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Monde arabe

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Pierre PICCININ da PRATA (Historien - Politologue)

Publié le par Pierre PICCININ

Syrie - Idlib - Reportage et analyse (2)

 

Crise humanitaire pour une guerre oubliée : « Ce sera Bashar, ou nous détruirons la Syrie »

 

(Grotius international - Géopolitique de l'Humanitaire, mars 2013)

 

 

    Maraat-an-Nouman.jpgphoto © Pierre PICCININ da PRATA (SYRIE - Maraat an-Nouman)

 

 

par Pierre PICCININ (en Syrie, janvier 2013)

 

 

Camp-de-Qah.jpg[Photo : Camp de réfugiés de Qah]

 

Scène habituelle, depuis plusieurs mois : des familles entières se pressent en direction de la frontière turque ; charrettes, remorques tirées par des tracteurs, sur lesquelles s’entassent matelas, couvertures, chaises, valises et balluchons, des camionnettes bondées, toute un peuple fuit les bombardements et la guerre…

En traversant Atmeh, on aperçoit de longues files de tentes, sur le flanc de la montagne au pied de laquelle s’étend le village : les réfugiés sans passeport ne peuvent plus entrer en Turquie ; les autorités turques leur interdisent le passage. C’est le cas de la majorité des familles qui fuient les villages et les quartiers défavorisés des villes bombardées.

Ceux qui ont un passeport le peuvent. Mais ils ne sont plus admis dans les camps, surpeuplés, et doivent trouver par eux-mêmes de quoi subsister. Dans certaines agglomérations, comme à Hatay, des manifestations ont eu lieu : la population, dérangée par le flot de ces miséreux en quête d’une aide quelconque, a réclamé leur expulsion. Les forces de l’ordre les ont donc chassés des rues de la ville.

Aussi, les rebelles, l’Armée syrienne libre (ASL), et des notables syriens se sont cotisés pour monter des camps dans les villages frontaliers avec la Turquie.

À Atmeh, beaucoup de réfugiés proviennent d’Homs, de Hama et d’Alep. Mais la localisation de ces camps, en Syrie même, est très dangereuse car, si le régime bombarde les réfugiés, comme il l’a fait à plusieurs reprises des foules qui attendaient une distribution de pain (à Alep notamment –ce dont j’avais été témoin), l’hécatombe est garantie ; et les victimes se compteraient par centaines…

À la sortie du village, nous avons accompagné les miliciens du campement d’Abou Mahmoud. Son lieutenant, Kaies me raconte son histoire : comment il a été envoyé à Deraa avec son régiment, en mars 2011, alors qu’il faisait son service militaire ; les ordres qu’il a reçus, d’ouvrir le feu sur les manifestants ; comment il a alors déserté et rejoint l’ASL.

Combien de fois n’ai-je pas entendu cette même histoire, en Syrie ?

Il était sergent et, avec quatre de ses amis du même grade, il est sorti de la caserne, un matin, à l’aube. La sentinelle les a salués, sans rien leur demander. Ils ont pris le premier  autobus et ont rejoint leur village… et l’ASL.

Kaies est originaire de Hama. Brahim, un des miliciens que nous rencontrons, faisait son service militaire à Zabadani, près de Damas, également un fief de la rébellion.

Escorté par mes deux guides, nous avons parcouru tout le gouvernorat d’Idlid.

En représailles au soulèvement  de la population, l’aviation a pour ainsi dire rasé plusieurs des villages que nous traversons. Leurs habitants les ont tous abandonnés ; il n’en reste le plus souvent que des monceaux de ruines.

 

 
    

Tandis que nous progressons à travers la brume en direction de Taftanaz, sur la route qui longe l’aéroport assiégé par les brigades islamistes de Jabhet al-Nosra et  Ahrar al-Sham (l’aéroport tombera quelques jours après notre passage), trois obus nous surprennent, qui s’abattent et explosent dans un champ, soulevant des paquets de boue tout à côté de notre véhicule. C’est l’artillerie de l’aéroport qui bombarde la route. Tout tremblant, le chauffeur accélère et, tous feux éteints, nous filons en trombe dans la purée de pois, sans savoir si nous étions la cible de ces tirs ou si nous les avons croisés fortuitement.

La petite ville de Taftanaz n’a pas non plus échappé aux bombardements ; les deux tiers des habitations sont en ruines et, comme partout ailleurs dans le gouvernorat, la population a fui.

À pied, Kaeis et moi avançons au milieu des décombres ; pas une âme ne se manifeste. Les seuls bruits qui troublent le silence sont ceux des canalisations d’eau, crevées, des explosions, dont le vacarme nous parvient, depuis les environs de l’aéroport, assourdi, et celui d’un hélicoptère qui tourne au-dessus de Taftanaz, sans que nous puissions l’apercevoir derrière l’épais brouillard.

En chemin, nous abordons des miliciens désœuvrés. Ce sont des hommes de l’ASL.

C’est presqu’une constante, dans le gouvernorat : les quelques pelotons de l’ASL que j’y ai croisés, constitués de civils du quartier, quatre ou cinq hommes, guère plus, sont désormais assignés, ici, au maintien de l’ordre, là, à la surveillance d’un camp de réfugié, plus loin, à verbaliser les habitants qui coupent les arbres dans les jardins publics ou le long des routes (c’est que l’hiver est là et que le gouvernorat n’est plus approvisionné en fuel : ceux qui ont fait le choix de ne pas s’enfuir doivent se chauffer ; mais les maigres ressources en bois de la campagne syrienne ne suffiront pas à traverser la mauvaise saison).

Le soleil ayant percé le brouillard, l’hélicoptère qui la survolait depuis le matin, bénéficiant désormais d’une bonne visibilité, a tiré plusieurs roquettes sur un immeuble encore occupé, qui s’est en partie effondré et dont une escouade de l’ASL essaie d’extirper les habitants coincés par les décombres.

Je filme la scène, lorsqu’un nouveau tir nous surprend. Le projectile est tombé dans la rue, à quelques vingt ou trente mètres de nous. Jeté au sol par le souffle de l’explosion, je me relève au milieu d’une pagaille dramatique, des blessés qui appellent, des morts, des cris de panique, des vivants qui cherchent à fuir et que je distingue à peine dans le nuage de poussière suffocant qui m’entoure : le quotidien des villageois du gouvernorat d’Idlib et de nombreuses autres régions de Syrie, depuis presqu’un an.

De Taftanaz, nous gagnons Binnesh, non loin de l’aéroport militaire, petite ville située sous le feu de l’artillerie de l’armée régulière, stationnée à cinq kilomètres de là, dans l’agglomération de Fuaa.

Après avoir parqué notre véhicule, nous progressons prudemment dans les rues désertes, en rasant  les façades des immeubles, tandis que les obus s’abattent ici et là, au hasard, sur le centre-ville.

- Les Juifs ont tué moins de personnes à Gaza que Bashar en Syrie, me lance Kaies. Bashar bombarde les civils sans se soucier des victimes. Au moins, les Juifs, ils ciblent leurs objectifs. Bashar est plus cruel que les Juifs.

Les jours suivants, nous investiguons les villes et villages du gouvernorat : partout, des ruines ; des agglomérations vides de vie, dont les habitants ont essayé de se réfugier derrière la frontière turque, mais dont la plupart ont été refoulés et s’entassent dans les quelques camps de fortune que l’ASL a pu monter, tel celui de Qah, près d’Atmeh.

Plusieurs milliers de personnes y vivent désormais, sous des bâches de plastique, en guise de tentes, bien précaires abris, alors que l’hiver commence ; les enfants s’endorment difficilement dans le froid des longues nuits, qui commencent vers cinq heures, lorsque le soleil se couche –le camp n’est pas raccordé au réseau électrique. Beaucoup tombent malades.

Les files s’allonges devant le petit dispensaire où un seul médecin, un Syrien, assure la permanence quotidienne pour des centaines de patients, dans cette antenne de campagne fournie par Médecins du Monde. Le matériel et les médicaments font défaut et le praticien est débordé, découragé, impuissant. Il refusera de me recevoir. Encore une fois, je constate que l’indifférence dont commençait à témoigner les Syriens à l’égard des Occidentaux se mue peu à peu en haine.

L’ASL a réussi à dresser, à flanc de colline, quelques centaines de tentes, qui sont chacune partagée par plusieurs familles. Trois énormes citernes en pvc ont aussi été acheminées sur les lieux, où les réfugiés peuvent s’approvisionner en eau. L’eau est rationnée et glacée.

Le seul moyen de se réchauffer et de cuisiner, c’est d’allumer un feu. Le bois manque, ici aussi. Cette concentration de population ne permet pas à tous de s’en procurer. Il faut donc faire sans, le plus souvent.

Le camp ne possède pas de sanitaires, pas de toilettes… Et les pluies torrentielles de ces derniers jour ont changé en pataugeoires les abords des tentes et les chemins ; la boue est partout, une gadoue épaisse, dense, froide, faite de cette terre glaise presqu’orange, qui colle aux pattes. Des enfants tout crottés courent çà et là et fouillent les bennes à ordure qui débordent aux abords du camp.

Pas l’ombre d’une ONG dans le camp de réfugiés de Qah, exception faite du petit dispensaire. Pas la moindre présence des Nations Unies…

Plus tard, nous avons poussé vers le midi, traversant des petits villages et les sites archéologiques de l’époque byzantine, dont regorge la région, qui ajoutent la solennité de leurs ruines antiques à celles, misérables, des habitations détruites par les bombardements.

Pour gagner le sud du gouvernorat, nous avons emprunté la grande autoroute qui relie Damas et Alep. Elle était déserte. Nous nous y sommes engagés à une vingtaine de kilomètres au sud d’Alep et l’avons quittée à la hauteur de Jarada Ruins. J’avoue avoir été un peu stressé, tout au long de ce bref périple, à l’idée que notre véhicule soit arrêté par une patrouille volante de l’armée régulière…

Nous nous sommes d’abord arrêtés dans la petite ville de Kefar Nubbol, sous le feu de l’artillerie gouvernementale qui tire de temps en temps une salve, au hasard. À Kefar Nubbol, nous avons été pris en charge par Raed, un commandant local de l’ASL, qui s’est proposé de nous emmener visualiser la situation à Maraat an-Nouman.

Je connaissais déjà la ville : j’y était passé en juillet 2011, au début des événements. C’était un des points chauds des troubles en Syrie (j’y avais constaté que le siège du parti Baath avait été incendié). Mais, tandis que nous roulions dans la ville martyrisée et nimbée de brouillard, je ne parvenais pas à la reconnaître.

Certaines rues m’ont rappelé le quartier martyr de Salaheddine, que j’ai décrit dans les Chroniques de la révolution syrienne, entre juillet et novembre 2012, lorsque je me trouvais à Alep.

Au centre-ville, un jardin public a été transformé en cimetière : entourées d’immeubles éventrés et de gravats, une centaine de tombes, fraîchement creusées, donnent à l’endroit un air d’apocalypse.

Raed nous emmène au-delà de la banlieue de Maraat an-Nouman ; nous traversons l’autoroute et progressons par les chemins de campagne, en direction de Wadi al-Deaf, une vallée où l’ASL fait face aux réguliers.

Abou Khaled nous y accueille. Il commande deux brigades de l’ASL, qui ont fusionné, les katibas Shohada al-Ram et Liwa-Shohada.

Nous  suivons ses hommes, en partance pour la ligne de front, tandis que des obus d’artillerie tombent de temps en temps, ici et là, sur la bourgade. Nous avançons prudemment tout au long d’une longue rue déserte, jonchée de gravats, qui s’achève sur la rase campagne : de l’autre côté des prés, les bâtiments d’une grosse ferme abritent la tête de pont de l’armée régulière. Nous entrons dans un immeuble et escaladons les escaliers encombrés de blocs de béton et de plâtras. Les miliciens de l’ASL prennent position aux fenêtres ; et le jeu des snipers commence, de part et d’autre.

Les tirs d’obus s’intensifiant et se concentrant sur notre position, un repli s’impose. Nous reculons de deux rues ; l’occasion d’interroger les gars :

- Moi, je n’étais pas dans l’Armée libre. Mais l’armée de Bashar a détruit ma maison et mon atelier. J’ai tout perdu. Ils ont tout volé, dans la maison. Alors, j’ai rejoint l’Armée libre pour me battre.

- L’armée syrienne n’ose pas nous affronter. Alors, ils tirent sur les maisons, sur les civils,  sur les villes. Ils bombardent de loin. Ils visent les mosquées. Toutes les mosquées sont détruites, ici, à Maraat an-Nouman. Ils visent aussi tous les bâtiments publics, les écoles, les musées, les hôpitaux. À Maraat an-Nouman, il n’y a plus aucune infrastructure médicale. Il  y a quelques jours, les Shabihas qui étaient venus renforcer l’armée nous ont crié : « Ce sera Bashar, ou nous détruirons la Syrie. »

- Quand on attaque l’armée syrienne, nous, on crie aux soldats de nous rejoindre. On leur dit qu’on ne les tuera pas, qu’ils doivent venir avec nous. Nous sommes le peuple syrien ; nous devons être ensemble. Mais c’est compliqué, pour eux. Chaque fois qu’un soldat quitte sa position et court vers nous pour rejoindre l’Armée libre, leurs snipers lui tirent dans le dos.

Dans cette katiba, trois des miliciens sont d’anciens militaires, des déserteurs. L’un d’eux vient de Homs ; il me montre ses papiers militaires. Le second m’explique que, « dans l’armée syrienne, les officiers affirment aux conscrits que les miliciens de l’Armée syrienne libre sont des terroristes et que, s’ils capturent un soldat de l’armée régulière ou si un soldat tente de les rejoindre, ils le violent, le frappe et lui font subir les pires horreurs ».

Les gars ne sont pas prêts de lâcher prise. Beaucoup ont tout perdu, parfois même leur famille : ils n’ont plus rien à perdre et sont dorénavant prêts à tout. La guerre n’a pas encore dit son dernier mot.  La misère non plus.

Ainsi, le conflit s’enlise, tandis que les opinions publiques occidentales oublient la Syrie. Et leurs gouvernements aussi…

 

 

Lien(s) utile(s) : Grotius International - Géopolitique de l'Humanitaire

  

 

 

Lire également :

 

- SYRIE - Quand les « Fous de Dieu » s’emparent de la révolution…

 

SYRIE - De la révolution au djihad ?

 

- SYRIE - La Révolution syrienne s’organise, mais se débat, seule, face à la machine de guerre du régime baathiste

 

- SYRIE - Chroniques de la révolution syrienne

 

 

carte syrie

 

 

 

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Publié le par Pierre PICCININ

Vatican - Benoît XVI vs. François Ier : comment un pape peut en cacher un autre...

(Femmes de Chambre, 27 mars 2013)

demissiondupape.jpg                                                                                                                                                     Source image

 

 

« Montre-moi donc ta foi qui n'agit pas; moi, c'est par mes actes que je te montrerai ma foi. »

Lettre de Saint Jacques, II,18

 

 

Vignette RomeDeux semaines après la surprise de l’élection du Cardinal Jorge Mario Bergoglio au Vicariat du Christ, après avoir repris son souffle et avec désormais un peu de recul, il est plus aisé de recadrer en perspective la personnalité politique et spirituelle de ce nouveau pape venu d’ailleurs et presque parfaitement inconnu.

Après l’euphorie qui a succédé à l’annonce de l’accession de « l’Archevêque des pauvres » au trône de Saint-Pierre, le doute s’insinue, réflexion faite…

En effet, si le traditionalisme de Benoît XVI en matière de doctrine et de liturgie, de fidélité aux principes du catholicisme dans le domaine sociétal (homosexualité, mariage, contraception, avortement…), a occulté la dimension éminemment progressiste de ce pape, étiqueté « réactionnaire » par les médias et dont l’extraordinaire encyclique sociale Caritas in Veritate est passée comme inaperçue du grand public, tout à l’inverse, l’image d’emblée admise de François Ier, le « Pape des pauvres », tout droit sorti de la Compagnie de Jésus (l’antithèse de la droite dure de l’Église incarnée par l’Opus Dei) et qui a choisi de prendre le nom du saint le plus « à gauche » de toute l’histoire, pourrait bien dissimuler, en réalité, une vision du monde des plus conservatrices, dans la tradition d’un clergé hispano-américain ancré dans un dolorisme spirituel écrasant et partisan d’une politique farouche de défense des privilèges et de l’ordre social : « chers pauvres, nous vous aimons, mais tels que vous êtes, sales et affamés, parce que c’est tels que Dieu vous a faits ; aussi, ne changez pas, surtout, patientez, car c’est dans l’au-delà que vous sera accordée votre part de richesse et de bonheur ; mesurez votre joie de partager la souffrance et la douleur, à l’imitation de Jésus-Christ. »

Cette attitude doctrinale n’enlèverait rien, bien sûr, à la sincérité de la compassion et de la charité, au sens chrétien, c’est-à-dire à l’amour pour l’autre. Mais elle contreviendrait à l’élan qui s’était imperceptiblement fait jour au sein de l’Église, sous le précédant pontificat, en termes politiques et sociaux.

Ainsi, dans Caritas in Veritate, Benoît XVI appelait-il les Catholiques à se servir de leurs possibilités d’influence politique au sein de la société pour construire des institutions plus charitables. Cette « voie institutionnelle de la charité », de « l’amour », affirmait-il, est aussi déterminante que la charité qui s’exerce directement envers son prochain. Il s’agissait pour Benoît XVI de promouvoir le « partage des biens et des ressources » et de dénoncer « les péchés structurels », causes de la pauvreté et de la misère sociale.

Dès lors, Benoît XVI réclamait des Catholiques qu’ils s’impliquassent à porter le projet d’un État plus fort face à l’internationalisation de l’économie, pour que l’État et les pouvoirs publics devinssent capables d’apporter les correctifs nécessaires à protéger les populations socialement les plus faibles des dysfonctionnements dus à la mondialisation de la finance. « Selon la perspective de la doctrine sociale de l'Église, (...) la gestion de l'entreprise ne peut pas tenir compte des intérêts de ses seuls propriétaires, mais aussi de ceux de toutes les autres catégories de sujets qui contribuent à la vie de l'entreprise : les travailleurs, les clients, les fournisseurs des divers éléments de la production, les communautés humaines qui en dépendent. » Et Benoît XVI encourageait de fait les syndicats de travailleurs à s’organiser à l’échelle internationale pour gagner en efficacité.

Tout cela, cependant, a été tu par les médias.

Dans sa réflexion, Benoît XVI avait même esquissé une réhabilitation, bien que timide, de la Théologie de la Libération, de ces prêtres, essentiellement actifs en Amérique latine, qui avaient pris fait et cause pour les masses économiquement opprimées. Ces prêtres que Jean-Paul II, obsédé par le souvenir de la Pologne de Jaruzelski et par sa croisade anticommuniste, avait voués aux gémonies.

Au début de son pontificat, Jean-Paul II avait ainsi rencontré et soutenu le dictateur chilien Augusto Pinochet, principal protagoniste du coup d’État fomenté par Washington contre le gouvernement démocratiquement élu du président socialiste Salavador Allende. Mais l’on se souviendra de la dernière visite de Jean-Paul II aux États-Unis, en 1999, lorsque, dans un discours qui surprit tous les observateurs, le pape, haussant le ton et menaçant l’assemblée du doigt, sermonna publiquement la nation du libéralisme économique, en présence d’un William Clinton embarrassé et médusé, « pour tout le mal qu’elle faisait au monde ». Déjà, à la fin du pontificat de Jean-Paul II, avant que ne commençât sa maladie et son long calvaire, on avait pu appréhender l’influence de Benoît XVI et le tournant social qu’il allait impulser.

Si Benoît XVI refusait que des prêtres s’armassent et participassent aux guérillas latino-américaines en lutte contre les dictatures au service des intérêts ultralibéraux états-uniens, il n’en défendait pas moins, toutefois, le principe du combat politique promu par la Théologie de la Libération comme faisant partie entière de l’Église, car, professait le Saint-Père, le salut de l’homme passe aussi par l’action politique.

Or, c’est précisément ce qui est reproché par la gauche de l’Église au Cardinal Bergoglio, d’avoir acquiescé, tout en se montrant proche des pauvres, à l’éradication de la Théologie de la Libération en Argentine, combattue par la junte militaire initialement conduite par le général Jorge Rafael Videla, entre 1976 et 1983. En cela, Provincial de la Compagnie de Jésus (c’est-à-dire responsable national), il se confronta à plusieurs reprises au Général des Jésuites, Pedro Arrupe, et appelait à épurer la Compagnie, à en éradiquer les « Jésuites de gauche ».

Plus grave, le Provincial Bergoglio a été jusqu’à dénoncer des membres de son ordre, comme l’a confirmé, notamment, l’Ambassadeur argentin à Rome. Deux prêtres, Orlando Yorio et Francisco Jalics, qui militaient pour les droits sociaux des pauvres des bidonvilles de la banlieue de Bajo Flores à Buenos Aires, ont ainsi été enlevés suite à un rapport de leur supérieur qui les désignait en tant que guérilleros, après avoir préalablement dissuadé les évêques argentins de leur accorder leur protection. Les deux Jésuites furent torturés pendant cinq mois avant de prendre le chemin de l’exil. Leurs paroissiens les plus actifs furent eux aussi arrêtés ; ils disparurent.

Le costume ne fait donc pas le Jésuite, pourrait-on écrire à propos du nouveau pape…

D’ailleurs, au-delà de l’illusion, c’est un homme en réalité très proche de l’Opus Dei que l’on découvre peu à peu.

Le Cardinal Bergoglio est en effet un grand habitué des communautés de l’Œuvre ; et c’est plus qu’à son tour qu’il s’est recueilli sur la tombe d’Escrivá de Balaguer, le fondateur de l’Opus Dei, canonisé par Jean-Paul II à grande vitesse après que l’Œuvre a acheté sa place au Paradis, à la faveur du scandale de la banque vaticane, l’Opus ayant épongé les pertes, en échange d’un aller simple pour le panthéon au bénéfice de celui qui, durant la guerre civile espagnole, avait soutenu le Caudillo Franco.

Sans aucun doute, le Cardinal Bergoglio n’a-t-il pas grand-chose en commun avec Monseigneur Oscar Romero, archevêque de San Salavador, assassiné en 1980, en pleine messe, et dont les pauvres d’Amérique latine, qui le considèrent comme le « Saint patron officieux du Nouveau Monde », attendent en vain, depuis plus de trente ans maintenant, que le Vatican fasse aboutir le procès en canonisation : l’Église, affirmait Msgr Romero, doit se solidariser avec les pauvres, pour qui l’émancipation politique est la seule réponse à leur état de misère.

Car il y a deux façon d'appréhender la pauvreté : on peut accompagner le pauvre dans sa souffrance ou bien l'aider à s'en émanciper, en combattant les causes structurelles de sa pauvreté. Si Benoît XVI avait choisi la seconde approche, il semble bien que François, lui, ait préféré la première...

Ainsi, tout aussi charismatique que le fut Jean-Paul II, François pourrait bien, lui également, en étourdir plus d’un, rejetant dans l’ombre et l’oubli le travail de son prédécesseur…

Cela étant, souvenons-nous que Saint Pierre lui-même renia par trois fois le Christ. La chair est faible et l’homme change tout au long de sa vie.

Ne prétendons pas, dès lors, écrire déjà l’histoire d’un pontificat qui n’a pas même encore commencé…

 

 

Lien(s) utile(s) : Femmes de Chambre

 

Sur le même sujet, lire également :

VATICAN - Benoît XVI : entre tradition et progrès

 

 

Voir aussi :

- Amalgames, acharnement et stigmatisation : l’Eglise catholique dans la tourmente

- Le pape et la capote : la dernière blague belge

- Arte - Qui veut la peau de Benoît XVI ?

- Réponse d'un Catholique romain au théologien suisse Hans Küng

 

 

 

Texte de la Lettre encyclique Veritas in Caritate : Veritas in Caritate.

 

 

 

 

 

© Cet article peut être librement reproduit, sous condition d'en mentionner la source

(www.pierrepiccinin.eu)

 

 

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Publié le par Pierre PICCININ

Mali - La presse française muette face à l’épuration ethnique (Le Soir, 12 mars 2013) 

            MALI-2964---Copie.JPGTombouctou, les boutiques des commerçants arabes saccagées

photo © Pierre Piccinin da Prata (Mali - février 2013) 

 
 

  

MALI-2979.JPG[photo : Tombouctou - Les quelques manuscrits brûlés par les djihadistes islamistes]

 

Au Mali, les assassinats perpétrés par l’armée malienne se multiplient à l’encontre des communautés arabe et touarègue.

Parti de Bamako, la capitale, j’ai traversé le pays du sud au nord, à la découverte d’une opération militaire française qui m’est apparue sous un jour particulièrement dramatique : les Touaregs et les Arabes, les « peaux-claires », sont systématiquement arrêtés par l’armée et « disparaissent », quand ils ne sont pas retrouvés morts, une balle dans la  tête ou, plus fréquemment, égorgés.

De plus en plus mal dissimulés par les communiqués enjoués du Quai d’Orsay, les massacres ne peuvent plus être ignorés. Tel l’assassinat, quelques jours avant mon arrivée à Tombouctou, de trois Arabes, arrêtés par l’armée et retrouvés morts à la porte nord de la ville. Il s’agissait de deux colporteurs et du maître de la madrasa, l’école coranique, arrêté par des militaires devant ses voisins.

Ce n’est en effet qu’un exemple de ce qui se passe au Mali : les militaires, issus très majoritairement de l’ethnie bambara dominante, imputent aux Touaregs et aux Arabes l’invasion islamiste qui avait pris le contrôle des deux-tiers du pays. Selon les propos rapportés d’un colonel malien, « si on les extermine, il n’y aura plus jamais de rébellion ».

Et, de fait, les familles arabes et touarègues qui ne s’étaient pas réfugiées au Niger ou en Mauritanie après la reconquête ont reçu l’ordre de se faire recenser : toutes ont ensuite été arrêtées ; elles ont toutes disparu.

Les quelques Touaregs et Arabes loyalistes encore présents dans l’armée disparaissent eux aussi : ils sont envoyés en patrouilles, dont ils ne reviennent pas.

Plus encore, l’existence de charniers est désormais avérée, à l’exemple de la fosse commune que j’ai pu observer à la sauvette, au sud de Tombouctou : sous le clair de Lune, une vingtaine de corps gisaient entre les dunes ; des bras, inertes, qui sortaient du sable, des visages sans yeux. Quelques bouts d’étoffes qui claquaient au vent. Des touffes de cheveux agitées par la brise. Les dents d’une femme, nacrées par le rayon lunaire, que les lèvres desséchées, rétractées, laissaient apparentes. L’odeur de la charogne…

L’ampleur des faits, le caractère systématique des exécutions, les populations visées… Le constat est tel que l’on ne peut nier qu’il s’agit bien d’un cas d’épuration ethnique, décidée par les autorités militaires et dont le but est de pousser à l’exil Arabes et Touaregs.

Les médias français, largement majoritaires dans la couverture des événements au Mali, semblent cependant s’être enfermés dans le déni complet de ce qui se passe et se bornent à évoquer quelques « exactions ».

« Ça embarrasserait nos lecteurs », m’a expliqué le correspondant d’un grand quotidien de l’Hexagone. « Ma rédaction m’a envoyé ici pour faire des ‘sujets magazine’, pour soutenir nos soldats ; il y a plein de choses à couvrir : le remplacement des autopompes du service incendie de l’aéroport, la réparation du réseau électrique, des canalisations d’eau courante… »

- Votre texte me pose problème, m’a répondu le chef de rédaction d’un autre quotidien français très en vue, auquel j’avais proposé un extrait de mon reportage sur les charniers.  Non pas sur les faits rapportés, mais votre style est trop éditorialiste ; ce n’est pas celui d’un reportage de terrain. Désolé, je ne le passe pas. (sic)

Le 14 février, j’ai rencontré Ali ould-Mohamed Kalbali. Sur sa carte d’identité, il est écrit qu’il est né « vers 1943 ». C’était un grand chef de caravane. Quand il était jeune, il menait plus de cent cinquante chameaux à travers le Sahara, en se guidant grâce aux étoiles, m’a-t-il raconté.

Il m’a montré son petit-fils et m’a demandé de les prendre en photo.

Il est trop vieux pour s’en aller vivre ailleurs, m’a-t-il expliqué. Je lui ai demandé s’il n’avait pas eu d’ennui avec l’armée. Il m’a répondu que non. La peur se lisait dans ses yeux…

Je ne me suis pas attardé auprès du vieillard.

