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Monde arabe

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Pierre PICCININ da PRATA (Historien - Politologue)

Publié le par Pierre PICCININ

Syrie - Pierre Piccinin en direct d'Alep :

les rebelles syriens en grosse difficulté

(Le Soir.be, 31 octobre 2012)   

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Depuis quelques jours, l'armée syrienne a intensifié ses bombardements sur la grande métropole du nord du pays, Alep, tenue en partie par les rebelles.

En direct d'Alep, Pierre Piccinin témoigne : il explique se trouver dans un champ de ruines, une situation quasiment intenable pour l'Armée syrienne libre (ASL).

propos recuellis par Baudouin LOOS

 

Pierre-46[Photo : avec une katiba à Alep, dans le quartier de Karm al-Jabal, octobre 2012 - © Benoit De Freine]

Les reporters des grandes agences internationales de presse sur place l’avaient signalé depuis plusieurs jours : les bombardements de l’aviation syrienne contre les quartiers d’Alep tenus par les rebelles n’ont jamais été aussi massifs. Nous avons joint par téléphone en début d’après-midi l’enseignant et historien belge Pierre Piccinin, retourné à Alep après deux précédents voyages du côté rebelle, fin juillet et mi-août.

 

Selon lui, les nouvelles sont mauvaises.

« Je suis pour l’instant dans le quartier de Midan, une zone chrétienne sur la ligne de front ; on entend les combats. La situation s’est fort dégradée depuis août. Des quartiers entiers ne sont plus que des champs de ruines ; cela fait penser aux images de Stalingrad pendant la dernière guerre. Pour avancer, nous avons suivi deux snipers qui progressaient d’immeuble en immeuble, uniquement à travers des trous pratiqués dans les murs. Ce que j’ai vu dans la ville : des ruines à perte de vue ! L’hôpital Dar al-Shifaa, où je logeais en août, est inutilisable : tous les étages ont été bombardés ; mon ami, le docteur Yasser Darwish, travaille pour le moment ailleurs, dans un petit dispensaire tenu secret. »

Pour autant, les rebelles n’ont pas abandonné leur espoir de succès.

« Hier, il y a eu une attaque rebelle contre l’aéroport international, au sud-est d’Alep. Mais elle a échoué et les insurgés ont dû reculer devant la réplique des forces gouvernementales : des bombardements très violents. J’étais présent au quartier général de l’ASL et je dois dire qu’il y régnait un désordre complet… Les rebelles perdent du terrain, perdent des positions. C’est très dur pour eux. »

L’historien belge tente d’aller à la rencontre d’éléments ultra-radicaux proches d’Al-Qaïda, une mission quasi impossible.

« Il ne faut pas parler de ces gens-là aux combattants de l’ASL, ça les rend nerveux ! Je suis sur la ligne de front avec une katiba de Liwa al-Towheed, une organisatuion propre à Alep. Je n’ai pas pu parler avec leur chef, gravement blessé et soigné en Turquie. Ce sont des gens de milieux populaires, très religieux, mais simples, en aucun cas des salafistes ; eux, ils ont respecté la trêve lors de l’Aïd, contrairement, par exemple, à la fameuse milice Jahbet al-Nosra. Je dois dire que, si l’ASL encaisse le coup pour le moment et se révèle bien déprimée, les islamistes que je côtoie, par contre, se battent avec acharnement et restent le fer de lance de la révolution sur le front.

 

Lien(s) utile(s) : Le Soir.be

 

 

Lire aussi :

 

- SYRIE - La Révolution syrienne s’organise, mais se débat, seule, face à la machine de guerre du régime baathiste

  

- SYRIE - Chroniques de la révolution syrienne

 

 

 

 

 

© Cet article peut être librement reproduit, sous condition d'en mentionner la source 

www.pierrepiccinin.eu

 

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Publié le par Pierre PICCININ

Syrie - Réponse à Diana Johnstone et aux néo-négationnistes (Alter Info, 5 novembre 2012)   

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    Alep, août 2012 © photo Eduardo RAMOS CHALEN  

 

Quelques jours avant de partir pour un sixième voyage dans l’Enfer d’Alep, à la fin du mois d’octobre 2012, j’ai participé à une conférence sur la Syrie, à Bruxelles, organisée dans le cadre du « Festival des Libertés ».

Suite à cette intervention, Madame Johnstone, journaliste états-unienne, une amie de l’un des intervenants, Jean Bricmont, m'a attaqué de manière odieuse et fort malhonnête sur le site online Le Grand Soir (Fabrice à  Waterloo : l'Occident humanitaire et la Syrie, 26 octbre 2012).

J'ai bien évidemment demandé un droit de réponse.

Ce droit de réponse m'a cependant été refusé, à mon grand regret, car je tenais Le Grand Soir pour une publication impartiale et honorable.

La législation ne donnant pas la même valeur à un texte publié dans un quotidien imprimé et à un texte publié sur Internet, je n’ai pas pu assigner Le Grand Soir devant un tribunal, pour exiger ce droit de réponse qui me semble le fondement le plus élémentaire du débat intellectuel.

