias traditionnels ? Après vos deux retournements de position sur la situation syrienne, il était logique que certains allaient « brûler ce qu'ils avaient adoré »… 

PPdP : Non, il n'y a pas de candeur chez moi. De la part des médias, je m'attends toujours à ce qu'ils suivent la direction du vent et ignorent ou « brûlent » ce qui s’oppose à la doxa du moment. Je dérange ; je marche sur leurs platebandes en étant là où ils ne sont pas et sans faire partie du club, c’est-à-dire sans avoir ma carte de « journaliste ». Je fais le travail qu’ils devraient faire. Je le sais bien, mais tant pis : je n’ai jamais cherché à faire carrière dans le journalisme ; si cela avait été le cas, je m’y serais pris tout autrement !

Mais quel intérêt  aurais-je à bénéficier d’espaces de parole si c’est pour débiter des lieux communs ou cacher sa pensée ou ce que l’on sait être la vérité ? La gloriole ? Être reconnu par les badauds lorsqu’on fait ses courses au supermarché ? Ce n’est certainement pas dans mon caractère.

C'est très triste, mais c'est comme ça. Beaucoup de journalistes le déplorent eux-mêmes, mais ils n'ont pas le choix. Les rédactions doivent marcher en fonction de ceux qui les financent et chacun veut garder son gagne-pain...

Et, vous savez, quand quelqu’un rapporte une information qui contredit de front la ligne éditoriale d’un grand média, si ce dernier n’est pas en mesure de contrargumenter ou s’il ne peut pas la passer sous silence (ce qui aurait été compliqué, dans mon cas), le meilleur moyen de discréditer l’info en question, c’est d’en discréditer le rapporteur…

C’est ainsi qu’on m’a ressorti pour la énième fois le couplet « mais, vous n’êtes pas ‘journaliste’ ! Qu’alliez-vous faire en Syrie ? » J’ai entendu Béatrice Delvaux, ancienne rédactrice en chef du Soir qui a été un peu poussée sur le côté, s’égosiller dans une émission de la RTBF, à propos de mon rapport sur l’attaque aux gaz : « Il n’est pas journaliste. C’est un témoin, mais pas un journaliste ; il n’a pas l’expertise du journaliste professionnel et ne peut donc pas prétendre fournir ‘de l’information’. Quel est son ‘statut’ ? »

C’est l’éternel faux débat, bien sûr. Ma formation d’historien et mes études en sciences politiques m’ont armé, m’ont donné les outils nécessaires à appréhender les réalités des révoltes arabes ; ce ne sont pas seulement des titres. Des outils que ne possèdent pas nombre de journalistes. Je me demande ce qu’il en est des journalistes qui ont été assignés aux événements syriens, sans parfois même savoir le nom de la capitale du pays (ce n’est pas une blague ; j’avais rencontré en Turquie une journaliste française envoyée là par sa rédaction et qui ne savait pas que Damas était la capitale syrienne !).

Un des enquêteurs de la Commission de l’ONU sur les crimes de guerre en Syrie, devant laquelle j’ai témoigné à Genève, m’a dit, aussi : « Vos nombreux voyages sur le terrain et vos rencontres avec tous les acteurs du conflit vous assurent une expertise de facto… Vous êtes pour nous un expert de premier plan. »

Que devrais-je encore ajouter ?

Mais j’ai déjà consacré plusieurs pages, dans les deux ouvrages que j’ai publiés sur la Syrie, à démonter ces discours poujadistes et à expliquer, en détails, les travers structurels qui minent la presse… J’y ai aussi donné quelques exemples bien sentis de la « rigueur »… Humm… de « l’expertise journalistique »… Bref.

Pas de candeur, donc.

Par ailleurs, je n'ai jamais « changé d'avis » ; je tiens à le répéter, une fois encore… J'ai suivi de près et régulièrement (huit voyages sur le terrain en moins de deux ans !) l'évolution d'un phénomène qui est loin d'être statique. Mon analyse s'est ainsi conformée à l'évolution de la révolution syrienne et à ses phases successives. Si c’est ça, « changer d’avis »…

Le reste, à mon propos, « pro-Bashar, puis supporter de la révolution, puis à nouveau pro-Bashar… », c’est du storytelling de journalistes. Ils sont formés à ça !

Et, si on reprend ce que j’ai publié à chacun de mes retours de voyage en Syrie (mais aussi en Tunisie, en Egypte, au Yémen, en Libye…), on se rend compte que, à quelques détails près, j’avais vu juste sur tout, avec une guerre d’avance. Evidemment, j’étais sur place…

Alain Gresh, un jour, m’avait dit : « Vous avez tort d’avoir raison tout seul. La presse, ça fonctionne comme ça : tout le monde dit la même chose ; si c’est une erreur, ce n’est pas grave car il n’y aura personne pour venir vous le reprocher, puisque tout le monde disait la même chose. Par contre, si vous êtes seul à avoir raison, vous allez vous faire démolir par tout le monde et, quand les événements vous donneront raison, il n’y aura personne pour venir vous repêcher et rappeler que, vous, vous aviez raison. » C’est ainsi… C’est parfois épuisant, décourageant, mais il faut faire avec cette réalité des choses…

Cela dit, je ne m'imaginais pas que des médias ayant pignon sur rue s'acharneraient sur quelqu'un qui rentre d'une telle mésaventure et de tant de souffrances endurées. Le jour même de mon retour, alors que je venais de descendre de l’avion, épuisé !

C'est quand même dégueulasse !

 

FDC : Cette hostilité de certains médias, c’était principalement lié à votre témoignage selon lequel le régime de Bashar al-Assad n'était pas l'auteur de l'attaque chimique dans la banlieue de Damas. Allégation qui s'opposait à la propagande politico-médiatique du moment…

PPdP : Propagande… ou plutôt « doxa », comme je le disais… C’est différent ; c’est le principe selon lequel les médias dominants évitent de se contredire pour rester, disons, « crédibles »… Se forme ainsi, par définition, un courant d’opinion relativement homogène, pas nécessairement en phase avec la réalité, mais admis par tous et auquel il est très difficile de déroger…

Mais vous avez raison ; je crois effectivement que c'était principalement lié à cela…

« Si tu n’avais pas lâché cette info, si tu t’étais tu, comme ton ami italien, tu serais rentré en héros national », m’a glissé à l’oreille un copain journaliste…

Ce fut assez évident en ce qui concerne les médias français, mais qui, eux, l'ont joué « soft ». Ils n'ont pas attaqué ma personne, ils ont relaté la fin de ma captivité, ma libération, mais ont quasiment passé sous silence l'affaire du gaz… Dès les premières minutes de mon arrivée matinale en Belgique, j'avais pourtant été contacté par France 2, Canal +, TF1, etc. Pour une interview en plateau, des directs. Mais, dans la journée, après mes déclarations sur le gaz sur les chaînes de télévision belges, ces médias français se sont tous décommandés... Maintenant, depuis que François Hollande a changé de position en suivant bien gentiment le « revirement » nord-américain (l’annulation de frappes militaires avec une « porte de sortie » sur les armes chimiques mises sous contrôle russe et onusien), les médias français reprennent soudain contact avec moi. Je ne suis plus un danger...

C'est amusant, tout ça...

 

FDC : Revenons à « nos » médias : vous êtes scandalisé par le reportage de la RTBF vous concernant au JT de 13h, mais qu’en est-il de votre passage sur RTL-TVI ?

PPdP : RTL a été plus sympathique avec moi. Ils ont respecté la souffrance de l’homme et leur reportage a été axé sur cette question-là. On a évidemment évoqué la question d'al-Ghouta et du gaz. Mais il n’y a pas eu de reportage flingueur. Ils avaient rencontré mes collègues, mes étudiants, et ils ont montré qu’il y avait beaucoup d’empathie autour de moi. J’en profite pour remercier RTL-TVI dont le JT, peut-être, est en train de devenir le bulletin d’information de référence, comparé à celui de la RTBF qui tombe dans le caniveau...

Au départ, il n'était pas prévu que je passe sur le plateau de la télévision de service public… Je devais rencontrer Françoise Wallemacq et Eddy Caekelberghs pour l’émission radio Face à l’info (La Première). Puis, on m’a dit : « Puisque vous êtes là : passez sur le plateau du JT ». Je pensais qu’on allait simplement parler de la Syrie, de la souffrance de ces gens, de la souffrance que nous avions endurée… Pas du tout ! Ils ont attaqué avec ce pamphlet audio-visuel complètement dément où l'objectif était de me descendre, en affirmant notamment que je n’avais aucune cohérence ; que, sur certaines chaînes, j’avais dit que j’avais été torturé par les services secrets à Homs en 2012. Puis, que, sur d’autres plateaux, j’avais dit  que je n’avais pas été torturé. En fait, ils ont repris partiellement un extrait de la chaîne parlementaire européenne où j’avais précisément dit que : « Je ne pouvais pas dire que j’avais été torturé en comparaison de ce qu’avaient souffert les Syriens co-détenus avec moi ». Eux étaient véritablement massacrés en sortant de là. Oui, on m’a passé à l’électricité, on m’a tabassé, j’ai été torturé mais beaucoup moins que les Syriens qui étaient avec moi… C’est clairement ce que je disais.

Bref, ce n’était pas du journalisme ! C’était un montage absolument honteux, malsain et scandaleux. Déontologiquement, l'auteur de cette chose, un certain François Mazure, si je ne m'abuse, aurait dû être viré pour ça !

C’est de l’anti-journalisme, de la manipulation ! Professionnellement, c’est infâme : ça n’a pas de nom. J’ai vraiment été piégé. Quand je suis sorti du studio, les journalistes de la radio qui m’attendaient et avaient tout vu et entendu étaient blêmes…

 

FDC : Vous parlez de Françoise Wallemacq et d'Eddy Caekelberghs ?

PPdP : Pas seulement. D’autres étaient là aussi. Je ne vais pas dire qui a dit quoi. Mais l'un d'eux a déclaré : « Rassurez-vous : nous n’avons pas la même déontologie en radio qu’en télévision ! »

 

FDC : Quelles sont aujourd'hui vos relations avec notre confrère Domenico Quirico ? Car il y a bien eu contradiction dans vos sorties publiques ? 

PPdP : La presse doit absolument revoir ses méthodes de travail… ou ses objectifs.

Il est vrai que La Stampa a publié des choses qui ne sont pas très claires. Lorsque j’ai annoncé qu'Assad n’était pas le responsable de l’attaque au gaz à al-Ghouta, La Stampa a fait dire à Domenico que c'était de la folie de conclure (« È folia » en italien) que ce n’était pas Assad qui avait utilisé le gaz à al-Ghouta. Cela a été traduit en français par : « Il est fou de dire que… » et compris par certains journalistes comme : « Domenico Quirico disait que Pierre Piccinin da Prata était fou de dire que… ». Et ça été écrit comme ça dans certains journaux.

Alors, depuis, Domenico a été interviewé par Le Soir Magazine et a remis les choses au point. Pour des raisons qui le regardent et que je ne veux pas expliquer en son nom, Domenico a préféré être « très prudent ». Entre parenthèses : il y a encore des otages italiens en Syrie pour lesquels le gouvernement italien négocie actuellement. Donc, il a préféré se montrer très prudent dans ce qu’il disait aux journaux.

En outre, quand le directeur de La Stampa a vu les réactions hostiles que suscitait mon témoignage, il a, disons, « renoncé » à cette information; et Domenico a suivi sa rédaction…

C'est dommage... Mais je ne peux pas dire que je lui en veux vraiment. Je peux le comprendre... Bref.

Là où Domenico a peut-être commis une erreur, dans le feu du moment, c’est qu’il aurait dû me contacter avant de prendre ouvertement cette position.

 

FDC : Vous êtes-vous concertés avant votre retour sur ce que vous alliez dire ?  

PPdP : Oui, bien évidemment ! Nous étions d’accord de dévoiler cette information parce qu’elle était vraiment importante. Surtout parce qu’on était dans un contexte de discussions sur l’éventualité de frappes militaires. Donc, nous ne pouvions pas garder ça pour nous ; c’eût été indécent que de me taire !

Mais sur le contenu exact de notre information, on avait décidé d'attendre quelques jours pour voir avec nos rédactions respectives comment annoncer cela. Lui, avec La Stampa, moi, avec un média belge de mon choix. Et sortir l’info ensemble. Pour les raisons évoquées, La Stampa a préféré ne pas « mettre le paquet » là-dessus. De mon côté, j’ai sorti les choses seul sans savoir que - ça a été fait dans la précipitation - Domenico allait, lui, choisir cette voie-là.

C’est ainsi que certains médias ont joué - c'était du pain-béni pour eux ! - sur « le désaccord entre otages ».

 

FDC : Selon vous, c’était une volonté délibérée de certains journalistes de faire des raccourcis ineptes ? Il suffisait de traduire correctement La Stampa pour voir qu’il n’y avait pas de contradiction entre vous... 

PPdP : Oui. Domenico a ensuite confirmé dans Le Soir Magazine que ce que j’avais dit était vrai ; que la conversation que nous avons entendue, et que j’avais partiellement dévoilée, était vraie. A partir du moment où ce que j’ai entendu est confirmé, on ne peut que conclure qu’Assad n’est pas responsable de l’attaque d'Al-Ghouta. Ou alors ça devient de la fantasmagorie journalistique. Je ne vois pas comment on peut arriver à une conclusion différente.