Deux heures après que j’ai quitté Tombouctou, mon guide m’a téléphoné : « Ils ont arrêté Ali ! »

J’ai immédiatement prévenu les quelques journalistes encore présents à Tombouctou, que j’avais rencontrés la veille, tous français, à l’exception de la correspondante d’Associated Press, Rukmini Callimachi.

Elle seule a réagi : Rukmini s’est tout de suite rendue sur place. Elle a interrogé les voisins d’Ali : les soldats lui ont lié les mains et l'ont poussé à l'arrière d'un pick-up ; le vieux tremblait comme une feuille morte.

Ces faits ont été dénoncés par The Washington Post et Fox News. Mais, dans la presse française… Rien.

Nous ignorons à ce jour ce qu’il est advenu d’Ali : comme tant d’autres, il a… « disparu ».

 

Lien(s) utile(s) : Le Soir

Et : Fox News - The Washington Post

 

Lire : MALI - Grand-reportage : L'illusion malienne - Depuis la parution de cet article, mes contacts à Tombouctou sont recherchés parl'armée malienne 

 

Voir aussi : MALI - INTERVIEW de Pierre PICCININ da PRATA sur RADIO CANADA  

 

Action pour la sécurité de Monsieur Ali ould-Mohamed Kalabali

Page Facebook - Mali : épuration ethnique - Ali ould-Mohamed Kalbali 



Lire aussi :   

- MALI - « C’est maintenant que la guerre va commencer » (Rue89)

- MALI - Une guerre sans mort, sans blessé et sans une seule femme en pleurs…   

 

Et AFRIQUE - Côte d’Ivoire : « légalisme » ou « gouvernance » ?

 

 

© Cet article peut être librement reproduit, sous condition d'en mentionner la source

(www.pierrepiccinin.eu)

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Publié le par Pierre PICCININ

Mali - Grand-reportage  (The New Times, 11 mars 2013) - Texte intégral 

        corps (8)Charnier, région de Tombouctou - photo © Pierre Piccinin da Prata (Mali - février 2013) 

 

L’illusion malienne – Les confusions de l’armée française ; l’horreur des charniers ; l’épuration ethnique

 

par Pierre Piccinin da Prata, au Mali (février-mars 2013)

MALI-2998.JPG[photo : Tombouctou - Mausolées des Saints, détruits par les combattants islamistes]

 

Le Mali n’est ni libéré ni pacifié. Et la contre-offensive islamiste pourrait survenir là où l’armée française ne l’y attend pas.

En outre, les « exactions » de l’armée malienne se multiplient envers les communautés arabe et touarègue, dans l’indifférence affichée des forces d’intervention françaises.

Partis de Bamako, la capitale, nous avons traversé le pays du sud au nord, à la découverte d’une opération militaire française qui, au terme de nos investigations, apparaît sous un jour très peu flatteur et particulièrement dramatique pour un peuple d’Afrique que la volatilité des médias abandonnera très rapidement à l’oubli des opinions publiques occidentales…

 

 

Quand les militaires français récusent le ministre Jean-Yves Le Drian…  

Dès le départ de notre enquête, une certaine confusion est apparue dans le chef du commandement militaire français.  

La rébellion se fissure, avait annoncé Jean-Yves Le Drian, le Ministre de la Défense : selon le ministre, une des composantes de la rébellion, le Mouvement national pour la libération de l’Azawad (MNLA) aurait rendu les armes (l’Azawad : les deux-tiers septentrionaux du Mali, désertiques, où vivent les Touaregs). Le MNLA s’était allié aux islamistes maliens d’Ansar ad-Dine et aux jihadistes étrangers d’al-Qaeda pour le Maghreb islamique (AQMI) et à ceux du Mouvement pour l’Unité et le Jihad en Afrique de l’Ouest (MUJAO).  

Mieux encore, le MNLA aurait décidé de changer de camp : il a désormais des « relations fonctionnelles » avec l’armée française, a affirmé Jean-Yves Le Drian. Et le Président Hollande de renchérir : l’opération Serval a atteint tous ses objectifs ; le Mali est débarrassé des « terroristes ». Tout va donc très bien !  

« Du grand n’importe quoi ! », selon les officiers que nous avons rencontrés au PC opératif de l’opération Serval, basé à l’aéroport de Bamako ; un capitaine, un commandant et un colonel : seules quelques brigades du MNLA ont rejoint les forces françaises et patrouillent avec elles dans les rues de Gao. Mais il s’agit surtout « d’une opération de ‘com’ »…  

Le commandant : « Le grand ‘général’ Le Drian a tout faux ! »  

Le colonel : « Attention ! On est bien en off, là ? »  

P. Piccinin da Prata : « Il n’y a jamais de off, colonel ; ça n’existe pas… »  

Le colonel : « Ce n’est pas important ! On niera, de toute façon... » (Rires)  

Le commandant : « Comment voulez-vous qu’on trouve un accord avec le MNLA ? Sur le théâtre des opérations, c’est impossible. On ne sait jamais qui on a en face : quand on a des pick-up qui vous foncent dessus, même si c’est pour nous rejoindre, comment savoir si ce sont des gars d’Ansar ad-Dine ou ceux du MNLA ? Comment savoir si ce sont des jihadistes qui, tout d’un coup, retournent leur veste et disent ‘on va vous aider’ ? Que doit faire le chef de section qui voit arriver ces gaillards-là ? Et si on les laisse venir et que, là, ils vous tirent dessus ?! Non, non ! On tire d’abord ; et on pose les questions après. Il n’y a pas d’accord avec le MNLA ! »  

Le capitaine : « De toute façon, sur un plan tactique, on n’a pas besoin du MNLA pour progresser sur le terrain. Le MNLA ne représente rien militairement. Le Drian ferait bien d’arrêter de nous compliquer le travail… On n’en a pas fini, avec les islamistes ! »  

Et, de fait, la réalité du terrain est bien plus éloignée encore des discours décalés du président Hollande et de son ministre que nous le laissait envisager cet entretien.  

D’une part, en effet, si bon nombre de Maliens qui avaient embrassé la rébellion, Touaregs et Arabes, ont effectivement pris leurs distances avec les jihadistes d’AQMI et du MUJAO, mouvements dont les exactions leur ont rendu hostiles les populations locales, ils n’ont cependant pas déposé les armes. Et quelques groupes seulement ont plus ou moins changé leur fusil d’épaule et rejoint les forces françaises (et non l’armée malienne, pour laquelle ils conservent leur aversion). Leur nouveau souci est de s’opposer à l’intégrisme des islamistes, renonçant dès lors à l’indépendance de l’Azawad.  

Par contre, la majorité de leurs anciens compagnons d’armes poursuivent le combat pour l’autonomie. En outre, la loyauté des rebelles qui ont changé de camp se révèle très volatile : ils font partie des clans et familles arabes ou touaregs de l’Azawad et sont traditionnellement liés à leurs parents par des liens tribaux encore extrêmement prégnants dans cette région du Sahara. Les transfuges et les allé-retours sont incessants entre Ansar ad-Dine, le MNLA et le Mouvement islamiste de l’Azawad (le MIA, dont les combattants, originaires de Kidal, sous la conduite du fils de l’Amenokal, le chef tribal de la région, se sont séparés d’Ansar ad-Dine).  

D’autre part, si le sud du Mali est toujours resté sous contrôle, à peine passé Djiabali, Konna ou Douentza, plus au nord, le pays est ouvert aux mouvements des combattants islamistes et à ceux du MNLA, qui courent les pistes et rançonnent les villageois. 

Check-point de DjiabaliCheck-point de Djiabali (camera cachée) - photo © Pierre Piccinin da Prata (Mali - février 2013)

Et ces trois villes sont pour ainsi dire sans défense, gardées seulement par une poignée de soudards maliens indisciplinés, très prompts à jouer les gros bras et à harceler les voyageurs qui se présentent aux check-points, mais prêts à détaler comme des lapins si jamais une colonne d’Ansar ad-Dine déboulait sur leur position.  

À Djiabali, un des « verrous » qui protègent la capitale, Bamako, la route est défendue par deux blindés sur roues, récupérés du camp militaire voisin dont les jihadistes s’étaient emparés le 14 janvier dernier. Ces deux seuls véhicules encore en état de faire feu ont été mis en batterie de part et d’autre du chemin. Cependant, c’est à l’aide d’un tracteur qu’ils ont été remorqués jusque sur les bas-côtés de la voie : leurs pneus ont été détruits lors de la précédente attaque et les deux véhicules sont incapables de faire mouvement. La sécurité de Djiabali n’est pas mieux garantie…  

Au-delà de ces villes-verrous, nous n’avons plus rencontré un seul militaire, pas même une patrouille, ni malienne, ni française : le pays est grand ouvert.  

 

Les combattants islamistes et les indépendantistes sont partout !   

Arrivé à Djiabali, il a fallu ruser et quitter la route…  

Je n’avais pas d’autre choix, pour me rendre dans le nord : la seule autre route, qui passe par Mopti et Douentza, est bien sécurisée ; aussi, les militaires maliens, soucieux de contrôler l’information, l’ont jalonnée de check-points, et il est impossible pour un « toubab », un « blanc », de les franchir, même avec une autorisation du ministère idoine.  

L’armée française m’avait toutefois promis une place dans un avion-cargo, qui relie plusieurs fois par semaine Bamako et Tombouctou. Mais, après m’avoir fait lanterner trois jours dans la capitale, un officier m’a finalement annoncé que l’accord était annulé. Vu la déconfiture subie par les forces françaises à Gao, où les attaques des rebelles se sont succédées depuis plusieurs jours, cela ne m’a guère étonné…  

Ces procédés franco-maliens contraignent les journalistes « impertinents » à prendre des risques importants, en contournant les check-points par des pistes encore minées et en traversant des zones toujours sous contrôle de la rébellion. Et d’aucuns se demandent si cette politique n’a pas pour but de générer des incidents susceptibles de justifier quelqu’autre opération.  

À Léré, ville frontière avec la Mauritanie, nous avons interrogé les habitants : « Nous ne sommes pas en sécurité. Il n’y a pas un soldat, pas même un gendarme à Léré. Nous sommes livrés à nous-mêmes. », nous a confié un médecin, tout surpris de voir passer par là un « toubab ».  

- Il n’y a ici aucune force de sécurité. Les jihadistes reviennent parfois, les gens du MNLA surtout ; et ils nous volent. Il y a quelques jours, plusieurs voitures ont été braquées près d’ici : les passagers ont été dépouillés de tout ce qu’ils avaient. Les rebelles ont pris deux véhicules. Ils se cachent dans les forêts, à 70 kms d’ici, dans les environs de Lernébé. Les troupes françaises sont allées à Tombouctou, à Gao et à Kidal, mais elles n’ont pas sécurisé le reste du pays. Nous sommes à la merci des jihadistes qui circulent encore partout.  

Dans cette région, le MNLA et Ansar ad-Dine combattent toujours de concert. À l’est, leurs troupes ont trouvé refuge en Mauritanie. Elles ont entreposé leurs armes dans des caches, dissimulées ici et là dans le pays, et sont en train de se regrouper, à Bassiknou, de l’autre côté de la frontière, prêtes à fondre à nouveau sur le Mali.  

Ces combattants vont et viennent depuis la Mauritanie. Ils passent la frontière sans arme, mais avec leurs véhicules, couverts par le statut de réfugiés. C’est de là, nous a-t-on affirmé, que la surprise pourrait survenir, dans les prochaines semaines.  

De Léré à Djiabali, il y a moins de deux heures de piste ; et ce ne sont pas les deux blindés sur jantes qui arrêteraient la progression des jihadistes…  

Ici aussi, la ville apparaît à moitié morte. Ici aussi, tous les Arabes et les Touaregs ont fui les représailles de l’armée malienne et ne sont pas revenus.  

Léré est sans téléphone et sans internet. Mais nous ne devons pas nous y attarder : un « toubab » est très vite repéré, et les islamistes ont leurs indicateurs, nous dit-on. Un habitant du quartier me donne un « djala moukou », un turban, pour me dissimuler quand nous roulons et traversons les villages.  

Nous reprenons notre route vers Tombouctou, à travers les sables.  

Peu avant Goundam, à une petite centaine de kilomètres au sud-ouest de Tombouctou, deux pick-up nous barrent la route. Des hommes armés en descendent. Panique de mon chauffeur malien.  

« Dehors, le Français ! », me crie l’un d’eux. Je montre mon passeport belge. L’homme l’examine et me regarde droit dans les yeux :  

- La Belgique est un pays qui ne se mêle pas trop des affaires des gens. Les citoyens belges ne sont pas nos cibles, pas comme les Américains ou les Français. N’aies pas peur. Tu peux partir.  

- MNLA ? Ansar ad-Dine ?  

L’homme me sourit tout en nous faisant signe de remonter dans notre véhicule et de dégager.  

Pour nous, tout est clair, désormais…  

L’approche de Tombouctou non plus n’est pas sécurisée. Les forces françaises se sont fortifiées dans l’aéroport, mais elles ne contrôlent pas les alentours de la ville, ou l’eau et l’électricité n’ont toujours pas été rétablies et qui n’est d’ailleurs pas protégée elle-même, sinon par les rares patrouilles de l’armée malienne, dont le contingent se limite à quelques dizaines d’hommes.  

Une poignée de journalistes, dernier carré accroché à une histoire qui a fini de passionner le grand public, s’est retranchée dans l’hôtel La Colombe, à deux pas du « centre historique ». Ils n’ont pour toute protection qu’un gendarme, qui s’enfuirait au premier coup de feu, si un commando rebelle avait jamais l’intention de  rafler quelques otages supplémentaires…  

Les éléments islamistes circulent aussi à leur guise sur les routes qui mènent de Tombouctou à Douentza et de Douentza à Gao.  

Les attaques régulières dont Gao est la cible, par les jihadistes, depuis sa « libération » par l’armée française, témoignent de la fragilité de la « reconquête ». Gao où, là aussi, les troupes françaises se sont fortifiées dans l’aéroport dont elles ne sortent qu’à l’occasion de prudentes missions de reconnaissance et de patrouilles urbaines… Fût-ce de manière diffuse et mouvante, la ville est ainsi en quasi état de siège.  

Pour ceux qui ont  connu cette ambiance à Kaboul ou à Kandahar, l’opération Serval a, sans aucun doute, un petit arrière-goût d’Afghanistan…  

 

L’armée malienne coupable d’épuration ethnique    

Mais, plus inquiétant encore, les Touaregs et les Arabes du Mali, les « peaux-claires », à tort ou à raison assimilés à la rébellion « vaincue », sont abandonnés à la vindicte des ethnies majoritaires.  

Les « peaux-claires » sont parfois lynchés, surtout dans le nord, leur territoire traditionnel, où des villages entiers ont été désertés par leurs habitants.  

L’horreur totale fait aujourd’hui le quotidien, au nord-Mali, de plus en plus mal dissimulée par les communiqués de presse enjoués du Quai d’Orsay.  

D’abord occultés par les fanfaronnades de l’armée française et du service de communication de l’Élysée, les massacres perpétrés contre les populations arabe et touarègue ne peuvent désormais plus être passés sous silence, tandis que les langues se délient, que les découvertes de charniers se multiplient et que certains observateurs présents sur le terrain se refusent peu à peu à fermer encore les yeux sur ce que l’on n’a plus le droit de qualifier de simples « exactions ».  

Ainsi, bien terribles allaient être les faits que j’allais découvrir à Tombouctou….  

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Tombouctou. La « Perle du désert ». Cette chimère, qui n’était déjà plus, depuis bien longtemps, qu’un pauvre bourg décrépit dont seul le nom faisait encore rêver ceux qui n’y avaient jamais mis les pieds, offre aujourd’hui au visiteur ses airs sordides de ville fantôme, où toutes les échoppes qu’animaient naguères les « hommes bleus » ont été pillées et saccagées.  

Seule la mosquée, plusieurs fois centenaire, dresse encore ses tours de terre séchée au soleil torride du Sahara, parmi les habitations de blocs et de béton, de « presque bidonvilles », qui ont remplacé l’architecture traditionnelle.  

Partout, le vent a soufflé le sable des dunes, qu’on ne déblaie plus et qui envahissent les rues et se couchent le long des façades, couvertes des immondices qui ne sont plus collectés ; et les quelques arbustes qui ont résisté à la soif sont couverts d’une poussière grise qui en salit le feuillage malingre. Le lieu n’est pas accueillant ; il n’a rien de mythique…  

J’avais eu des informations sur les brimades subies par les « peaux-claires », Arabes et Touaregs : ces communautés, haïes par la majorité noire des Maliens, les Bambaras, sont désormais des cibles désignées.  

Ainsi, j’avais appris l’assassinat, quelques jours avant mon arrivée à Tombouctou, de trois Arabes, arrêtés par l’armée et exécutés d’une balle dans la tête.  

Dès lors, j’avais repris contact avec mes amis Touaregs et Arabes à Bamako, qui m’ont mis en relation avec une famille bambara de Tombouctou, solidaire de ses anciens voisins peaux-claires. Ces gens allaient m’aider à percer le mystère monstrueux des nombreuses disparitions de Touaregs et d’Arabes dans cette ville du nord…  

Les trois Arabes massacrés gisent encore à quelques centaines de mètres de la porte nord de Tombouctou, à peine recouverts de sable par le vent du désert.  

« Tout le monde s’en  fiche, ici, des cadavres de ces Arabes », m’a crié une vieille femme.  

On devine encore leur visage sous la poussière et les poils de leurs barbes vibrent au souffle de l’Harmattan…  

Il s’agissait de deux colporteurs, qui s’étaient risqués en ville, et du maître de la madrasa, l’école coranique. Il s’appelait Mohamed Lamine ould-Mohamed Mahmoud ; il a été arrêté par des militaires devant sa femme. Peu de temps après, on l’a retrouvé à cet endroit, aux côtés des deux autres infortunés.  

J’ai rencontré le caméraman malien qui a filmé deux des corps, le jour de leur découverte. Depuis la diffusion de ses images, Moustapha est traqué par l’armée malienne et se cache. Étant moi-même couvert par un laissez-passer du Ministère malien de la Défense, je lui ai donné une place dans ma voiture, pour lui permettre de fuir Tombouctou.

MALI 2963Boutiques des commerçants Arabes de Tombouctou - photo © Pierre Piccinin da Prata (Mali - février 2013)

Grâce aux contacts fiables qui m’avaient été indiqués dans la population noire, j’ai pu entrer dans l’intimité des familles autochtones, bien loin des « fixers » de tous poils que les journalistes, dont ils font le commerce, paient à prix d’or pour s’entendre répéter les sempiternelles rengaines sur les bienfaits de l’intervention française. C’est avec ces familles, de nuit, à la lueur de lampes à pétrole, que j’ai écouté et transcrit les témoignages effarants de ces Tombouctiens, terrifiés par ce que les soldats maliens venus du sud ont fait à leurs anciens voisins.  

- Ils ont eu de la chance, m’a expliqué Aguissa, mon hôte, à propos des trois Arabes. D’habitude, ils sont égorgés. Les Arabes et les Touaregs, tous ceux que l’armée a pris, les soldats ne les fusillent pas. Ils les égorgent !  

Chacun y est ensuite allé de son couplet macabre…  

- Il y a trois jours, une famille d’Arabes, avec leur fils de dix-huit ans, ils ont été arrêtés. Leur fils était en Côte-d’Ivoire. Il était tout récemment revenu pour aider ses parents. On ne sait pas ce qu’ils sont devenus. Mais on s’en doute… Pour l’armée malienne, les peaux-claires sont tous pareils. Arabes, Touaregs, les Bellas aussi (ndlr : les Bellas sont d’anciens esclaves noires des Touaregs ; ils parlent la langue des Touaregs, le tamasheq, et sont ainsi ethniquement indésirables)… Les militaires pensent qu’ils sont tous à l’origine des problèmes. Ils veulent s’en débarrasser une fois pour toute. Le colonel m’a dit : « si on les extermine, il n’y aura plus jamais de rébellion. »  

-  Hier, Idda, un colporteur qui avait son échoppe sur le marché –on le connaissait bien-, il a été arrêté. Il a disparu, lui aussi.  

- Quand l’armée française a attaqué, beaucoup d’Arabes et de Touaregs ont fui. Mais ils n’ont pas pu aller très loin. Ils ont été rattrapés par l’armée malienne, qui a massacré tout le monde et pris leurs biens. C’est l’armée qui fait ça ; pas la gendarmerie, ni les Français.  

- Même les militaires peaux-claires, ils disparaissent. Ils sont régulièrement envoyés en patrouille, deux ou trois par patrouille, avec les autres. Et, eux, ils ne reviennent pas. On ne les revoit jamais. Mais ça commence à se savoir ; alors, il y a des désertions…

 

Bien plus que de simples « exactions », des charniers…   

Mais j’étais alors bien loin encore de me douter de ce qui m’attendait.  

Un peu avant l’aube, en effet, Aguissa m’a conduit en dehors de la ville, en direction de Kabara, dans le désert.  

Dans la pénombre, à peine éclairés par la Lune décroissante, nous avons cheminé dans le sable. Aguissa voulait me montrer quelque chose. « Ne me perds pas de vue, mon ami », insistait-il. « Dans le désert, quand tu ne le connais pas… »  

Après trois quarts d’heure environ, à l’approche d’une dune, mon guide improvisé m’a fait signe de ne plus parler, ni faire de bruit. Je me suis mis à plat-ventre à côté de lui. À quelques dizaines de mètres, nous entendions les palabres de soldats maliens assis autour d’un feu dont la lueur faisait danser les silhouettes.  

Nous les avons prudemment contournés pour gravir la dune suivante.  

Derrière la colline de sable, sous la lumière blafarde du clair de Lune, l’horreur intense…

corps (13)Charnier, région de Tombouctou - photo © Pierre Piccinin da Prata (Mali - février 2013) 

Des corps jetés là, partiellement recouverts, des membres, des bras, inertes, qui sortaient du sable, des visages sans yeux. Quelques bouts d’étoffes qui claquaient au vent. Des touffes de cheveux agitées par la brise. Les dents d’une femme, nacrées par le rayon lunaire, que les lèvres desséchées, rétractées, laissaient apparentes. La vision indescriptible d’un charnier. L’odeur de la charogne… J’étais comme étourdi par ce cauchemar. J’ai cependant compté vingt et un ou vingt-deux corps. Peut-être y en avait-il davantage. Je pense avoir identifié ceux de trois enfants.  

Nous ne sommes restés là que quelques minutes, je crois. Selon mon hôte, ce n’est pas le seul endroit, dissimulé dans le désert, où l’armée malienne enfouit les corps des peaux-claires qui ont disparu.  

L’ampleur des faits, le caractère systématique des exécutions, les populations visées… Le constat est désormais sans équivoque : il est tel que l’on ne peut nier qu’il s’agit bien d’un cas d’épuration ethnique, décidée par les autorités militaires et dont le but est de terroriser les Arabes et les Touaregs, de les pousser à l’exil et de débarrasser le Mali des récalcitrants.  

Dans Tombouctou, les boutiques des peaux-claires ont toutes été saccagées, pillées. Depuis lors, il n’y a presque plus de commerce et le peu qu’on trouve encore est devenu très cher. Leurs maisons aussi, parfois, ont été mises à sac. Certaines ont été vidées de tout leur mobilier ; les châssis des fenêtres ont été emportés ; les murs ont été mis à nus, jusqu’au câblage de l’installation électrique, qui a été arrachée.  

Les dernières familles d’Arabes et de Touaregs qui ne s’étaient pas enfuies vers les camps de réfugiés au Niger ou en Mauritanie après la reconquête de la ville sur les islamistes et demeuraient encore à Tombouctou ont reçu l’ordre de se faire recenser auprès des autorités militaires maliennes : toutes ont été rapidement arrêtées dans les jours qui ont suivi ; elles ont toutes disparu.  

L’armée française, bien que fortifiée dans l’aéroport, ne peut certainement pas ignorer ces faits. La question serait donc : la France ferme-t-elle les yeux en espérant que soit réglée de la sorte la « question touarègue » ? L’élimination des Arabes et Touaregs du nord-Mali, en effet, enrayerait définitivement les velléités indépendantistes de l’Azawad, garantirait la stabilité du pays et sécuriserait de fait les gisements d’uranium exploités par le groupe Areva en Afrique équatoriale et dont dépend l’industrie nucléaire française…  

Quant aux médias français, largement majoritaires dans la couverture des événements au Mali, ils semblent s’être enfermés dans le déni complet de ce qui se passe et se bornent à évoquer mollement quelques « exactions » de la part de l'armée malienne : « Ça embarrasserait nos lecteurs », m’a expliqué le correspondant d’un grand quotidien de l’Hexagone. « Ma rédaction m’a envoyé ici pour faire des ‘sujets magazine’, pour soutenir nos soldats ; il y a plein de choses à couvrir : le remplacement des autopompes du service incendie de l’aéroport, la réparation du réseau électrique, des canalisations d’eau courante… »

- Votre texte me pose problème, m’a répondu le chef de rédaction d’un autre quotidien français très en vue, auquel j’avais proposé un extrait de mon reportage.  Non pas sur les faits rapportés, mais votre style est trop éditorialiste ; ce n’est pas celui d’un reportage de terrain. Désolé, je ne le passe pas. (sic)

Des razzias ont aussi eu lieu, dans les villages alentours. Les officiers maliens se comportent ainsi tels des « rois nègres », arborant leurs collections de motos, de bagues et de montres, tout leur butin ; la nuit, ils fument le hachich, s’enivrent et font la fête. Ils sont les maîtres !  

En l’espace d’une aube, j’en avais assez entendu et trop vu. Le 14 février au matin, après avoir pris un peu de repos, j’ai décidé de quitter Tombouctou avec Moustapha, sans délai.  

 

Le dernier Arabe de Tombouctou arrêté    

Un jeune homme m’a cependant proposé de rencontrer le dernier Arabe de la ville. Je me suis rendu dans sa petite échoppe, où le vieil homme vendait quelques savonnettes et conserves. Habillé d’une tenue touarègue traditionnelle, il m’a reçu très aimablement.  

Il s’appelle Ali ould-Mohamed Kalbali. Sur sa carte d’identité, qu’il m’a montrée, il est écrit qu’il est né « vers 1943 ». C’était un grand chef de caravane. Quand il était jeune, il menait plus de cent cinquante chameaux à travers le Sahara, en se guidant grâce aux étoiles, m’a-t-il raconté.

MALI 2968- Copyright Pierre Piccinin da PrataAli ould-Mohamed Kalabali (Tombouctou) - photo © Pierre Piccinin da Prata (Mali - février 2013)*

Il m’a montré son petit-fils, qui vit avec lui et sa femme. Il m’a demandé de les prendre en photo, tous les deux.  

Il est trop vieux pour s’en aller vivre ailleurs, m’a-t-il expliqué. Je lui ai demandé s’il n’avait pas eu d’ennui avec l’armée, comme tous ceux de sa communauté. Il m’a répondu que non, qu’il ne savait rien concernant les autres Arabes, mais que, lui-même, n’avait jamais été inquiété. La peur se lisait dans ses yeux…  

Je ne me suis pas attardé auprès du vieillard. Mon jeune guide m’a expliqué que les militaires avaient voulu arrêter Ali, lui aussi, mais que les habitants du quartier s’étaient interposés pour le protéger.  

Deux heures après que j’ai quitté Tombouctou, alors que je traversais le fleuve Niger sur le seul bac encore actif, mon guide m’a téléphoné : « Ils ont arrêté Ali ! »  

Je ne pouvais pas rebrousser chemin : les barrages de l’armée malienne laissent les « toubabs » quitter Tombouctou en direction de Bamako, mais ils les empêchent de monter dans le nord.  

J’ai immédiatement prévenu par téléphone les quelques journalistes encore présents à Tombouctou, dont la correspondante d’Associated Press (AP), Rukmini Callimachi, que j’avais rencontrée la veille.

Seule la correspondante d’AP a réagi : Rukmini s’est tout de suite rendue sur place. Elle a interrogé les voisins d’Ali : les soldats lui ont lié les mains ; le vieux tremblait comme une feuille morte. Ils l'ont poussé à l'arrière d'un pick-up et personne ne l'a revu depuis. Ces faits ont été dénoncés par The Washington Post et Fox News. Mais dans la presse française… Rien.  

L’équipe de France 24 avait pourtant rencontré le vieux quelques temps auparavant, qui avait chanté le même refrain à propos de la sécurité recouvrée… Son « témoignage » avait fait l’objet d’un reportage. Sa disparition, cependant, déroge à la doxa ; on préfèrera ne pas en faire état…  

Nous ignorons à ce jour ce qu’il est advenu d’Ali : plusieurs fois par jour, j’appelle mes contacts à Tombouctou ; aucune nouvelle d’Ali ould-Mohamed Kalbali. Comme tant d’autres, il a… « disparu ».  