Abritée par Le Grand Soir, Madame Johnstone a donc pu écrire ce que bon lui a semblé, sans craindre la contradiction.

Heureusement, de même qu'Internet a permis au site online Le Grand Soir de contourner en son temps la censure de la presse mainstream, de même, Internet me permet de contourner la censure pratiquée par Le Grand Soir, qui se fait ainsi l’outil d’une propagande mensongère et diffamatoire, perdant de fait son statut de « presse alternative » intègre offrant un espace de débat équilibré.

J'ai donc publié ma réponse sur le site AlterInfo, qui a eu l’amabilité de le diffuser, poursuivant quant à lui sa mission de contre-censure.

 

Pierre-46[Photo : avec une katiba à Alep, dans le quartier de Karm al-Jabal, octobre 2012 - © Benoit De Freine]

C’est dans l’avion qui m’emporte pour un septième séjour d’observation en Syrie, depuis que la révolution a commencé, un troisième séjour à Alep, que je rédige à la hâte cette réponse au méchant petit pamphlet commis en ma défaveur par Diana Johnstone et publié dans Le Grand Soir.

Dans quelques heures, en effet, une fois entré dans Alep, où je demeurerai une longue semaine, je ne disposerai plus d’Internet et trop rarement d’une connexion téléphonique pour pouvoir répliquer aux attaques personnelles dont m’a gratifié la journaliste américaine. Or, il n’est pas dans mon habitude de laisser de côté un affront mal lavé.

Je ne me propose pas, toutefois, d’apporter ici bien grand-chose au débat relatif à la crise syrienne, dans la mesure où l’article de Madame Johnstone, s’il assène au lecteur une volée de sentences dégoulinantes d’ironie, ne présente hélas ni argumentaire, ni fait qui pourrait donner lieu à réflexion. Mais il m’apparaît intéressant de démonter la technique de dénigrement mise en œuvre par cette personne pour essayer de me discréditer, d’une part, et, d’autre part et surtout, important de remettre l’église au milieu du village en dénonçant les omissions et les mensonges distillés par elle.

Mais, tout d’abord, de quoi s’agit-il exactement ?

Ce pamphlet a été produit par Madame Johnstone, à la demande de Monsieur Jean Bricmont, selon mes sources, duquel elle est une amie personnelle et qu’il aura ainsi envoyée en première ligne, en bon petit soldat prêt à batailler pour son maître.

En révisionniste avertie, probablement inspirée par les propos néo-négationnistes de son mentor, Madame Johnstone y réécrit l'histoire de ce qui s'est dit et passé lors d’une conférence qui s’est tenue à Bruxelles et à laquelle je participais, le lundi 21 octobre, dans le cadre du Festival des Libertés, face à Monsieur Jean Bricmont et à Madame Ayssar Midani, qui avaient uni leurs forces pour défendre le régime syrien contre l’éventualité d’une intervention militaire à son encontre.

Notre journaliste aux ordres omet ainsi les épisodes dérangeants pour sa thèse et ne fait pas état un seul instant du comportement indigne de son ami qui, à court d’argument, se lança dans le plus vil des systèmes de défense, celui qui procède d’attaques ad hominem envers son interlocuteur. C’est ce qui m’avait décidé à quitter la salle.

Quand j’avais accepté le débat, j’ignorais que Madame Midani avait réussi à s’y faire inviter et je m’attendais de la part de Jean Bricmont à une attitude plus digne, celle de l’intellectuel courtois qui m’avait honoré de son amitié, disposé à un débat aimable et productif, attente qui, de toute évidence, fut très malheureusement déçue.

Monsieur Bricmont, d’entrée de jeu, n’a pas hésité à me qualifier de menteur, affirmant qu’il ne croyais pas ce que, dans mon intervention qui précédait la sienne, je disais avoir constaté en Syrie : les tueries perpétrées par le régime sur sa population, les dizaines de morts, de blessés, de mutilés quotidiens, victimes des bombardements des Migs et des hélicoptères de combat que le gouvernement syrien a déployés au-dessus d’Alep et dont je rapportais les crimes de guerre ; les femmes accompagnées de leurs petits enfants, qu’elles tenaient par la main, pris pour cibles et massacrés par les tirs de roquettes à fragmentation d’un hélicoptère, alors que cette foule de plusieurs centaines de personnes attendait une distribution de pain, ce 21 août 2012 –je me trouvais là- ; les frappes de ces engins de mort sur l’hôpital Dar al-Shifaa du quartier de Tarik al-Bab, où je séjournais, un immeuble pourtant protégé par le signe du Croissant-Rouge… Autant de faits bien documentés par les heures d’images qu’avait filmées mon ami Eduardo Ramos Chalen, photographe équatorien, qui m’avait accompagné à Alep en août dernier. Quand j’évoquais le néo-négationnisme à propos de Jean Bricmont…

Alep - Bombardement du 21 août 2012 (Human Rights Watch)
 

Je n’épiloguerai pas sur tout le mal que j’ai ressenti en face de l’attitude de Monsieur Bricmont. Quand on a vu toutes les souffrances que je viens d’évoquer, quand on les a vécues, quand on les a partagées, quand on sait qu’elles continuent journellement, qu’elles se poursuivaient au moment même où Monsieur Bricmont s’exprimait, confortablement assis dans un profond fauteuil et pérorant doctement devant une assemblée tout à l’écoute de son formidable ego, quand on s’inquiète pour ses amis, restés là-bas, sous les bombes, avec leurs familles, manquant de médicament, de nourriture, de tout, on ne peut que céder à un grand malaise lorsque quelqu’un, soutenu par un « modérateur » partial et applaudi par un public acquis, du haut de sa chaire, nie cette terrible réalité sans lui-même s’être jamais rendu sur le terrain où s’épanche toute cette misère.