On avait là un général de l’ASL que nous connaissions bien. C'était un proche collaborateur d'Ammar Bouqai, très connu des spécialistes de la Syrie, un des fondateurs et chefs d’al-Farouk. C’est lui qui avait commandité notre enlèvement et c’est lui qui nous a personnellement confié à ce général de l’ASL pendant les trois jours que nous avons passés dans ce centre de commandement, commun à l’ASL et à al-Farouk.

Certains journalistes m’ont dit : « Oui, mais vous ne pensez pas que c’était des gens de Bashar qui vous ont infiltrés, qui vous ont monté un coup pour vous faire croire que… »

C’est « ri-di-cu-le » !

Ce type est un général, un des grands pontes de l’ASL à Bab al-Hawa. Et il était en contact permanent et direct, dans le cadre de notre enlèvement, avec Ammar Bouqai. Et Ammar Bouqai, il ne fait pas de cadeau ! S’il avait eu le quart du tiers d’un soupçon que c’était un type de Bashar, le gars se serait retrouvé, dans les dix minutes, avec la tête sur une pique au milieu de la place publique ...

Quant à l’autre officier, c’était un second d’Ammar Bouqai ; il était membre d’al-Farouk.

Ces deux hommes s’entretenaient ensemble avec un troisième personnage. Celui que j’ai appelé « l’Oxfordien » à cause de son accent britannique parfait quand il s’exprimait par Skype.

Il est impossible que cela ait été un coup monté ; ou alors, des rebelles - véritablement parties de la rébellion, pas des infiltrés - voulaient nous faire croire que c’était eux qui avaient mené l’attaque à al-Ghouta. Mais là, on entrerait dans un roman de Kafka auquel je ne comprendrais plus rien.

 

FDC : Comment voyez-vous l’évolution de la situation syrienne ? 

PPdP : L’hypothèse que j’ai toujours défendue sur la Syrie, c’est que l’Occident n’a jamais voulu intervenir.

Bon… La France a eu dans le printemps arabe un rôle très lié au Qatar. C’était vrai et on l’a souvent expliqué, par les relations particulières, individuelles et personnelles que Nicolas Sarkozy entretenait avec l’Emir du Qatar. Rappelons-le, Sarkozy avait la majorité à l’Assemblée nationale à l'époque et faisait ce qu’il voulait en France -comme l’Emir du Qatar chez lui ; ou presque. François Hollande a repris exactement la même politique vis-à-vis du Qatar. Et fait aussi ce qu’il veut puisqu’il a également la majorité à l’Assemblée.

Au-delà des relations personnelles, on n’avait pas vu à quel point le Qatar commençait à investir en France. En fonction de la crise économique actuelle, les millions de pétro et gazo-dollars du Qatar sont les bienvenus : Hollande l’a parfaitement compris. Donc, la France a un rôle un peu particulier dans un contexte où le Qatar, c’est clair, veut faire tomber le gouvernement de Bashar al-Assad.

Par contre, pour les puissances occidentales comme la Grande-Bretagne ou les Etats-Unis, la question est plutôt d’affaiblir au maximum cet allié de la Russie. Parce qu’on est toujours dans un contexte de guerre froide même si ça ne s’appelle plus ainsi. On l’a bien vu en Géorgie, en Ukraine, etc. Nous restons dans un contexte de guerre d’influence sur l’Europe centrale et l’Asie centrale, entre Washington et Moscou.

Donc, affaiblir le régime, oui, mais ne pas prendre le risque de laisser le pays tomber aux mains, d'abord, de démocrates. Des démocrates de l’Armée libre qui n’auraient plus une politique aussi conciliante envers Israël et la question palestinienne.

Ensuite, a fortiori maintenant, on ne peut pas laisser tomber ce pays entre les mains des djihadistes.

 

FDC : Les Etats-Unis ont tout de même soutenu la rébellion syrienne depuis le début !

PPdP : Pas les djihadistes, pas Jabhet al-Nosra, Liwa al-Towheed, Liwa al-Fatah, Liwa Al-Islam, etc. Tous ces mouvements, presque tous ultra-radicaux, n’ont pas été soutenus par les Etats-Unis. Pour avoir été plusieurs fois présent à l’intérieur de ces mouvements, je peux le dire. Au moment où je me trouvais à Alep, par exemple, j’avais passé plusieurs jours et même plusieurs semaines en compagnie de commandants de Jabhet al-Nosra.

 

FDC : Disons que le conflit oppose, d’une part, les soutiens au régime et, d’autre part, ceux qui soutiennent les rebelles. Pour l’opinion publique, les Etats-Unis soutiennent simplement les rebelles…

PPdP : En effet, je pense qu’il faut être très clair là-dessus. C’est très complexe, la Syrie, et c’est peut-être pour ça que ça n’intéresse pas tellement le grand public, parce que c’est trop compliqué à comprendre : ça demande trop d’investissement en temps pour s’informer correctement et comprendre les subtilités du conflit.

La Tunisie, c’était plus simple et plus « smart » ; ça l’est moins aujourd’hui (rires). Mon bouquin sur la Tunisie, une série d’entretiens avec le président Marzouki, sortira à la fin de l’année...

 

FDC : Pour vous, l’Occident n’a donc jamais souhaité intervenir dans le conflit ?

PPdP : Je crois que les Etats-Unis sont intervenus avec de la logistique, des choses comme ça. Ils ont permis l’apport d’un certain armement conventionnel, vraiment peu performant. Mais leur but n’a jamais été de faire tomber le régime syrien. Non, effectivement.

 

FDC : Juste après la proposition russe sur les armes chimiques, très vite, Obama a annoncé qu’il fallait absolument discuter avec Téhéran. Et Netanyahu répliquait qu’Israël pourrait attaquer, seul, l’Iran... 

PPdP : L’affaire iranienne, c’est lié à la Syrie, mais c'est aussi autre chose…

En fait, il y a eu des élections en Iran. Alors ça, on les a suivies sur al-Jazeera !

En fait, rappelez-vous que les Etats-Unis, il y a des années de cela, avaient déjà commencé une ouverture diplomatique franche et large avec Khatami…

En Iran, si vous voulez, vous avez deux camps qui s’affrontent et on n’est pas du tout dans les clivages occidentaux…

Vous avez les « conservateurs de gauche » et les « progressistes de droite ».

A savoir, les conservateurs sur le plan religieux ; c’est Ahmadinejad, c’est sa tendance. Parallèlement, ils sont de gauche, sur le plan social. L’électorat d’Ahmadinejad, ce sont les campagnes pauvres et les banlieues pauvres des villes.

Et puis, on a les réformateurs de droite ou les « progressistes » de droite ; progressistes sur le plan sociétal, mais qui, sur le plan économique, sont terriblement à droite ; prêts à privatiser les ressources pétrolières du pays qui financent la sécurité sociale assez performante en Iran.

Donc, Mohammad Khatami était plutôt ami avec les Etats-Unis, car prêt à en finir avec cette guerre qui date de 1979 : en finir avec la révolution et permettre l’ouverture aux sociétés américaines dans les champs pétroliers iraniens.

Opposé à tout cela, Mahmoud Ahmadinejad était devenu la bête noire de Washington ; c'était la grande haine mutuelle, avec les USA.

Maintenant, avec l’élection de Rohani, avec le retour des progressistes de droite, les Etats-Unis ont l’opportunité de reprendre les négociations là où ils les avaient laissées avec Khatami.

C'est pourquoi je pense qu’on est dans « autre chose » que la crise syrienne.

 

FDC : Concrètement, que faites-vous depuis votre retour ?

PPdP : Je suis en contact régulier avec Domenico : on est en train d’écrire un ouvrage. C’est une catharsis formidable…

Le printemps arabe, je connais. Les terrains de guerre, je connais. Mon premier poste, il y a quinze ans, quand j’ai commencé ma carrière, c’était au Congo, après la rébellion de Laurent-Désiré Kabila contre Mobutu.

Cela fait longtemps que je vois des tripes à l’air.

Mais, cinq mois, confronté à différents groupes qu’on était censés soutenir… Brimé tous les jours ou presque, c’est autre chose... Même si je suis très fort -je crois pouvoir le dire-, je reviens meurtri…

Je dis souvent : « J’ai perdu Dieu, là-bas ! » Je suis catholique et je défends ouvertement mon catholicisme. Mais j’ai perdu Dieu à un moment : Il est resté quelque part en Syrie. Avec une partie de mon humanisme. De mon amour pour l’être humain. Pas totalement, heureusement.

J’espère que je vais pouvoir le reconstruire, parce que je suis très mal à l’aise par rapport à ça.

Même si j’ai pu commettre des erreurs, tout mon combat, finalement, à contre-courant, a toujours été pour la justice, la vérité et l’humanisme. Et là, je ressens un malaise par rapport à ce que j’ai découvert au fond de l’âme de ceux qui nous détenaient, mais aussi au fond de mon âme. J’ai découvert la haine, j’ai découvert l’envie de tuer, j’ai découvert des choses absolument terribles et tout ça me met très mal à l’aise…

Ce qui me fait beaucoup souffrir, c’est ma famille, ce sont mes parents.

Dans les premiers temps, mon père a pleuré presque tous les jours après mon retour. Le contrecoup de cette crise de cinq mois. C’est un homme de 75 ans. Et ma famille a été dans la souffrance la plus terrible, au quotidien, pendant cinq mois. Ils sont marqués…

Donc, ce livre va être une catharsis formidable. Pouvoir remettre tout ça à plat, le faire lire à mes parents, pouvoir en finir avec cette expérience.

Pour le moment, je n’ai pas encore repris mes cours. Je les reprendrai le 15 octobre.

 

FDC : Vous avez l’impression d’avoir perdu une partie de votre humanité en Syrie. Avez-vous perdu un peu de votre « belgitude » ?

PPdP : Franchement, oui. Je répète ce que m’a dit ce diplomate italien : « Si tu n’avais pas été avec Domenico, tu serais toujours là-bas… »

J’ai un grand respect pour la Belgique, même si j’ai toujours valorisé mes origines italiennes, parce qu’il y a l’histoire séculaire de ma famille…

Mes ancêtres étaient aux Croisades, c’est le côté familial italien, historique. Une très belle histoire qu’il n’y a pas du côté belge. C’est également celle de mon grand-père, qui était socialiste. Une autre partie de l’histoire de ma famille… Il a quitté l’Italie en 1927 quand les répressions, sous Mussolini, contre les socialistes, étaient de plus en plus violentes. C’est l’histoire de mon arrière grand-père italien, aussi, le père de ma grand-mère, qui, lui, était communiste. Il a été vraiment dégoûté par cette guerre impérialiste de 1918 et a ensuite participé au coup de force avec les Spartakistes, en Allemagne. Puis, il est venu se réfugier en Belgique. Il y a rencontré mon grand-père : il lui a donné sa fille en mariage. C’est la Belgique qui leur a donné asile et leur a sauvé la vie. Donc, oui, c’est une terre d’accueil, une terre d’exil.

Hélas –je vais être très sévère- elle reste avant tout cette terre que Léopold Ier lui-même qualifiait de « pays de petits bourgeois bornés en sabots, de commerçants qui pensent d’abord à leur bourse avant de penser à la grandeur de leur Etat. »

 

Lien(s) utile(s) : Femmesdechambre.be

 

* Le contenu de cette interview sans concession a été reproduit par La Dernière Heure (La Belgique m'a abandonné, 10 octobre 2013). En dépit de la gravité des faits dénoncés, aucun autre médias belge n'y a fait écho. 

 

 

A lire absolument :  SYRIE - « Ce sont les rebelles qui ont utilisé le gaz sarin ! »

 

 

 

 

   

KRO - Brandpunt : Gevangen in chaos (een reportage van Henk van der AA) 

 

De Tijd

ltalië betaalde 4 miljoen dollar voor ontvoerde Belg en Italiaan, De Tijd, 2 november 2013

 

Lire aussi : 
 
et 
 
 
Lire encore :
Pierre Piccinin da Prata
 
 
Prochainement :
Syrie - Banditismes et islamismes. L'involution de la révolution syrienne (par Pierre Piccinin da Prata), sur Grotius international - Géopolitique de l'Humanitaire.
 
 
À consulter :
Syrie, une pépinière djihadiste ? 
 
 
 
 
 
Voir également :
 
 
 
 
 

 

 

 

 

carte syrie

 

 

 

© Cet article peut être librement reproduit, sous condition d'en mentionner la source

www.pierrepiccinin.eu

 

 

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Publié le par Pierre PICCININ da PRATA

Syrië - Gevangen in chaos

(KRO - Brandpunt, september 2013) 

   

Vijf maanden lang werd de Belg Pierre Piccinin da Prata gevangen gehouden door Syrische rebellen. Deze week kwam hij vrij en zijn schokkende ervaringen hebben de oorlog in Syrië voor hem in een totaal ander daglicht geplaatst. Waar hij aanvankelijk sympathie voelde voor de rebellen en het Vrije Syrische Leger, is hij er nu van overtuigd dat zij het land uiteindelijk naar de afgrond zullen brengen. En een Amerikaans bombardement zal volgens Piccinin da Prata de aanwezige fundamentalistische facties alleen maar in de kaart spelen. Henk van der Aa ontmoet  Pierre Piccinin da Prata in Brussel en praat over een oplossing voor het conflict in Syrië. 