Alerté par nos soins du danger qu’encourrait Ali, le quartier général des forces armées à Paris, pour toute fin de non-recevoir, nous a suggéré de prendre contact avec l’état-major malien…  

« Ne te préoccupe pas pour cet Arabe », m’avait lancé mon guide bambara. « Les Arabes, ils sont tous trop riches. Maintenant, c’est fini pour eux. »



Lien(s) utile(s) : The New Times

MALI - INTERVIEW de Pierre PICCININ da PRATA sur RADIO CANADA

Voir aussi : Pierre Piccinin da Prata, Les médias français muets face aux assassinats au Mali, Le Soir, 12 mars 2013

Et : Fox News - The Washington Post

 

Action pour la sécurité de Monsieur Ali ould-Mohamed Kalabali

Page Facebook - Mali : épuration ethnique - Ali ould-Mohamed Kalbali

 

* Le corps d'Ali ould-Mohamed Kalbali a été retrouvé enseveli dans les dunes près de Tombouctou (ajouté le 7 décembre 2013) : AP reporter's quest to find bodies ends in desert, The Washington Post



Lire aussi :   

- MALI - « C’est maintenant que la guerre va commencer » (Rue89)

- MALI - Une guerre sans mort, sans blessé et sans une seule femme en pleurs…   

 

Et AFRIQUE - Côte d’Ivoire : « légalisme » ou « gouvernance » ?

 

English translation : MALI - The truth behind the ethnic cleansing  

 

 

Version originale russe :

 

№ 8 (277) от 11 марта 2013  

 

Черный террор  

Этнические чистки в Мали  

На «освобожденных» французской армией территориях в Мали начались этнические чистки арабо-туарегского населения. The New Times cтал свидетелем разворачивающегося геноцида  

Из Бамако в Тимбукту добраться не так-то просто. После того как французские военные передумали брать автора на борт грузового самолета, продержав три дня в неизвестности, единственным вариантом остается автомобиль. Из столицы есть прямая и относительно безопасная дорога, только вот журналисту-европейцу на ней делать нечего: первый же блокпост малийской армии развернет тебя обратно, пусть даже у тебя есть разрешение какого угодно министра. Приходится ехать по узкой горной дороге через Диабали и Лере, на которой нередко можно встретить пикапы исламистов, продолжающих грабить провинциальные городки.  

600 километров, двое суток пути по затерявшейся в песках узкой ленте асфальта, и вот — Тимбукту. За ужасающими картинами ходить далеко не надо — в нескольких метрах от северных ворот города лежат тела трех убитых арабов. Под тонким слоем песка еще различимы черты лиц, жаркий ветер перебирает темные волосы. «Здесь всем плевать на эти трупы», — кричит проходящая мимо старуха, покуда я оцепенело стою перед телами.

 

Жемчужные казни  

«Двое убитых были уличными торговцами, третий — учителем медресе, мусульманской духовной школы, — объясняет проводник Агисса. — Его звали Мохаммед, военные схватили его на глазах жены и увели. Немного погодя его тело нашли здесь рядом с телами других несчастных, но хоронить их некому — жена, наверное, тоже или арестована, или бежала…»  

«Смотри, этих троих застрелили, — говорит после небольшой паузы Агисса. — Обычно малийская армия никого не расстреливает — солдаты-бамбара* просто перерезают пленникам горло».  

Агисса просит не стоять слишком долго: военные делают все, чтобы о подобных казнях говорили как можно меньше. Так малийский оператор по имени Мустафа, первый снявший убитых, теперь вынужден скрываться от военных: кадры попали на европейские телеканалы.  

Тимбукту прозвали «жемчужиной пустыни»: когда-то европейские путешественники мечтали посетить этот мифический город, чтобы увидеть воочию знаменитые дома из песка и земли, высушенной знойным сахарским солнцем. Однако сегодня от бывшей архитектуры мало что осталось — город похож скорее на скопление трущоб, посреди которых величественно возвышается построенная столетия назад мечеть. Не прекращающийся ни на минуту ветер засыпает улицы Тимбукту песком, лежащим вдоль серых бетонных фасадов. Тщедушные листья редких, чудом выживших в этой жаре деревьев покрыты слоем такой же серой пыли — город не слишком приветлив и весьма далек от мифов.  

Мустафа и Агисса, сами чернокожие малийцы, которые, впрочем, к арабам относятся с уважением, знакомят меня со своими друзьями, и те соглашаются говорить правду. Найти таких людей здесь не так просто: многие привыкли к тому, что западные журналисты подкупают местных «лжесвидетелей», чтобы в кадре звучали бесконечные славословия о благодеяниях французской армии.

Ночь, тишина, город в пустыне без водоснабжения и электричества, дом из бетона и сухой земли, напуганные люди, сидящие на циновках прямо на полу вокруг керосиновой лампы и металлического подноса с чаем, таким крепким, что от первой же чашки кружится голова. «Первая чашка горька, как смерть, вторая — мягка, как жизнь, а третья — сладка, как любовь», — говорят в Тимбукту. После третьей чашки хозяин и гости начинают вполголоса рассказывать о том, что пришедшие с юга малийские солдаты вытворяют с их бывшими соседями и друзьями.  

«Три дня назад арестовали одно арабское семейство, — говорит один из друзей Агиссы. — У них сын, 18 лет, жил до этого в Кот-д’Ивуаре, а недавно вернулся, чтобы помочь родителям. Никто не знает, что с ними стало. Но мы подозреваем, что ничего хорошего. Для малийской армии все светлокожие (так здесь называют арабов и туарегов. — The New Times) одинаковы, будь то араб, туарег или белла*. Военные считают, что именно светлокожие — виновники всех несчастий и от них нужно избавиться как можно скорее и навсегда. Один полковник сказал мне на днях: «Если их истребить, больше не будет никаких восстаний».  

«Вчера Идда, торговец, у которого была своя лавка на рынке, — все его хорошо знали, — попался в руки военных, — подхватывает третий собеседник. — Он исчез, что с ним стало — не знаем».  

«Когда пришли французы, многие арабы и туареги бежали, — объясняет Агисса, — но им не удалось уйти далеко, потому что их захватили малийцы, которые не щадили никого, к тому же захватывали добро убитых. Светлокожие исчезают даже в армии. Их отправляют в патруль, двоих или троих — с остальными. И они не возвращаются. Но об этом постепенно узнают, и светлокожие из армии дезертируют».  

И дальше снова — примеры, имена, истории… Систематичность казней, о которой говорят собеседники, не вызывает сомнений: речь идет о самых настоящих этнических чистках.

 

Милость победителя  

Сразу после занятия Тимбукту французской, а затем малийской армиями те семейства арабов и туарегов, которые не сбежали в лагеря беженцев в Нигер или Мавританию, получили официальный приказ военных властей прийти на перепись. Пришедшие были арестованы через несколько дней — все они исчезли.  

После этого в пустых арабских кварталах Тимбукту начались грабежи: магазины светлокожих владельцев были разорены, имущество — расхищено. Торговля в городе практически остановилась, ведь туареги как знатоки пустыни занимались транспортировкой товаров, а арабы — коммерцией. Теперь, если что еще и можно купить, стоит все очень дорого. Разграблены и дома исчезнувших арабов: вывезли даже мебель, выломали и унесли оконные рамы, вырвали с корнем электрическую проводку. Солдаты совершают регулярные набеги и на близлежащие деревни. Малийские офицеры увешивают себя кольцами, часами, собирают целые обозы из брошенных мотоциклов и прочего скарба: добычу делят между своими, готовясь к возвращению в столицу. По ночам Тимбукту гудит — военные курят гашиш, напиваются и веселятся. Они — хозяева города.  

Французские военные, закрепившиеся рядом с аэропортом, не могут не знать о том, что происходит у них под носом, но почему-то предпочитают смотреть на это сквозь пальцы. «Зачем им вмешиваться в местные разборки», — с горечью говорит Агисса.  

Французские журналисты лишь вскользь упоминают о «некоторых похищениях», совершенных малийскими солдатами. «Это будет шокировать наших читателей, — объяснил автору корреспондент одной из ведущих еженедельных французских газет, — меня отправили сюда, чтобы делать репортажи в поддержку наших солдат. Есть масса интересных вещей, о которых можно писать: в аэропорту исправили автоматическую систему тушения пожаров, в городе ремонтируют электросеть и систему водоснабжения».  

70-летний Али, последний араб Тимбукту, был арестован после встречи с автором

 

Последний араб  

О том, куда пропадают арабы, удается узнать совсем скоро. Перед самым рассветом мы с Агиссой выходим из города и направляемся в пустыню — идем по пескам, едва освещенные лунным светом. «Не теряй меня из виду, — повторяет Агисса. — В пустыне, когда ее не знаешь…» Минут через сорок подходим к очередной дюне, и мой гид вдруг подает знак, чтобы я не шумел. Ложимся на живот, в нескольких десятках метров от нас слышатся голоса: это малийские солдаты сидят у костра, их тени пляшут на песке. Мы аккуратно обходим их, чтобы забраться на следующую дюну.  

Здесь, за песчаным холмом, в холодном лунном свете лежат едва присыпанные песком трупы. Двадцать или больше? В основном взрослые, но, кажется, и трое детей. Руки, ноги, лица без глаз торчат из песка. Неожиданно ярко между сухих натянутых женских губ блестят жемчугом белые зубы. Запах падали. Кладбище под открытым небом. Агисса шепотом объясняет, что это вовсе не единственное место в пустыне, куда малийская армия свозит тела «пропавших без вести» людей.  

На следующий день приходит мысль: пора ехать прочь из этого ада. И — приютить в машине скрывающегося от властей оператора Мустафу. Однако тот предлагает встретиться с последним арабом в городе. Мы едем в его лавочку, где старик продает туалетное мыло и консервы. Одетый в традиционный туарегский костюм, он встречает нас очень радушно. Его зовут Али уд-Мохаммед Кальбали. В его паспорте написано, что он родился в 1943-м, но он в этой дате не уверен. В молодости был начальником каравана, водил через Сахару по 150 верблюдов, находя верный путь по звездам. Сегодня живет с женой и внуком, фотографию которых показывает с любовью. «Я слишком стар, чтобы уезжать», — говорит Али, добавляя, что не знает о том, что происходит с другими. В его глазах страх, его тоже хотели арестовать, но за него вступились чернокожие жители квартала. Мы тепло прощаемся.  

Ровно через два часа, после того как автор покинул Тимбукту и уже пересек реку Нигер на единственном еще действующем пароме, звонит Агисса: «Они схватили Али!» Назад поворачивать слишком поздно: кордоны малийской армии позволяют европейцам покидать Тимбукту и направляться в сторону Бамако, но ехать обратно, на север, чужеземцам строго воспрещается. Звоню другим европейским журналистам в Тимбукту, один из них, корреспондент «Ассошиэйтед пресс» Рукмини Каллимачи, едет к Али и… находит лишь пустую разоренную лавку. Ни в тот день, ни в последующие от Али нет никаких известий.

«Не переживай ты за этого араба, — говорит уже в Бамако чернокожий гид-бамбара. — Арабы, они все слишком богаты. Теперь для них все кончено».   

 

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(www.pierrepiccinin.eu)

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Publié le par Pierre PICCININ

Syrie - Idlib - Reportage et analyse (1)

 

Quand les « Fous de Dieu » s’emparent de la révolution…

 

(Grotius international - Géopolitique de l'Humanitaire, février 2013)

 

 

Taftanaz-2---Copie.jpg photo © Pierre PICCININ da PRATA (siège de l'aéroport de Taftanaz) 

 

 

 par Pierre PICCININ (en Syrie, janvier 2013)

 

 

Syrie-2013 2747[Photo : avec les combattants de l'ASL, à Maraat an-Nouman]

On assiste sans le moindre doute à un nouveau grand tournant dans les événements qui ébranlent la Syrie depuis mars 2011 : à l’insurrection armée de presque tout le pays, qui avait résulté de la manipulation par le régime, en mai 2012, des « élections libres » promises par le président Bashar al-Assad (premier virage pris par une contestation qui avait été jusqu’alors relativement pacifique et calme), succède désormais une islamisation galopante de la révolution et de ses combattants. Un phénomène à cependant analyser tout en nuances...

En août 2012, puis en octobre et novembre, j’avais constaté cette tendance, lors de mes séjours d’observation successifs, à Alep : de plus en plus souvent, l’Armée syrienne libre s’effaçait devant des brigades islamistes, sorties d’on ne savait où et qui débauchaient les combattants de la révolution.

Le phénomène est particulièrement perceptible, de manière saisissante, dans le gouvernorat d’Idlib, fief syrien du sunnisme, à la frontière turque, entre Alep et Hama. J’ai donc pris l’initiative de m’y rendre, pour un septième séjour en Syrie depuis le début des troubles.

J’ai quitté Beyrouth le 1er janvier 2013 au matin, après avoir passé plusieurs jours au Liban, en compagnie d’Ahmad, dont j’avais fait la connaissance dans la prison de Bab al-Musalla, à Damas, lorsque j’avais été arrêté par les services de renseignement syrien, en mai 2012.

Fils d’un cheikh sunnite irakien de Falloujah, opposant à la dictature de Saddam Hussein, il a ensuite combattu l’occupant états-unien de longues années durant, avant de s’exiler et d’échouer en Syrie : les djihadistes qui s’opposent à la présence des troupes états-uniennes en Irak sont traqués, depuis l’arrivée au pouvoir du premier ministre chiite Nouri al-Maliki, qui tente de ménager la chèvre, le chou… et le potager (entendez ses alliés antagonistes, les États-Unis, d’une part, et l’Iran et la Syrie, d’autre part).

Ahmad a réussi à fuir Damas. Impossible pour lui, cependant, de regagner l’Irak, où le gouvernement qui « collabore avec l’occupant » le recherche activement et auquel il redoutait d’être livré par les services syriens qui interagissent, dans la conjoncture actuelle plus que jamais, avec leurs homologues irakiens, pressés par al-Maliki et son ancien colistier Moqtada al-Sadr d’apporter leur concours actif au gouvernement de Bashar al-Assad.

C’est grâce à ses nombreux contacts dans les milieux islamistes syriens que j’ai pu préparer mon séjour dans la région d’Idlib et rencontrer les organisations qui tiennent la région, là où se concentrent les mouvements djihadistes actifs au sein de la révolution syrienne.

Mais c’est aussi avec l’aide de Yahia, un jeune syrien, qui étudiait la littérature française à l’Université de Damas lorsque la révolution a commencé. Arrêté dans une manifestation, torturé pendant des mois, il a réussi à fuir la Syrie, via Beyrouth et Le Caire, avec le secours du père Paolo Dall’Oglio, un prêtre syriaque, catholique, que j’avais rencontré dans son monastère de Mar-Moussa, au nord de Damas, en juillet 2011 (aujourd’hui, inquiété par les autorités baathistes, il a lui-même été expulsé de Syrie).

Par son intermédiaire, j’ai été introduit dans le milieu des exilés syriens à Beyrouth. Ses amis Jabher, un Syrien sunnite, et Selim, un Syro-Palestinien, qui a étudié à l’Institut français de Damas, m’ont accueilli dans ce bar de la rue Hamra où se côtoie et patiente la diaspora anti-Bashar. Beaucoup de Palestiniens y fraient, qui attendent la chute du régime et espèrent en un nouveau gouvernement qui se montrerait plus ferme à l’égard d’Israël. Tous savent que Damas et Tel-Aviv se sont accordés sur un modus vivendi et qu’ils n’ont absolument rien à attendre du complexe politico-économique baathiste qui a mis la Syrie en coupe réglée…

Mais les mines sont graves, car les rebelles manquent d’armes et ne parviennent pas à s’imposer face à un régime surpuissant, équipé par la Russie et assisté par l’Iran… et par « d’autres » (entendez Israël, les États-Unis et certains États européens).

« Nous sommes encore plus pessimistes que toi », m’a lancé Selim.

 

images © Pierre PICCININ da PRATA (Syrie - Idlib) 
 

À l’aéroport international d’Istanbul déjà, j’avais sans trop le savoir rendez-vous avec la révolution. En transit depuis Beyrouth en direction d'Hatay (Antakia, l’antique Antioche), à la frontière syrienne, je me suis dirigé vers le petit terminal des vols intérieurs.

Une dizaine de jeunes gens, huit au total, portant tous la barbe, la moustache rasée, attendaient l’embarquement. Visibles comme le nez au milieu de la figure, ils n’étaient ni étonnés, ni même embarrassés ou fâchés que je les dévisageasse ostensiblement, dans le but de provoquer le contact. Au contraire, même, ils étaient tout souriant que je les abordasse ainsi sans haine, ni révulsion.

Je leur ai donc demandé s’ils allaient se battre en Syrie. C’était bien le cas. J’ai voulu savoir d’où ils venaient. Six d’entre eux étaient d’Égypte. Les deux autres étaient britanniques, Kazam et Peter, d’origine pakistanaise ; Peter se fait maintenant appeler Abou Faysal.

Ces deux derniers se connaissaient depuis l’enfance ; ils fréquentaient la même école à Bradford, dans le Yorkshire. Peter porte une longue barbe, très soignée, mais est habillé à l’occidental. Il vient d’un milieu plus bourgeois que son ami Kazam qui a quant à lui revêtu la galabia, la tenue longue traditionnelle, et l’arkiya, le bonnet de prière, qui coiffe le sommet de son visage joufflu, encadré par un collier hirsute et touffu.

Tous les huit ont les yeux brillants, impatients d’arriver sur le terrain des combats.

Ils n’ont fait montre d’aucune hostilité ; pas farouches, ils m’ont expliqué les raisons qui les avaient motivés à prendre l’avion pour rejoindre les révolutionnaires syriens et comment ils allaient intégrer une katiba (brigade) à Idlib.

Amir et ses amis Égyptiens sont Cairotes, tous les six. Ils proviennent du même quartier, al-Arafa. Ils ont grandi ensemble et joué dans la rue. Ils me racontent comment leur est venue l’idée de s’engager « aux côtés de leurs frères syriens qui luttent pour leur liberté et se battent contre cette bête, Bashar, qui sert les intérêts des Américains et des Juifs ». Un jour, ils buvaient le café, assis dans la grande salle du bistro de leur quartier. Ils ont vu sur al-Jazeera des images terribles de la Syrie ; beaucoup de blessés et de morts. Ils en ont parlé tout l’après-midi et la soirée durant ; et ils ont décidé de partir tous ensemble.

Pour Amir, « les Frères musulmans égyptiens et le président Mohamed Morsi jouent la même musique que Moubarak. Ils disent que les choses ont changé, que l’Égypte est indépendante et qu’il faut aider les Palestiniens, mais ils ne font rien de concret et continuent d’obéir à Obama, comme le faisait Moubarak. Et c’est la même chose, en ce qui concerne la Syrie. »

- Ne vas pas écrire que nous sommes des fanatiques, a-t-il ajouté. Parce que nous prions Dieu. Mais est-ce mal ? Si nous respectons les autres religions, pourquoi serait-ce mal de prier Dieu ? L’Occident est empoisonné par le libéralisme économique. Il n’y a plus là-bas aucune spiritualité. Devons-nous accepter que la même chose arrive ici, pour vous plaire ?

Il ne leur a pas été difficile de trouver de l’aide pour réaliser leur projet : un oncle d’Amir est membre du parti salafiste, le Hezb al-Nour, le concurrent islamiste des Frères musulmans, qui avait obtenu plus d’un quart des voix aux élections législatives. « Mon oncle a bien essayé de nous dissuader de partir à la guerre, m’a expliqué Amir. Mais, devant notre détermination, il a cédé. » C’est par l’intermédiaire de responsables du parti qu’Amir a été mis en contact avec un commandant d’une katiba de Jabhet al-Nosra, organisation révolutionnaire islamiste parallèle à l’Armée syrienne libre (cfr. SYRIE - De la révolution au djihad ?). On lui a donné un numéro de téléphone. Il a appelé le commandant qui lui a répondu : « On vous attendait. Merci à Dieu. »

La démarche de Peter et Kazam est différente. Ils n’ont aucun contact en Syrie et comptent se rendre à la frontière pour y rencontrer l’Armée syrienne libre et s’y engager.

Leur démarche rappelle sans équivoque celles des jeunes gens de la gauche européenne qui, dans la seconde moitié des années 1930, s’en allèrent par les chemins de France et franchissaient les Pyrénées pour rejoindre l’armée républicaine espagnole et les Brigades internationales, à l’époque de la Guerre civile en Espagne.

Leurs motivations ne sont pas non plus religieuses. Ils vont « au secours » de la révolution :

- Il faut faire tomber toutes ces dictatures que l’Occident colonisateur a supportées pendant des décennies pour diviser les Arabes et préserver ses intérêts économiques, qu’il a eu peur de perdre lorsque nous avons pris notre indépendance, poursuit Peter.

Mais ils m’expliquent avoir reçu de Dieu le courage de quitter leur famille et d’aller se battre, contre l’avis de leurs parents qui sont très inquiets de ce qui pourrait leur arriver.

À notre arrivée à Hatay, une camionnette immatriculée en Syrie attend les djihadistes égyptiens, un tas de ferraille conduit par Abou Ahmed, de son nom de guerre, très courant dans la révolution syrienne.

Les deux djihadistes anglo-pakistanais sont autorisés à embarquer avec eux ; ils rejoindront Jabhet al-Nosra. Je peux aussi monter dans le véhicule : Abou Ahmed doit charger un de ses hommes, qui l’attend à Hatay.

Abou Ahmed est syrien, probablement âgé d’une cinquantaine d’année ; il a perdu l’usage d’un œil au combat.  Il est coiffé d’un keffieh, qu’il porte replié, à la mode syrienne. Sa poignée de main est franche et sa main calleuse. Il est chargé de conduire les nouvelles recrues à proximité d’Idlib.

Je lui raconte mes rencontres précédentes, à Alep, en juillet, en août, en novembre, avec des katibas de Jahbet al-Nosra ; et je l’interroge sur son organisation. Pourquoi n’intègre-t-il pas l’Armée syrienne libre (ASL) ? Je reçois exactement la même réponse qu’à Alep : il n’a pas confiance dans le commandement de l’ASL. Selon lui, elle est commandée par d’anciens officiers qui ont servi le régime pendant des années et qui voudraient maintenant conserver « les bonnes places » dans le prochain gouvernement qui remplacera Bashar al-Assad.

Il m’explique aussi que, la raison pour laquelle de plus en plus de gens s’engagent dans la révolution, et ce dans les katibas de Jahbet al-Nosra, c’est parce qu’elles reçoivent des armes et de la nourriture : « L’Armée syrienne libre n’est aidée par personne. Ils disaient que les Français et les Anglais allaient leur donner du matériel, comme en Libye. Mais rien n’est jamais arrivé. »

- Et d’où viennent les armes ? D’où vient l’argent pour équiper vos katibas ?

- Ce n’est un secret pour personne, ici, me répond Abou Ahmed, en rigolant de tout ce qu’il lui reste de ses dents. Bien sûr, ce n’est pas suffisant. Il est très difficile de faire entrer des armes dans la région. Les Turcs ne nous facilitent pas la tâche. Bien au contraire ; leurs soldats patrouillent partout. Ils sont de plus en plus nombreux sur la frontière. Surtout depuis que les Américains ont dit aux Turcs qu’il fallait empêcher les « terroristes » d’avoir des armes. Et ils tirent sur les contrebandiers. C’est un peu moins compliqué depuis le Liban. Mais le Hezbollah est l’allié de Bashar et, parfois, ça ne passe pas non plus par là. On ne peut donc pas avoir grand-chose ; c’est du goûte à goûte et c’est très cher. Ce sont presqu’uniquement des armes légères, des « russes » (des Kalachnikovs). On a quand même pu s’acheter aussi des RPG (roquettes anti-char). C’est mieux que rien. L’Armée libre n’arrive pas à se ravitailler en armes. Ses hommes ont faim, aussi. Quand ils ne sont pas dans leur famille, il arrive qu’ils pillent les autres villages. Ce n’est pas leur faute, les pauvres ! Mais les gens sont fatigués. Alors, des soldats de l’Armée libre quittent leur katiba pour venir avec nous.

- Mais qui vous donne l’argent pour acheter des armes aux contrebandiers et payer les vivres ?

- Ah, oui… Nous, on ne sait pas qui exactement. Mais ce sont des gars qui viennent du Qatar, d’Arabie saoudite. Du Koweït aussi ; j’en ai rencontré un, une fois. Ils viennent avec des petites valises remplies de billets, pleines de cash. Et ils achètent les armes pour nous.

- Ça se passe comment, concrètement ?

- Ça se fait en Turquie, ou au Liban. Ils passent les accords, avec des trafiquants, des Russes, beaucoup de Russes, et, nous, on réceptionne les caisses à la frontière, la nuit, au point de rendez-vous avec les passeurs.

- Mais qui commande Jabhet al-Nosra ? Qui coordonne toutes les katibas qui combattent en Syrie ?

- Je ne sais pas. On ne sait pas ces choses-là. Nous, on se bat dans la région d’Idlib. On obéit à notre commandant. Mais on ne doit pas savoir qui est l’émir. C’est pour des questions de sécurité.

- Tu ne sais pas comment Jabhet al-Nosra est apparue, alors ? On dit que c’est al-Assad qui a créé ce mouvement, pour faire croire que les rebelles étaient des terroristes.

Abou Ahmed recommence à rire, de plus belle :

- Si, si, je sais. Mais ça fait longtemps. Moi, je fais partie d’al-Nosra depuis des années ; avant la révolution. J’ai été faire le djihad en Irak contre les Américains. On ne s’appelait pas comme ça, mais c’est la même chose.

Nous arrivons à Hatay. Abou Ahmed parque la camionnette devant une boutique de téléphonie mobile. C’est là que je dois descendre ; son ami l’y attend : il a rechargé sa carte à puce. Plusieurs Syriens réfugiés attendent leur tour. Les habitants du gouvernorat d’Idlib qui en ont les moyens louent des chambres dans les hôtels d’Hatay pour fuir les bombardements de l’armée régulière qui pilonne les villes et les villages de la région.

De Hatay, après avoir gagné Reyhanli, je suis entré en Syrie, par le poste frontière syrien de Bab al-Hawa, où m’attendait Kaies, un jeune milicien de l’ASL, second du commandant Abou Mahmoud, qui m’a reçu dans son campement.

Le poste frontière syrien de Bab al-Hawa est aux mains de la brigade al-Farouk, mouvement révolutionnaire islamiste de Homs fondé par l’énigmatique Abdul Razzaq Tlass, manifestement de mieux en mieux organisé, équipé en armes, et dont les effectifs grossissent de jour en jour. Tous ses miliciens portent désormais un même uniforme et l’emblème de la brigade, qui représente deux sabres croisés et le Coran.

Sous la surveillance de leurs gardes, une quinzaine de prisonniers coupent du bois pour le feu, abattant à la scie et à la hache les quelques arbres qui avaient été plantés autour de ce relais de montagne. Un des prisonniers présente diverses contusions au visage. Il est difficile d’en savoir plus.

Parmi les miliciens, un jeune homme d’une vingtaine d’année, de type nord-africain, s’adresse à moi, dans ma langue, avec un léger accent du sud :

- Vous parlez français ?

- Tu le parles aussi ? On peut se tutoyer… Tu viens de France ?

- Oui, je suis de la région de Toulouse.

- Tu es venu aider la révolution ?

- Je ne suis pas venu pour la révolution, mais pour protéger les civils, les femmes et les enfants ; les hommes, ils peuvent se protéger tout seuls. Mais pas les femmes et les enfants. Alors, quand on entend et qu’on voit toutes les horreurs qui se passent ici, comment peut-on tranquillement rester à la maison ? C’est notre devoir de venir ici. Quand le gouvernement tue les femmes et les enfants. Imagine que ta famille soit ici et que personne ne vienne t’aider…

- Et de quelle ville viens-tu ?

- Tu as déjà eu assez d’informations comme ça, me répond-il en rigolant. L’échange s’arrêtera là.

Kaies et Abou Mahmoud me conduisent à Atmeh, à travers la campagne, jusqu’au campement de leur katiba : une dizaine de tentes sont plantées entre les oliviers ; un milicien, Brahim, fait chauffer l’eau pour le thé, sur un feu de bois.

L’endroit est glacial, austère. Un puits pour l’eau ; pas d’électricité. Les gars sont cantonnés là depuis des mois. Au début de l’insurrection, la katiba rassemblait une cinquantaine de combattants. Mais l’Armée syrienne libre manque de tout. Les hommes se sont donc peu à peu évanouis. La plupart sont rentrés chez eux, dépités. Quelques-uns ont rejoint les rangs de Jabhet al-Nosra, qui a également installé son campement aux abords du village.

Celui de l’ASL semble désert ; il n’est plus guère occupé que par une douzaine de miliciens et un chat, prénommé Miko, la mascotte du groupe, qui attendent là qu’un commandant les appelle en renfort, à l’occasion, pour un coup de main sur la banlieue d’Idlib ou un autre village de la région. Celui de Jabhet al-Nosra est plus animé. Sur le camp de l’ASL, flotte le drapeau syrien aux trois étoiles. Sur celui de Jabhet al-Nosra, le drapeau noir, à l’inscription « Il n’y a de Dieu que Dieu ». Il est partout présent dans le gouvernorat ; le drapeau de l’ASL en est quasiment absent. Fréquemment, nous avons croisé des adolescents –et des enfants- qui paradaient dans les rues des quelques agglomérations encore habitées, en agitant des fanions aux couleurs de Jabhet al-Nosra, exclusivement, jamais le drapeau de l’ASL. Et, dans plusieurs villages, le drapeau noir flotte sur la mosquée, comme à Akrabat, où un immense étendard déploie majestueusement le verset coranique, accroché tout en haut du minaret de pierres blanches qui domine le village depuis la plus haute colline du lieu.

Les miliciens des deux camps ne se parlent pas, ne se connaissent pas. Les premiers portent la tenue militaire et ont les cheveux coupés courts ; les seconds, la galabia, et de longues barbes.

- Kaeis, pourra-t-on s’entretenir un moment avec les miliciens du camp de Jahbet al-Nosra ?

- Oui, on peut aller leur parler. Je crois qu’il n’y a pas d’obstacle… Tu sais, tu es le premier Occidental que nous rencontrons qui n’a pas peur de Jabhet al-Nosra. Les autres, ils sont effrayés ; ils pensent qu’ils vont se faire enlever et égorger, me lance-t-il en s’esclaffant.

Des miliciens qui ont quitté la katiba, certains sont partis pour Alep : les rebelles ne parviennent pas à y prendre le dessus sur les réguliers ; ils perdent au contraire du terrain et y concentrent dès lors tous leurs efforts. De ce fait, Idlib n’est plus un objectif principal et, ces dernières semaines, l’armée gouvernementale a rapidement repris le contrôle de toute la ville, ainsi que de la cité voisine d’Ariha. Idlib est ainsi occupée par trois mille soldats gouvernementaux, cinq mille Shabihas, la milice du régime (selon les combattants de l’ASL qui m’accompagnent, le régime dépendrait plus de cette milice paramilitaire que de l’armée), et un millier d’agents des services de renseignement. Seuls les villages du gouvernorat restent en dehors du contrôle du gouvernement.

Mais l’espoir renaît, depuis que la région de Hama, il y a deux semaines environ, a commencé de se soulever : les villages s’insurgent les uns après les autres, et une nouvelle bataille a commencé.

Kaies me raconte aussi la curieuse histoire de ces deux Finlandais, anglophones, qui sont arrivés ici il y a trois mois. L’un avait quarante ans ; l’autre, vingt-six. Ils se sont présentés comme d’anciens militaires et ont proposé leurs services à la katiba ; ils ont monté un parcours d’entraînement et ont formé les miliciens à différentes techniques de combat. Après deux mois, ils sont repartis, sans laisser d’adresse. Pas même un numéro de téléphone ou un contact électronique. Ils avaient en outre pris des noms arabes, des noms de guerre…

Le soir venu, le froid hivernal a poussé la petite troupe dans ses terriers. Entre les oliviers, on distingue les entrées de quelques grottes. Ce sont des tombeaux chrétiens, du IIIème ou du IVème siècle, creusés dans la roche qui affleure sous la mince couche de terre arable. L’ASL les a investis ; ils servent de dortoirs et d’abris anti-aériens. C’est là que nous avons passé la nuit, blottis les uns contre les autres, autour d’un petit poêle à bois dont la buse perçait la voûte du sépulcre. Les héros se sont fatigués et l’arrivée de l’hiver aussi contribue à renvoyer les hommes chez eux…

Contrairement à Alep, où l’Armée syrienne libre (l’ASL stricto sensu, indépendamment des autres mouvements) est assez bien organisée et structurée sous le commandement du Conseil militaire de la région, l’ASL, autour d’Idlib, est divisée, les katibas en sont mal coordonnées et le Conseil militaire s’est discrédité par les nombreuses dissensions qui le traversent. En outre, certains leaders et commandants de katibas se comportent en potentats locaux et gèrent leur zone sans plus aller systématiquement se battre pour faire  avancer la révolution.

À l’aurore naissante, nous avons pris la direction de l’aéroport militaire de Taftanaz, à une trentaine de kilomètres à l’est de notre position, que les rebelles attaquaient sans relâche depuis plusieurs jours (la place est depuis lors tombée).

Au hasard du chemin, nous rencontrons des pick-up armés de mitrailleuses et de combattants, dont les capots arborent l’écusson de la brigade al-Farouk, omniprésente dans le gouvernorat d’Idlib.

Notre route passe par le village d’al-Atareeb, à une vingtaine de kilomètres au sud d’Alep, et la fameuse Base 46, qui avait été conquise par les rebelles en novembre 2012. Quelques hommes de l’Armée syrienne libre ont été postés là et gardent les ruines…

Après quinze jours de combats, l’ASL avait qualifié de stratégique cette victoire et la prise de ce complexe militaire, depuis lequel l’artillerie de l’armée régulière bombardait les villages alentours. Sur le terrain, cependant, force est de constater que l’endroit n’était guère défendable : la Base 46 n’est en fait qu’un ensemble de casernements non-fortifiés, bâtis au cœur d’un vaste domaine grillagé. Et tout porte à croire que l’armée a en réalité opéré un repli, abandonnant une position sans importance majeure…

Le gouvernement a perdu le contrôle sur les campagnes. Plus précisément, il ne dispose pas d’effectifs suffisants pour y maintenir un contrôle permanent. Dès lors, une fois l’armée déplacée, les rebelles reprennent de facto la position. Toutefois, exception faite d’Alep, où une moitié de la ville est tenue par les rebelles, mais disparaît chaque jour un peu plus, transformée par les bombardements en un vaste océan de ruines, le régime tient tous les principaux centres urbains, toutes les villes, à commencer par Damas, dont la « bataille de libération », lancée le 17 juillet 2012, est un échec avéré…

Arrivés à Taftanaz, nous y rencontrons le commandant de l’ASL locale. C’est un homme d’une cinquantaine d’année, mince, l’air épuisé : il nous reçoit devant sa maison, les mains dans les poches, entouré de quelques-uns de ses hommes, de ceux qu’il lui reste.

Ici aussi, les islamistes ont débauché les combattants de l’ASL. Pire encore… Ce sont les miliciens de Jabhet al-Nosra, d’al-Farouk et d’Ahrar al-Sham, une des organisations islamistes les plus radicales, qui attaquent l’aéroport. Et ils se passent très bien du concours de l’ASL, qui a été mise sur la touche…

- La révolution syrienne est en train de devenir une révolution islamique, me dit Kaeis. C’est mon avis. Je suis musulman, mais je n’ai rien à faire avec ces gars-là. Je ne suis pas un extrémiste et je ne veux pas que la Syrie devienne un pays où tout sera réglé par la religion. Mais on n’a peut-être pas le choix : sans eux, sans leur aide…

Ce phénomène d’islamisation de la révolution, qui est devenu évident dans le gouvernorat d’Idlib, est avéré dans d’autres circonscriptions du pays. Sans avoir encore atteint l’ampleur que j’ai constatée dans la région d’Idlib, le processus est cependant bien engagé ailleurs, comme à Alep, par exemple.

Probablement les puissances occidentales et Israël, qui comptent maintenir le statu quo en préservant le gouvernement baathiste, font-elles un mauvais calcul en n’armant pas l’Armée syrienne libre et en abandonnant le terrain de la révolution aux seules organisations islamistes, qui ont occupé la place laissée vacante, ce qui est tout naturel et était prévisible.

Et cette erreur est partagée avec la Russie, qui, en n’ayant pas choisi l’option d’une transition en Syrie, a fort mal apprécié, semble-t-il, les conséquences de sa politique, laquelle, à court terme, se révèlera très négative pour ses intérêts en Syrie même et, plus largement, au Moyen-Orient.

La politique menée par les démocraties occidentales est d’autant plus malheureuse que la révolution présente des structures désormais fiables, militaires et politiques, respectivement l’Armée syrienne libre et la Coalition nationale élargie (qui regroupe tous les partis et mouvements de l’opposition et représente de manière assez légitime la majeure partie du peuple syrien) ; un support concret et efficace à l’ASL inverserait le phénomène de vases  communicants entre l’Armée libre et les organisations islamistes et permettrait aux officiers laïcs qui encadrent l’ASL de reprendre la main, en collaboration avec la Coalition, capable de former un gouvernement provisoire et de transition.

Mais il semble se confirmer que l’Occident aurait d’autres projets pour la région, qui ne passeraient pas par l’installation en Syrie d’une démocratie indépendante…

À Taftanaz, j’ai demandé à rejoindre les combattants et à assister à la bataille.

On me le déconseille : les miliciens d’Ahrar al-Sham n’acceptent pas la présence d’Occidentaux. Il se peut qu’ils m’arrêtent, me dit-on, qu’ils demandent une rançon. Le contact semble impossible.

J’insiste toutefois et, par l’intermédiaire d’un jeune homme, Zaki, qui connaît plusieurs des combattants, nous approchons du siège. Les rebelles semblent peu commodes, en effet : la plupart sont tout de noir vêtus ; ils portent la galabia et un turban, une longue barbe… Ils ne sont guère plus d’une trentaine.

Zaki nous présente ; il s’agit d’un autre groupe islamiste, que je n’avais jamais rencontré, al-Talea al-Islam. D’abord méfiants, les gars m’invitent à les suivre, mais se montreront plutôt indifférents à ma présence.

- Vous n’avez rien fait pour la Syrie, m’explique Zaki. Et vous ne ferez jamais rien. Ils le savent ; ils ne s’intéressent donc pas à ce que tu vas écrire. Pour eux, tu peux rester chez toi ; tu ne représentes rien, les médias occidentaux ne représentent rien. La révolution, c’est leur affaire, maintenant, plus la vôtre…

Nous pouvons nous approcher de l’aéroport, à quelques centaines de mètres seulement, couverts par la brume qui ne s’est pas  levée de toute la matinée ; une chance, pour nous.

Les rebelles ont mis la main sur un vieux char de fabrication soviétique, des années cinquante, qui fait un bruit épouvantable et crache une épaisse fumée. Ils ont aussi récupéré un canon anti-aérien, qu’ils ont fixé à l’arrière d’un pick-up.

Il faut reconnaître qu’il émane de ces guerriers une aura particulière, un sens du devoir, une foi dure comme l’acier et une paix intérieure qui rayonne sur leur visage. Le sens de l’honneur et de la parole donnée les anime. Je demeure fasciné par leur sourire, lorsqu’ils s’élancent dans la bataille. Ils sont peut-être la dernière chance de la révolution.

En début d’après-midi, le soleil fait une timide apparition. C’est l’occasion pour un Soukhoï et un Mig, qui ont décollé de l’aéroport d’Alep, de tenter une sortie contre les positions des rebelles. Tandis que certains s’enterrent, dans des fosses creusées dans un champ, d’autres se dissimules sous le feuillage des oliviers. Le canon anti-aérien a aussi été mis en batterie dans l’oliveraie. Il tirera à plusieurs reprises, atteignant le Soukhoï, qui s’éloignera dans le ciel, laissant derrière lui une longue traînée de fumée.

C’est une petite victoire pour la katiba, mais elle n’est que peu de chose, face à l’aéroport fortifié qu’elle assiège et dont nous apercevons la garnison, entre deux cents cinquante et trois cents soldats, et la  trentaine d’hélicoptères, alignés sur le tarmac, qui décollent chaque jour de Taftanaz pour tirer leurs roquettes sur Alep et mitrailler les villages de la région.

De Taftanaz, nous poursuivons en direction de Binnesh. Nous rejoignons ainsi une première katiba de l’ASL ; elle est bien faible, une fois de plus : quatre vieillards boivent le thé dans un sous-sol et palabrent, en attendant ils ne savent quoi, comme pour se donner l’impression que c’est, encore, leur révolution. Son commandant nous conduit à un autre groupe de combattants, rassemblés dans la banlieue, la katiba Arhar al-Shamal : ils s’apprêtent à monter à l’assaut de l’aéroport. Leur commandant ne veut pas laisser les islamistes seuls maîtres du terrain.

Finalement, l’attaque n’aura pas lieu : le commandant n’a pas réussi à mobiliser assez de combattants ; il manque aussi de munitions. Et nous passerons une heure à boire le thé et à discuter. L’entretien fut instructif : certains des miliciens de l’ASL, presque tous âgés d’une cinquantaine d’année, déplorent le départ des jeunes, qui rejoignent Jahbet al-Nosra. Ils s’inquiètent, car certains reviennent avec des idées radicales en tête ; ils ne jurent plus que par le Coran et l’Islam. Cette islamisation de la jeunesse les tracasse pour l’avenir du pays.

Mais tous ne sont pas d’accord avec cette version : pour ceux-là, la seule raison pour laquelle les jeunes se tournent vers les islamistes, c’est parce qu’ils ont les moyens militaires de combattre le régime, et ce n’est plus le cas de l’ASL, qui a épuisé ses ressources. L’ASL a su se procurer des armes de contrebande grâce aux dons de ses partisans à l’intérieur du pays et à ceux de la diaspora syrienne. Surtout, au début de l’insurrection, l’ASL s’est emparée de plusieurs dépôts d’armes gouvernementaux. Mais, aujourd’hui, ces sources d’armement se sont taries, et l’ASL a épuisé son potentiel  militaire.

Le soir tombé, nous avons retrouvé le confort spartiate de notre grotte, qu’allaient inonder les trombes d’eau que devait déverser le ciel, toute la nuit durant… Le campement est devenu invivable ; d’autres miliciens sont partis. Abou Mahmoud est abattu. Je le retrouve, assis devant le feu, le regard fixe, pensif. À côté de lui, assis sur le même matelas pouilleux, Abou Yasser, son vieil ami, le regarde, l’air désolé. Il ne lui reste que cinq hommes… La katiba, maintenant, ce sont les deux vieux, Miko, le chat, et cinq gamins, dont Kaeis, qui le quitterait bien aussi, s’il ne se sentait pas moralement obligé de ne pas abandonner son chef. Avec deux kalachnikovs en tout et pour tout.

Les jours suivants, nous avons parcouru le gouvernorat pour constater que la plupart des villages avaient été bombardés et étaient abandonnés par leurs habitants.

En franchissant les quelques check point de l’ASL qui gardent les croisements des chemins, rencontrant les pick-up de la brigade al-Farouk, partout visible, nous avons poussé jusqu’à Maraat an-Nouman, au nord de Hama, dans le sud-est du gouvernorat d’Idlib. C’est la limite de la région tenue par la révolution ; les combats s’y poursuivent et, plus au sud, commence la zone sous contrôle des troupes gouvernementales.

Sur la ligne de front, dans la banlieue, une katiba de Jabhet al-Nosra fait son apparition.

Leurs combattants restent à l’écart ; je me dirige vers eux. Je remarque immédiatement la qualité de leur armement : plusieurs des kalachnikovs dont ils sont équipés sont flambant neuves ; et ils disposent tous de grenades à main, alors que, quelques minutes auparavant, les miliciens de l’ASL m’avaient montré comment ils avaient fabriqué leurs grenades, en remplissant d’explosif des bouteilles et des douilles de gros calibre, munies d’une mèche à poudre…

Quelque peu fermés, leurs visages s’illuminent lorsque je leur explique que j’étais sur le front, à Alep, avec les katibas de Jabhet al-Nosra, en juillet et en octobre, à Salaheddine et à Saïf al-Daoula. L’un d’eux m’embrasse ; la glace est brisée. Quand je leur raconte mon arrestation, en mai 2012, par les services de renseignement du régime, et les sévices subis, leur jeune commandant, Abou Omar, s’avance vers moi : « Salam aleikoum ! Je te connais !  Dis-moi. Que veux-tu savoir ? »

- Puis-je poser mes questions franchement ?

- Oui, pour toi, tout ce que tu veux !

- Qui est votre chef ? Qui dirige Jahbet al-Nosra ?

- C’est Abou Mohammed al-Joulani.

- C’est un Syrien ?

- Je ne sais pas.

- Y-a-t-il des étrangers, dans ta katiba ? Vous êtes tous syriens ?

- Il  y a un Libyen. Tous les autres sont des Syriens.

- Que penses-tu de la décision des États-Unis d’inscrire Jabhet al-Nosra sur la liste des organisations terroristes ?

- Ça ne m’a pas surpris. En Syrie, on sait bien qu’il ne faut pas croire les discours d’Obama. C’est un menteur. Il a voulu séduire les Arabes, quand il est venu nous baratiner au Caire. Mais seuls ceux qui voulaient bien se laisser tromper ont été dupes. Plus tard, il a montré son vrai visage quand nos frères de Palestine ont voulu faire reconnaître leurs droits à l’ONU. Il s’est pris à son propre piège. Il fait la même politique que Bush. Il n’est pas l’ami des Arabes. Les États-Unis sont amis d’Israël. Pas des Arabes. C’est la même chose avec la Syrie. Obama veut affaiblir notre pays, mais il ne veut pas que Bashar s’en aille. Cela fait des années que les Américains et Bashar marchent dans la même direction, main dans la main, et qu’ils protègent Israël. Jabhet al-Nosra leur fait peur, parce que nous pouvons vaincre leur dictateur. Alors, Obama veut nous nuire, nous discréditer. Ça ne nous étonne pas du tout. Mais il ne pourra pas changer les choses : nous chasserons le dictateur et, après, nous libérerons la terre de nos frères palestiniens.

- Quand la révolution sera terminée, imposerez-vous un État islamique en Syrie ?

- Non. Nous n’imposerons rien. Le peuple syrien choisira.

- Mais quel est votre souhait, celui de Jabhet al-Noosra ? Êtes-vous favorable à cette idée d’une république islamique ?

- Oui, bien sûr. Nous, nous le voudrions. Mais ça dépendra de ce que veut le peuple.

-  Et quelle serait alors la place des Chrétiens dans la « nouvelle Syrie » ?

- Il n’y a pas de problème avec les Chrétiens. Bien sûr, nous voudrions qu’ils s’impliquent plus dans la révolution, qu’ils nous aident. Pour le moment, certains nous donnent parfois de l’argent. Ils nous cachent. Ils nous donnent de la nourriture. Mais il y en a très peu qui se battent avec nous. Mais les Chrétiens n’ont rien à craindre. Selon nos principes, selon les règles de notre religion, les Chrétiens peuvent vivre en paix avec nous et nous avec eux.

- Et les Kurdes ? Les Druzes ?

- C’est la même chose. Nous n’avons pas de problème avec eux.

- Et les Alaouites ?

- Il n’y a aucun Alaouite qui soutient la révolution. Ils sont tous avec le régime.

- Fadwa Suleiman, à Homs, est alaouite…

- C’est vrai. Mais c’est une exception.

- Alors ? Qu’arrivera-t-il aux Alaouites ?

- Ils sont tous avec le régime, avec le gouvernement. Cela fait des décennies qu’ils profitent de ce régime.

- Ce qui veut dire ?

- Ils ne sont pas en faveur de notre révolution.

Je n’aurai pas de réponse plus précise. Et l’entretien s’arrête là, lorsqu’un milicien se présente à Abou Omar : la katiba doit se déplacer pour une action.

La plupart des miliciens de la katiba n’ont pas vraiment l’aspect de djihadistes fanatiques. Ils ressemblent plutôt aux étudiants qui combattaient sous les ordres d’Abou Bakri, lui-même étudiant en économie, que j’avais accompagnés au feu, à Alep, dans le quartier de Salaheddine, en juillet 2012. Et à ceux, tout aussi occidentalisés, que j’avais suivis sur le front à Saïf al-Daoula, en août et en octobre.

Ils ont choisi de se battre sous le drapeau noir à l’inscription blanche « Il n’y a de Dieu que Dieu », pour la seule raison, très pratique, que Jabhet al-Nosra leur donne des armes et deux repas quotidiens. Mais ils ne sont pas islamistes. Á ma grande surprise, il y a d’ailleurs deux Chrétiens parmi eux ; je n’ai hélas pas eu l’opportunité de les interroger.

Ils ne se définissent pas non plus comme « djihadistes », pas tous. Nori, étudiant en médecine, m’explique : « Nous ne sommes pas des djihadistes, nous. Nous sommes des révolutionnaires. Al-Qaeda et des djihadistes étrangers viennent nous aider ? La belle affaire ! Ils ne représentent pas même 1% des combattants de la révolution. »

- Il ne faut pas dire ça, le reprend un de ses camarades. Au début, on ne les aimait pas. On se demandait : « Qu’est-ce qu’ils viennent faire chez nous, ces barbus-là ? Avec leur galabia et leurs ‘Allah akbar’ ? » On ne voulait pas d’al-Qaeda et des étrangers ! Mais, après, on a compris qu’ils sont venus pour nous aider. Les étrangers, ils sont les bienvenus, maintenant, parce que, sans eux, on serait complètement seuls. Malheureusement, ils ne sont pas assez nombreux à venir aider notre révolution. Ça ne change pas grand-chose, face à l’armée de Bashar, aux pilotes russes et iraniens. Mais, au moins, on sait qu’on n’est plus tout seuls. Et, ça, ça me fait du bien de le savoir, comme ça me fait du bien que tu sois là.

- N’avez-vous pas peur que les islamistes confisquent la révolution, une fois que le gouvernement baathiste sera renversé ?

- Je n’ai pas confiance en al-Qaeda, me répond Nori. Eux, on ne sait pas ce qu’ils veulent vraiment. Mais nos amis qui sont venus spontanément nous aider, ils repartiront chez eux. Al-Qaeda… C’est différent, peut-être. Il faudra les combattre à leur tour, s’ils veulent nous imposer leurs lois.

Ces propos m’ont rappelé ce que m’avait dit en novembre Abou Kamel, un de mes contacts au Conseil militaire de l’ASL à Alep : « Il y aura deux phases à la révolution : si nous réussissons à chasser Bashar, il faudra encore se battre, pendant trois ou quatre années de guerre civile, pour chasser al-Qaeda et les islamistes… »

Ainsi, une nouvelle fois, je constate que les miliciens qui se battent sous le drapeau de Jabhet al-Nosra, dans leur grande majorité, ne sont pas ces islamistes intransigeants placés sur sa « liste noire » des organisations terroristes par le gouvernement des États-Unis.

Cette catégorisation virtuelle adoptée par Washington ne tient nullement compte des réalités factuelles et, une nouvelle fois, se confirme l’importance du travail de terrain, dans un contexte aussi complexe, a fortiori, que celui de la révolution syrienne, travail de terrain qui permet d’éviter de grossières erreurs d’interprétation et des approches inadéquates, fonction de typologies et de cadres théoriques fictifs ou rendus obsolètes par une conjoncture en permanente évolution.

La plupart des combattants de Jabhet al-Nosra n’ont ainsi rien de commun avec les égorgeurs du FIS algérien ou les al-Qaedistes du Mali.

Cela dit, on est en droit de se demander si l’inscription par Washington de Jabhet al-Nosra sur la liste des organisations terroristes procède d’une réelle ignorance de cette réalité, ou bien si l’objectif est de freiner la révolution en disqualifiant une de ses composantes majeures et de justifier dès lors le refus d’un soutien militaire aux insurgés, et ce tout en apportant de l’eau au moulin du régime, qui accuse les révolutionnaires d’appartenir au terrorisme islamiste et de servir l’agenda de puissances étrangères.

Rappelons en effet que la Maison blanche se montre très soucieuse de préserver le statu quo qui prévaut entre la Syrie et Israël. Inquiet de l’évolution du conflit depuis le début des offensives de l’ASL à Damas et Alep, les 17 et 20 juillet 2012, l’État hébreux, fin juillet, a décidé de reprendre la construction d’un mur qui doit fermer les 120 kilomètres de frontière commune avec la Syrie, dans la région du Golan, dont une dizaine de kilomètres seulement avaient été construits.

Les États-Unis, bien que satisfaits d’une conjoncture qui affaiblit le gouvernement baathiste et le rendra plus malléable à l’avenir, n’ont donc rien entrepris de tangible, au-delà des discours, pour aider les rebelles, pas même les officiels de l’Armée syrienne libre ; une politique qui apparaît être suivie par la majorité des États européens également (à commencer par l’Allemagne, qui, dépendante énergiquement de la Russie, n’envisage pas de gêner Moscou dans sa politique au Moyen-Orient).

La chute du président al-Assad et du système baathiste en Syrie, renversés par une révolution populaire et sans le consentement de l’Occident, constituerait en effet un séisme gigantesque au Moyen-Orient, qui mettrait l’État d’Israël en danger et sanctionnerait la victoire d’une forme d’internationale sunnite, dont l’islamisme politique semble aujourd’hui constituer le ciment et le fer de lance.

 

 

Lien(s) utile(s) : Grotius International - Géopolitique de l'Humanitaire 

 

 

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carte syrie

 

 

 

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Publié le par Pierre PICCININ

Mali - Une guerre sans mort, sans blessé et sans une seule femme en pleurs… (The New Times, 11 février 2013) - Texte intégral 

 

 

    Mali New Times BDEFREINE 1  photo © Benoit DE FREINE (Mali - février 2013) 

 

 

par Pierre Piccinin da Prata, au Mali (février 2013)

   

MALI 3061L’opération Serval, que l’armée française mène au Mali, depuis le 11 janvier, contre la rébellion du nord, est probablement la guerre la plus « propre » de toute l’histoire…

Les journalistes du monde entier ont envahi Bamako. Mais ils n’ont pas entendu de leurs oreilles tirer un seul coup de feu.

Les barrages de l’armée française les ont empêchés de quitter la capitale, une ville très étendue, mais qui a conservé le charme désuet et le pittoresque de l’époque coloniale : mis à part quelques banques et grands hôtels, des géants qui se dressent ici et là, de toute leur hauteur, le long du large fleuve Niger dont les berges disparaissent sous la végétation tropicale, les maisons n’ont généralement que deux ou trois étages et s’organisent en autant de quartiers, où courent ânes, chèvres et poules et qui ressemblent à de petits villages juxtaposés, séparés les uns des autres par des bosquets et des parcs infestés de moustiques.

Vêtues de longs pagnes et coiffées de foulards noués aux couleurs chatoyantes, les femmes s’épuisent au marché, à vendre quelques légumes et la traditionnelle farine de poisson séché au feu de bois, qui parfumera les sauces et fera le régal de la famille. Les hommes, luisants de sueur, transportent sur de petits chariots tout ce que l’imagination peut laisser deviner. Et une cohue d’automobiles d’un autre siècle sillonnent et embouteillent les rues étroites, sous un soleil de plomb. Que restait-il donc d’autre à faire aux grands reporters étrangers, que de noircir du papier en sirotant une bière tiède, assis dans l’un de ces « maquis », comme l’on dit ici, un de ces très nombreux troquets qui jalonnent les boulevards ?

Au mieux ont-ils pu rejoindre quelques agglomérations plus au nord, comme Ségou, à laquelle on accède péniblement en zigzagant à travers la brousse, sur près de trois cents kilomètres de mauvaises pistes, qu’il faut cinq heures pour parcourir.

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Les médias internationaux ont ainsi été tenus très à l’écart des événements et n’ont été autorisés à se rendre sur les lieux des combats, dans les villes « libérées » par les soldats français, que plusieurs jours, parfois, après la fin des hostilités.

Ils y ont trouvé un paysage nettoyé, sans un mort, sans un blessé, sans même une femme en pleurs, accueillis en revanche par des enfants rieurs agitant au vent du désert de petits carrés de tissus bleus, blancs et rouges et chantant les louanges du président François Hollande, le « libérateur ».

S’il est vrai que, dans l’immédiat, l’intervention française a été très bien reçue par la grande majorité de la population malienne, ce journalisme d’opérette, cantonné aux bars et grands hôtels de la capitale, ne saurait cependant complètement occulter des réalités moins avouables et souvent dramatiques, qu’il n’a en fin de compte pas été très difficile de découvrir, en sortant des sentiers battus et en prenant quelques risques…

Bien sûr, la tâche est plus aisée pour un politologue belge et correspondant d’un hebdomadaire russe : les journalistes français, qui dominent largement la couverture médiatique des événements, gardent quant à eux le petit doigt collé à la couture du pantalon ; c’est que, les exactions de l’armée malienne, qui jettent le doute sur l’opération Serval, ça n’intéresse pas la presse de l’Hexagone. Ici, on est fier d’avoir libéré le pays, de voir les soldats envoyés par la France saluer les foules du haut de leurs blindés, à l’instar des Américains en 1944, et on fait des « sujets magazine » ; comprenez que l’on émerveille le lecteur avec les bienfaits de l’intervention, comme, par exemple, le remplacement des autopompes du service incendie de l’aéroport de Tombouctou, que les islamistes avaient détruites (les islamistes ont bon dos, et bien des pillages et des destructions leur seront attribués…). Le reste, les disparitions d’Arabes et de Touaregs, tous assimilés par la population noire aux islamistes venus du désert, les vengeances et les rumeurs d’assassinats de masse, on préfère ne pas en entendre parler. De toute façon, de ces sujets-là, les rédactions n’en veulent pas.