 

 

   

KRO - Brandpunt : Gevangen in chaos (een reportage van Henk van der AA)

 

 

 

De Tijd

ltalië betaalde 4 miljoen dollar voor ontvoerde Belg en Italiaan, De Tijd, 2 november 2013

 

 

 

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Publié le par Pierre PICCININ da PRATA

Syrie - La « révolution » syrienne : le djihad aux portes de l’Europe (Le Huffington Post, 23 septembre 2013)

 

 
  Wellcome to Syria - Copyright Pierre Piccinin da Prata - Co

   Poste frontière de Bab al-Hawa - photo © Pierre Piccinin da Prata (Syrie - janvier 2013)

 

Souvent approchée comme un phénomène statique, sur le modèle tunisien, celui d’une insurrection populaire contre une dictature mafieuse, la révolution syrienne a cependant connu une évolution rapide, qui a surpris même les observateurs les plus avertis.  

C’est pour cette raison, principalement, que je me suis rendu sur le terrain syrien à maintes reprises, depuis le début du conflit, que j’ai entrepris huit séjours consécutifs, pour en saisir les complexités et en appréhender les transformations, et ce, parfois, au risque de n’en pas revenir.

En mai 2012, ainsi, j’avais été arrêté par les services secrets syriens et torturé à Homs, avant d’être expulsé après avoir passé une semaine dans les geôles du régime.

Plus récemment, accompagné d’un ami, reporter turinois, au cours de mon huitième voyage, nous avions été enlevés, par une faction rebelle cette fois, et retenus en otage cinq longs mois durant, avant d’être enfin libérés, le 8 septembre dernier.

C’est pourtant à ce prix seulement qu’il est possible de comprendre les événements déterminants, pour le Moyen-Orient, pour la Méditerranée et pour nos États démocratiques, pour l’Europe, qui sont en train de se dérouler en Syrie aujourd’hui.

Ainsi, lorsque les incidents se sont précipités, en mars 2011, la Syrie n’a toutefois pas connu d’embrasement généralisé similaire à ceux qui avaient amené la chute des dictateurs égyptien Hosni Moubarak ou tunisien Ben Ali. Une large majorité de la population syrienne, en effet, avait choisi l’attentisme et espérait des réformes drastiques de la part de son jeune président, Bashar al-Assad, dont les promesses apparaissaient sincères. Il avait succéder à son père, Hafez al-Assad, l’homme de la guerre froide, et incarnait quant à lui la modernité, susceptible, pouvait-on envisager, de faire entrer la Syrie dans le XXIème siècle.

Mais les élections du 7 mai 2012, une nouvelle fois manipulées par l’appareil du parti Baath, au pouvoir depuis plus de quarante ans et accroché à ses prérogatives, ont jeté dans la rue des centaines de milliers de manifestants dont beaucoup, victimes de la féroce répression policière et militaire, ont finalement pris les armes, encadrés par des officiers déserteurs : l’Armée syrienne libre (ASL) était née.

Toutefois, abandonnée par les démocraties occidentales, l’ASL, incapable d’armer et de nourrir ses combattants, a peu à peu cédé la place à nombre de groupes indépendants qui rançonnent la population des territoires qu’ils contrôlent et prospèrent dans un contexte de banditisme structurel grandissant.

Mais ces groupes de bandits se heurtent à d’autres protagonistes : la révolution a surtout reculé devant le djihad, devant une myriade de mouvements islamistes intégristes, d’obédiences diverses, d’abord autochtones, tel Jabhet al-Nosra, qualifiée de « branche syrienne d’al-Qaeda », puis importés de tout le monde arabe, d’Afghanistan, de Tchétchénie ou encore d’Asie centrale, mais aussi d’Europe, des centaines de jeunes hommes originaires de l’immigration musulmane ou convertis à l’Islam ayant fait le choix de rejoindre les rangs des brigades islamistes en Syrie.

En cela, la révolution syrienne a connu une soudaine « somalisation », dans ce sens que, de même qu’en Somalie, où les chefs de la révolution qui s’opposaient au dictateur Siyaad Barre, enlisés dans une guerre sans fin, s’étaient changés en seigneurs de la guerre, finalement arraisonnés par l’arrivée des islamistes, les Shabbaabs, qui avaient rendu au pays un semblant d’État en instaurant partout la charia, la loi coranique, de même, en Syrie, la population sunnite, à peu près partout, accueille favorablement les combattants de Jabhet al-Nosra, dont la rigueur morale inspire le plus grand respect.

La question se pose, dès lors, concernant le futur des minorités du patchwork communautaire et ethnique (Chiites, Alaouites, Druzes, Kurdes…) et principalement des Chrétiens qui, de plus en plus souvent victimes d’exactions, ont commencé de quitter le pays pour se réfugier, notamment, au Liban voisin.

Mais, plus encore, l’idéologie et le programme militaire de ces mouvements islamistes sont sans appel : « Nous ne faisons pas la révolution », m’a expliqué un des idéologues de Jabhet al-Nosra que j’ai rencontré près de Homs. « Nous nous battons pour Dieu et l’État islamique : la démocratie, c’est la même chose que la dictature de Bashar ; ce sont deux formes de gouvernements humains, emplis d’erreurs, et seul nous intéresse une forme de gouvernement voulue par Dieu. Le renversement de Bashar n’est qu’une étape sur notre route, qui nous mènera jusqu’en Espagne, al-Andalous, terre d’Islam que nous devons absolument reconquérir, avant de convertir l’Europe et la planète. »

Les « printemps arabes » et, plus que les autres, le « printemps syrien » ont ainsi ouvert le champ au développement spectaculaire des mouvements islamistes radicaux qui, de Damas à Tunis, fourbissent leurs armes et partent aujourd’hui à la conquête du monde.

Du fait de la position stratégique de la Syrie, frontalière de la Turquie, d’un Irak instable, de la Jordanie, du Liban au bord de guerre civile et d’Israël prêt à tout pour garantir sa sécurité, le risque de voir émerger pour la première fois dans l’histoire contemporaine un État djihadiste, dans cette région-poudrière du Moyen-Orient, ne saurait être pris à la légère.

Quant à l’Europe, d’une problématique actuellement d’ordre policier, l’islamisme international pourrait donc très rapidement acquérir une dimension inédite et exiger, dans un avenir très proche, des solutions d’une toute autre ampleur, d’ordre militaire.

C’est tout l’enjeu de ce conflit, souvent négligé par le grand public car trop complexe à appréhender et dont le théâtre est mal connu des néophytes.

Et pourtant, c’est en Syrie que se joue le dernier acte d’une pièce à huis clos dont les conséquences, immanquablement, vont bouleverser nos habitudes de vie dans les mois et les années à venir.

 

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Syrie - Banditismes et islamismes. L'involution de la révolution syrienne (par Pierre Piccinin da Prata), sur Grotius international - Géopolitique de l'Humanitaire.
 
À consulter :
Syrie, une pépinière djihadiste ? 
 
 
 
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Publié le par Pierre PICCININ da PRATA
Syrie - « Ce sont les rebelles qui ont utilisé le gaz sarin ! »
 
(Le Soir magazine, 18 septembre 2013) - Texte intégral
 
            Retour Rome 8 sept. 2013'
 Pierre Piccinin da Prata à sa descente de l'avion, à Rome (Italie), quelques heures après sa libération
 
Dans un entretien exclusif accordé à notre journaliste pour Le Soir magazine, le politologue belge otage en Syrie, Pierre Piccinin da Prata, donne tous les détails de sa captivité.
Revenu de Syrie après cinq mois d’enfer, de privations et d’isolement, Pierre Piccinin da Prata persiste et signe : « Ce sont des rebelles qui ont fait usage du gaz sarin, une tentative de manipuler la communauté internationale qu’ils espéraient pousser à intervenir dans le conflit syrien ! »
Le politologue avait promis de livrer le récit de son calvaire et, surtout, le contenu de la conversation entendue par hasard pendant sa captivité. Il a choisi, en exclusivité, de rencontrer Le Soir magazine.
« Les rebelles nous ont trahis et vendus. Nous avions de la valeur uniquement vivants, car nous étions échangeables. Mais ils nous ont traités comme des animaux ! »
Pierre Piccinin da Prata en profite également pour réfuter les accusations de ses nombreux détracteurs, qui l’accusent d’être un « touriste de la guerre », sans recul, ni objectivité.
Le récit saisissant d’un franc-tireur, qui n’hésite pas à se mettre en danger pour informer, au-delà de la polémique...
propos recueillis par Emmanuelle PRAET
 
 
 
ASL - Maraat an-Nouman[photo : avec les miliciens de l'Armée syrienne libre à Maraat an-Nouman (janvier 2013)]
 
« Le régime syrien n’avait rien à y gagner ! »
« On a compris que les rebelles avaient utilisé du gaz ! »
 Pierre Piccinin persiste et signe. Pour lui, les rebelles savaient comment faire réagir la communauté internationale.
Quatre jours après sa libération, le politologue belge Pierre Piccinin da Prata, malgré la controverse qu’il génère dans « les milieux autorisés », a accepté de nous parler de son enlèvement, de sa captivité, et surtout de revenir sur cette fameuse conversation entendue alors qu’il était enfermé. Une conversation qui laisserait penser que ce sont les rebelles qui ont utilisé le gaz chimique dans la banlieue de Damas, le 21 août 2013, et non Bashar al-Assad.
Des propos confirmés par l’otage italien, le journaliste de La Stampa, Domenico Quirico, détenu en même temps que Pierre Piccinin da Prata. « Oui, je vous confirme avoir entendu la même conversation. Je ne comprends pas, et je suis très triste d’entendre que l’on traite Pierre de menteur ! », s’insurge l’otage italien (voir son interview ci-dessous).
« J’expliquerai le contenu de cette conversation au média de mon choix », avait annoncé Pierre Piccinin da Prata, quelques heures après sa libération. Son choix est fait. Ce sera Le soir magazine !
 
       
   
Une porte entrouverte
Avant de nous parler de son enlèvement et de sa captivité, Pierre Piccinin da Prata veut aller droit au but et faire taire toute polémique sur la conversation entendue alors que les deux otages étaient détenus.
Que s’est-il passé ? Où étiez-vous ? « Nous venions d’être déplacés une nouvelle fois. En cinq mois, nous avons été déplacés une dizaine de fois. Nous pensions qu’on nous conduisait à la frontière turque, au poste de Bab al-Hawa. Mais nous nous sommes arrêtés après avoir parcouru une centaine de mètres seulement, devant un grand bâtiment, à l’intérieur de la ville. Il s’agissait d’une caserne de l’Armée syrienne libre et/ou du groupe al-Farouk. C’était leur centre de commandement. »
Une fois à l’intérieur, qu’avez-vous fait ? « Nous avons été confiés à la garde d’un général de l’Armée libre. Un homme grand, robuste, cheveux et barbe roux. Il ne parlait pas très bien l’anglais. Nous avons été installés dans une toute petite pièce aux fenêtres opaques. Il y faisait très chaud. Les geôliers, très souvent les quatre mêmes hommes, étaient avec nous dans cette pièce. Les fenêtres étaient fermées. Il faisait chaud ; c’était intenable. Aussi, la porte restait grande ouverte. »
Comment avez-vous pu entendre cette conversation ? « En face de notre chambre, il y avait un grand bureau, avec des ordinateurs. La porte de ce bureau était fermée, mais nous avons entendu le générique caractéristique d’une connexion Skype. »
C’était la première fois ? « Nous avions déjà assisté, dans d’autres endroits, à des communications via Skype, très utilisé comme moyen de communication par les djihadistes. »
Et puis, que s’est-il passé ? « À un certain moment, la porte du bureau s’est ouverte. Quelqu’un a dû entrer ou sortir, je ne sais plus. Mais la porte est restée entrouverte. Nous avons entendu une conversation en anglais. Deux des intervenants ne le parlaient pas bien, mais la troisième personne, parfaitement. »
Savez-vous qui étaient les hommes qui s’entretenaient ? « Deux d’entre eux, oui. Nous avons reconnu la voix du général de l’Armée libre, le grand roux, à qui nous avions été confiés et à qui nous avions parlé quelques heures plus tôt. »
Qui était le second ? « Un officier d’al-Farouk, le groupe qui nous détenait. Un type plus frêle. Nous l’avons reconnu car il avait une voix très particulière. Une voix aigrelette. »
Et le troisième ? « Nous ne savons pas de qui il s’agissait. Mais il parlait anglais avec un accent que je qualifierais de parfaitement oxfordien. Il me faisait penser à l’accent d’un de mes collègues britanniques, lorsque j’enseignais à l’École européenne, sorti d’Oxford. »
Saviez-vous qui était cet homme ? « Non, nous n’avons pas vu son visage. Nous avons seulement entendu sa voix. »
La conversation a eu lieu en anglais, pas en arabe ? « En anglais, oui ! Et, souvent, les deux autres protagonistes lui demandaient de répéter ce qu’il disait. »
Peut-on en déduire que le troisième homme ne parlait pas l’arabe ? « Je pense que la conversation eût été plus aisée en arabe et j’en déduis donc que ‘l’Oxfordien’ ne parlait pas cette langue. »
 