Certes, face aux jihadistes islamistes qui ont participé à la rébellion, les habitants de Tombouctou, de Gao, de Kidal et des autres villes du nord attaquées ont salué avec beaucoup de sincérité l’arrivée des troupes françaises. Les islamistes, qui avaient conquis la région depuis janvier 2012, il y a un an, y avaient imposé la Charia, la loi coranique, sans discernement aucun : les hommes étaient contraints de porter la barbe et la galabia, la tenue traditionnelle, et les femmes devaient se voiler ; les châtiments corporels et les mutilations (mains ou pieds coupés) étaient d’application ; et toute la vie sociale et économique en avait été bouleversée.

Aussi, dès le départ des islamistes, les femmes ont retiré le voile et les hommes se sont rasé la barbe : on dit aujourd’hui à Tombouctou que, « si, à Bamako, les tailleurs se sont enrichis en fabriquant des drapeaux français, ici, ce sont les coiffeurs qui ont fait fortune ;  celui que tu voyais hier avec une longue barbe, tu le vois passer ce matin, rasé de près, et il n’a même plus les favoris ! »

Cependant, les Maliens que l’on interroge dans la rue ne sont pas dupes : s’ils sont conscients que l’armée malienne était trop faible pour arrêter seule la progression de la rébellion, ils savent également que la France n’a pas embarqué des milliers d’hommes « sans avoir une idée derrière la tête »…

Tous pensent bien sûr aux mines d’uranium du Mali et du Niger voisin : si l’Allemagne a renoncé au nucléaire et se rapproche de la Russie pour trouver un approvisionnement sûr en gaz et en pétrole, la France, au contraire, a fait le choix de l’atome et dépendra de plus en plus des gisements d’uranium africains.

La France avait initialement annoncé son refus de se mettre trop en avant dans la crise malienne et avait justifié sa décision de s’en tenir à une « une assistance logistique à l’armée malienne », sans envoyer elle-même de troupes sur le terrain : une implication directe pouvait mettre en danger les neuf otages français détenus depuis de nombreux mois dans le Sahara.

Le 20 septembre 2012, le président François Hollande avait ainsi affirmé que la France devait conserver un rôle de « facilitateur » et non « d’acteur », car « les problèmes en Afrique se règlent entre Africains » ; une position réaffirmée quatre jours plus tard par son ministre des Affaires étrangères, Laurent Fabius, qui excluait catégoriquement l’envoi de troupes au sol.

Mais, après la soudaine et spectaculaire reprise de l’offensive des bataillons islamistes, qui s’étaient initialement arrêtés à la conquête du nord, après la prise de Konna et de Djiabali, le 10 janvier 2013, et leur avancée inattendue en direction des mines d’uranium exploitées par le groupe Areva au Niger, cette question des otages a tout d’un coup semblé n’avoir plus aucune importance ; et il aura fallu moins de vingt-quatre heures à l’état-major français pour déployer son armée au Mali…

« Les mines d’uranium et le groupe Areva !? », nous a lancé un enseignant de Tombouctou. « À lire les journaux français, elles n’existent pas. Décidément, non, la presse ne changera jamais ! »

C’est pourtant là une des clefs qui permet de comprendre la rapidité avec laquelle le gouvernement français est revenu sur sa décision de laisser l’Afrique aux Africains : fleuron de l’industrie française, le groupe Areva, présent dans une centaine d’États, exporte l’uranium, l’enrichit et l’exploite ; il retraite aussi les déchets de l’industrie nucléaire. Ses principaux gisements se situent au Niger, à Arlit, de l’autre côté de la frontière malienne : depuis l’ouverture du site, en 1966, plus de cent mille tonnes d’uranium ont été extraites, pour un chiffre d’affaire qui approche les vingt milliards de dollars…

Mali New Times BDEFREINE 2  photo © Benoit DE FREINE (Mali - février 2013)

Ainsi, l’opération Serval ne saurait dissimuler sa nature profonde, celle d’une guerre néocoloniale sans aucune équivoque, et beaucoup se demandent déjà « quel sera le montant de la note qu’il faudra payer à la France ».

Mais, surtout, la majeure partie du pays étant désormais pacifiée, c’est le décompte des personnes disparues qui commence et qui inquiète : « si les journalistes ne pouvaient pas accéder au front », nous a confié un habitant de Gao, « c'est parce que des choses terribles s’y sont passées. L'armée française a progressé en circonscrivant les villes et villages rebelles ; elle en chassait les forces armées de l'opposition et se retirait ensuite. L'armée malienne noire entrait alors en action et massacrait les Touaregs et les Arabes et tous ceux qui étaient soupçonnés d’avoir aidé les rebelles. »

On rapporte ainsi, de partout, les cas de nombreuses exécutions sommaires, couvertes par l’armée française, de chefs locaux, imams, notables, marabouts, maîtres d’école, qui auraient été éliminés.

« Les exactions de l'armée malienne contre les Arabes et les Touaregs, les ‘peaux-claires’, se comptent déjà par centaines de personnes tuées », nous a expliqué Mohamed Fall ould-Mohamed, Secrétaire politique de la Communauté arabe du Mali. « Et il est probable que, dans quelques temps, on découvrira des charniers. »

La crise malienne, en effet, a été présentée par la presse, principalement française, comme une guerre défensive contre une invasion terroriste, contre al-Qaeda au Magrheb islamique (AQMI), renforcée par d’anciens mercenaires venus de Libye, désœuvrés depuis la chute de Mouammar Kadhafi, le dictateur libyen renversé par l’OTAN.

Mais la simplification médiatique et le discours du gouvernement français, qui voudrait justifier l’envoi de ses soldats au Mali par l’habituel refrain sur la « guerre contre le terrorisme », cachent mal les origines historiques de ce conflit et sa dimension ethnique : la question touarègue (à laquelle est également liée la population des Arabes du Mali, assimilés aux Touaregs à cause de leur couleur de peau).

Depuis l’indépendance du Mali, en 1960, en effet, les Touaregs (500.000 individus pour un peu plus de 15 millions d’habitants), établis dans le nord, l’Azawad, ont toujours été victimes d’un profond racisme de la part de la très large majorité noire bambara, concentrée dans le tiers sud du pays.

Bamako a dès lors négligé le développement des deux tiers sahariens du nord, où vivent les Touaregs et « où, chaque année, mon peuple meurt de soif, manque d’eau potable », s’exclame un ancien porte-parole du Mouvement populaire de l’Azawad (MPA).

Les Touaregs se sont donc régulièrement révoltés : en 1990, le MPA avait déclenché la plus grande rébellion touarègue de l’histoire du Mali postcolonial. Cette rébellion avait contraint le gouvernement malien à signer le « Pacte national », censé assurer l’intégration des Touaregs et garantir leurs droits de citoyens maliens à part entière (mais qui ne fut suivi que de peu d’effets).

Le leader de la rébellion de 1990, Iyad ag-Ghaly, est aujourd’hui le chef d’Ansar ad-Dine (la Défense de la Religion), le mouvement qui a repris les armes, en janvier 2012.

Devenu islamiste, Iyad ag-Ghaly s’est allié à AQMI, au Mouvement pour l’Unicité du Jihad en Afrique de l’Ouest (MUJAO) et aux jihadistes de Boko Haram, groupe islamiste du Nigéria voisin.

« Iyad est originaire du village d’Abeybara, dans la region de Kidal. Il a une cinquantaine d’années. C’est quelqu’un, quand nous étions jeunes, qui faisait rarement la prière. Mais, dans les années qui ont suivi la signature du Pacte national, vers 1994 ou 1995, je l’ai vu s’intéresser de plus en plus à la religion, d’abord, puis plus spécifiquement à la Dogha (le Salafisme). Il passait des jours, puis des mois, dans sa chambre, à lire le Coran. Ensuite, il est allé à la mosquée. Il y passait tout son temps… », nous a raconté Méty, un des proches  du chef d’Ansar ad-Dine, qui s’était battu à ses côtés en 1990, au sein du MPA.

« Il s’est rendu au Pakistan, pour y étudier la religion. Il a entraîné beaucoup de gens, qu’il a envoyés au Pakistan et en Afghanistan, pour qu’ils reçoivent une formation religieuse. Mais il a toujours désapprouvé les méthodes d’AQMI. Un Touareg n’enlève pas quelqu’un pour le vendre. C’est un déshonneur. »

Mais Iyad ag-Ghaly a également été rejoint dans la bataille par les guerriers du Mouvement national de Libération de l’Azawad (MNLA) et par les mercenaires touaregs revenus de Libye, avec un important armement pris dans les arsenaux de Kadhafi. Or, les revendications du MNLA ne sont nullement islamistes ; elles concernent strictement le destin du peuple touareg. Les objectifs autonomistes touaregs sont donc également à l’origine de la guerre.

Si beaucoup de Touaregs ont fui les exactions des jihadistes d’AQMI dès le début du conflit, depuis ces dernières semaines, cependant, des dizaines de milliers de Touaregs et d’Arabes ont fui également les attaques des armées française et malienne ; et, dans les deux cas, les Touaregs ne se sont pas réfugiés dans le sud du Mali, par crainte de la haine de la population noire à leur égard ; ils ont donc fui en Mauritanie et au Niger.

Ainsi, si, depuis plusieurs jours, les islamistes et les Touaregs semblent de plus en plus divisés sur les objectifs de la rébellion, les uns et les autres n’ont cependant pas résolu de déposer les armes. Et l’armée française, dans le futur, ne se battra donc pas seulement contre les terroristes d’al-Qaeda, mais aussi contre ceux des guerriers touaregs qui réclament encore l’indépendance de l’Azawad.

C’est dès lors dans un contexte de guerre civile que la France intervient au Mali ; et désormais sur le terrain difficile des montagnes du nord de la région de Kidal, un territoire que les Touaregs connaissent bien.

On n’est plus, ici, en région tropicale, et le changement de paysage est total : le vent souffle le sable du désert jusqu’au cœur de la ville, jusqu’à l’intérieur des maisons. Au loin, on aperçoit  le massif des Iforas, dont les crêtes se détachent sur l’horizon azuré et brûlant.

« L’armée française peut récupérer les villes. Ce n’est rien. C’est facile. D’ailleurs, Iyad n’y combat pas ; il s’en retire ; il ne s’enfuit pas ! Mais les Français ne pourront pas éradiquer le salafisme dans les zones désertiques, ouvertes, dans nos montagnes », poursuit Méty.

« Les Touaregs qui ont servi Kadhafi en Libye sont revenus au Mali avec un armement très sophistiqué, des missiles, des batteries anti-aériennes… Un armement qu’ils n’ont pas utilisé, pas encore… C’est une armée qui est revenue au Mali ! »

Une armée qui, jusqu’à présent, n’a pas affronté les soldats français, les attirant progressivement dans le piège des massifs du nord.

En outre, de source autorisée, des groupes de jihadistes se seraient déjà infiltrés à Bamako et menaceraient la capitale d’attentats, et d’y multiplier les enlèvements d’Occidentaux.

« Il n’y aura pas de fin à ce conflit », a conclu Méty. « C’est maintenant que la guerre va commencer ! »

Et, en effet, dans les coulisses de l’armée française, très loin des discours officiels qui célèbrent la victoire (trop facile) des militaires de l’opération Serval, très loin des fanfaronnades du petit monde politique parisien, c’est la crainte d’une guérilla de longue haleine qui se manifeste à présent.

Le Mali, pour les militaires français, pourrait rapidement résonner des mêmes échos qui ont eu raison des armées de l’OTAN dans les montagnes d’Afghanistan.



Lien(s) utile(s) : The New Times 



Lire aussi : MALI - « C’est maintenant que la guerre va commencer » (Rue89)

Et  AFRIQUE - Côte d’Ivoire : « légalisme » ou « gouvernance » ?  

 

 

 

Version originale russe :

 

№ 4 (273) от 11 февраля 2013 года

 

Свинцовое солнце пустыни

Война в Мали только начинается

Прошел ровно месяц, как французские войска высадились в Мали. Северные районы страны освобождены от исламистских группировок, в марте начнется вывод французских войск, уверяет Париж. Но местные жители говорят об обратном: война только начинается

 

 

Племена туарегов (500 тыс. человек на 15 млн жителей Мали) с самого дня объявления независимости Мали в 1960 году считали себя жертвами расизма со стороны чернокожего этноса бамбара, населяющего юг страны. После туарегского восстания 1990 года правительство подписало с туарегами Национальный пакт, дававший им равные с остальными гражданами права. Однако положения документа, как считают туареги, не выполнялись властями.

 

Бамако не производит впечатление столицы страны, где полным ходом идет гражданская война. Женщины в длинных национальных платьях с цветастыми тюрбанами на головах спешат на рынок: купить овощи и рыбную муку, из которой здесь готовят приправу к пище. Мужчины, развозящие на тележках все, что только можно представить. На узких улицах — какофония гудков автомобилей прошлого века. Над двухэтажными домами возвышаются современные офисные здания банков и гостиниц, стоящих на укрытых буйной тропической растительностью берегах реки Нигер. В переулках смешались люди, ослы, козы, куры, вообще кажется, что Бамако — и не город вовсе, а просто несколько стоящих рядом деревень, разделенных парками, полными москитов.

 

 

Странная война

 

Французские военные сделали все, чтобы приехавшие в Мали иностранные журналисты как можно дольше попивали пиво в забегаловках на центральном бульваре — все выезды из столицы перекрыли блок-постами. Когда же наконец репортеры попали в освобожденные французской армией города, то их взору предстала самая целомудренная за всю историю войн картина: ни убитых, ни раненых, ни даже плачущих женщин. Только дети с красно-бело-синими тряпочками в руках, радостно приветствующие армию-освободительницу.

 

Сцены эти, впрочем, отнюдь не постановочные. Исламисты, захватившие север Мали ровно год назад, успели восстановить против себя местное население. В Тимбукту, Гао, Кидале, других городах был тут же установлен шариат в самой строгой форме, с телесными наказаниями, в том числе отсечениями рук и ног. Под угрозой смерти местному населению было запрещено покидать насиженные места. С приходом французской армии женщины сняли закрывающие лица платки-никабы, а мужчины побрились. В Тимбукту шутят: «Если в Бамако портные обогатились на французских флагах, то у нас кучу денег заработали парикмахеры».

 

Шутки шутками, но очевидцы говорят и о других причинах, по которым военные долго не пускали в места боевых действий журналистов. «Французы быстро продвигались вперед, не задерживаясь в отвоеванных городах, — рассказывает Мохаммед Фал улд-Мохаммед, секретарь политического совета Арабской общины Мали. — Они лишь рассеивали силы противника и сразу шли дальше. За ними же следовали отряды малийских вооруженных сил, которые повсеместно устраивали массовые казни туарегов и арабов, считая их причастными к коллаборационизму с исламистами. Многие побрились вовсе не из эстетических соображений — просто бороду стало носить опасно: солдаты стреляли, не интересуясь, исламист перед ними или нет».

 

По словам политика, среди расстрелянных были вожди местных племен, имамы, просто известные граждане, духовные лидеры и даже директора школ. «Это был настоящий геноцид: людей расстреливали только за светлую кожу. Очень скоро мы найдем братские могилы с сотнями трупов», — уверен Мохаммед Фал улд-Мохаммед.

 

 

Урановый фон

 

Малийская армия была неспособна остановить исламистов, но и французы, придя на помощь, вовсе не бескорыстны — это вам скажет любой малиец. Здесь многие помнят заявления французского президента Франсуа Олланда в сентябре 2012 года: «Африканские дела должны решать африканцы». Франция тогда отрицала любую возможность отправки своего контингента, опасаясь за судьбу девятерых заложников-французов, которые вот уже несколько месяцев содержатся где-то в Сахаре. Но о заложниках тут же забыли, когда исламисты заняли 10 января города Кона и Диабали, дорога на столицу была открыта, а на севере повстанцы стали угрожать урановым шахтам, разрабатываемым французской компанией Areva в соседнем Нигере. Парижу потребовалось меньше суток, чтобы перебросить первые отряды спецназа и начать операцию «Серваль».

 

Французские официальные лица об уране говорить не любят, ведь в таком случае миротворческая операция грозит показаться защитой чисто французских интересов. В отличие от Германии, решившей отказаться от мирного атома, Франция, наоборот, все больше зависит от африканского урана: 78% электроэнергии во Франции вырабатывается на АЭС. Со времени открытия первых шахт в нигерийском Арлите в 1966 году Areva добыла здесь более сотни тысяч тонн урана на сумму около $20 млрд.

 

 

Туарег террористу рознь

 

Пустынные пейзажи в провинции Кидаль на севере Мали ничуть не похожи на тропический юг. В лицо дует жаркий ветер, насыщающий воздух мириадами песчинок. Песок здесь не только в пустыне, он везде: и в центре Кидаля, столице провинции, и в самых укромных уголках любой комнаты в каждом доме. Вдали за городом, в лазурном пламенеющем небе тонет плоскогорье Адрар-Ифорас: именно оно стало прибежищем повстанцев.

 

В оправдание операции «Серваль» Париж воспользовался той же терминологией, что и США перед вторжением в Ирак: «Это — война с международным терроризмом». Имелись в виду летучие отряды «Аль-Каиды в странах Магриба», усиленные экс-наемниками Муамара Каддафи, которые остались без работы после свержения полковника. Однако против армии Мали на севере страны сражалась не только «Аль-Каида», но и племена туарегов, сами по себе неоднородные. «Туарег не может похитить человека, чтобы продать его, — это бесчестно. Да и другие методы «Аль-Каиды» лидеры наших исламистских организаций и движений туарегов никогда не поддерживали», — пояснил автору туарег Мети. А вот что он сказал об Ияде аг-Гали, 50-летнем лидере малийских исламистов: «Он целые недели проводил или в мечети, или с Кораном в своей комнате. Потом учился в Пакистане, вернулся в Мали и преподавал теологию здесь. Через него прошли многие студенты, которых он отправлял в Афганистан или Пакистан на учебу. Но методы «Аль-Каиды» он тоже никогда не поддерживал».

 

Несмотря на то что в рядах туарегов в последнее время намечается раскол: одни ратуют только за независимость Азавата (так туареги называют север и северо-запад Мали, который считают своей исконной территорией), другие — за создание исламского халифата. В любом случае именно Ияд аг-Гали, считают эксперты, способен сегодня сплотить вокруг себя все еще боеспособные силы исламистов. Десятки тысяч туарегов и арабов, бежавших от них в начале войны, сегодня бегут от опьяненных жаждой мести малийских военных, скрываясь в горах на севере страны, а также в Мавритании и Нигере. Именно с ними придется бороться французской армии, которая, возможно, и не сможет оставить страну так быстро, как хотелось бы генералам. В распоряжении повстанцев — внушительные арсеналы вывезенного из Ливии оружия, в том числе ракеты «земля–земля» и даже переносные системы ПВО.

 

«Занять города французам ничего не стоило, но это ничего и не значит, — уверен Мети. — Ияд пока не сражается, просто отступает». Главный союзник повстанцев — природа. Туареги, разъясняет Мети, заманили французов в ловушку — в Кидаль, где пустыня торжествует вперемежку с горами, затруднена доставка воды и продовольствия: «В горах равных туарегам нет. Французы, видимо, забыли, как русские заманили их однажды в свои снега!»

 

Пока французские военные наслаждаются победными реляциями, по Бамако ползут слухи об отрядах исламистов, просочившихся в столицу с целью осуществления терактов и похищения иностранцев. «У этого конфликта не будет конца, — усмехается Мети, — война только начинается».

 

 

© Cet article peut être librement reproduit, sous condition d'en mentionner la source

(www.pierrepiccinin.eu) 

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Publié le par Pierre PICCININ

Tunisie/Égypte - Un laboratoire exemplaire ? (Les Cahiers de l'Orient 109, printemps 2013)

 

    Tunisie - Liberté

photo © Pierre Piccinin da Prata (Tunis - place de la Kasbah - février 2011)

 

  

Conviendrait-il de conclure que, au mieux, le « Printemps arabe » se résumerait désormais aux cas tunisien et égyptien ?

Les clefs d'un désastre...

Le « Printemps arabe », en effet, ne semble pas vouloir tenir ses promesses ou, plus exactement, celles des nombreux observateurs euphoriques qui ont cru déceler, dans cette « vague révolutionnaire déferlant sur tout le monde arabe, du Maroc aux portes de l’Iran », l’émergence soudaine et généralisée d’une société civile suffisamment forte pour transformer politiquement l’Afrique du nord et le Moyen-Orient, en renversant des régimes dictatoriaux et en imposant des règles sociales et économiques nouvelles.

Quelques erreurs d’approche, d’abord, ont faussé l’analyse et produit cette expression-même de « Printemps arabe », qui résume à elle seule la distorsion existant entre les conclusions des commentateurs et la réalité du terrain ou, plus justement dit, « des » terrains : la passion générée par cet ensemble d’événements spectaculaires et l’emballement naïf qui en a résulté ; les comparaisons incongrues avec des épisodes de l’histoire européenne en apparence similaires (la Révolution française de 1789 ou le « Printemps des peuples » de 1848), qui ont conduit à l’application de schémas et de grilles d’analyse complètement inadéquats, produisant de ces révoltes arabes une image déformée et une interprétation prospective qui est désormais invalidée par les événements ; l’explication mono-causale de ces « révolutions », alors que les États concernés présentent des modes de fonctionnement politiques, socio-économiques, mais communautaires et religieux également, très divers, qui ont démultiplié les raisons et les configurations de la contestation ; l’erreur sémantique, qui a généré la confusion entre « révolte » et « révolution » ; et l’attrait de l’actualité, aussi, qui a nié la perspective des mouvements de contestation, dont la plupart ne sont pas nouveaux, mais existent depuis les années 1980’ et ont reçu depuis trente ans des réponses identiques à celles qui leur ont été données aujourd’hui, au Maroc, par exemple, en Algérie ou en Jordanie. Rappelons aussi que, des vingt-deux États membres de la Ligue arabe, seulement six pays sont concernés par ce « Printemps ». Enfin, la question se pose de savoir ce qui a motivé les jeunesses arabes : leur révolte avait-elle pour objectif la démocratie ou bien s’est-il agi d’une frustration au regard du pouvoir de consommer de l’Occident ?

Un an après l’étincelle tunisienne, le bilan n’est donc pas celui qui avait été annoncé : en Libye comme au Yémen, au-delà de la contestation civile et des velléités démocratiques, c’est une configuration très spécifique qui s’est rapidement faite jour, fonction de la structure sociopolitique tribale et clanique de ces deux États : le colonel Mouammar Kadhafi et le président yéménite Ali Abdallah Saleh ont tous deux dû faire face aux soulèvements de chefs de clan, de pouvoirs secondaires décentralisés, et d’éléphants du régime qui ont estimé leur heure arrivée, lesquels ont fini par supplanter la révolte populaire dont ils avaient saisi l’occasion pour se manifester. Dans les deux cas, la conjoncture s’est complexifiée davantage encore du fait, d’une part, de l’intervention de l’Arabie saoudite et du Conseil de Coopération du Golfe, au Yémen, et de l’ingérence franco-britannique, soutenue par les États-Unis et l’OTAN, en Libye, mais aussi de l’Algérie, du Tchad et du Nigéria, favorables à Tripoli, tandis que le Qatar, entre autres, approvisionnait les rebelles en armement lourd ; et, d’autre part, de l’apparition de filières de combat islamistes, dont le nombre s’est rapidement révélé, en Libye surtout, d’une importance qui a surpris les belligérants eux-mêmes, au point de provoquer la panique au sein du CNT, comme nous avions pu le constater lors de notre observation à Benghazi, en août 2011.

Au Bahreïn, la seule monarchie du Golfe persique qui a connu une protestation civile réellement non-violente et d’envergure suffisante pour inquiéter le régime, la répression armée ordonnée par le gouvernement, assisté par des troupes saoudiennes envoyées en renfort et couvert par un blanc-seing tacite états-unien, a presque réussi à museler la contestation. Le Sultanat d’Oman a également connu des troubles, rapidement réprimés. Outre l’Arabie saoudite, le Qatar a également pris parti contre la contestation, et pas uniquement au Bahreïn.

En Syrie, la situation a connu de nombreux soubresauts.

L’opposition s’était divisée dès l’origine du mouvement, du fait d’une conjoncture particulièrement complexe, du patchwork communautaire, ethnique et confessionnel qui structure la population : la contestation pacifique initiée par divers éléments de la société civile s’était rapidement essoufflée, face à des soulèvements parfois violents, comme à Jisr al-Shugur ou à Homs, face aussi à l’opposition islamiste.

Dans un premier temps, le régime a bénéficié du soutien des minorités, notamment des Alaouites, bien sûr, mais aussi d’une forte majorité des Chrétiens, qui craignaient l’essor du courant islamiste radical, et encore d’une large partie de la bourgeoisie sunnite, laquelle se félicitait des mesures économiques promues par Bashar al-Assad depuis 2000.

La couverture médiatique désastreuse des événements avait ainsi très largement exagéré l’ampleur de la contestation.

Depuis le scrutin de mai 2012, cependant, et les promesses trahies du président al-Assad, qui avait jusqu’alors surfé sur le péril islamiste et la peur de la guerre civile, s’engageant à mener le pays à des élections libres, annonciatrices d’une démocratisation rapide, la plupart de ses soutiens ont abandonné le régime ; et, partout en Syrie, villes et villages se sont insurgés.

Toutefois, les révolutionnaires syriens sont peu à peu noyés dans le sang : fort des soutiens russe et chinois au Conseil de sécurité de l’ONU, mais aussi de l’inertie des démocraties occidentales –dont il faudra bien, un jour, expliquer les raisons-, le gouvernement de Bashar al-Assad réprime militairement son peuple, sans plus aucune modération.

Ailleurs, en Jordanie, au Maroc, en Algérie, une répression « modérée », assortie de vagues promesses de réformes, a eu raison de mouvements de contestation dont l’ampleur n’a pas été celle de la « vague révolutionnaire » annoncée.

Ainsi, seules exceptions au tableau, la Tunisie, peut-être, et l’Égypte, en apparence...

L’objet de notre propos est de cerner les processus qui sont nés de la révolte dans ces deux pays, d’en comprendre et disséquer les évolutions respectives depuis janvier-février 2011 et de tenter d’établir si un modèle théorique pourrait résulter de ces deux cas, applicable ou non aux autres États arabes.

 

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Photos---illustration--3 1218[Photo : entretien avec le Président Moncef Marzouki - Palais de Carthage (Tunis)]

En Tunisie, comme en Egypte, l’enjeu principal qui a suivi les troubles et la chute du chef de l’État consiste en la réforme de la constitution et l’ouverture du pouvoir à l’opposition.

Composé pour l’essentiel, jusqu’aux élections qui ont eu lieu en octobre 2011, des ministres choisis par Mohamed Gannouchi, l’ancien premier ministre de Ben Ali, le gouvernement provisoire s’est employé à orienter les réformes en faveur du maintien des prérogatives de l’establishment politique et financier.

Ce gouvernement a toutefois subi plusieurs remaniements, depuis l’exil en Arabie saoudite du président Ben Ali, le 14 janvier 2011.

Et l’historique de ces remaniements est riche d’enseignements sur la manière dont la « révolte » a été gérée par les autorités. Il convient donc de s’y arrêter, pour comprendre la manière dont la « révolution » a été en partie enrayée, le cas tunisien, outre qu’il fut le déclencheur de ce « Printemps arabe », étant aussi, sur ce plan, le plus complexe à disséquer.

Le premier ministre Mohamed Gannouchi avait, dans un premier temps, espéré maintenir en place l’ensemble de l’appareil politique, tablant sur le fait que le départ du chef de l’État aurait constitué un exutoire suffisant à la révolte populaire ; il avait ainsi annoncé « la vacance de la présidence » et assuré lui-même l’intérim, le temps que le Conseil constitutionnel, en vertu la Constitution en vigueur, désignât comme successeur le président du parlement, Fouad Mebazaa, fidèle du régime ayant occupé de hautes fonctions durant toute l’ère benaliste. Ce dernier, constitutionnellement toujours, recevait la charge d’organiser des élections présidentielles dans les soixante jours.

En outre, dès le vendredi 14 janvier au soir, l’état d’urgence avait été proclamé, sous le prétexte que des « pillards » semaient le chaos dans la plupart des grandes villes du pays et que la « priorité absolue » du gouvernement devait être le rétablissement de l’ordre public. En conséquence, l’armée, dont le commandement, depuis le début des événements, s’était officiellement engagé à défendre le peuple, y compris contre la police du régime, et s’était dès lors attiré la sympathie populaire, a, sans difficulté, repris la maîtrise de la rue, encadrant étroitement les manifestations et empêchant tout débordement, sécurisant les lieux du pouvoir.

Il apparaît clairement que le parti benaliste au pouvoir, le Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD), a ambitionné à ce moment-là de conserver intacte l’ensemble des institutions et d’opérer un simple changement à la tête de l’État.

Si une partie des contestataires avait déjà été satisfaite par le départ du président Ben Ali, laquelle a déserté la rue, la manœuvre n’a cependant pas réussi à duper une large fraction d’une population tunisienne très éduquée, qui a dès lors poursuivi son mouvement, revendiquant une nouvelle constitution et des élections présidentielles et législatives et exigeant le départ de tous les ministres issus du RCD.

À l’occasion de ces manifestations, les intentions du commandement militaire sont apparues sous un jour moins idéal, l’armée intervenant régulièrement pour disperser la foule, violemment parfois et en coordination avec la police.

Le premier ministre Gannouchi s’est essayé alors à une deuxième manœuvre, le 19 janvier, par un effet d’annonce du remaniement du gouvernement, de l’ouverture à l’opposition et de la démission du RCD de tous les ministres en exercice. En fait d’ouverture, seulement trois ministères furent concédés : l’enseignement, le développement régional et la santé. Et seule l’opposition officielle, « autorisée » sous la présidence de Ben Ali, fut invitée à participer.

Cette deuxième manœuvre fut également un échec : les membres de l’opposition qui avaient été désignés pour un portefeuille (sans avoir même été préalablement contactés) ont démissionné dans les heures qui ont suivi leur nomination et les manifestations se sont poursuivies.

Le 25 janvier, Mohamed Gannouchi présenta un gouvernement dont seuls neuf des anciens ministres conservaient leur portefeuille et annonça la révision de la constitution. Cette troisième manœuvre réussit : bien que la plupart des nouveaux ministres fussent issus des rangs de l’establishment benaliste (anciens hauts fonctionnaires, diplomates ou financiers liés au régime, seconds couteaux du RCD), inconnus du grand public, ils furent acceptés par les manifestants (Mohamed Gannouchi, qui restait seul contesté, démissionna lui-même, le 27 février, mettant ainsi un terme aux derniers mouvements de protestation de masse susceptibles de menacer le régime ; il a été remplacé par Béji Caïd Essebsi, ancien président de la chambre des députés, donc lui aussi benaliste confirmé).

Photos-illustration-2 0094  photo © Pierre Piccinin da Prata (Tunis - avenue Bourguiba - février 2011)

Ce dernier remaniement, le 25 janvier, fut accompagné du discours du commandant en chef de l’armée, le général Rachid Amar, qui s’est adressé directement aux manifestants, dévoilant un peu plus encore le jeu de l’armée : jouant sur les divisions qui avaient commencé à naître au sein de la population (des manifestations pour la reprise du travail se sont heurtées à celles qui exigeaient la démission du gouvernement), le général Amar a demandé à tous les manifestants de rentrer chez eux, leur garantissant que l’armée défendrait le processus de démocratisation du pays.

Si quelques changements bénins ont eu lieu ensuite, c’est cette équipe-là qui a gouverné la Tunisie, cette équipe dont le ministre des affaires étrangères, Ahmed Ounaës, en déplacement auprès de la Commission européenne, le 2 février, avait déclaré : « le renversement de Ben Ali n'a rien à voir avec une révolution. (...) Ce régime fut une simple parenthèse despotique, mais qui a su apporter la modernisation de l'économie et faire passer la Tunisie du socialisme au libéralisme », propos qui ont entraîné sa démission le 13 février.

Fait notable également, la police politique du régime benaliste n’a pas été démantelée et a continué de surveiller et d’inquiéter les anciens opposants. « Le dictateur est parti, la dictature est toujours en place. »

Ce gouvernement provisoire, au sein duquel les ballets et tours de passe-passe ont réussi a maintenir une majorité d’anciens membres du RCD, a tenté, principalement, de hâter au maximum l’élection de « l’Assemblée nationale constituante », en charge de rédiger une nouvelle constitution, avant des élections législatives et présidentielles, et ce de sorte à couper l’herbe sous le pied de l’opposition en ne lui laissant pas le temps de s’organiser en vue de ces élections et en misant sur l’impatience de la population.

A ce stade des événements, l’establishment benaliste semblait avoir réussi à garder la main et la révolution apparaissait compromise.

Toutefois, parallèlement au gouvernement provisoire, à l’initiative de l’opposition, qui, en Tunisie, a su trouver quelques terrains d’entente et regrouper ses forces (dans un premier temps en tout cas), a été constituée, dès le mois de mars 2011, une « Haute instance pour la réalisation des objectifs de la révolution, de la réforme politique et de la transition démocratique », organe autoproclamé rassemblant des représentants de différentes formations politiques d’opposition et d’organisations syndicales, professionnelles et régionales.

Le gouvernement provisoire a tenté de s’opposer à cette assemblée, mais n’a pas pu empêcher la création de cette instance, qui, bien que critiquée pour s’être érigée en parlement sans aucune légitimité électorale, représentait les Tunisiens de manière assez rationnelle et complète.

C’est en cela que la Tunisie a peut-être réussi sa « révolution », en remplaçant et court-circuitant les institutions de l’ancien régime.

Cette Haute Instance a ainsi émis un certain nombre de décrets lois visant à organiser les élections de l’Assemblée constituante en toute indépendance du gouvernement provisoire qui s’est vu privé du contrôle de l’élection. Elle a notamment décrété la création d’une « Instance supérieure indépendante pour les élections » (ISIE), chargée de superviser les élections, en lieu et place du ministère de l’intérieur : ce second acte révolutionnaire a éloigné davantage encore le processus électoral de l’influence du gouvernement provisoire.

Elle a aussi décrété que la plupart des membres du RCD ayant occupé des fonctions officielles et les personnes ayant soutenu la candidature de Ben Ali aux élections prévues en 2014 ne pouvaient pas être candidats aux élections.

En outre, initialement prévue le 24 juillet, l’élection de l’Assemblée nationale constituante avait été reportée en octobre 2011, par décret de la Haute instance, mesure qui a donné du temps à l’opposition, à l’encontre des intentions du gouvernement provisoire.

Par contre, la Haute Instance a admis le principe d’un scrutin proportionnel, selon la méthode des plus forts restes.

Aussi, l’opposition traditionnelle n’a pas réussi à surmonter ses divisions ; chacun a préféré tenter sa chance en présentant des listes concurrentes : le Parti démocrate progressiste (PDP) de Ahmed Nejib Chebbi et Maya Jribi, formation historique, n’a pas même obtenu 20 sièges sur les 217 à pourvoir ; le mouvement Ettajdid de Ahmed Brahim, parti centriste, et le Parti communiste des Ouvriers de Tunisie de Hamma Hammami n’ont pas réussi à percer et n’ont recueilli que quelques pourcents des suffrages. Seuls le parti Ettakatol (Forum démocratique pour le Travail et les Libertés) de Moustafa Ben aafr et le Congrès pour la République (CPR) de Moncef Marzouki, partis de centre-gauche, s’en sont moins mal sortis, avec un peu plus de 9% des voix pour le premier et près de 14% pour l’autre.

Ces divisions et la dispersion des moyens ont donc affaibli l’opposition, dont les scores électoraux ont déçu les leaders rentrés d’exil.

A l’exception, toutefois, du parti Ennahdha de Rached Ghannouchi, dont la campagne, lancée avant la date officielle déjà, en violation de la réglementation édictée par l’ISIE, a suscité de nombreuses protestations.

Les militants islamistes ont en effet utilisé les mosquées et les universités, où il n’a pas été possible d’exercer un contrôle. Ils ont parcouru les provinces avec des camions frigorifiques, distribuant des denrées alimentaires ; ils ont payés les frais de mariages, des factures d’électricité, épongé des dettes, offert de l’électroménager… Tout un ensemble de cadeaux financés par un mouvement qui, brimé sous Ben Ali, était exsangue et encore sans ressource quelques mois avant la campagne électorale. La question est donc aussi de savoir quelle a été l’origine des fonds qui ont alimenté cette onéreuse campagne. Diverses sources rencontrées sur le terrain ont évoqué le Qatar et l’Arabie saoudite.

Ennahdha aurait aussi passé des accords avec des mouvements salafistes, qui se sont très tôt manifestés, surtout dans le sud, violemment parfois, en attaquant des commerces d’alcool par exemple ; et dont l’ampleur n’a cessé de croître par la suite…

Les vainqueurs de ces élections ont donc bien été les islamistes d’Ennahdha, d’une part, qui ont remporté plus de 40% des voix exprimées et dominent largement le gouvernement de transition proclamé par l’Assemblée ; ils contrôlent aussi les débats pour l’élaboration de la nouvelle constitution (si la régularité de leur campagne est discutée, ils bénéficient en revanche de la légitimité que leur confère l'élection au scrutin proportionnel -un scrutin majoritaire leur aurait certainement donné une majorité absolue ; qu’est-il donc advenu du miracle de cette « jeunesse Facebook », que l’on disait tellement « moderne » et « occidentalisée » ?).

Au terme de négociations assez courtes, Ennahdha a trouvé un accord avec le CPR et Ettakatol, le 18 novembre 2011, pour la formation d’une majorité à l’Assemblée constituante et d’un nouveau gouvernement provisoire : Moncef Marzouki a obtenu la présidence de la république, Moustafa Ben Jaafar, la présidence de l’Assemblée et Hamadi Jebali, le secrétaire général d’Ennahdha, le poste de premier ministre. De vives tensions sont toutefois d’emblée apparues au sein de la coalition, principalement entre le CPR, qui entend exercer une présidence active, et Ennahdha, qui espérait cantonner Moncef Marzouki à un rôle représentatif et mener seul la politique gouvernementale.

Mais, d’autre part, à côté de ces partis de l’opposition historique, sont apparues plus d’une centaine d’autres formations (il en existait seulement huit avant la révolution), une constellation qui a vu le jour à l’annonce de l’élection, dont quelques-unes seulement avaient choisi de se coaliser et dont il est bien difficile de discerner les objectifs et l’origine : plus de 10.000 candidats pour les 217 sièges de l’Assemblée constituante ; 1.635 listes déposées, presque 1.500 retenues, réparties sur seulement 33 circonscriptions, dont 146 listes pour les 18 sièges réservés aux Tunisiens de l’étranger.

Cette pléthore de candidats (45% des listes ont été présentées par des candidats indépendants), la plupart sans aucune formation ni expérience, inconnus des électeurs et sans programme clairement établi, a provoqué le trouble d’un électorat dès lors incapable de se positionner. Il fallait présenter des listes fermées avec un nombre de candidats correspondant au nombre des sièges à pourvoir. De plus, la parité homme/femme a été imposée. Beaucoup de candidats étaient dès lors des bouche-trous, surtout parmi les candidates…

D’où le taux de participation relativement faible, contrairement à ce qui a été prétendu par l’ISIE, qui avait lancé des chiffres de 80 à 90% de participation, chiffres repris par toute la presse internationale et aujourd’hui encore omniprésents. En effet, il faut ici tordre le cou à un canard, concernant ces « premières élections libres » en Tunisie : les chiffres produits, annonçant une participation de plus de 70%, doivent être bien compris ; il s’agit de 70% des inscrits, et non de la totalité des citoyens tunisiens ayant le droit de vote. Ainsi, si on avait pu constater un certain engouement de la population lors de l’inscription sur les listes d’électeurs, par la suite, en revanche, beaucoup moins de personnes se sont déplacées pour se rendre aux urnes. En réalité, la participation au vote a à peine dépassé les 50% (il faut donc également ramener à sa juste proportion la victoire d’Ennahdha, qui n’a, en définitive, mobilisé qu’une vingtaine de pourcents de la totalité de l’électorat tunisien).

Carte tunisie fr[1]D’où, aussi, le report des voix sur le parti religieux et, dans les petites agglomérations, les votes de proximité, en faveur des  figures locales connues, issues de l’ancien régime.

En effet, nombre de ces nouvelles formations ont masqué le retour en lice des tenants de l’ancien régime et laissent aujourd’hui planer le doute sur l’avenir du projet de constitution : si plusieurs d’entre eux ont pu être identifiés, il est à ce stade impossible de préciser combien des candidats indépendants élus à l’Assemblée constituante collaborent avec les réseaux benalistes toujours puissants en Tunisie.

C’est le cas du parti créé par le riche homme d’affaire Hechmi Haadmi, la Pétition populaire, qui peut clairement être identifié comme issu de l’establishment de l’ancien régime (la Pétition populaire a obtenu entre 8 et 12% des voix, 25 sièges, dont 6 lui ont initialement été retirés par l’ISIE au motif d’irrégularités dans le financement de sa campagne).

La tournure des négociations sur le projet de constitution, actuellement en partie dans l’impasse (les élections, prévues en mars 2013, pourraient ainsi être reportées), permettra de déterminer si oui ou non l’Assemblée constituante tunisienne se compose majoritairement, pour une part, des élus du parti islamiste Ennahdha et, comme certains le redoutent, pour une autre part, d’anciens sympathisants du RCD, qui pourraient profiter des brèches ouvertes par les dissensions plus que visibles au sein de la très fragile coalition gouvernementale qui les exclut pour le moment.

 

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[Photo : entretien avec Mohamed al-Katatmy - Quartier général des Frères musulmans (Le Caire)]

Inspirée des événements de Tunisie, la révolte égyptienne n’a cependant pas bénéficié du soutien et du suivi d’une population aussi éduquée et au fait du fonctionnement des mécanismes institutionnels : en définitive, la raison du coup de colère égyptien, ce fut peu de « jeunesse Facebook », mais beaucoup de misère. La « révolution » égyptienne n’a pas été animée par une idéologie révolutionnaire ; la population demandait autre chose : la croissance économique et le « welfare ».

La manipulation politique fut donc bien plus aisée et rapidement mise en œuvre qu’en Tunisie. Les relations entre les autorités militaires égyptiennes et Washington ne se sont jamais interrompues, ni non plus le financement de l’armée par les États-Unis : comme Ben Ali, Moubarak s’est trouvé confronté à un soulèvement populaire ingérable ; mais, en Égypte, il y avait une solution…

En Égypte, où l’armée a adopté la même attitude qu’en Tunisie, l’équipe gouvernementale laissée par le président Moubarak (démissionnaire le 11 février 2011), mainte fois remaniée, mais toujours en interne et sous le contrôle du Conseil suprême des Forces armées (CSFA), a sans attendre ordonné la rédaction d’une « déclaration constitutionnelle » sensée servir de constitution à l’Égypte durant une période de transition d’un an environ (il s’est surtout agi d’un toilettage de l’ancienne constitution, et les seules modifications sensibles ont concerné la loi sur les partis et la loi électorale).

La tâche en avait été confiée à un comité restreint « d’experts », nommés par ce gouvernement provisoire et constitué presqu’uniquement d’anciens moubarakistes, avec, en termes d’opposition crédible, le seul concours des Frères musulmans, seule formation politique effectivement structurée et susceptible d’être représentée.

Le texte de cette « déclaration constitutionnelle » attribuait temporairement au CSFA à la fois le pouvoir exécutif et, dans les faits, le pouvoir législatif : c’était le CSFA qui nommait et révoquait les ministres et représentait l’État dans les relations internationales (art. 56), et ce pour toute la période transitoire, c’est-à-dire jusqu’à la complète élection du parlement et celle du président (art. 61). Ainsi, même après l’élection de « l’Assemblée du peuple », première des deux chambres du parlement, le CSFA a conservé ses prérogatives exécutives ; et ce fut encore le cas après l’élection de la seconde chambre, le « Conseil consultatif » (le « Conseil de la Choura », le Sénat égyptien, chambre haute du Parlement, au pouvoir limité), qui a lieu fin janvier 2012. De même, c’est le CSFA qui était à l’origine des projets de lois soumis à l’Assemblée, avec en outre un droit de veto sur les décisions de l’Assemblée ; et c’est le CSFA qui convoquait l’Assemblée et ajournait ses sessions (art. 57); il avait aussi, seul, le contrôle du budget. Enfin, le CSFA s’était vu investi également d’une dimension judiciaire : il détenait le pouvoir d’amnistie et le droit de grâce.

Une « Assemblée provisoire » (Assemblée constituante) de cent membres devait ensuite être élue lors d’une session commune des deux chambres du parlement, avec pour tâche de rédiger la nouvelle constitution (art. 60).

Sous l’égide du maréchal Mohamed Hussein Tantaoui, président du CSFA et, constitutionnellement, chef de l’État par intérim, ce texte ainsi élaboré a été tout aussi rapidement soumis à un referendum, le 19 mars, moins de six semaines après la démission d’Hosni Moubarak : les Égyptiens, encore sous le coup du départ de Moubarak et confiants dans la « révolution », ont massivement soutenu ce texte et l’ont approuvé par 77 % des votes. C’est donc, en Égypte, tout le contraire d’un 1789 : peu de troubles, pas de période de dictature exaltée, mais la stabilité.

 

Les Frères musulmans, qui ont trouvé un terrain d’entente avec le pouvoir et négocièrent également avec le gouvernement états-unien, ont appelé à soutenir ce texte, qui fait de la charia la base dont doivent s’inspirer la future constitution et le droit égyptiens. Les Frères musulmans, en effet, sont avant tout intéressés par l’islamisation de la société ; il n'est pas question pour eux de remettre en cause ni l’orientation libérale du système économique égyptien, ni les traités passés avec les Etats-Unis, ni non plus la paix avec Israël (paradoxalement à certains discours officiels, Israël se réjouit donc de ce que les Frères aient pris le dessus dans la mêlée de l'opposition).

Les premières élections législatives (élection de l’Assemblée du peuple, qui a eu lieu en deux tours, fin novembre - début décembre et mi-janvier) ont ensuite immédiatement été annoncées, c’est-à-dire, elles aussi, sans attendre que l’opposition qui s’était faite entendre dans la rue ait pu se constituer en partis organisés.

C'est précisément sur ce point que maints observateur commettent une erreur : certains ont craint que l’ancienne équipe gouvernementale eût voulu conserver le pouvoir le plus longtemps possible, alors que, précisément, son objectif était de hâter les élections au maximum pour empêcher l'opposition de se structurer (en Tunisie, tous les leaders de l’opposition s’étaient entendus et avaient exigé le report des élections le plus tard possible).

Par contre, les Frères musulmans (Parti de la Liberté et de la Justice), qui, bien qu’interdits sous Moubarak, disposent depuis les années 2000’ d’un vaste réseau clientéliste fondé sur l’aide sociale, s’étaient d’emblée déclarés prêts à participer à des élections, qu’ils ont remportées avec près de 47% des suffrages.

Lors des premières manifestations, en janvier 2011, les Frères musulmans n’avaient pas donné de consigne à leurs membres, qui ont pu participer à la contestation (seules les femmes avaient reçu l’interdiction de manifester). Le 28 janvier, ensuite, le « Vendredi de la Colère », les Frères ont appelé à manifester, partout dans le pays. Ce sont eux qui ont emmené leur base des campagnes dans les villes de province et ont permis des manifestations massives. Ils ont dès lors fait la preuve de leur capacité à mobiliser et se sont imposé comme les principaux rivaux du régime. D’autre part, le mouvement a su mettre en œuvre une stratégie de reprise en main des jeunes Frères musulmans, aux préoccupations plus sociales et progressistes. Leurs leaders ont été exclus du mouvement, de même que les cadres intermédiaires qui leur avaient emboîté le pas et étaient entrés en conflit avec la hiérarchie. Cette mesure a évité le schisme : le mouvement n’a pas implosé, comme on aurait pu l’envisager, et seulement quelques centaines de membres ont rejoint la dissidence, qui a constitué plusieurs partis dont les scores ont été insignifiants.

Photos-illustration-2 0618    photo © Pierre Piccinin da Prata (Le Caire - place Tahrir - février 2011)

De même qu’un « nouveau » parti, produit de la reconversion déjà réalisée d’anciens cadres du Parti national démocrate (PND - le parti du président Moubarak, sacrifié, quant à lui, avec plusieurs de ses proches, et soumis à la justice égyptienne) : le Parti des Égyptiens libres, fondé et financé par de riches entrepreneurs et hommes d’affaires, autour du milliardaire chrétien Nagib Sawiris, notamment propriétaire de la société de téléphonie Mobinil, dont la fortune colossale s’est édifiée sous la protection du président Moubarak.

Le Parti des Égyptiens libres, à la tête d’une coalition de formations libérales, a mis en œuvre une stratégie habile dans les circonscriptions où l’élection se déroulait au scrutin uninominal : très larges, les circonscriptions ne pouvaient être remportées par des candidats peu connus. Seuls des personnalités d’envergure pouvaient y avoir leur chance. Ce qui a d’emblée mis les petites formations en difficulté. Aussi, le Parti des Égyptiens libres a organisé ses meetings en mettant en avant des notables locaux, quartier par quartier, qui ont servi de tremplins aux candidats du parti. Même s’il n’a pas connu un succès comparable à celui des islamistes, cette tactique lui a assez bien réussi.

Également en lice pour le pouvoir, le Wafd, parti laïque de centre-gauche, dont les résultats ont été meilleurs que ceux du Bloc égyptien.

Contrairement au cas tunisien, le processus qui s’est mis en place en Égypte n’a été que fort peu contesté : la manœuvre, grossière, qu’avait vainement tentée Mohamed Ghannouchi le 14 janvier, à savoir l’éviction de la tête de l’État et son remplacement par un des dinosaures du régime, et ce dans le cadre de la constitution en vigueur sous la dictature, a par contre été une réussite totale, en Égypte, et avec l’appui des Frères musulmans.

La myriade de petits partis qui se sont constitués en Égypte (plus d’une cinquantaine), comme en Tunisie, n’avaient ainsi que peu de chance de percer, d’autant moins que la loi électorale égyptienne organise le scrutin sur base d’un système proportionnel pour un tiers seulement des districts électoraux de chacun des 27 gouvernorats que compte le pays, les deux autres tiers étant soumis à un scrutin uninominal. Le nombre de ces petits partis et la dispersion des votes ont donc eu pour effet de réduire encore leur chance face aux formations plus importantes. Pas même la gauche, principalement trotskiste et nassérienne, qui a mené campagne sur le mécontentement social, n’a réussi à s’imposer, n’étant pas parvenue à surmonter ses divisions et à présenter des listes communes pour rassembler son électorat.

Les grands exclus du paysage partisan ont été les jeunes : certains des jeunes gens qui avaient manifesté sur la place Tahrir et constitué le fer de lance de la révolte se sont organisés en associations et ont présenté des listes, mais elles ont souvent été refusées. La déclaration constitutionnelle de mars avait certes modifié la loi sur les partis en transférant le pouvoir d’approbation des partis à une commission composée de magistrats indépendants issus du judiciaire, alors qu’il était auparavant du ressort d’une assemblée désignée par l’exécutif. Mais, l’appareil judiciaire n’ayant pas été réformé, cette mesure doit elle aussi être rangée au nombre des manœuvres de diversion qui ont permis au système de se perpétuer sous des apparences nouvelles.

Quelques milliers de ces jeunes de la place Tahrir sont donc revenus occuper les lieux, durant les jours qui ont précédés le premier tour du scrutin, les 28 et 29 novembre. Ils ont réclamé le départ du gouvernement, qui a démissionné pour un énième tour de chaises musicales, le retrait du pouvoir de l’armée et le report des élections, pour permettre à un gouvernement civil d’en prendre le contrôle et à l’opposition de s’organiser. Ce coup de colère a tourné au pugilat avec les forces de l’ordre, qui ont ouvert le feu sur les émeutiers. L’armée, forte de la légitimité que lui avait conférée le référendum du 19 mars, n’a pas cédé à la rue et a poursuivi le processus enclenché.

Le referendum du 19 mars n’a semble-t-il pas connu de fraudes notables, selon le rapport de la « Coalition égyptienne pour l’observation des élections », composée d’observateurs de l’Organisation égyptienne pour les Droits de l’Homme, de l’Institut Andalus pour les Études de la tolérance et de la Non-violence et du Centre égyptien pour les droits des Femmes.

Autre aspect de l’Égypte électorale post-moubarakiste, la quasi-absence de femmes parmi les candidats. La féminisation de la vie politique égyptienne, tant attendue après les manifestations de janvier où l’on avait vu s’affirmer des milliers de femmes, n’a donc pas eu lieu. Les Frères musulmans de la tendance traditionnaliste, qui refusent qu’un Chrétien ou qu’une femme accède à la présidence, n’ont pas connu d’opposition sur ce point.

En Égypte, il apparaît donc qu’un processus de restauration s’est amorcé : les tenants de l’ancien régime, au prix d’importantes concessions à la mouvance islamiste, ont tenté de rétablir le statu quo.

L’élection de l’Assemblée du peuple, qui restera en fonction pour une période de cinq ans, devait donc se jouer, pour l’essentiel, entre les deux grands partis connus, fortement financés (les pratiques qui consistent à acheter les votes n’ont pas disparu) et médiatisés et bénéficiant déjà d’une assise militante que les autres formations n’ont pas eu le temps de construire : le Parti de la Liberté et de la Justice, les Frères musulmans, et le Parti des Égyptiens libres. Et la coalition semblait évidente.

Cependant, une surprise de taille, qu’aucun observateur n’avait envisagée, a compliqué la donne : la percée du parti salafiste, le Hezb al-Nour, arrivé en deuxième position, avec plus d’un quart des voix, qui a relégué à la troisième place le Wafd et le Parti des Égyptiens libres et sa coalition, le Bloc égyptien, à la quatrième place.

La mouvance islamiste était aussi représentée par deux petits partis, issus de la scission de l’organisation des Frères musulmans, dont le leadership ne soutien que le Parti de la Liberté et de la Justice, et deux partis animés par des prédicateurs salafistes, qui ne semblaient pas menacer l’hégémonie des deux grandes formations.

Il est difficile de tirer dans l’immédiat les conséquences que pourront avoir ces résultats électoraux (légitimés par une participation de plus de 60% de l’électorat lors de l’élection de la principale chambre du parlement, l’Assemblée du peuple).

Cela dit, les différends sont importants, entre salafistes et Frères musulmans, partisans du libéralisme économique : à l’instar du modèle turc, l’AKP, les Frères promeuvent les valeurs de l’entreprise et de la privatisation. Ils sont également partisans du respect des traités de paix israélo-arabes et favorables à la poursuite de la collaboration avec les Etats-Unis. Les salafistes sont quant à eux profondément hostiles à Israël, à l’hégémonie occidentale et à l’économie de marché, et beaucoup plus radicaux sur le plan de la dimension religieuse de l’État. Les Frères musulmans ne sont pas opposés à la séparation du civil et du religieux, dans la mesure où la législation ne serait pas en désaccord avec la loi coranique et où l’Islam serait religion d’État, ce sur quoi ils s’entendent avec le Parti des Égyptiens libres. Ils ont en outre bien compris les demandes essentiellement socio-économiques de la population égyptienne et se sont en cela démarqué des salafistes, en réorientant leur programme vers les questions de justice sociale et la politique économique, en mettant en retrait leurs revendications religieuses. Leur vision de la société est unitariste, consensuelle ; il s’agit pour eux de préserver « l’ouma », en évitant les conflits sociaux, en « encadrant », et non pas en « défendant » les milieux ouvriers. Face aux salafistes, les Frères musulmans comptent sur l’appui de l’Occident, qui voit en eux une barrière contre les risques de dérives socialistes de la « révolution ».

En outre, le conservatisme des Frères musulmans en a fait le parti de l’ordre, ce qui n’a pas échappé aux militaires : même si les Frères et l’armée interagissent dans un rapport de force, tous deux savent ne pas pouvoir l’emporter sur l’autre. Ainsi, en décembre 2011, lorsque les Frères ont fait mine d’amorcer un rapprochement avec les salafistes, le CSFA a réagi en décrétant des prérogatives supra-constitutionnelles par lesquelles il s’attribuait le droit de désigner 80% de la future Assemblée constituante. Les Frères ont répondu en remobilisant la rue, augmentant la pression sur le CSFA. Ce dernier a bien compris le message et, si la question n’est pas encore réglée, les négociations vont bon train, qui laisseraient les Frères musulmans dominer l’Assemblée constituante et décider de la nature de l’État, avec, en contrepartie, le respect par les Frères de la constitution du 19 mars, laquelle s’est révélée n’avoir été qu’une feuille de route concertée entre les Frères musulmans et l’armée.