  Témoignage de Pierre Piccinin da Prata
Commission d'enquête de l'ONU sur les crimes de guerre en Syrie
(Genève, 24 septembre 2013) 
 
Le contenu de la conversation
Ainsi, qu’avez-vous entendu ? « Lorsque la porte s’est ouverte et que nous avons pu entendre mieux ce qui se disait, les trois intervenants parlaient de la situation du Liban. Ensuite, ils ont parlé de l’Égypte et de la Tunisie, du président Marzouki, des soldats tués par les Salafistes. Et puis, ils ont parlé de l’emploi du gaz à al-Ghouta. Nous connaissions cette banlieue, car nous devions nous y rendre, Domenico et moi. »
Étiez-vous au courant qu’il y avait eu une attaque au gaz ? « Non, nous ne savions rien. Mais, quand nous avons entendu le nom de la ville, comme nous la connaissions, nous avons écouté plus attentivement. »
Quels sont les propos qui ont été prononcés ? « Le général, le grand roux, s’est fâché : il était très nerveux. Il a crié que ‘il n’avait pas été prévu de tuer des centaines de personnes’. L’officier d’al-Farouq a renchérit : il avait été convenu de limiter l’opération à ‘une cinquantaine de victimes au plus’, a-t-il ajouté. ‘L’Oxfordien’ a répliqué que ‘c’était nécessaire, car ça allait changer beaucoup de chose pour la révolution’. Le général de l’Armée libre s’est emporté. ‘L’Oxfordien’ a répondu que ‘lorsqu’ils avaient utilisé le gaz, ils avaient perdu le contrôle de la situation’. »
Et qu’avez-vous fait en entendant cela ? « Domenico et moi, nous nous sommes regardés. Nous avons compris que les rebelles avaient utilisé du gaz. Mais nous ne savions pas que c’était du gaz sarin, cela n’a pas été dit dans la conversation. Nous ne l’avons appris que plus tard, et nous avons immédiatement pensé à l’attentat proféré par cette secte japonaise, en nous souvenant des morts, dans le métro de Tokyo, en 1995. »
Comment avez-vous réagi ? « Nous devenions fous. Nous nous rendions compte que nous avions entendu quelque chose de très important. On avait une info, mais on ne pouvait pas la délivrer, même si, effectivement, nous n’avions pas de preuve à produire, sinon notre bonne foi, et que nous ne savions pas qui était la troisième personne, ‘l’Oxfordien’. Mais, selon moi, le contexte était très clair et les propos entendus, sans appel. Nous savions que l’utilisation du gaz était la ligne rouge à ne pas dépasser et qu’il y avait un risque d’une intervention internationale. Nous nous sommes interrogés sur la stratégie.... Le régime syrien n’avait militairement rien à gagner en utilisant le gaz sur cette agglomération, un bled, dans la campagne de Damas. Ce n’est pas un point stratégique. En revanche, l’attaque avait des conséquences très négatives pour le gouvernement syrien : elle donnait aux ennemis du régime toutes les raisons pour motiver une intervention internationale. Les rebelles le savaient. »
*    *    *
Piccinin Quirico[photo : avec Domenico Quirico, à Alep (août 2012) - © Eduardo Ramos Chalen]
« Oui, j’ai entendu la même conversation! Pierre n’est pas un menteur ! » (Domenico Quirico)
Depuis son retour en Belgique, les commentaires vont bon train sur la fiabilité des révélations faites par Pierre Piccinin da Prata. Puisque l’otage belge a été détenu durant cinq mois avec le reporter italien Domenico Quirico, nous avons décidé de prendre contact avec ce dernier, afin qu’il nous confirme ou non la teneur de cette conversation dont on peut déduire que ce sont les rebelles qui ont utilisé le gaz et non l’armée de Bashar al-Assad.
Nous lui avons donc répété les propos de Pierre Piccinin da Prata, lors de notre interview.
Domenico Quirico n’a pas hésité une seule seconde à les confirmer : « Oui, j’ai bien entendu cette conversation. Oui, j’ai entendu les mêmes phrases. Oui, les personnes ont parlé de plus de morts que prévu, d’une situation qui leur a échappé. Oui, nous avons pensé que ce n’était pas Bashar al-Assad qui avait utilisé le gaz mais bien les rebelles », affirme haut et fort le journaliste italien, un grand reporter reconnu internationalement. « La seule nuance que j’apporte, et c’est lié à mon métier, c’est que, pour moi, je n’ai pas de preuve réelle. C’est une conversation, mais je ne sais pas qui sont les personnes qui parlent. Oui, nous avons reconnu des voix. Celle du général… Mais, vous savez, ils se disent tous général. Et celle de l’officier d’al-Farouk... Ils ne parlaient pas bien l’anglais, alors que, le troisième, parfaitement bien. Mais je dis que je n’ai pas le contexte précis de cette conversation, que j’ai entendue, et que, par conséquent, je ne peux pas en tirer de conclusion... »
« Pierre Piccinin est plus qu’un ami, c’est un frère ! » (Domenico Quirico)
« Pierre et moi avons vécu l’enfer ! Pendant cinq mois ! Sans sa présence, sans nos conversations, je me serais peut-être suicidé ou je serais devenu fou. Je n’ai jamais rencontré autant de gens sans pitié. Nous étions considérés comme des animaux. Je suis en vie grâce à Pierre ! C’est mon ami ! Non, c’est même plus ! C’est mon frère ! », clame Domenico Quirico.
« Alors quand j’entends qu’on le déconsidère et qu’on le traite de menteur, ça me fait mal ! C’est tout simplement honteux ! Pour moi, même s’il n’a pas sa carte de journaliste, il est journaliste ! Un journaliste, c’est quoi ? C’est quelqu’un qui va sur place, dans un endroit où il se passe des choses graves ou moins graves. Qui écoute, qui pose des questions, et qui écrit. Alors oui, Pierre est journaliste ! Et tous les journalistes devraient travailler comme lui. Hélas ! C’est de moins en moins le cas ! Et ce n’est pas un journaliste belge qui boit son verre à la Grand-Place qui peut le juger ! »
*    *    *
Pierre 01[photo : avec le colonel Ahmed Jabbal al-Okaïdi, Commandant en chef de l'ASL à Alep (août 2012) - © Eduardo Ramos Chalen]
« Si je comprends bien, ce serait la carte (de journaliste) qui ferait la crédibilité ? C’est un peu ridicule, tout ça… » (Pierre Piccinin da Prata)
« Concernant la polémique qui s’éternise et rebondit une fois encore à propos de mon activité de terrain et de sa légitimité, j’ai peu à dire : c’est assez inexplicable. », s’indigne Pierre Piccinin da Prata, visiblement agacé. « En effet, la critique récurrente concernant mon travail d’investigation et d’analyse, c’est que ‘Piccinin n’est pas journaliste’ ; ‘dès lors, qu’est-il allé faire en Syrie ?’. On m’oppose aussi les insultes de l’écrivain Jonathan Littell, qui m’avait qualifié de ‘crétin belge’. »
« Littell est-il journaliste ? Non. C’est un… romancier. », poursuit le politologue et historien.
 
  Pierre Piccinin da Prata remet les pendules à l'heure dans l'émission Controverse (RTL-TVI, 15 septembre 2013)
 
« Mais, donc, si je comprends bien, ce serait la carte (de journaliste) qui ferait la crédibilité ? C’est un peu ridicule, tout ça. Et, pourtant, je note que mon ami Domenico, qui n’écrit rien de plus ni de moins que moi, est reçu avec le plus grand respect par ses pairs, alors que, en Belgique et en France, certains n’ont qu’un seul but, me glisser une peau de banane sous le pied ; et de manière parfois odieuse. Je fais allusion au reportage fangeux du 13h00 de la RTBF, passé le jour même où j’étais libéré. »
Pierre-30[photo : avec une katiba islamiste à Alep (novembre 2012) - © Benoit De Freine]
 « C’est quoi, ‘être journaliste’ ? Quant à moi, je suis historien, politologue, exercé à la critique manifestement plus que bon nombre de ‘journalistes’ dont j’ai pu lire les approximations. Je rappellerai, par exemple, que, le 15 juillet 2011, j’étais l’envoyé spécial en Syrie (et donc ‘journaliste’ ou pas ?) du mensuel français Afrique – Asie. À Hama, j’ai couvert la grande manifestation anti-Bashar annoncée : 4.000 personnes ; tous les journalistes européens ont publié le bobard lancé par l’AFP, selon laquelle 500.000 personnes avaient défilé ce jour-là. La ville de Hama compte moins de 380.000 habitants ! Mes amis reporters -je n’ai pas que des ennemis dans les rédactions- me disent que c’est peut-être pour cela que certains veulent me discréditer, parce que, sur le dossier syrien, j’étais, moi, là où ils auraient dû être ; ça en énerve plus d’un… », conclut Pierre Piccinin da Prata, le sourire en coin.
« Bref, j’ai consacré un long chapitre, dans mon second bouquin sur la Syrie et le Printemps arabe, à cette problématique structurelle des médias ; et ce n’était pas la première fois que j’en dénonçais la faillite. Je suppose qu’on me le fait payer. »
« Mais, en fin de compte, il faut laisser aboyer les chiens et faire passer sa caravane… »
*    *    *
« Les rebelles nous ont trahis et vendus ! Nous avons vécu cinq mois d’enfer ! »
Privations, cancrelats, coups, isolement… Pierre Piccinin da Prata revient de loin
Cinq mois. Cinq longs mois de prise d’otages. Pierre Piccinin da Prata, 40 ans, et Domenico Quirico, grand reporter italien, âgé de 62 ans, qui lui avait demandé de pouvoir l’accompagner, n’ont pas oublié une seule minute de leur séjour dans ce qu’ils qualifient de « pays du Mal ». « Nous avions tous les deux un carnet de notes dans lequel nous indiquions tous les jours non seulement la date, pour garder la notion du temps, mais aussi le résumé de notre calvaire. Hélas! Les carnets nous ont été pris par les rebelles au moment de notre libération », nous explique Pierre Piccinin da Prata.
Impossible de résumer sa détention et son calvaire en quelques minutes.
« Nous sommes entrés en Syrie grâce à mes contacts dans l’Armée syrienne libre (les rebelles anti-Bashar al-Assad). Nous avons été trahis par ceux que nous soutenions ! » Pierre Piccinin da Prata et le journaliste italien voulaient se rendre à Damas. « Mais la route était barrée pour plusieurs jours. Nous avons donc accepté de nous rendre dans la ville d’al-Qousseyr (proche de la frontière libanaise). La ville était assiégée par le Hezbollah (allié du régime de Bashar al-Assad). L’envoi de milliers d’hommes en Syrie par le Hezbollah libanais, c’était une chose nouvelle. Nous sommes partis avec un convoi de ravitaillement, qui transportait des vivres et de l’eau potable. Après un long voyage, tous feux éteintsil y avait même du scotch noir sur les lumières du tableau de bord, pour ne pas être repérés par les hélicoptères de combat !, dans le désert, nous sommes arrivés à al-Qousseyr vers 03h00 du matin. Dès qu’il a fait jour, nous avons été pris en charge par le bureau de presse de l’Armée libre, qui nous a fait visiter la ville ; ils le font avec chaque journaliste étranger. La ville avait été bombardée. Peu avant 20h00, nous avons décidé de repartir pour Damas, pour ne pas être enfermés par le siège. Accompagnés d’une escorte de deux hommes de l’Armée libre, nous sommes repartis en voiture. Cinq minutes plus tard, alors que nous roulions dans l’obscurité, des phares se sont allumés devant nous. Un pick-up s’est arrêté. Des hommes masqués sont descendus. Ils nous ont extirpés de la voiture et jetés dans leur véhicule. Ils hurlaient : ‘Police Bashar ! Police Bashar !’. Nous avons vu que les deux hommes qui nous escortaient les ont aidés à transporter nos bagages. Nous avions été trahis et vendus. Nous étions terrifiés à l’idée d’avoir été enlevés par des hommes du régime, puisque nous soutenions les rebelles. En plus, j’étais interdit de territoire depuis mai 2012. »
Pierre et Domenico ont été transportés et enfermés dans une ferme. « Nous avions les yeux bandés. On nous a immédiatement dépouillés de toutes nos affaires : vêtements, chaussures, tout ! Nous sommes d’ailleurs restés cinq mois sans chaussures. Quand il fallait se déplacer, on nous donnait ce qu’on trouvait : elles n’étaient pas à notre pointure et, parfois, elles provenaient de deux paires différentes. »
Une détention éprouvante
Les deux hommes ont été ligotés et battus. « Ils nous ont lié les mains avec un keffieh. Finalement, ce carré de tissu m’a bien servi. Je l’utilisais comme oreiller, comme couverture contre le froid, la nuit, dans le désert. Je disais toujours que c’était mon meilleur ami… après Domenico évidemment. D’ailleurs, je l’ai gardé avec moi. Nous sommes restés plusieurs jours là-bas, aux abords d’al-Qousseyr. Nos ravisseurs nous ont dit qu’ils servaient le régime syrien et qu’ils allaient nous emmener au Liban ‘dès que l’argent serait versé’. Je pense qu’ils espéraient que, une fois libérés, nous aurions raconté que nous avions été enlevés par des hommes d’al-Assad. Mais nous avons remarqué qu’ils faisaient leur prière cinq fois par jour. J’ai entendu le discours d’un prédicateur qui vantait le djihad. Et nous avons été bombardés par un Mig. Là, on s’est dit que ce n’était pas possible, que l’armée du régime bombarde ses propres hommes ! »
 