L’armée a également obtenu le maintien du statu quo quant à l’opacité de ses sources de financement et de la gestion de son budget.

Toutefois, l’éviction du maréchal Tantaoui, en août 2012, mis à la retraite forcée par le président Mohamed Morsi (élu en juin 2012 et, sans surprise, issu de la formation des Frères musulmans) a semblé sonner le glas pour cette entente. En réalité, le leadership des Frères s’était accordé avec une large faction des officiers supérieurs à l’intérieur même du CSFA, lesquels attendaient leur tour.

carte egypte frEn fait, la percée salafiste a remis en question le monopole islamiste des Frères musulmans, remise en question qui, en définitive, pourrait avoir renforcé l’union des Frères et de l’armée.

Le président Morsi, soutenu par le CSFA et bénéficiant d’une bonne assise parlementaire, a donc la latitude nécessaire pour gouverner. Une nouvelle preuve en est sa toute récente décision, le 22 novembre, de destituer le procureur général de la république : accusé d’avoir outrepassé ses droits et d’ingérence de l’exécutif dans les affaires du judiciaire, le président Morsi n’a cependant fait qu’appliquer la déclaration constitutionnelle de mars 2011, le président élu ayant repris à sa charge les prérogatives du président du CSFA.

Aussi, si l’opposition libérale a manifesté son mécontentement, il n’y a pas eu de réaction de l’armée, qui aurait pu se traduire par l’instauration de l’état de siège, c’est-à-dire, en termes simples, par un coup d’État militaire.

Mais l’armée ne craint pas pour ses prérogatives. Elle se sait incontournable. D’autant plus que le climat social s’est fortement dégradé depuis la chute de Moubarak : la criminalité a explosé, les violences faites aux minorités chrétiennes aussi (des dizaines de milliers de Coptes, qui représentaient 10% de la population, soit environ huit millions d’individus, ont déjà émigré ; leur situation n’est plus celle qu’elle était au moment des manifestations fraternelles sur la place Tahrir).

L’union des Frères et de l’armée semble donc avoir scellé le sort de la « révolution ».

 

 

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Le « Printemps arabe » n’a pas conduit aux changements escomptés par les mouvements de contestation et, en définitive, tandis que, en Égypte, le statu quo devrait être maintenu, sur un plan socio-économique, voire politique également, seule la Tunisie semble encore susceptible, à ce stade, de connaître peut-être une évolution vers une réelle perspective de démocratisation.

Le modèle qu’il est prospectivement possible d’extraire de l’expérience tunisienne peut toutefois difficilement s’étendre à d’autres États arabes, car il procède d’une configuration socio-économique spécifique à la Tunisie, que l’on ne rencontre pas ailleurs dans le monde arabe, dont chaque État présente ses propres caractéristiques socio-économiques et politiques, qui rendent illusoire toute ambition d’élaborer à leur intention un modèle théorique à partir d’autres cas de révolution.

Par contre, sur le long terme, il n’est pas exclu que l’évolution politique de la Tunisie, si elle échappe aux islamismes, puisse influencer la structure sociopolitique dans certaines parties du monde arabe : les fractions de population qui ont pris conscience de leur potentiel en tant qu’acteurs du théâtre politique ne manqueront certainement pas de s’organiser, de regarder vers la Tunisie et de revendiquer un accroissement de ce rôle.

Néanmoins, dans l’immédiat, les establishments des régimes contestés semblent avoir trouvé une alternative aux dictatures vieillissantes : la « démocratie sous contrôle », avec la bénédiction de l’Occident, qui reste militairement présent dans six des sept pays arabes que compte l’OPEP.

Si les États-Unis ont rapidement lâché Ben Ali et Moubarak, c’est qu’ils savaient, dans un cas comme dans l’autre, pouvoir s’appuyer sur les réseaux du pouvoir et sur l’armée, qui, en Tunisie comme en Égypte, a des relations très anciennes et très étroites avec la puissance nord-américaine, des relations que la « révolution » n’a jusqu’à présent pas remises en question.

Il serait donc présomptueux d’affirmer que les rapports de forces se seraient sensiblement modifiés sur l’échiquier nord-africain et moyen-oriental et, dans ce cadre, la Tunisie, si elle parvient à faire aboutir sa révolution, devrait être longtemps encore une figure d’exception.

Enfin, de ce que nous avons constaté sur le terrain, en Egypte comme en Tunisie, comme aussi au Maroc, en Libye, et, peut-être, en Syrie, le « Printemps arabe » pourrait bien se révéler avoir été le « printemps de l’islamisme ». Les islamistes s’affirment en effet partout ; et les exactions que commettent leurs partisans se multiplient à l’encontre de tout ce qui déroge à la tradition.

En Tunisie et en Égypte, l’attitude des partis islamistes à l’égard de ces exactions, dans les prochains mois, fera incontestablement office de test, de révélateur de leurs réelles intentions : ils sont les vainqueurs des élections et c’est à ces partis qu’il incombera de faire régner l’ordre et l’État de droit, c’est-à-dire de faire preuve d’intransigeance envers les débordements de leurs partisans et des salafistes. Une attitude laxiste de leur part ne manquerait pas de dévoiler des objectifs en complète inadéquation avec leur discours actuel (mais n’est-ce pas déjà évidemment le cas en Tunisie ?).

Quoi qu’il en soit, face à ce qui ressemble de plus en plus clairement à une « Internationale islamiste », tant deviennent évidents les liens qu’entretiennent entre elles ces différentes formations, l’AKP turc y compris, c’est peut-être avec un peu trop d’empressement que d’aucuns assertent aujourd’hui que ces dictatures arabes ne faisaient que « prétexter » le risque intégriste, pour justifier leur existence.

 

 

Lien(s) utile(s) : Les Cahiers de l'Orient

 

Lire aussi : TUNISIE – Du triomphe au naufrage ?

 

 

 

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www.pierrepiccinin.eu

 

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Publié le par Pierre PICCININ

Mali - « C’est maintenant que la guerre va commencer » (Rue89, 1er février 2013)

 

    Bamako - Mali 2 Le fleuve Niger à Bamako - photo © Pierre PICCININ da PRATA 

 

 

par Pierre PICCININ da PRATA (au Mali – janvier 2013)

 

 

« Les rebelles sont revenus de Libye avec un armement très sophistiqué, qu’ils n’ont pas encore utilisé… Ils quittent les villes ; ils ne fuient pas devant l’armée française… C’est maintenant que la guerre va commencer ! »

 

 

Bamako - Mali 1La personnalité d’Iyad ag-Ghaly, chef d’Ansar ad-Dine et principal meneur de l’insurrection islamiste qui ébranle le Mali depuis janvier 2012, constitue probablement l’énigme la plus complexe de ce conflit, qui ne saurait être résumé à une guerre contre le terrorisme islamiste. 

La soudaine offensive venue du nord contre le gouvernement de Bamako (dominé par les Maliens du sud, les Bambaras) trouve son origine dans la marginalisation dont les tribus touarègues ont fait l’objet depuis l’indépendance du pays en 1960 : ces dernières, qui peuplent les deux-tiers sahariens du Mali (l’Azawad : Tombouctou, Gao, Kidal et le désert), au nord de la boucle du fleuve Niger, s’étaient insurgées à plusieurs reprises déjà et dès 1963. La grande révolte de 1990 avait certes abouti à la signature du Pacte national, qui assurait aux Touaregs leur intégration, mais le traité ne fut suivi que de peu d’effets. Les tentions restaient donc vives entre Bamako et le Mouvement national de Libération de l’Azawad (MNLA), organisation touarègue indépendantiste.

Une des grandes figures de la révolte de 1990, Iyad ag-Ghaly, à l’époque chef du Mouvement populaire de l’Azawad (MPA), est aujourd’hui à la tête d’Ansar ad-Dine (la Défense de la Religion), mouvement à l’origine de la campagne par laquelle les islamistes s’étaient rendus maîtres du nord du Mali, avant l’intervention de l’armée française, qui, avec la récente prise de la ville de Gao, progresse en direction de Tombouctou, repoussant les rebelles vers le désert et la région de Kidal, fief touareg dont est originaire Iyad ag-Ghaly.

C’est en effet Iyad ag-Ghaly qui a emmené derrière lui une partie des forces du MNLA et a été rejoint par des mouvements islamistes étrangers opérant dans le Sahara, à savoir al-Qaeda au Maghreb islamique (AQMI) et le Mouvement pour l’Unicité et le Jihad en Afrique de l’Ouest (MUJAO).

Pour appréhender à la fois le personnage central de l’insurrection du nord du Mali et les ressorts de ce soulèvement majoritairement touareg, qui associe aujourd’hui les anciennes revendications indépendantistes et une dimension religieuse fondamentaliste inédite, nous avons pu rencontrer Mety ag-Mohamed Rissa, ancien porte-parole du MPA à Bamako, membre de la Commission du suivi du Pacte national et compagnon d’armes, ami intime, d’Iyad ag-Ghaly.

Interview.

 

Pierre Piccinin da Prata : Vous êtes un ami de toujours du chef d’Ansar ad-Dine. Vous avez combattu à ses côtés. Il est votre ami aujourd’hui encore. Iyad ag-Ghaly a été la figure révolutionnaire de l’insurrection touarègue de 1990. Aujourd’hui, on le retrouve islamiste…  Que lui est-il arrivé ? Bref, qui est-il ?

Mety ag-Mohamed Rissa : Je connais Iyad depuis très longtemps. Tout le monde le sait ; inutile de le cacher… Iyad est originaire du village d’Abeybara, dans la region de Kidal. Il a une cinquantaine d’années. C’est quelqu’un, quand nous étions jeunes, qui faisait rarement la prière. Mais, dans les années qui ont suivi la signature du Pacte national, vers 1994 ou 1995, je l’ai vu s’intéresser de plus en plus à la religion, d’abord, puis plus spécifiquement à la Dogha (le Salafisme). Il passait des jours, puis des mois, dans sa chambre, à lire le Coran. Ensuite, il est allé à la mosquée. Il y passait tout son temps…    

Iyad a-t-il fait seul ce cheminement ?    

Non. Il rencontrait des gens, mais je ne sais pas qui exactement… Il s’est rendu au Pakistan, pour y étudier la religion.      

Il y est allé seul ?    

Au début, oui, je crois. Mais, plus tard, il y a envoyé des jeunes de chez nous. Pour le moment, nous avons cinq jeunes qui étudient au Pakistan. Iyad est très respecté à Kidal. Il a entraîné beaucoup de gens, qu’il a envoyés au Pakistan et en Afghanistan, pour qu’ils reçoivent une formation religieuse. Il a contribué, ainsi, à étendre le mouvement islamiste, la Dogha, dans tout le nord du Mali. Je suppose qu’il a dû donner sa parole à des extrémistes, sans en mesurer les conséquences. Mais il est de ceux qui meurent pour la parole donnée.      

Il avait des contacts avec al-Qaeda ?    

Oui, mais sans en faire partie. Il a toujours désapprouvé les méthodes d’AQMI. Un Touareg n’enlève pas quelqu’un pour le vendre. C’est un déshonneur. En 2003, Iyad a d’ailleurs participé à la libération des otages allemands que détenait le GSPC (Groupe salafiste pour la Prédication et le Combat). Mais il ne s’est pas opposé au développement d’AQMI dans le Sahara : AQMI s’est progressivement implantée et a infiltré la population touarègue. Des jihadistes se sont mariés avec nos femmes ; ils ont intégré nos familles, avec l’accord d’Iyad qui les a couverts de sa notoriété.    

Et le gouvernement malien n’a pas  réagi ?

Si, bien sûr. Le gouvernement l’a envoyé comme diplomate en Arabie saoudite, dès qu’il a compris qu’il devenait dangereux, comme activiste. Mais, l’Arabie saoudite, c’est le cœur d’al-Qaeda. C’est de là que venait Ben Laden. Iyad y a fait des contacts et a commencé à militer. Il est donc devenu persona non grata ; et ils l’ont renvoyé au Mali.

  Iyad-Ag-Ghali

    Iyad ag-Ghaly (Source image)

Et, de retour au Mali…

Ils n’ont pas osé lui faire des problèmes. On l’a laissé tranquille, ici, à Bamako ; il a été mis sur une voie de garage, mais avec son traitement d’agent consulaire. Or, pendant ce temps, il préparait la révolte. Je l’ai revu récemment ; j’étais allé à Kidal pour voir ma vieille maman. Elle vit encore sous la tente, comme une vraie Touareg.

Et que vous a-t-il dit ?

Nous nous sommes rencontrés seuls. Il était dépité. Il m’a dit qu’il voulait installer au Mali l’Islam total. L’indépendance des Touaregs, pour lui, ça n’a plus d’importance. Je lui ai répondu : « Mais, on a déjà l’islam au Mali. » Il a dit : « Non. L’Islam est un tout. Tu ne peux pas faire un Islam partiel. Par exemple : si tu surprends un voleur, tu dois lui couper la main. C’est écrit dans le Coran. Votre Islam est incomplet. » Nous étions face à face. Il n’y avait personne d’autre. J’ai su qu’il était sincère et j’ai compris qu’il pensait ce qu’il me disait. Oui, il pense ça !

Il est donc devenu islamiste ?

Oui, c’est certain. Comment ? Je ne sais pas. Chez nous, quand on atteint un certain âge, on se tourne vers Dieu. C’est normal. Mais le Touareg ne devient pas salafiste.

C’est à ce moment-là qu’il a décidé de faire le jihad ?

Il va se battre pour ça, jusqu’au bout. « Et les Chrétiens ? », lui ai-je demandé. « Et les animistes ? Tu en feras quoi ? » Il m’a répondu : « Non ! Il faut que le Mali soit un pays musulman. »

Si on en croit les communiqués de l’armée française, il est en train de perdre la guerre…

Ne croyez pas cela ! L’armée française peut récupérer les villes. Ce n’est rien. C’est facile. D’ailleurs, Iyad n’y combat pas ; il s’en retire ; il ne s’enfuit pas ! Mais les Français ne pourront pas éradiquer le salafisme dans les zones désertiques, ouvertes, dans nos montagnes. Les grottes de l’Adagh (massif) des Iforas sont imprenables. Et il est aidé par AQMI, qui s’est greffée à Ansar ad-Dine. Les combattants d’AQMI, depuis vingt ans, ils connaissent bien le Sahara. Pas les Français.

De quel armement Iyad dispose-t-il ? Il est appuyé par les mercenaires touaregs de retour de Libye…

En effet ! Les Touaregs qui ont servi Kadhafi en Libye, après sa chute, sont revenus au Mali, avec un armement très sophistiqué, des missiles, des batteries anti-aériennes… Un armement qu’ils n’ont pas encore utilisé…

Mais qui sont ces gens ?

C’étaient des fils de bergers, peu éduqués, comme moi à l’époque. Ils ont été chassés du Mali par la sécheresse de 1973. Ils sont partis en Libye pour y chercher du travail. On n’était pas aidés par le gouvernement de Bamako. Parce que les noirs sont terriblement racistes. Ils méprisent les « peaux claires », les Arabes et les Touaregs. Et la loi, au Mali, ne punit pas ce racisme. Si les Touaregs se sont si souvent révoltés, ce n’est pas pour l’indépendance ; ça ne les intéresse pas vraiment. C’est parce qu’ils sont victimes d’une ségrégation. On oublie que, le Mali, au deux tiers, c’est mon désert… C’est le désert où mon peuple meurt de soif chaque année. Chaque année, des gens meurent de soif… C’est le Sahara. S’il y a de vrais Sahariens, c’est nous !

Et que sont-ils devenus, en Libye ?

Ils ont été recrutés par l’armée libyenne. L’armée les a fascinés, en leur donnant un uniforme. C’était le sommet de la réussite, pour eux. Ils voyaient les militaires maliens, qui entraient dans nos maisons et faisaient ce qu’ils voulaient, comme ce qu’il y avait de mieux socialement. Iyad était avec eux. Kadhafi leur a construit de magnifiques casernes, avec l’eau courante et l’électricité. Ils ont eu des enfants. Et Kadhafi les a utilisés. Au Liban, en 1982. Au Tchad, pour la Bande d’Aouzou, en 1987. Et Kadhafi leur a promis de les aider pour l’indépendance de l’Azawad. En 1990, ils ont été envoyés au Mali, soutenus par Kadhafi.

Et que s’est-il passé après la mort de Mouammar Kadhafi ?

C’est une armée qui est revenue au Mali ! Pas des individus… Les Touaregs qui sont revenus de Libye ont renforcé le MNLA. Et Bamako a envoyé Iyad pour connaître leurs intentions et négocier avec eux. Mais ils ont accusé Iyad de traitrise, eux, qu’Iyad avait formés ! Ils ont dit qu’il avait trahi la cause indépendantiste, en acceptant le Pacte national. Il s’est senti humilié…

C’est alors qu’il crée Ansar ad-Dine ?

Oui, parce qu’il comprend que, s’il ne réagit pas tout de suite, il sera mort politiquement. Il va emmener avec lui beaucoup de gens du MNLA.

Était-ce dans ses intentions de lancer une insurrection ?

Oui, mais l’arrivée des « Libyens » a précipité son projet. Il voulait faire la guerre. Mais plus tard. Mais, s’il voulait rester le chef, il devait lancer le mouvement avant que les « Libyens » le fassent avec le MNLA. La plupart l’ont suivi. Mais d’autres, non. Mais le MNLA a quand même accepté de se battre à ses côtés. Iyad a complété son armée avec des combattants d’AQMI, du MIJAO et de Boko Haram (mouvement islamiste du Nigeria). En janvier 2012, il a attaqué l’armée malienne…

Comment voyez-vous la fin du conflit ?

Il n’y aura pas de fin. Il y a quelques jours, une partie d’Ansar ad-Dine a fait sécession. Ils ont créé le Mouvement islamique de l’Azawad. Ils ont demandé aux Français de négocier, parce qu’ils ont peur de la Communauté internationale : ils sont conscients qu’ils sont trop faibles pour faire face. Mais Iyad se bat pour son Dieu ; il ne cèdera pas.

Mais ceux qui le suivent se battent pour autre chose. Hier, les Français ont repris Gao. L’armée française a laissé la population lyncher des Touaregs. C’est toute l’histoire de mon peuple : les démocraties africaines nous oppriment. Le peuple touareg est un peuple particulier, dont la vie ne ressemble à celle d’aucun autre peuple. Nous avons choisi de vivre dans le désert, dans les grands espaces, pour être libres. Nous avons renoncé à tout pour être libres. Mais les démocraties africaines ont été mal coupées par leur tailleur. On a importé des modèles qui ne nous conviennent pas. Notre robe démocratique est mal coupée. Elle nous empêche d’être libres. Notre indépendance, nous ne l’aurons jamais. Le monde entier est contre cela. Mais  que nous ayons au moins notre intégration ! Je suis Malien ! Et, pourtant, pour les Maliens, je suis un étranger !

Voyez ce qui se passe aujourd’hui : les Touaregs qui fuient les bombardements français, ils ne se réfugient pas au sud du pays, non ! Ils vont dans des camps de réfugiés au Burkina Faso, au Niger, en Mauritanie… Mais laissera-t-on ces gens revenir au Mali ? Et l’armée malienne suit la conquête française et nettoie les villes… Les Touaregs ont peur et s’en vont. C’est comme ça que la France veut régler la question touarègue ?

On est à la limite de l’épuration ethnique !

Cela veut-il dire que la rébellion va perdurer ?

Bien sûr qu’elle va perdurer ! C’est maintenant que la guerre va commencer ! Dans nos montagnes ! À Kidal ! Ce sera comme en Afghanistan… Si les Touaregs cèdent maintenant, c’est fini pour nous.

 

Lien(s) utile(s) : Rue89 

 

 

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Publié le par Pierre PICCININ

Syrie - Entretien avec Pierre PICCININ da PRATA, de retour d'Idlib... (Le Soir.be, 16 janvier 2013)

 

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Katiba du mouvement islamiste Ahrar al-Sham (siège de l'aéroport militaire de Taftanaz)

4 janvier 2013 - © photo Pierre Piccinin da Prata

 

 

Dans la région d’Idlib, l’Armée syrienne libre a fondu comme neige au soleil.

L’historien belge Pierre Piccinin da Prata revient de Syrie. Il a investigué le gouvernorat d’Idlib, dans le nord-ouest du pays. Depuis 2011, il s’est déjà rendu à sept reprises en Syrie. Sa dernière évaluation confirme le pessimisme qui l’habite depuis l’été dernier : au sein de la rébellion, l’Armée syrienne libre, peu ou pas aidée de l’extérieur, perd du terrain au profit des groupes djihadistes

       propos recuellis par Baudouin LOOS 

 

 

 

Syrie-2013 2747 [Photo : avec une katiba de l'ASL à Maraat an-Nouman (Gouvernorat d'Idlib), janvier 2013]

 

 

Que rapportez-vous comme impressions de la région d’Idlib ?

L’évolution est saisissante !

J’étais passé dans cette région en juillet 2011 : il ne s’y passait quasiment rien ; c’était calme. Maintenant, on ne voit plus que des ruines, des villages fantômes, détruits. Les habitants ont fui. Ils se sont réfugiés à la frontière turque.

Mais ils ne peuvent pas la franchir, car les Turcs exigent dorénavant qu’ils soient en possession d’un passeport, ce qui n’est pas le cas de la grande majorité de ces gens, très pauvres, lesquels n’ont jamais quitté leur pays auparavant. Ils doivent donc affronter la pluie et le froid, des conditions hivernales qui deviennent très dures.

À une quinzaine de kilomètres de la Turquie, près d’Atmeh, l’Armée syrienne libre a installé un camp, dans le village de Qah, où des milliers de personnes tentent de survivre dans un dénuement dramatique, sans chauffage, abrités sous de simples bâches en plastique qui servent de tentes. Les enfants courent dans une boue froide et collante, au beau milieu des détritus qui s’accumulent.

Les ONG internationales brillent par leur absence : je n’ai rencontré qu’un seul médecin, un Syrien, dans un minuscule dispensaire équipé par Médecins du Monde.

Comment vont-ils s’en sortir ?

Il n’est ainsi pas étonnant de voir dans les cœurs grandir la haine de l’Occident, qui les a laissés tomber, une haine que j’avais déjà ressentie ailleurs en Syrie. 

 

Pourquoi avez-vous choisi de vous rendre dans la région d’Idlib en particulier ?

Parce que c’est une région dans laquelle on constate une présence toujours plus importante de djihadistes islamistes. C’était mon principal objectif, dans le cadre de la préparation d’un deuxième livre sur la Syrie, qui sortira en mars.

Idlib est en effet un fief sunnite, d’où provient notamment Adnan Al-Arour, un prédicateur radical qui vit la plupart du temps en Arabie Saoudite.

Mais la ville d’Idlib, à proprement parler, reste aux mains du régime de Bashar al-Assad, comme, du reste, toutes les villes, sauf une partie d’Alep. La rébellion tient uniquement les zones rurales, les villages. Mais l’armée pourrait les réoccuper. Si elle ne le fait pas, c’est pour des raisons stratégiques et par manque d’effectifs.

J’ai vu la fameuse Base 46, enlevée par la rébellion il y a quelques mois : ce qui a été présenté comme une grande victoire n’était rien d’autre que la prise de casernements et d’un vaste domaine militaire clôturé de grillages, indéfendables, et que l’armée n’a probablement pas voulu protéger.

Même situation à Taftenaz, un aéroport militaire tombé la semaine passée, au siège duquel j’ai assisté, en compagnie des brigades islamistes qui l’attaquaient : il était gardé par deux cents cinquante soldats seulement, qui vivaient sous des tentes ; et ne s’y trouvaient que des hélicoptères, pas d’avion. Bref, une autre base qui n’avait pas vraiment d’importance stratégique pour l’armée…

 

Quels groupes rebelles armés avez-vous rencontrés ?

Dans le gouvernorat d’Idlib, les katibas, les brigades de l’Armée syrienne libre (ASL) ont fondu comme neige au soleil, et ce pour une raison bien évidente : les brigades islamistes disposent d’armes flambant neuves, des armes légères certes, mais en quantité, alors que l’ASL semble condamnée à tirer les dernières cartouches prises à l’armée régulière au début de la révolution.

Les jeunes hommes, qui veulent rejoindre la rébellion et se battre, se tournent donc désormais vers les groupes islamistes, où ils reçoivent armes et entraînement.

J’ai pu rencontrer des chefs de plusieurs katibas islamistes, de Jabhet al-Nosra, al-Farouk et Ahrar al-Sham : exception faite de cette dernière organisation, ce ne sont pas des islamistes extrémistes et ils m’ont reçu sans faire d’histoire.

Ils obtiennent leurs armes par la contrebande, depuis la Turquie et le Liban, contrebande qui serait financée par des hommes d’affaires du Koweït, d’Arabie saoudite et du Qatar.

 

Constate-t-on une hostilité entre les groupes de l’ASL et les djihadistes ?

C’est une question compliquée.

À Alep, ils combattent ensemble, et même avec des unités d’al-Qaeda. Bien que le Commandant du Conseil militaire de l’ASL à Alep, le Colonel al-Okaïdi, m’avait initialement assuré que ce ne serait jamais le cas. Mais, sans aide extérieure, l’ASL n’a plus le choix ; et les combattants islamistes ont la réputation d’être honnêtes, de ne pas recourir au pillage, d’être courageux, prêts à mourir au combat.

Dans le gouvernorat d’Idlib, j’ai rencontré, dans plusieurs villages, des commandants de l’ASL très frustrés de voir leurs hommes se joindre aux djihadistes. Il existe dès lors des tensions entre les groupes.

Cela dit, les motivations des transfuges ne sont pas du tout religieuses : ils vont là où ils trouveront le matériel pour se battre. Et ils se disent même parfois très tristes de décevoir leurs officiers en quittant l’ASL.

 

Quel agenda poursuivent ces brigades islamistes ? Faire de la Syrie un État islamique ?

Oui, leurs chefs le souhaiteraient. J’en ai parlé avec plusieurs commandants de ces brigades et ils ne s’en cachent pas.

Mais ils ajoutent qu’ils respecteront le choix éventuellement différent des Syriens, une fois le régime tombé.

S’agissant de leurs intentions envers les minorités, ils affirment n’avoir aucun problème avec les Chrétiens, les Druzes, les Kurdes, etc. Et je veux bien les croire. J’ai d’ailleurs rencontré deux Chrétiens qui combattaient dans une brigade de Jabhet al-Nosra.

Mais, quand on leur demande leur avis sur les Alaouites (NDLR : confession à laquelle appartient la communauté du président Bashar al-Assad), ils éludent la question et répètent que les Alaouites soutiennent tous le régime, ce qui laisse craindre des représailles à l’encontre de cette communauté.

 

Quelle proportion d’étrangers trouve-t-on dans leurs rangs ?

Il y a une immense majorité de Syriens !

Mais j’ai rencontré des Égyptiens, un Libyen, un Algérien, un Tunisien, deux Britanniques d’origine pakistanaise, en provenance de Bradford, et un Toulousain d’origine maghrébine.

Ils ne ressemblent pas à des extrémistes religieux et disent avoir rejoint la révolution pour aider leurs frères syriens.

 

Vous rentrez plus pessimiste que jamais ?

Quand on voit comment la Communauté internationale réagit dans le cas du Mali, pour protéger les gisements d’uranium dont dépend le nucléaire français, alors qu’elle demeure inerte face au massacre qui se prolonge en Syrie, c’est révoltant ; et on ne peut pas nourrir de grands espoirs.

L’ASL est en effet étranglée, faute de moyens…

En réalité, on fait le jeu des Wahhabites (NDLR : la version sunnite la plus rigoriste en vigueur en Arabie saoudite) : les Etats-Unis croient continuer de protéger Israël en maintenant au pouvoir un Bashar al-Assad affaibli, mais je pense que c’est un très mauvais calcul, car un sanctuaire islamiste s’édifie peu à peu en Syrie.

La meilleure option, me semble-t-il, eût été de soutenir l’ASL, dont les chefs sont tous d’anciens officiers de l’armée régulière, des laïcs, et qui entretiennent de bons rapports avec la Coalition qui regroupent la plupart des mouvements et partis d’opposition en exil, susceptibles de constituer un gouvernement provisoire et de transition.