Ammar Bouqai'     Ammar Bouqai, un des fondateurs et leaders des Brigades al-Farouk, le commandiatire de l'enlèvement 
 
Mahmoud--SYRIE-.jpg
Le dénommé "Mahmoud", qui s'est présenté à nous comme "le correspondant d'al-Jazeera",
le second d'Ammar Bouqai et également commandiatire de l'enlèvement
 
Il s’agissait en réalité de rebelles appartenant à une katiba (brigade) indépendante, créée par Abou Omar, un homme qui se prétend émir pour couvrir d’un vernis d’islamisme ses trafics et activités illicites et qui collabore avec le groupe al-Farouk, à qui les deux otages ont été livrés rapidement.  
« J’ai cru mourir enterré vivant ! »
Pierre Piccinin da Prata se souvient avec émotion de son premier déplacement après une vingtaine de jours. « La ville d’al-Qousseyr allait tomber. Le Hezbollah attaquait les positions rebelles. Nous avons alors été transférés dans une cave, au centre d’al-Qousseyr. Nous avons dû y descendre par une échelle, que les djihadistes ont ensuite retirée. On y est resté cinq jours, sans en sortir. C’était terrible. Pour aller aux toilettes, nous devions les appeler ; parfois, ils venaient ; parfois, non. Dès la première nuit, nous avons entendu du bruit sur les murs… C’était le crissement des cafards ! On a failli devenir fou dans cette cave. Un jour, un jeune soldat du régime, de l’armée régulière, a été enfermé avec nous dans la cave. Il avait été torturé à l’électricité par les rebelles. Il s’appelait Talad. Il était convaincu que l’armée allait venir nous sauver. Mais, dans la nuit du 4 au 5 juin, un rebelle lui a dit de sortir de la cave. Nous avons entendu des tirs de kalachnikov. Nous ne l’avons plus jamais revu… », s’émeut Pierre Piccinin da Prata.
« Les bombardements étaient incessants et tout l’édifice tremblait. On a pensé plusieurs fois que la maison allait s’écrouler et que nous allions mourir, enterrés vivants, au fond de ce tombeau ! »
« Je n’ai pu parler qu’une seule fois à mes parents ! »
Pierre Piccinin da Prata s’est rendu huit fois en Syrie en moins de deux ans (cinq fois accompagné par le grand reporter italien). Par deux fois, il a été pris en otage et, pourtant, il n’exclut pas d’y retourner.
« Oui, il y aura un neuvième voyage. Oui, je repartirai un jour sur le terrain : c’est mon métier. Mais pas tout de suite. Je dois penser à ma famille, à mes parents. Ils ont tellement souffert, et je leur en demande pardon. »
Durant sa détention, Pierre a beaucoup pensé à eux. « Après deux mois de prise d’otage, j’ai pu leur téléphoner. J’ai eu l’impression que ma mère croyait entendre le fantôme de son fils. J’ai entendu leurs sanglots. Quand j’ai raccroché, je me suis dit: ‘Mais qu’est-ce que j’ai fait à mes parents ?’ »
Pierre et son codétenu Domenico, unis dans le malheur, ont sans cesse pensé à leurs proches. « Nous avions convenus qu’en cas de libération de l’un avant l’autre ou si l’un de nous mourrait, celui qui s’en sortirait devait aller parler aux parents de celui qui y serait resté. Nous avions rédigé un testament moral, nous devions le transmettre. » Par chance, ce testament ne fut pas nécessaire. « Nous ne l’avons plus, les rebelles nous l’ont pris avec tout le reste, avant de nous libérer. »
« Nous étions prêts à tuer nos ravisseurs ! »
« La nuit du 14 août, nous avons décidé de tenter de prendre la fuite », nous explique Pierre Piccinin da Prata.
« Nous avions entendu différentes conversations nous concernant. On sentait qu’on devenait un problème. Nous étions très inquiets, d’autant plus que nos ravisseurs étaient de plus en plus agressifs et violents. Nous recevions régulièrement des coups de pied et faisions l’objet de brimades. Nous avons donc décidé d’organiser notre fuite. La pièce dans laquelle nous étions détenus servait de débarras et nous avions observé que, lorsque les rebelles djihadistes nettoyaient leur dortoir à l’eau, ils entreposaient tous leurs effets dans le nôtre. Les matelas, mais également certaines armes. Nous avions remarqué que, dans un gilet à munitions, il y avait deux grenades. Nous les avons dérobées et on les a cachées sous un divan. Nous avions également observé que, lors des coupures de courant, la nuit, nos geôliers attendaient son rétablissement, sans quitter leurs quartiers. À l’aide du câble d’une télévision, que j’avais sectionné, on avait prévu de provoquer un court-circuit pour créer l’obscurité totale dans la maison et balancer alors les grenades sur ces types. »
Pierre Piccinin da Prata se souvient du sentiment éprouvé lors de l’ébauche du plan. « Nous avions de la haine. Nous sommes pourtant des Chrétiens, tous les deux, mais je vous assure que nous étions prêts à tuer. C’était eux ou nous. Domenico m’a dit : ‘Ils ont fait émerger en moi ce qu’il y a de plus laid : la haine.’ »
Finalement, les grenades n’ont pas dû être utilisées. « Nous avons vu que les rebelles priaient ; ils nous tournaient le dos et ne nous surveillaient plus. Ils avaient accroché leurs kalachnikovs au mur du couloir. » Domenico et Pierre ont compris que leur chance était là. « On a pris deux kalachs et on a foncé. On a pris deux paires de chaussures aussi ; comme je vous l’ai dit, nous n’en avions plus depuis le premier jour. Nous sommes sortis et on a couru dans la campagne. »
Le duo s’est caché. « Le plus dur, c’était la soif ; nous n’avions pas emporté d’eau. » Mais la fuite fut de courte durée. « Le surlendemain, avant midi, au vu du soleil – nous n’avions pas de montre –, nous avons été repris. » Pierre Piccinin da Prata nous explique qu’il aurait été suicidaire d’utiliser les armes qu’ils avaient volées. « Ils étaient plus nombreux que nous. Et nous savions que nous avions de la valeur, vivants. Mais je peux vous dire que nous avons été sévèrement punis, pendant plusieurs jours. Coups de pied, de poing, de ceinture. Ils nous ont attaché les bras dans le dos pendant des heures ; et cela fait très mal aux épaules. Nous sommes restés ainsi ligotés la journée, la nuit et le lendemain. C’était abominable. »
Les rebelles n’ont eu aucune pitié. « Ils nous traitaient comme des animaux, ils nous appelaient ‘les idiots’. »
« Nous étions considérés comme un sac de sucre. »
« Nous pensions à la mort. Nous pensions ne pas être retrouvés, mais j’étais convaincu que les rebelles ne nous tueraient pas. Domenico, un jour, a paniqué ; je lui ai dit ‘Tu vois ce gros sac de sucre, là. Nous sommes comme ce sac de sucre, entreposé ici avec lui. Nous avons de la valeur uniquement vivants.’ Mais nous étions traités comme des bêtes. Ils nous donnaient à manger quand ils le voulaient. Parfois, nous mangions avec eux (notamment quand ils ont été détenus par les djihadistes d’al-Nosra, al-Qaeda, durant une semaine), parfois nous avions les restes (avec les rebelles d’al-Farouq)… quand il y en avait. Parfois, nous ne mangions rien. Et pourtant, je n’ai pas maigri. Tout était toujours trempé dans l’huile ! », explique Pierre Piccinin da Prata. « Notre hygiène était déplorable. Souvent, nous restions trois ou quatre jours sans nous laver, voire plus. Idem pour les toilettes. Nous pouvions y aller une fois le matin, une fois le soir. Nous devions toujours nous retenir. »
Fausse exécution
« Par deux fois, j’ai assisté à la fausse exécution de Domenico. Un des rebelles a mis son arme sur sa tempe et à fait mine de tirer. C’était terrible. »
Fin août, il y a eu un nouvel espoir de libération. « À plusieurs reprises, ils nous avaient dit : ‘Vous serez libres dans trois jours’. Mais on n’y croyait plus. » Pourtant, le dernier déplacement fut le bon. « Nous avons été emmenés à la frontière. Les services de sécurité italiens étaient là. Nous avons été sauvés. Et je suis bien conscient que, sans l’intervention italienne pour sauver Domenico, je serais encore là-bas. »
 
 
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Syrie - Banditismes et islamismes. L'involution de la révolution syrienne (par Pierre Piccinin da Prata), sur Grotius international - Géopolitique de l'Humanitaire.
 
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Syrie, une pépinière djihadiste ? 
 
 
 
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Publié le par Pierre PICCININ

Syrie - Grand-reportage : Mon effrayante Odyssée au Pays de Satan  (The New Times, 16 septembre 2013) - Texte intégral 

        Wellcome to Syria - Copyright Pierre Piccinin da Prata - CoPoste frontière de Bab al-Hawa - photo © Pierre Piccinin da Prata (Syrie - janvier 2013) 

 

Correspondant de The New Times, le politologue belge Pierre Piccinin da Prata, expert du monde arabe, et Domenico Quirico, le correspondant du quotidien italien La Stampa, qui l’accompagnait dans son huitième voyage, ont passé cinq mois en captivité dans les mains des rebelles syriens.

Qui sont réellement les révolutionnaires syriens et qui se tient derrière les attaques chimiques d’al-Ghouta ?

Témoignage.

par Pierre Piccinin da Prata (otage en Syrie, avril-septembre 2013)

Piccinin Quirico[photo : avec Domenico Quirico, à Alep (août 2012) - © Eduardo Ramos Chalen]

 

 

« Prends la terre de Syrie et fais-en ce que voudras », dit Dieu à Satan, pourrait-on écrire, paraphrasant le Livre de Job. « Je te l’abandonne, ainsi que tous ceux qui y entreront. »

 

Le pardon de la souffrance

Le 6 avril, Domenico et moi avons traversé la frontière libano-syrienne, pour gagner la ville de Yabrud, à septante kilomètres au nord de Damas, une zone contrôlée par l'Armée syrienne libre (ASL).

J'ai beaucoup d'amis, dans l’ASL, qui nous ont aidés à organiser ce qui devait être mon huitième séjour d’observation au cœur de la révolution. Après avoir été arrêté et torturé à Homs, par les services secrets du régime, en mai 2012, j’ai en effet reçu l’appui des combattants de la rébellion. Domenico, quant à lui, n’en était pas non plus à son premier voyage sur le terrain : il m’avait accompagné, déjà, lors de mes quatre dernières expéditions.

Cette fois, notre objectif était de nous rendre dans la banlieue de Damas, pour nous rendre compte de la réalité de l’avancée des rebelles, qui prétendaient être en mesure de nous emmener dans le centre de la capitale, jusqu’à la mythique Place des Abbassides.

Pour ce faire, il nous fallait atteindre Qara, une petite ville du gouvernorat de Damas qui enjambe l’autoroute de l’ouest, axe unique, qui mène de Deraa et Damas, au sud, jusqu’à Alep, tout au nord du pays. Qara est ainsi le point de passage, par lequel on rejoint les pistes,  dans le désert, qui courent parallèlement à l’autoroute, contrôlée par l’armée régulière.

Retour Rome 8 sept. 2013'

Libération - Arrivée à Rome (Italie - 8 septembre 2013)

 Mais, lorsque nous sommes arrivés à Qara, nous avons appris que la route de Damas était interdite, régulièrement, depuis près d’une semaine, par des hélicoptères de combat ; il nous fallait attendre, deux ou trois jours, d’avantage peut-être.

Plutôt que de siroter le thé en abusant de l’hospitalité de notre hôte, Abou Khalil, qui nous hébergeait à Qara, nous avons décidé de partir pour notre second objectif, la petite ville d’al-Qousseyr, dans le gouvernorat de Homs.

La ville était presque complètement circonscrite par les troupes gouvernementales. Surtout, j’étais intéressé par un élément nouveau, inédit dans cette révolution : depuis peu, l'armée du régime avait reçu l’aide de plusieurs milliers de combattants du Hezbollah, le « Parti de Dieu », mouvement chiite libanais allié de Bashar al-Assad. Je les avais déjà rencontrés à Damas, en juillet 2011, lors de mon premier voyage dans la Syrie en révolution. Mais leur implication, à une telle échelle, et les troubles que l’extension du conflit générait au Liban ne manquèrent pas de piquer ma curiosité.

Une fois encore, j’allais plonger dans l’horreur de la guerre.

La souffrance émergeait en permanence, tout autour de moi. Cette fois, même, elle était venue à ma rencontre, alors que je descendais à peine de l’avion, à Beyrouth : par le fait d’un quiproquo étrange, les douanes m’avaient refusé le visa d’entrée dans le pays et, pendant quelques heures, j’ai été enfermé dans la cellule de la police de l’immigration, à l’aéroport. Avec moi se trouvait un jeune Syrien, Tarik, âgé d’une vingtaine d’années. Il habitait al-Ghouta, là, précisément, où je devais me rendre, dans la banlieue damascène, dont la guerre les avait chassés, lui et sa famille. Il venait rejoindre ses parents, réfugiés à Beyrouth. Il avait l’œil vif, un beau visage, le regard clair et les doigts fins. Son esprit était aiguisé. Je conversai longuement avec lui. Il m’expliqua qu’il était sorti clandestinement de Syrie et que, dès lors, le Liban l’avait refoulé.

Quand vint le moment de la prière, Tarik étendit à terre son manteau. Il s’agenouilla et, visiblement très concentré, il récita lentement la louange à Dieu.

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Torturé en Syrie - Retour en Belgique - Aéroport de Bruxelles-National (Belgique - mai 2012)

J’étais admiratif de sa foi, de cette foi implacable dont j’ai si souvent été le témoin en Orient, cette foi que sa condition rendait plus intense encore : il priait, sans distraction, alors que Dieu le séparait de ceux qui lui étaient chers.

Il s’inclinait et se relevait dans la douleur, qui déformait les traits de son visage. Il souffrait à chaque mouvement, réprimant un geignement pitoyable, et, pourtant, il s’appliqua à poursuivre le rituel jusqu’à la dernière salutation.

Le jeune Syrien était bossu, contrefait, presqu’invalide ; et il allait repartir seul pour la métropole turque, loin de la chaleur de son foyer et sans avoir revu le sourire de sa mère.

J’eus à peine le temps de le saluer, lorsque survinrent deux policiers, qui m’informèrent qu’un contre-ordre était arrivé à mon propos : mon visa était prêt et je pouvais donc entrer au Liban.

Quelle est donc l’origine de l’une ou l’autre, de la souffrance et de la cruauté humaines ? Est-ce la cruauté qui, tapie dans le cœur de l’homme, s’exerce au moment-même déjà où il sort du ventre de sa mère et éclabousse le monde de la souffrance qui en naît ? Est-ce la souffrance, dont Dieu a teinté sa création, qui ruine l’âme souffreteuse de l’homme et le condamne à la cruauté ? Je prends en ce qui me concerne le parti de l’indulgence à l’égard de la cruauté : plus que l’ignorance et la sottise, la souffrance est, pour l’homme, ce qu’il y a d’infini et d’intrinsèque à sa condition…

 

Honnis soient les traitres

Nous sommes donc partis pour al-Qousseyr, de nuit, pour éviter d’être repérés par l’armée régulière, à travers le rif, la campagne, en traversant les wadis, les rivières asséchées. Nous avons intégré un convoi qui partait de Qara pour ravitailler al-Qousseyr en nourriture, eau potable et matériel médical. Dans le plus grand silence, tous feux éteints, les miliciens de l’ASL avaient aussi recouvert les lumières intérieures d’autocollant noir et le chauffeur avait étendu son kéfié sur le tableau de bord.

Nous sommes arrivés dans la ville le 8 avril, vers trois heures du matin. Notre intention n’était pas de nous y attarder : déjà, le siège s’était presque refermé sur l’agglomération et nous craignions de nous y retrouver piégés. Le soir venu, j’ai donc demandé une voiture et une escorte, pour rebrousser chemin vers Qara.

Conférence Turin

Conférence de Turin sur la Syrie (Italie - juillet 2012)

Mais, ce soir-là, à peine avions-nous quitté la ville que des phares se sont allumés devant notre véhicule. Cinq ou six hommes, armés de kalachnikovs, se sont précipités dans notre direction. Ils ont tiré en l'air en hurlant en anglais « Police Bachar ! Police Bashar ! »…

Ils savaient exactement que nous étions dans cette voiture, que nous étions des Occidentaux ; ils savaient ce qu’ils venaient chercher. Nous avions été trahis.

Ils ont ouvert les portes, nous ont extirpés du véhicule et ont déchargé nos bagages, avec l’aide de notre chauffeur, qui n'a même pas essayé de se cacher ; il avait coupé le moteur : nous étions livrés par l’ASL à ce groupe de bandits qui nous prenait en otages.

Les prétendus « policiers » nous ont traînés et jetés à l’arrière d’un pick-up. Nous ignorions qui ils étaient, ce qu'ils voulaient de nous et, surtout, ce qui nous attendait. A cause de tout ce que j’avais écrit pour soutenir la révolution, deux livres et maints articles, parce que j’avais déjà été arrêté par le régime et interdit de territoire, je craignais le pire...


Deux mois pour rien…

Je parle suffisamment l'arabe, de sorte que j’ai rapidement compris que nous n’étions pas détenus par la police du régime, ni par un quelconque groupe paramilitaire, des Shabihas, comme nos ravisseurs voulaient nous le faire croire.

Nous étions prisonniers d’une bande de voyous, la katiba (brigade) islamiste de l’émir Abou Omar, qui agissait pour le compte des Brigades al-Farouk. De plus en plus, en Syrie, certains groupes armés ne cherchent plus qu'à se procurer des Occidentaux pour les rançonner...

Contrairement à l’ASL, la seule vraie force révolutionnaire, aujourd’hui cantonnée, pour ainsi dire, au seul gouvernorat d'Alep, cette katiba agissait dans ses propres intérêts. La révolution avait subi des transformations que je n’avais pas su anticiper : partout ou presque, elle s’était évaporée au profit de bandes armées et de gangs corrompus, qui terrorisaient la population, quand elle n’avait pas cédé le terrain aux islamistes, principalement au Front al-Nosra, la branche syrienne d’al-Qaeda, ou à d’autres fanatiques radicaux, bien pires encore que ces derniers.

Nous sommes restés deux mois entre leurs mains, enfermés dans le siège d’al-Qousseyr. Ils avaient prévu de négocier rapidement notre libération, mais le siège les en a empêchés et, contrairement à ce dont ils nous avaient assurés, ils n’ont pris aucun contact avec nos familles. Pour elles, nous avions disparu…

Le siège se resserrant, ils ont été contraints de nous déplacer constamment, de plus en plus près du centre de la ville.

Nous étions détenus dans des maisons qu’ils avaient réquisitionnées. L’une d’elles avait appartenu à des Chrétiens : j'y ai trouvé les Évangiles, imprimés en arabe.

Au début de notre détention, nous avions les mains liées et les yeux bandés. Mais, par la suite, le siège s’éternisant, les djihadistes ont progressivement assoupli les conditions de notre séjour forcé. Ils ont rendu ses livres à Domencio. J’ai récupéré les médicaments que j’avais emportés, ainsi que mon carnet de notes et un stylo, de sorte que, chaque matin, j'ai commencé à consigner la date et les événements de la veille. Ainsi, je gardais la notion du temps… Malheureusement, ils nous ont tout pris avant de nous relâcher. Mais je m’en étais douté ; de ce fait, j’ai étudié chaque jour mes notes, pour ne rien oublier…

La plupart du temps, nous étions brimés et maltraités. Mais, parfois, nos gardiens étaient moins brutaux : nous pouvions manger avec eux et leur parler. Ils nous donnaient des légumes, du riz et, dans les bons jours, un peu de viande. Nous regardions la télévision avec eux, surtout al-Jazeera. Cependant, en temps normal, ils nous traitaient comme des animaux ; nous étions parfois battus et nous devions nous contenter des restes de leur repas, qu’ils rassemblaient dans une écuelle et qu’ils nous jetaient à même le sol. S'ils étaient nombreux pour le dîner, il ne restait rien ; et nous allions nous coucher sur notre paillasse, le ventre vide.

 

Une semaine avec al-Qaeda

Un matin, à l’aube, après presque deux mois de siège, la maison que nous occupions a été soudainement bombardée. Nous avons été déplacés en toute hâte, de manière imprévue. Il fallait trouver un endroit où nous « entreposer ». Abou Omar a dès lors sollicité un commandant de Jabhet al-Nosra, qui nous a reçus pendant quelques jours au sein de sa katiba.

Pour nous, c’était presque des vacances. Ces « véritables » islamistes faisaient preuve d’une parfaite rigueur morale, dont nous avons bénéficié : ce fut la seule période, durant ces cinq longs mois de détention, pendant laquelle nous fûmes traités dignement par des personnes qui se comportaient avec dignité.

Nous pouvions converser avec eux. Nous avons assisté à leur réunion d’état-major. Ils partageaient tout avec nous, le pain, la nourriture, qui faisait pourtant défaut, à cause du siège, et l’eau ; nous pûmes nous laver, ce que les autres nous refusaient souvent, et, pour la première fois, lessiver nos vêtements.

Cela dit, leur idéologie politique et militaire était sans appel : leur but, m’ont-ils expliqué, ce n’était pas la révolution. Eux, ils faisaient le djihad, la guerre sainte au nom de Dieu. La démocratie, pour eux, c’est la même chose que la dictature d’al-Assad : des régimes humains, emplis d’erreurs. Pour eux, l’objectif, c’est l’instauration de l’État islamique en Syrie. Puis, de là, ils veulent porter le djihad dans tous les autres pays du monde arabe. Et, quand le monde arabe « aura retrouvé la foi », ils partiront, ont-ils conclu, à la conquête de l'Espagne, qu'ils considèrent comme « terre d'Islam », l’al-Andalous médiéval ; et, à partir de là, ils répandront la parole du Prophète sur toute l’Europe et la planète…

 

L’épopée d’al-Qousseyr

Durant les cinq derniers jours que nous avons passés dans la ville, le siège s’est resserré et les bombardements se sont intensifiés ; et nous avons été déplacés au centre d’al-Qousseyr.

On nous a jetés dans un sous-sol, dans l'obscurité. Nous pouvions entendre les obus qui tombaient à proximité de la maison ; des morceaux du plafond nous tombaient sur la tête. Nous étions angoissés, à l’idée que, si une bombe frappait la maison, nous pouvions être enterrés vivants.

Dans la nuit du 4 au 5 juin, les rebelles ont décidé de fuir la ville. Avec nous, était emprisonné un jeune soldat de l'armée régulière. Il s’appelait Talad et devait avoir entre vingt et vingt-cinq ans. Un peu en arabe, un peu en anglais, il m'a expliqué que les djihadistes l’avaient torturé à l’électricité ; il m’a montré ses blessures. Une demi-heure avant que nous fussions nous-mêmes sortis de la cave, les djihadistes l’ont emmené, et nous avons entendu le tir d’une rafale de kalachnikov. Nous ne l'avons plus revu.

Les rebelles nous ont extraits à notre tour du trou dans lequel ils nous gardaient et nous avons été chargés à l’arrière d’un pick-up, par-dessus un monticule d’effets divers : des matelas, des casseroles, des vêtements, des caisses de munitions... Les rebelles n'avaient pas d'autre choix que celui de briser le blocus ; ils fuyaient, emportant tout ce qu’ils pouvaient.

Retour Rome 8 sept. 2013

Libération - Arrivée à Rome (Italie - 8 septembre 2013)

Le convoi était constitué d’une douzaine de voitures, camions et pick-up. Mais tous ne parvinrent pas à franchir les lignes de l’armée régulière : alors que la colonne avançait sur un chemin de traverse, sous le ciel clair et étoilé, au vent frais de la nuit qui m’emplissait les poumons et me réjouissait, nous avons été repérés. Une batterie a ouvert le feu ; puis, des obus de mortiers se sont abattus tout autour de nous. Des gerbes d’étincelles surgissaient du sol un peu partout. Deux des véhicules ont été touchés et se sont embrasés. Le rebelle qui était assis à côté de moi a été frappé par des éclats de shrapnels et est tombé du pick-up. D’une certaine façon, il m'a sauvé la vie ! S’il n’avait pas été là, c’est moi qui aurais tout pris.

Toutefois, le gros de la troupe a réussi à passer et les différentes factions de la rébellion se sont rassemblées au nord d’al-Qousseyr. Une foule immense, entre cinq et dix mille personnes. Non seulement de la ville-même, mais aussi des villages environnants : hommes, femmes, enfants, des miliciens armés surtout, les blessés, qui étaient portés à bout de bras sur des civières de fortune ou traînaient leurs membres ensanglantés en s’appuyant sur des béquilles.

Et toute cette marée humaine a déferlé vers le sud, en direction de Qara, guidée par des éclaireurs de l’ASL qui, munis de talkie-walkie, renseignaient les officiers de la rébellion sur les positions gouvernementales et leur indiquaient les chemins à emprunter.

Nous marchions à la faveur de l’obscurité de la nuit. Ces milliers de personnes –chose incroyable- faisaient preuve d’une discipline absolue et avançaient dans le plus grand silence, sans prononcer un mot. Un flot d’êtres humains se déplaçait ainsi lentement à travers la campagne déserte, débordant les sentiers étroits en cheminant sur les bas-côtés et, tel un fleuve, il s’écartait autour des obstacles, engloutissant les véhicules abandonnés au milieu des routes.

Parfois, lorsque nous approchions très près des positions tenues par les réguliers, une fusée éclairante illuminait le ciel et la terre. Alors, tout le monde se couchait sur le sol et demeurait immobile. Puis, la fusée ayant achevé de brûler, ces milliers de gens se relevaient et repartaient à nouveau.

À l'aube du 6 juin, nous avons été arrêtés par une escouade de l’armée régulière qui tenait la route de Qara : un char et des nids de mitrailleuses ont ouvert le feu sur nous. Les balles sifflaient à nos oreilles et nous nous sommes jetés à terre et avons rampé vers un verger où nous nous sommes cachés. Les gens couraient dans la panique, dans toutes les directions.