Les choix qui ont été faits au regard de la crise syrienne et sont poursuivis en dépit du bon sens me laissent pour le moins perplexe…

 

Le récit des voyages de Pierre Piccinin da Prata à Alep, en 2012, ont été partiellement publiés l’été dernier dans Le Soir. Ses chroniques complètes viennent d’être éditées chez L’Harmattan sous le titre La Bataille d’Alep. Un dvd couvrant le même sujet, avec des images parfois très dures, est également disponible chez L’Harmattan.

 

 

RTBF (11 janvier 2013)

Syrie : "Les islamistes concurrencent de plus en plus l'Armée libre"

 

 

Radio marocaine internationale
(16 décembre 2012)

Syrie : "L'Occident a fait un très mauvais calcul en abandonnant l'Armée libre"

 

 

Lien(s) utile(s) : Le Bloc-notes de Baudouin Loos (Le Soir.be)

 

 

Lire aussi :

 

- SYRIE - De la révolution au djihad ?

 

-SYRIE - La Révolution syrienne s’organise, mais se débat, seule, face à la machine de guerre du régime baathiste

 

- SYRIE - Chroniques de la révolution syrienne

 

- SYRIE – Voyage en Enfer

 

 

 

 

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Publié le par Pierre PICCININ

Syrie - De la révolution au djihad ?

(Grotius international - Géopolitique de l'Humanitaire, décembre 2012)

   

Photo copyright Pierre PICCININ - Alep 2012 photo © Eduardo RAMOS CHALEN (Alep) 

 

 

 par Pierre PICCININ (en Syrie – octobre et novembre 2012)

 

 

 

Pierre-30[Photo : Alep, quartier de Sheikh Qudur, 29 octobre 2012 - © Benoit De Freine]

Le titre de cet article est certes provocateur. Mais les mentalités sur le terrain de la révolution syrienne, en ce qui concerne la majorité sunnite du moins, ne cessent d’évoluer, depuis juillet 2012, dans le sens d’une radicalisation progressive où l’Islam et l’islamisme jouent leur rôle de manière de plus en plus prégnante. Et l’Armée syrienne libre (ASL) n’hésite plus, désormais, à s’allier les groupes de combattants salafistes qu’elle dénonçait pourtant il y a trois mois encore comme une menace pour l’avenir de la Syrie.

Lorsque l’ASL, structurée à l’échelle du pays en onze Conseils militaires, commandés par des officiers supérieurs de l’armée régulière syrienne ayant fait défection, a ouvert en juillet dernier les deux fronts majeurs qui devaient entraîner l’effondrement du régime baathiste, ses leaders étaient convaincus que ces opérations, qui témoignaient de l’ampleur de leur potentiel et de leur capacité organisationnelle, débloqueraient l’aide occidentale à leur cause, qu’ils espéraient depuis le début de l’insurrection et dont ils ont cruellement besoin.

C’est du moins l’espoir dont nous avaient fait part plusieurs chefs militaires de l’ALS, dont le Colonel Ahmed Jabbal al-Okaïdi, Commandant du Conseil militaire d’Alep, lorsque nous les avions rencontrés dans les jours qui avaient suivi le déclanchement de « la Bataille de libération de la capitale » (Damas), le 17 juillet, et celui de « la Bataille d’Alep », le 20 juillet.

Ces opérations étaient un réel pari pour les révolutionnaires : il s’agissait de tenter le tout pour le tout, en jetant l’ensemble de leurs moyens dans la lutte contre la dictature militaire du président Bashar al-Assad, et de forcer la main aux puissances occidentales, jusqu’alors inertes, lesquelles semblaient très velléitaires, comme attentistes, à l’égard de la révolution syrienne, dont les combattants avaient cru de bonne foi qu’ils bénéficieraient du même soutien qui avait été immédiatement et massivement accordé quelques mois plus tôt aux opposants libyens à la dictature de Mouammar Kadhafi.

C’était avoir bien mal apprécié les enjeux internationaux relatifs à la Syrie, absolument distincts des intérêts pétroliers et gaziers qui ont motivé l’intervention atlantique en Libye, une intervention en fin de compte franco-britannique, principalement, et que l’on peut sans aucun doute qualifier de guerre néocoloniale.

Dans le cas syrien, en effet, comme nous l’avions développé précédemment (cf. ‘Griffes de fer à Damas, relents de guerre civile à Beyrouth’, Les Dossiers de Grotius international, 5 juillet 2012), ni les États-Unis, ni les grands États européens, ni même Israël, paradoxalement aux discours officiels, n’ont intérêt au renversement du régime baathiste. Tout au contraire, les troubles qui ébranlent la Syrie bousculent les progrès fragiles réalisés par les uns et les autres dans le contexte délicat de leurs rapports avec l’Iran, qui demeure le pivot des préoccupations régionales.

Aussi, si plusieurs de ces acteurs internationaux trouvent une certaine satisfaction dans l’affaiblissement du pouvoir syrien, qui n’en sera à l’avenir que plus malléable, il n’en reste pas moins qu’ils n’ont aucune volonté de le conduire à sa perte. Ce n’est certainement pas le projet d’Israël, qui chercherait plutôt à maintenir un statuquo qui lui est favorable depuis 1973 et que l’État hébreux ne saurait prendre le risque de remettre en question dans la conjoncture nouvelle et encore incertaine issue du « Printemps arabe ». Bien qu’il soit de plus en plus patent que Tel-Aviv n’a rien à redouter des nouveaux pouvoirs arabes, qui ont tous trouvé grâce aux yeux de son grand allié états-unien (le gouvernement du Caire, en particulier) ; et d’autant moins que ces gouvernements sont de moins en moins gênés par les revendications de la rue arabe qui, sur la question palestinienne, semble devenue comme apathique, en dépit même du « Printemps arabe », ce qu’ont encore démontré les tous récents événements, lorsqu’Israël a repris ses raids aériens sur la population civile de Gaza, ce 14 novembre, qui n’ont pas à proprement parler mobilisé les masses.

L’Occident et Israël se sont dès lors réfugiés derrière les vétos des ambassadeurs russe et chinois au Conseil de Sécurité de l’ONU, qui ont verrouillé toute hypothèse d’intervenir directement en Syrie, et aucun n’a engagé aux côtés des rebelles les moyens sur lesquels comptaient ces derniers, pas même de manière clandestine.

Seuls le Qatar et l’Arabie saoudite, qui promeuvent à une échelle régionale un agenda qui leur est propre, basé sur le développement du wahhabisme, dont ils ont largement soutenu les vecteurs politiques en Libye, en Égypte et en Tunisie notamment, ont tenté de s’ingérer sur le théâtre syrien, freinés cependant par leur puissant allié états-unien, dont ils contrarient les intentions à l’égard du président al-Assad, auquel Washington avait réussi à faire accepter un réalignement progressif depuis 2001.

Certains États européens, aux dires du commandement de l’ASL, agiraient même conjointement avec la Russie, dans le cadre de leur politique énergétique. Ce serait notamment le cas de l’Allemagne : Berlin, qui a fait le choix de renoncer complètement au nucléaire, s’est sensiblement rapproché de Moscou, grand pourvoyeur gazier et pétrolier à destination de l’Union européenne. L’Allemagne, dont les intérêts en Syrie sont nuls, n’aurait ainsi aucune intention de contrarier la politique de Vladimir Poutine, qui vise à rendre à la Russie son statut de puissance mondiale et à préserver ce qu’il lui reste d’influence au Moyen-Orient.

Ayant brûlé leurs vaisseaux en s’engageant ouvertement dans la lutte et en mettant ainsi en péril leur propre sécurité et celle de leurs proches, de leur famille, les révolutionnaires syriens sont donc aujourd’hui saisi d’un profond désarroi, tandis que les mois passent et que l’aide attendue n’arrive pas.

Cette aide de l’Occident, voire de l’OTAN, la plupart des rebelles syriens, comme nous l’avons dit plus haut, étaient certains qu’elle leur serait apportée par les démocraties européennes et par les États-Unis. Beaucoup avaient envisagé ce soutien à leur cause comme une évidence et dès lors misé sur ce facteur de succès lorsqu’ils avaient pris les armes.

Mais, sept mois après l’insurrection généralisée qui a suivi les promesses trahies du régime et le simulacre électoral de mai 2012, dix-neuf mois après le début des manifestations, les insurgés se rendent compte qu’ils devront faire face seuls à l’arsenal militaire du gouvernement, équipé par la Russie. Les katibas (brigades) de l’ASL, sur le terrain des combats, affrontent les hélicoptères, les tanks et les Migs, armées uniquement de kalachnikovs, de grenades artisanales faites de bouteilles emplies d’herbicide trafiqué, en guise d’explosif, et de quelques lance-roquettes antichars pris à l’armée régulière (depuis quelques semaines, les rebelles disposent de missiles sol-air Sam-7, du type Cobra, dont ils se sont emparés après avoir investi la Base 46 de l’armée, au nord d’Alep ; mais cette prise modeste s’épuisera rapidement et les rebelles concentrent dès lors leurs efforts pour s’emparer des bases aériennes du régime, seul moyen de réduire son potentiel dans la maîtrise du ciel).

À Alep, très précisément, l’approvisionnement en munition est devenu une préoccupation primordiale et est en train de se révéler comme le facteur qui pourrait bien être décisif du sort de la révolution. Ainsi, en juillet 2012, nous avions assisté à la prise de l’arsenal de l’armée régulière à Anadan, au nord d’Alep, opération qui avait permis aux rebelles de s’emparer de milliers de fusils et de cartouches. Mais les réserves se sont peu à peu épuisées, comme nous l’avions constaté lors de notre séjour suivant, à la fin du mois d’août.

Aussi, en septembre, les insurgés avaient-ils mis de gros moyens en hommes pour attaquer la caserne du quartier de Hananou, dans le nord-est d’Alep. Mais l’opération s’est conclue sur un échec : si les katibas de l’organisation Liwa al-Towheed, mouvement rebelle propre à Alep qui combat sous le commandement de l’ASL, avaient réussi à enlever la place, après plusieurs jours d’intenses assauts, immédiatement après le retrait des réguliers, l’aviation du régime avait bombardé la caserne, détruisant plus de 80% des stocks d’armes qui y étaient entreposées.

Abandonnés par les démocraties occidentales desquelles ils attendaient tellement et se sentant profondément trahis par elles et le cynisme de leurs choix au regard de la crise syrienne, les révolutionnaires se tournent donc progressivement vers les seules aides qui leur parviennent, à la fois parce que, se trouvant dos au mur, ils n’ont pas d’autre option, mais aussi, dans maints cas observés, par radicalisation d’un comportement qui se révèle de plus en plus haineux à l’égard de l’Occident et de ses valeurs.

Ainsi, en août, j’avais constaté de nombreux signes de cette « islamisation » de la révolution. J’avais observé un changement sensible dans l’attitude des rebelles, à commencer par celle des médecins et du personnel soignant de l’hôpital Dar al-Shifaa, le principal hôpital tenu par les insurgés d’Alep et où j’étais basé : alors qu’ils ne laissaient apparaître aucun signe de religiosité particulière en juillet encore, quelques semaines plus tard, certains d’entre eux arboraient sur le front un bandeau noir à l’inscription « Il n’y a de Dieu que Dieu », caractéristique des mouvements djihadistes. De même, lorsqu’un blessé succombe, il est maintenant salué par des « Allah Akbar ! » répétés, à l’initiative des médecins.

J’avais interrogé à ce propos les médecins que je connaissais depuis juillet. Ils m’avaient expliqué qu’ils opéraient sans relâche, dans des conditions effroyables (manque de matériel, coupures d’eau et d’électricité…) et en sous-nombre (les représailles exercées par le régime à l’encontre des médecins qui assistent les rebelles et/ou les civils des régions insurgées sont telles que la plupart des praticiens refusent de se compromettre). Du fait de l’afflux croissant de blessés, depuis que le gouvernement avait pris l’option de bombardements réguliers sur les quartiers en rébellion, le personnel était sollicité nuit et jour et les médecins ne prenaient que peu de repos, dormant quelques dizaines de minutes de temps en temps, sur une banquette ou dans un fauteuil. Cinq chirurgiens seulement demeuraient en poste à Dar al-Shifaa, alors que des dizaines de cas graves y arrivaient quotidiennement, certains nécessitant individuellement des opérations de plusieurs heures. La procédure consistait dès lors à « trier » les arrivages : les morts étaient déposés sur le trottoir, devant l’hôpital, et les blessés les plus graves, allongés dans le hall d’entrée, à même le sol, seuls les blessés susceptibles d’être sauvés accédant aux salles d’opération. Et la conjoncture n’a cessé d’empirer dans les mois qui ont suivi, du fait de l’intensification des bombardements et de l’accroissement de l’afflux de blessés qui en résultait, mais aussi du fait de la destruction partielle de l’hôpital, pris pour cible à plusieurs reprises par les hélicoptères de combat.

Or, l’équipe médicale de Dar al-Shifaa n’a reçu ni aide humanitaire, ni aucune forme de soutien de la part de la Communauté internationale, pas plus que les combattants.

Par contre, ils en ont reçu de groupes islamistes : à nouveau bombardé en septembre et octobre, l’hôpital Dar al-Shifaa (qui a été complètement détruit en novembre et est à présent abandonné), trop exposé, ne servait plus qu’en tant que dispensaire d’urgence, lorsque je m’y suis à nouveau rendu, en octobre et novembre. L’équipe médicale originelle avait été divisée et réaffectée à plusieurs dispensaires de fortune, tandis que l’hôpital Dar al-Shifaa était géré par une nouvelle équipe de médecins, des barbus qui opéraient kalachnikov en bandoulière dans le dos, l’arkiya, le bonnet de prière, vissé sur la tête. Ils ne m’ont autorisé ni à les photographier, ni à les interviewer.

Il a donc résulté de cette situation une attitude de révolte à l’égard de l’Occident, dont ils n’attendent absolument plus rien, voire de haine : comme j’ai pu l’observer, l’accueil que les observateurs occidentaux recevaient en août déjà était plus réservé, moins obligeant qu’en juillet. Il est désormais souvent hostile.

Cette attitude du personnel médical de Dar al-Shifaa que j’ai décrite est également observable dans le chef des combattants.

L’évolution de la conception que les combattants ont développée de l’Occident en presque cinq mois (de juillet à novembre) est sensible et dès lors très perceptible. Les combattants me connaissaient et se sont montrés amicaux à mon égard, mais les reproches adressés à l’Occident étaient récurrents et les signes visibles d’islamisation du mouvement étaient multipliés. Cela dit, il faut faire la différence entre les signes de religiosité populaire et la présence structurante d’éléments idéologiques salafistes.

Si cet exemple propre à Alep ne peut être généralisé à la révolution syrienne qu’avec toute la prudence qui s’impose, il est néanmoins éloquent et significatif d’un état de fait.

En octobre et novembre, par le fait des choses, je n’étais plus basé à Dar al-Shifaa ; grâce à mes précédents contacts, j’étais hébergé au sein d’une katiba de Liwa al-Towheed, un des mouvements d’opposition au régime souvent qualifié d’islamiste, dont la plupart des combattants sont issus des couches sunnites les plus pauvres de la région d’Alep.

The Brigade Liwa' At-TauhidEmblème de Liwa al-Towheed 

Certes, les différentes katibas de Liwa al-Towheed (« l’Armée de l’Unité ») sont coordonnées par un sheikh syrien, Abdel Kader Saleh, dont le discours est clairement islamo-nationaliste (nous avions convenu d’un rendez-vous, pour une interview, mais il a été blessé au combat et transporté en Turquie pour y être soigné ; je n’ai donc pas eu l’opportunité de le rencontrer). Toutefois, le rôle de ce dernier, essentiellement, a été d’avoir rassemblé et militairement organisé plusieurs groupes d’insurgés, principalement dans les quartiers défavorisés d’Alep et les villages de sa région, des groupes qui s’étaient constitués localement pour résister à la répression du gouvernement, mais agissaient de manière chaotique. L’emblème est de l’organisation est ainsi caractérisé par le symbole de deux mains serrées, qui évoquent l’unité des révolutionnaires (mais que certains voudraient interpréter, de manière évidemment excessive, comme la représentation de l’unicité divine, c’est-à-dire comme le monothéisme de l’Islam, et ce sur base du terme « towheed », qui peut aussi désigner ce principe).

Et les membres des katibas de Liwa al-Towheed, des pères de famille, des agriculteurs, des ouvriers et des artisans, qui n’aspirent qu’à retrouver leur vie paisible, n’ont rien de djihadistes fanatiques.

Aussi, il serait abusif de qualifier Liwa al-Towheed de « mouvement islamiste » ou « salafiste ».

Des amalgames rapides de ce genre pourraient en effet mener à une appréciation erronée de la révolution syrienne. C’est d’ailleurs déjà le fait dans le chef de certains médias qui, par ignorance du terrain et de la complexité sociologique des structures combattantes de la révolution, ont tendance à trop rapidement et catégoriquement étiqueter tel ou tel mouvement et, souvent, à même les confondre avec l’ASL proprement dite.

Pour exemple, on citera la nouvelle et toute récente bévue des médias (une de plus, qui s’ajoute aux innombrables erreurs publiées depuis le début de la crise syrienne), dont certains ont titré sur le rejet par les rebelles d’Alep de la Coalition nationale des Forces de l’Opposition et de la Révolution syrienne, née à Doha (Qatar) le 11 novembre 2012 de l’élargissement du Conseil national syrien (le CNS, principale structure politique représentative des révolutionnaires), et sur leur intention de proclamer une république islamique en Syrie. D’autres ont fait moins encore dans le détail en attribuant tout simplement ces déclarations « aux rebelles syriens », sans la moindre nuance. Tous, comme à leur habitude, ont quoi qu’il en soit monté en épingle une information non vérifiée (et l’on peut se demander si cette récente volonté des médias de « dénoncer » les moindres travers des rebelles –exactions et « islamisation »- n’a pas pour but de contrebalancer le soutien inconditionnel aux insurgés qui avait été le leur au début des événements, quand ils répercutaient sans plus de discernement les « informations » fournies par l’Observatoire syrien des Droits de l’Homme, le fameux OSDH).

Soucieux, en effet, de faire montre de sa pluralité ethnique et religieuse, de ses intentions démocratiques et supra-communautaires, et d’ainsi couper court à la propagande du régime qui agite le spectre de la guerre civile et tente de diviser la population en dressant les communautés les unes contre les autres, le CNS, où les Frères musulmans syriens (sunnites) bénéficient d’une majorité substantielle, a élu son nouveau président, Georges Sabra, un Chrétien, en outre ancien militant communiste, qui remplaçait à la tête du Conseil le Kurde Abdel Basset Sayda (qui avait lui-même succédé au Sunnite Burhan Ghalioun). Et le CNS s’est élargi à  la Coalition, qui constituera prochainement un gouvernement de transition pour la Syrie et opère en collaboration avec le Commandement conjoint des Conseils militaires de l’ASL. La Coalition a également présenté son premier ambassadeur officiellement reconnu par un gouvernement européen, le gouvernement français, en l’occurrence, à savoir Monzer Makhous, un Alaouite, désigné par le président de la Coalition, Moaz al-Khatib al-Hasani, sunnite (la Grande-Bretagne a également reconnu la Coalition nationale syrienne comme représentant légitimement le peuple syrien).

Peu après la naissance de la Coalition, une vidéo a circulé sur Internet, dans laquelle plusieurs individus, se revendiquant de quatorze organisations combattantes de la région d’Alep, dont Liwa al-Towheed, rejetaient la Coalition et proclamaient l’État islamique, brandissant le Coran et réclamant qu’il devienne la seule constitution du pays. Cette vidéo (et une déclaration sur une page de Facebook) survenait donc au moment même où un gouvernement occidental reconnaissait (enfin !) un ambassadeur de l’opposition syrienne et où les branches politique et militaire de cette opposition, unies, se présentaient en interlocuteurs crédibles.

Le problème, c’est qu’aucun des intervenants de ladite vidéo n’a pu être identifié. Plus encore, les commandants des katibas de Liwa al-Towheed et d’autres groupes de combattants prétendument solidaires de cette déclaration ont dénoncé une mystification et rappelé leur conception de l’État syrien laïc. Et le Commandant en chef du Conseil militaire d’Alep, le Colonel Abdel Jabbal al-Okaïdi, que j’ai rencontré à ce propos, a clairement déclaré que le Conseil soutenait la Coalition nationale syrienne ; il m’a aussi affirmé ne rien connaître de la provenance de cette vidéo qui, au mieux, serait donc le produit de l’initiative malheureuse de quelques sous-fifres parfaitement inconnus, au pire, une mise en scène orchestrée par le régime dans le contexte de guerre médiatique que se livrent les rebelles et le gouvernement depuis le début de la crise…

Dans la région d’Idlib, par contre, est apparu en octobre le « Front (islamique) pour la Libération de la Syrie », qui rassemblerait quarante mille combattants. Ses fondateurs n’ont pas souhaité que le terme « islamique » apparaisse dans la dénomination de l’organisation et l’ont finalement escamoté, officiellement, selon ses leaders, parce qu’ils ne sont pas certains de pouvoir tenir leur engagement de vaincre au nom de l’Islam, mais, officieusement, parce qu’ils craignent, en arborant un islamisme trop radical, d’inquiéter les autres composantes de la révolution et parce que, s’ils revendiquent clairement leur islamisme, ils n’ont toutefois pas l’objectif politique d’instaurer en Syrie un État islamique et s’inscrivent davantage dans la mouvance de partis islamistes modérés, comme l’AKP turque ou le parti tunisien Ennahdha.

Le Front pour la Libération de la Syrie a d’ailleurs refusé l’adhésion de groupuscules salafistes, radicaux, qui opèrent dans la région d’Idlib, et de djihadistes étrangers : sa conception de la révolution syrienne est profondément nationale et exclut des groupes qui défendraient les intérêts et agenda d’autres États.

Toutefois, le Front pour la Libération de la Syrie a accepté dans ses rangs la katiba al-Farouk, mouvement islamiste sunnite anti-chiite, responsable de nombreux attentats dans la région de Homs.

En outre, Idlib a également accueilli le Sheikh Adnan al-Arour, Syrien originaire de Hama qui s’était exilé après le soulèvement des Frères musulmans, en 1982, réprimé dans le sang par Hafez al-Assad, et avait fui en Arabie saoudite, où il animait une émission télévisée de prédication ; al-Arour a regagné son pays à la faveur de la révolution. Ce personnage haut en couleurs, s’il refuse lui aussi la participation de djihadistes étrangers à l’insurrection et prône une révolution strictement nationale, ne mâche cependant pas ses mots : stigmatisant les Alaouites (la communauté à laquelle appartient la famille al-Assad), tout en se montrant favorable à ceux qui soutiennent la révolution et à ceux qui resteraient neutres, al-Arour, dans une formulation ambigüe, a appelé à « passer au hachoir ceux qui s’en prendraient aux choses sacrées » et à ensuite « donner leur chair à manger aux chiens ».

Cela étant, Adnan al-Arour est très isolé au sein des instances religieuses syriennes, dénoncé à maintes reprises pas les leaders sunnites syriens comme un exalté et un imposteur, qui, selon le Sheikh Saleh al-Faouzan, serait payé par le régime pour discréditer la révolution par ses prêches fanatiques.

Il est néanmoins très populaire dans les milieux sunnites des quartiers défavorisés et peu éduqués de la région du Djebel Zawiya, près d’Idlib, région montagneuse économiquement délaissée par Damas.

Or, d’une part, le Conseil militaire de l’ASL à Idlib a accepté de s’allier avec le Front pour la Libération de la Syrie et, d’autre part, plusieurs officiers de l’ASL se sont affichés publiquement avec Adnan al-Arour.

De même, à Alep, le Conseil militaire semble avoir résolu d’accepter le concours de katibas liées au mouvement al-Qaeda. Basé au quartier général du Conseil militaire d’Alep au début de ce mois de novembre, j’ai pu constater la présence de djihadistes, dont l’appartenance à al-Qaeda m’a été confirmée. Les officiers de l’ASL, qui, après bien des insistances de ma part, m’ont donné l’information, ont justifié cette collaboration par le fait que l’ASL manque désormais d’armes de manière criante et ne reçoit aucune aide : face à l’armée régulière, l’ASL serait obligée d’accepter l’apport en hommes et en matériel que lui propose al-Qaeda. Je n’ai pas eu l’autorisation d’approcher ces djihadistes, qui étaient cantonnés au QG dans un espace réservé. J’ai également pu observer la présence de djihadistes vêtus de tenues afghanes, mais il m’a aussi été impossible de les approcher, de les identifier et d’obtenir des informations à leur sujet.

Ces groupes de combattants islamistes, selon les informations que j’ai pu récolter dans les quartiers insurgés d’Alep, se montrent discrets, respectueux et excellents combattants ; ils gagnent ainsi progressivement la sympathie de la population sunnite.

Le risque est bien sûr que leur présence ravive la défiance des minorités (alaouite, chrétiennes druze, etc.) envers la révolution et remette à l’ordre du jour le danger d’une guerre civile, ce sur quoi compte la propagande gouvernementale baathiste.

Il faut enfin faire mention de l’organisation Jabhet al-Nosra (le Front du Secours aux Combattants de Sham –la Syrie- aux Syriens pour le djihad), dont j’ai rencontré plusieurs commandants et katibas, que j’ai accompagnées sur les différentes lignes de front où elles sont très actives à Alep.

Je réfute d’emblée les hypothèses qui se sont multipliées à propos de Jabhet al-Nosra (voir, notamment, Mathieu Guidère, François Burgat ou Thomas Pierret), mettant en doute l’existence réelle de cette organisation, qui aurait été une « création du régime » destinée à conforter la propagande baathiste présentant les révolutionnaires comme des djihadistes fanatiques. Les hypothèses formulées dans ce sens, dont l’argument majeur était que la rhétorique salafiste de certaines katibas de Jabhet al-Nosra, dans leurs communiqués, servait la politique du régime, ne tiennent absolument pas compte de la réalité du terrain. Encore une fois, une observation directe permet de démonter les constructions que certains chercheurs ont échafaudées derrière leur bureau : les katibas de Jabhet al-Nosra sont très présentes dans les combats et parmi les plus vaillantes à lutter contre l’armée du régime.

Cette organisation, qui a revendiqué nombre d’attentats contre les autorités syriennes, à Damas notamment, est présente à travers toute la Syrie. Les combattants de Jabhet al-Nosra ne portent pas l’écusson de l’ASL, le drapeau aux trois étoiles. Ils n’obéissent pas directement aux Conseils militaires, par méfiance à l’égard d’anciens officiers du régime, qu’ils considèrent comme corrompus ; et ils se réclament du djihad, c’est-à-dire qu’ils combattent d’abord pour Dieu et ensuite seulement pour la révolution. Dans ce cadre, les katibas de Jabhet al-Nosra acceptent de collaborer avec al-Qaeda. C’est ce que j’avais déjà pu observer en juillet et août derniers, à Salaheddine et Saïf al-Daoula, les deux quartiers d’Alep où avaient lieu les affrontements les plus violents, à une époque où le Conseil militaire de l’ASL se  refusait, quant à lui, à ces liaisons dangereuses.

Mais il faut nuancer les conclusions que l’ont pourrait tirer de ces éléments : les miliciens de Jabhet al-Nosra ont un agenda strictement militaire et nullement politique (si ce n’est leur volonté de faire tomber le régime). De fait, ils sont rejoints par nombre de combattants qui partagent leurs appréhensions à l’égard des officiers de l’ASL, sans toutefois partager également leurs préoccupations religieuses. C’est le cas de beaucoup d’étudiants, qui préfèrent intégrer les katibas de Jabhet al-Nosra plutôt que l’ASL, mais sont quant à eux parfaitement « occidentalisés » et hostiles à l’idée d’instaurer en Syrie un État islamique.

Il serait excessif, dès lors, de qualifier Jabhet al-Nosra de « branche syrienne d’al-Qaeda », même si certaines katibas s’en revendiquent.

Ainsi, de manière générale, l’islamisme ne saurait plus être exclu du portrait que l’on peut brosser de la révolution syrienne.

Toutefois, ces groupes dits « islamistes » sont presqu’uniquement syriens : il n’y a pas, en Syrie, de présence massive de djihadistes étrangers.

En outre, il ne faut pas exagérer le phénomène qui est (encore) très limité. Peut-être la conjoncture, en la matière, n’en est-elle même pas à un point de basculement.

Mais, si l’Occident devait encore manquer longtemps à ses promesses et laisser la place vacante, la part que prendraient les organisations islamistes en Syrie pourrait s’accroître rapidement, comme s’amplifierait aussi la haine envers les États-Unis et l’Europe, non sans risque d’un retour très négatif dans l’avenir.

 

Lien(s) utile(s) : Grotius International - Géopolitique de l'Humanitaire

 

 

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