Dans la confusion du moment, pendant que les djihadistes se battaient contre l’armée, j’ai interpellé publiquement Abou Omar. Les civils qui nous accompagnaient, à qui j’avais expliqué qui nous étions, désapprouvaient notre enlèvement ; et l’émir n’a pas eu d’autre choix que de nous accorder de téléphoner à nos familles. J’ai obtenu un téléphone mobile. J'ai appelé le numéro que je connaissais depuis mon enfance, celui de la maison où j'ai grandi. Et c’est ma mère qui m’a répondu…

Les rebelles nous avaient assurés que nos familles savaient que nous étions en vie. Mais, lorsque j’ai entendu la voix fatiguée, emplie de chagrin et de désespoir, la voix tremblante de ma mère, j'ai compris qu’ils nous avaient menti : mes parents n’avaient plus de nouvelle de leur fils depuis deux longs mois.

- Maman, c'est moi, c'est Pierre, je suis vivant !

J'ai pleuré et ma mère a pleuré, elle aussi. Elle entendait la voix d’un fantôme. Celui de son petit garçon, disparu deux mois plus tôt, quelque part, dans la lointaine Syrie, dans ce pays en guerre.

J’ai donné le téléphone à Domenico.

 

Le châtiment d’Ulysse

Ulysse avait regagné Ithaque. Libéré en mai 2012, j’avais retrouvé ma maison. Mais Ulysse est reparti, dépassant les colonnes d’Hercule et croisant dans la mer océane. Dieu s’en offusqua et déchaîna la tempête. La mer, soudainement, renversa son vaisseau et se referma sur lui…

Les rebelles se sont emparés du char et nous avons poursuivi notre route, à la nuit tombée, à travers l’enfer dantesque de la campagne damascène, sur un chemin bombardé où l’on mourrait tout autour de nous : dans les fossés, des blessés hurlaient et tendaient les mains vers nous, tandis qu’explosaient dans les champs en feu les obus de l’artillerie gouvernementale et que retentissaient les tirs saccadés des mitrailleuses.

Assoiffés, nous avons marché jusqu’à Qara et Yabrud, dans l’espoir d’être enfin libérés et renvoyés au Liban.

À Yabrud, cependant, Abou Omar nous a livrés aux Brigades al-Farouk, qui nous ont encore détenus trois mois durant.

Nous avons été déplacés à travers toute la Syrie, dans les gouvernorats de Damas, d’Idlib, d’Alep et d’ar-Raqqa, plus à l’est.

Nous pensions que nous ne sortirions jamais de ce cauchemar et nous avons connu plusieurs moments de vif désespoir. Souvent, nos geôliers se moquaient de nous : il n’y avait aucune pitié et, très vite, nous avons compris que nous ne devions pas en attendre d’eux ; pour eux, la tristesse, le désespoir, les pleurs, c’étaient autant de signes de faiblesse, dignes de mépris. Mon ami Domenico a soixante-deux ans. Si je vois un homme de soixante ans qui pleure, je pleure avec lui. Mais, pour eux, une personne faible est ridicule.

À la mi-août, nous étions détenus à Bab al-Hawa, près de la frontière turque. Je connais bien le pays et j’avais compris que la liberté n’était qu’à quelques kilomètres de nous. J’en ai discuté avec Domenico et nous avons décidé de nous enfuir.

La nuit de la Saint-Laurent, alors que les rebelles étaient en prière et ne faisaient pas attention à nous, nous avons pris leurs chaussures (ils nous gardaient nu-pieds, pour que nous ne puissions pas nous encourir), qu’ils laissaient à l’entrée de l’habitation, et avons subtilisé deux kalachnikovs, qu’ils accrochaient au mur du couloir. Et nous sommes partis, en direction de l’ouest et de la frontière, en nous dirigeant à l’aide du soleil. Mais le surlendemain, nous avons été repris…

Nous avons été très sévèrement punis. Pendant deux jours, ils nous ont maintenus les mains attachées dans le dos, en position forcée ; la douleur était insupportable. Convaincus que c’était moi qui avait eu l’idée de cette tentative de fuite, les djihadistes m’ont étendu sur le ventre et ont déposé sur mes reins un lourd bloc de pierre ; ils sont ensuite montés sur mon dos en sautant. J’ai cru qu’ils voulaient me briser la colonne vertébrale.

 

La révolution assassinée

Le 29 août, nous avons déménagé dans le centre de Bab al-Hawa et le groupe s’est installé dans une des pièces d'un grand immeuble transformé en caserne par l’Armée libre.

Nous étions toujours flanqués de nos quatre geôliers, dans une chambre dont la porte était restée ouverte, car il faisait très chaud et les fenêtres en étaient fermées, par crainte que quelqu'un puisse nous voir.

Le 30 août, à la mi-journée, nous avons surpris une conversation dans la pièce dont la porte se trouvait en face de la nôtre ; trois hommes s’entretenaient en anglais ; l’un d’eux communiquait via Skype. Les deux autres étaient le général de l’ASL auquel nous avions été confiés et un officier d’al-Farouk, que nous connaissions aussi. Leur interlocuteur s’exprimait avec un parfait accent britannique. De leur entretien, nous avons appris que des heurts avaient opposé Sunnites et Chiites au Liban et qu’un coup d'État militaire avait renversé le président Morsi en Egypte. Ils ont aussi parlé des troubles qui secouaient la Tunisie. Mais, surtout, ils ont évoqué une attaque au gaz à al-Ghuta, dans la banlieue de Damas où nous devions nous rendre initialement. Le nom de ce lieu nous était donc familier. Le général de l’ASL était très irrité du fait du nombre élevé de morts que l’attaque avait causé. Son interlocuteur anglophone a répliqué que la situation avait échappé à leur contrôle, mais que le sacrifice avait été nécessaire et allait tout changer pour la révolution... Nous avons rapidement compris l’enjeu de ce que nous venions d’entendre.

Plus tard dans la journée, nous avons demandé à nos gardiens si nous pouvions regarder la télévision avec eux, et nous avons entendu John Kerry, le Secrétaire d’État américain, accusant le régime d'al-Assad d’avoir gazé sa population. Mais nous venions d’avoir les preuves irréfutables que cette attaque avait été organisée par les rebelles !

 

Trahi par les hommes et abandonné de Dieu

Le Dimanche premier septembre, nous avons à nouveau été déplacés, dans le désert cette fois. Notre départ vers l’est, vers ar-Raqqa, nous a vivement inquiétés : nous avions peur que nos ravisseurs eussent décidé de nous vendre à un autre groupe, en Irak.

Mais, une semaine plus tard, nous avons été libérés.

Le 8 septembre, peu avant vingt heures, nous avons traversé la frontière turque. Des agents des services secrets italiens nous attendaient et nous ont immédiatement conduits à l’aéroport d’Antakia, où nous sommes montés dans un avion de la République italienne qui s’est envolé pour Rome.

Qu'est-ce que mon gouvernement a fait pour ma libération ? Je l’ignore. A-t-il payé une rançon ? Officiellement, ni la Belgique, ni l'Italie ne payent de rançon aux terroristes. Et les Ministères des Affaires étrangères belge et italien n’ont pas donné de détail sur l’issue de notre enlèvement. Tout ce que je sais, c’est ce que m’a dit un diplomate, à mon retour : « Si tu n’avais pas été avec Domenico, tu serais toujours là-bas. La Belgique n’a pas dépensé une lire pour te sortir de Syrie. Pour dire la vérité, la Belgique t’avait complètement abandonné. »  

Lien(s) utile(s) : The New Times

 

A lire absolument :  SYRIE - « Ce sont les rebelles qui ont utilisé le gaz sarin ! »

 

Lire aussi : 

Syrie, l'Ami de la révolution te salue! - Lettre ouverte à la Coalition nationale syrienne

et 

Pierre Piccinin a bien été détenu par Al-Farouk, La Libre Belgique

 

 

Lire encore :

Pierre Piccinin da Prata

SYRIE - Communiqué de presse (10 septembre 2013)

 

 

Prochainement :

Syrie - Banditismes et islamismes. L'involution de la révolution syrienne (par Pierre Piccinin da Prata), sur Grotius international - Géopolitique de l'Humanitaire.

 

À consulter :

Syrie, une pépinière djihadiste ? 

 

Lien utile : Et dieu dans tout ça ? (l'émission) - le podcast 

 

 

Voir également :

 

- SYRIE - « Ce sera Bashar, ou nous détruirons la Syrie »

 

- SYRIE - Quand les « Fous de Dieu » s’emparent de la révolution…

 

SYRIE - De la révolution au djihad ?

 

- SYRIE - La Révolution syrienne s’organise, mais se débat, seule, face à la machine de guerre du régime baathiste

 

- SYRIE - Chroniques de la révolution syrienne

 

 

  carte syrie

 

 

© Cet article peut être librement reproduit, sous condition d'en mentionner la source

(www.pierrepiccinin.eu)

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Publié le par Pierre PICCININ

Syrie - Lettre ouverte à la Coalition nationale syrienne (Le Soir, 13 septembre 2013)

Pierre 01Pierre Piccinin da Prata, avec le Colonel Ahmed Jabbal al-Okaidi, Commandant en chef de l'Armée syrienne libre (ASL)

Quartier général de l'ASL à Alep (août 2012) - photo © Eduardo Ramos Chalen

 

 

par Pierre PICCININ da PRATA (otage de la rébellion en Syrie, avril-septembre 2013)

 

 

Syrie ! L’Ami de la Révolution te salue !  

Le 6 avril dernier, je suis entré en Syrie pour un huitième voyage au coeur de la révolution, accompagné par mon ami Domenico Quirico, grand reporter italien.

Engagé depuis deux ans aux côté d’un peuple qui se bat pour sa liberté, réalisateur d’un film-documentaire qui raconte le désespoir des enfants d’Alep et auteur de deux livres et de maints articles qui ont prouvé cet engagement, je poursuivais mes efforts pour témoigner de la souffrance de mes frères syriens, mes frères humains, abandonnés par les démocraties occidentales dans l’angoisse et le désarroi d’une sale guerre où les petits garçons orphelins courent en pleurs dans les rues dévastées de Damas, Homs, Hama, Idlib…

J’étais « l’Ami de la Révolution », comme me surnommaient les commandants de l’Armée syrienne libre (ASL) à Alep, lorsque nous nous retrouvions en nous embrassant fortement. Et pourtant…

Et pourtant, deux jours après avoir franchi la frontière, mon ami et moi étions enlevés par ceux qui nous avaient donné leur parole de nous protéger et toutes les garanties concernant notre sécurité : alors que nous quittions la ville assiégée d’al-Qousseyr, l’ASL nous a livré à une brigade de bandits colorés d’islamisme, la katiba Abou Omar, qui allait nous séquestrer deux mois durant, avant de nous transférer aux miliciens du groupe al-Farouk, qui devaient prolonger notre détention durant trois autres mois de calvaire.

Mais ce long chemin de croix n’était pas seulement pour nous : nos familles, mon père, à septante-cinq ans, et ma mère, la famille de Domenico, son épouse et ses deux filles, tous, ils allaient aussi le parcourir, la peur au ventre, avec le désespoir qui venait le soir tombant, avec les effroyables nuits blanches, en pensant à leur fils, peut-être mort, quelque part dans ce pays lointain, jeté dans un fossé, ou blessé, torturé, oublié au fond d’une geôle.

ASL - Maraat an-NoumanPierre Piccinin da Prata et les combattants de l'ASL à Maraat an-Nouman (janvier 2013)

 

Pendant deux mois, en effet, pendant les neuf semaines qu’ont duré le siège d’al-Qousseyr, nos ravisseurs n’ont donné aucun signe à nos proches. Pendant tout ce temps, la détresse s’est amplifiée dans leur cœur. Le 6 juin, lorsque j’ai pu me procurer un téléphone portable et parler quelques secondes avec ma mère, j’ai entendu dans son sanglot qu’elle n’avait plus espéré me revoir, jamais. « Non ! », m’a dit une jeune journaliste russe à laquelle je révélais ce moment terrible. « Pouchkine l’a écrit : ‘les mères espèrent toujours’ ! » Et pourtant…

La révolution syrienne a perdu un gros morceau de son âme. Ce n’est pas sa faute. Elle a été méprisée, négligée par nous, à qui elle demandait qu’on lui tendît la main. Combien de fois, durant mes séjours aux côtés des combattants de l’ASL, n’ai-je pas écouté leurs cris de colère et croisé leurs regards découragés ? « Pourquoi ne nous aidez-vous pas ? Quel est le problème avec nous, avec les Syriens ? » Et je n’ai jamais rien pu leur répondre…

Aujourd’hui, mes amis de l’ASL, des citoyens qui avaient cru à la liberté, des militaires qui avaient rejeté le dictateur et, au risque de tout perdre, leur vie et leur famille, avaient rejoint le peuple pour l’encadrer et l’aider à s’organiser, tous ceux que j’ai accompagnés dans la bataille, ils sont trahis, eux aussi, comme je l’ai été, par ces bandits qui s’emparent peu à peu de la révolution et par les hordes de fanatiques religieux, vecteurs d’un islamisme intégriste, totalitaire, souvent sans pitié, qui ont reçu de l’aide, eux, de l’argent et des armes, financés par les idéologues de l’intolérance qui agissent en coulisses depuis les royaumes wahhabites de la péninsule arabique.

University College London

Conférence de Pierre Piccinin da Prata en faveur de la révolution syrienne

(University College London - mars 2013)

 

Aujourd’hui, je ne peux plus accompagner mes amis et témoigner pour eux. Honnis soient les traitres !

Mais honnis, également, ceux qui cachent la réalité d’une révolution dévoyée. Alors, c’est aux chefs que je m’adresse, à ceux qui disent parler au nom de cette révolution, aux commandants militaires et aux décideurs politiques, aux responsables de la Coalition nationale syrienne, qui promettaient devant l’Assemblée générale des Nations unies, alors même que j’étais enfermé et brimé tous les jours, que toutes les exactions commises par « les rebelles » seraient désormais punies.

Aussi, je leur demande de faire rechercher et arrêter les criminels qui ont souillé la révolution et de les livrer à la justice belge pour qu’ils soient jugés par elle : le général Abou Waleed, commandant de l’ASL à al-Qousseyr, l’émir Abou Omar, le commandant d’al-Farouk à Qousseyr et Homs Mouafak Abou Sous ; et l’homme qui a été présent tout au long de notre détention et en a organisé les modalités, Ammar Bouqai, l’un des fondateurs d’al-Farouk ; ainsi que tous ceux qui les ont aidés dans leur projet indigne.

C’est de la sorte seulement que la révolution retrouvera son âme.

J’attends leur réponse.

Syrie ! L’Ami de la Révolution te salue !

Lien utile : Le Soir

 

Donnant suite à cette lettre ouverte, les Brigades al-Farouk ont publié le communiqué suivant, en date du 19 septembre 2013 (RTBF-Radio) :

Ecusson al-FaroukAu nom de Dieu, le Clément, le Miséricordieux,

Communiqué de presse donnant des éclaircissements sur la question de l’enlèvement des journalistes dans la ville de Homs, Brigades al-Farouq.

Al- Farouq dénonce et condamne l’action inhumaine que représente l’enlèvement des journalistes italien (Domenico Quirico ) et belge (Pierre Piccinin da Prata), qui nuit à la Syrie et porte atteinte au code éthique de notre révolution noble et bénie. Nous nous félicitons du retour des journalistes en toute sécurité auprès de leurs proches, et nous voulons inviter à la prudence dans les déclarations publiques.

Nous leur recommandons de vérifier toute information avant de la diffuser dans les médias, en conformité avec leur noble mission qui est de révéler la vérité, et ce au nom même de leur professionnalisme, de leurs sacrifices et des risques qu’ils ont pris pour montrer au monde les crimes indicibles contre l’humanité commis dans notre pays blessé, la Syrie.

Afin de démontrer la vérité au monde entier et à ceux qui aiment les Brigades al-Farouq, connues pour leur fidélité et leurs exploits et le fait qu’elles aient été les premières à faire face à la tyrannie du régime en Syrie, et de rectifier les informations erronées que l’ex-otage belge Pierre Piccinin da Prata a lancées dans un communiqué de presse a propos de l’enlèvement des journalistes en question, selon lesquelles l’enlèvement aurait été commis par l’une des Brigades al-Farouq dans la région de Qousseir il y a un bon moment.

Nous déclarons formellement que nous n’avions pas eu connaissance de cet enlèvement et que nous n’y avons nullement contribué, ce genre de pratiques étant incompatible avec les enseignements de l’Islam et ses principes éthiques. Nos relations passées avec les journalistes témoignent comment nous les avons aidés en facilitant leur entrée sur le territoire syrien, en les accompagnant depuis le début de la révolution jusqu’à ce jour, dans la région de Homs en général et le quartier de Baba Amr en particulier.

Ce serait pour nous le comble de l’illogisme d’enlever ceux qui nous aident à montrer à l’ensemble du monde libre ce qui se passe dans notre pays … Au contraire, pour des raisons purement humanitaires et à la demande des représentants diplomatiques des pays des journalistes enlevés, et sous la supervision directe de l’état-major de l’armée libre de la Révolution syrienne, nous avons joué le rôle de médiateurs, prenant contact avec le groupe responsable de l’enlèvement et contribuant efficacement et directement à la réussite du processus de négociation qui a permis de libérer les otages et de les amener dans un premier temps vers une destination sûre avant qu’ils ne retournent dans leur pays d’origine en toute sécurité.

Nous précisions que la confusion vient du fait que le groupe qui les a enlevés porte le nom d’« al-Farouq al-Moustaqilla fi madinat al-Qousseir» (« al-Farouq indépendante dans la ville de Qousseir»), similaire à une partie du nom de nos Brigades. Comme l’indique le nom al-Moustaqilla qui signifie « indépendante », ce groupe est indépendant de nos brigades et n’a aucune relation avec notre direction centrale. De plus, la personne citée dans un communiqué de presse par le journaliste belge Pierre Piccinin, Abou Omar, nous est inconnue ; nous n’avons ni brigade ni chef qui porteraient ce nom.

Enfin, nous espérons que les diplomates des deux pays des ex-otages fassent la vérité en clarifiant notre position dans un communiqué de presse.

Nous remercions tous les journalistes lucides qui n’ont pas hésité à défendre nos positions et qui contribueront à faire la vérité en publiant notre déclaration.

Vive la Syrie libre !

L’Office exécutif des Brigades al-Farouq en Syrie.

 

Ce communiqué a été démenti par les révélations des services secrets italiens, en date du 29 septembre 2013 :  

Pierre Piccinin a bien été détenu par Al-Farouk, La Libre Belgique



 

 

 

 

Lire aussi :

Pierre Piccinin da Prata

SYRIE - Communiqué de presse (10 septembre 2013)

 

 

Prochainement :

Syrie - Banditismes et islamismes. L'involution de la révolution syrienne (par Pierre Piccinin da Prata), sur Grotius international - Géopolitique de l'Humanitaire.

 

À consulter :

Syrie, une pépinière djihadiste ? 

 

Lien utile : Et dieu dans tout ça ? (l'émission) - le podcast 

 

 

Voir également :

 

- SYRIE - « Ce sera Bashar, ou nous détruirons la Syrie »

 

- SYRIE - Quand les « Fous de Dieu » s’emparent de la révolution…

 

SYRIE - De la révolution au djihad ?

 

- SYRIE - La Révolution syrienne s’organise, mais se débat, seule, face à la machine de guerre du régime baathiste

 

- SYRIE - Chroniques de la révolution syrienne

 

 

 

 

 

 

 

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Publié le par Pierre PICCININ

Syrie – Communiqué

 

 

Pierre Piccinin da Prata  

Mon ami Domenico Quirico, reporter à La Stampa, et moi-même avons été trahis et enlevés par la faction de l’Armée syrienne libre (ASL) de la ville d’al-Qousseyr (Homs), le 8 avril dernier, et livrés au gang islamiste Abou Omar, inféodé à l’organisation révolutionnaire al-Farouk.

Les leaders d’al-Farouk, qui ont tenté de dissimuler leur identité en prétendant que nous étions otages de Jabhet al-Nosra (la présumée branche syrienne d’al-Qaeda), nous ont ensuite détenus jusqu’à notre libération, ce dimanche 8 septembre, peu après 20h00.

Je remercie de tout cœur les gouvernements belge et italien et plus particulièrement Monsieur le Premier Ministre Elio Di Rupo et Madame la Ministre de l’Intérieur Joëlle Milquet et leurs co-équipiers, pour les immenses efforts mis en œuvre pour l’obtention de notre libération, Monsieur Jozef Bockaert et le Service d'aide aux Belges à l'étranger du Ministère des Affaires étrangères, les diplomates des Ambassades de Belgique au Liban, en Turquie et en Jordanie, le Consul honoraire de Belgique à Damas, Mesdames les Ministres de l'Enseignement de la Communauté française de Belgique Marie-Dominique Simonet et Marie-Martine Schyns et leurs collaborateurs, mon ami Ronald Barakat, journaliste libanais, le Centre SKeyes pour la liberté de la presse et de la culture (Beyrouth), The American Journalists Association, la Croix-Rouge de Belgique, ainsi que tous mes amis, collègues et étudiants, qui se sont mobilisés pour mon retour en Belgique et ont apporté leur précieux soutien à mes parents, soumis cinq mois durant à l’angoisse la plus atroce.

Je remercie également les médias nationaux et étrangers, qui ont traité l’information concernant ma libération avec beaucoup de décence et toute la pudeur requise (je déplore toutefois deux insanités : le montage agressif et déontologiquement indéfendable réalisé par François Mazure et diffusé par la seule RTBF-Télé; et, accessoirement, le pamphlet assassin, incongru, plumé dans Marianne Belgique par un certain Emmanuel Hollander).

Je regrette cependant l'indigence des représentants à Paris et à Bruxelles des différents organes de la révolution qui, contactés par mes proches, se sont murés dans un silence assourdissant, à commencer par Fhad al-Masri, porte-parole de l'Armée syrienne libre en France.

Syrie-decembre-janvier-2011-2 3008

Père Paolo Dall'Oglio (à gauche) - Monastère de Mar-Moussa (Syrie)

Ma pensée va à mon ami le Père Paolo Dall’Oglio, qui a disparu en Syrie pendant le temps-même où j’y étais détenu et dont nous n’avons plus aucune nouvelle. J’ai appris aujourd’hui que, la veille de sa disparition, il avait décidé de tenter de m’aider et entrepris de me retrouver.

Ma pensée va aussi au jeune photographe français Edouard Elias, qui nous avait accompagnés quelques jours, Domenico et moi, à Alep, en août 2012, alors que je réalisais un film documentaire avec mon ami caméraman Eduardo Ramos Chalen. Edouard a été enlevé en juin dernier.

Et je suis de tout coeur avec mes amis de l’Armée syrienne libre d’Alep, d’Idlib et de Damas et avec tous mes amis syriens qui poursuivent leur combat courageux et juste contre le régime féroce qui enchaîne leur pays, la Syrie.

P.s. : selon les informations et éléments factuels auxquels j’ai eu accès durant ma détention en Syrie, je confirme que le gouvernement syrien n’est très probablement pas l’auteur de l’attaque chimique qui a provoqué le décès de plusieurs centaines de personnes dans la banlieue damascène d’al-Ghuta.

 

Pierre PICCININ da PRATA (mardi 10 septembre 2013)

 

_____________________________ 

 

Prochainement :

 

 Syrie - Banditismes et islamismes. L'involution de la révolution syrienne (par Pierre Piccinin da Prata), sur Grotius international - Géopolitique de l'Humanitaire.

 

 

À consulter :

 

Syrie, une pépinière djihadiste ?

 

   

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Voir également :

 

- SYRIE - « Ce sera Bashar, ou nous détruirons la Syrie »

 

- SYRIE - Quand les « Fous de Dieu » s’emparent de la révolution…

 

SYRIE - De la révolution au djihad ?

 

- SYRIE - La Révolution syrienne s’organise, mais se débat, seule, face à la machine de guerre du régime baathiste

 

- SYRIE - Chroniques de la révolution syrienne

 

 

carte syrie

 

 

 

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Publié le par Pierre PICCININ

Syrie - Syrie, une pépinière djihadiste ?

 

Un débat sans concession et constructif, avec trois intervenants bien au fait de la problématique abordée : Georges DALLEMAGNE (Membre du Parlement belge et responsable de la Commission de la Défense), Christophe LAMFALUSSY (Journaliste à La Libre Belgique, spécialiste du terrorisme islamiste) et Pierre PICCININ da Prata (Politologue, spécialiste de la Syrie), dans une émission de Jean-Pol HECQ ("Et dieu dans tout ça ?", sur RTBF1 - Radio, La Première, 31 mars 2013).

 

 

Depuis quelques jours, on semble soudain découvrir que de jeunes musulmans européens quittent Bruxelles, Amsterdam ou Paris pour aller en Syrie se battre dans les rangs des insurgés, en particulier islamistes...

 

Déjà en Bosnie, en Irak ou en Afghanistan, des jeunes venus des quatre coins du monde musulman s’étaient engagés dans les rangs des milices islamistes pour participer au "djihad". Mais aujourd’hui, le flux de volontaires semble plus important – on parle de plusieurs centaines de jeunes pour l’Europe mais ils seraient des milliers, dont des jeunes femmes, pour le Maghreb - et la Syrie est très facile d’accès dans les deux sens… Le problème est donc de savoir ce que deviendront ces jeunes auréolés du statut de djihadiste et nantis d’une expérience militaire concrète. Pour rappel, en Algérie dans les années 80/90 ce sont des hommes de retour d’Afghanistan qui ont été le fer de lance des islamistes armés qui défièrent le régime avec les conséquences que l’on sait. C’est en tout cas un souci pour les autorités en Belgique qui, dans le même temps, viennent de révéler d’autre part que, à l’intérieur même de l’Armée belge, se trouvaient un certain nombre d’islamistes...

 

 

 

 

 

Politique, société, culture, histoire, religion, philosophie, science : rarement le monde aura été secoué par autant de grands débats de sens. Mais que se cache-t-il derrière ces polémiques permanentes ? Décrypter, analyser, comprendre : tel est le but de « Et dieu dans tout ça ? », magazine hebdomadaire qui réunit les meilleurs spécialistes dans un esprit d’ouverture, de tolérance, de curiosité. Et sans tabou.

 

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carte syrie

 

 

 

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