En revanche, relisant par le début le pamphlet dont question, je rétablirai la vérité sur les faits évoqués. J’essaierai d’être bref, mais il faut bien souvent de longues explications pour contrer un mensonge, qui se formule quant à lui en quelques mots.

Ainsi, à l’origine, le débat devait réunir trois intervenants, et non deux, comme essaie de le faire croire Madame Johnstone : Jamie Shea, Secrétaire général adjoint pour les défis de sécurité émergents au Quartier général de l’OTAN, Christopher Stokes, Directeur général de Médecins Sans Frontières Belgique, et moi-même, invité pour témoigner de la situation en Syrie et de mon expérience de la réalité du terrain.

Toutefois, Jamie Shea, après avoir  accepté de prendre la parole, a finalement renoncé à s’exprimer devant un public idéologiquement hostile, farouchement, à l’institution qu’il devait représenter. De même, le directeur de MSF, après avoir appris la participation de Madame Midani, a préféré se retirer d’un débat où il estimait ne plus avoir sa place.

C’est que Madame Johnstone a oublié de préciser qui est exactement Madame Midani, qui se  présente volontiers comme une « opposante au régime de Bashar al-Assad, mais d’une opposition constructive ». Dit autrement, Madame Midani, avec laquelle faisait équipe Monsieur Bricmont, fait partie de cette opposition de façade qui sert bien mal de caution au régime depuis des décennies et dénonce aujourd’hui les « terroristes » (entendez les « révolutionnaires ») tout en « négociant » des réformes avec le pouvoir, pendant que celui-ci arrête, torture et tue.  Mais, plus exactement, Madame Midani  ne fait en réalité partie d’aucun mouvement précisément identifié et, en fin de compte, elle ne représente qu’elle-même ; on se demande dès lors à quel titre Madame Midani fait régulièrement l’aller-retour entre Paris et Damas… Je l’avais déjà rencontrée, à l’occasion d’un talk-show de la BBC, auquel je participais, en juin, à l’Institut du Monde arabe, à Paris ; elle s’était introduite dans le public et intervenait de manière intempestive.

J’avais accepté le débat, mais sans savoir à quel point il allait être orienté, tronqué et malhonnête…

Pour discréditer mon témoignage, d’emblée, Madame Johnstone affirme et répète à l’envi que le « pauvre Piccinin » n’est, finalement, qu’un « jeune prof d’histoire dans un lycée de Bruxelles » -quel mépris pour les enseignants-, qui « raconte ses aventures sur son blog » (sic). Un obscur inconnu, un touriste de passage, en somme… Face à Jean Bricmont, « professeur à l’Université catholique de Louvain »… Professeur de physique théorique… Il est vrai que j’enseigne ; et, parallèlement à ma charge d’enseignement, diplômé en histoire et en sciences politiques, de l’Université Libre de Bruxelles et de l’Université de Paris I Panthéon-Sorbonne, j’ai couvert tous les terrains du « Printemps arabe » : la Tunisie (dont le Président, Moncef Marzouki, m’a reçu à plusieurs reprises au Palais de Carthage), l’Egypte, le Yémen, la Libye (j’étais avec les rebelles de Benghazi, sur la ligne de front, aux sièges de Brega, Raz-Lanouf et Syrte), le Maroc, la Syrie… ; mes articles et analyses ont été publiés dans diverses revues spécialisées et dans nombre de grands quotidiens européens… La malhonnêteté intellectuelle de Madame Johnstone est décidément bien navrante. Et, personnellement, je n’ai aucune prétention en physique théorique, et je n’ai pas souvent vu Monsieur Bricmont sur les théâtres des révolutions arabes, ni Madame Johnstone non plus, d’ailleurs… À vrai dire, je ne les y ai jamais vus.

Et Madame Johnstone de renchérir en resservant la soupe froide que ses pareils ont tant et tant répandue à mon retour de Syrie, en mai 2012, après que j’y ai été arrêté et torturé par les services de renseignement. Et c’est reparti, ils n’en démordent pas : de pro-Assad, à cause de ces mauvais traitements, c’est par vengeance qu’aujourd’hui j’attaque le régime. Ce petit raisonnement tout aussi séduisant qu’il est simpliste ne tient aucun compte des longs rapports que j’ai rédigés sur le changement d’opinion qui a résulté, en Syrie, des élections du 7 mai 2012, moment-clef de l’évolution de cette crise, auquel le président al-Assad, après avoir trahi toutes ses promesses de réformes, a perdu la confiance de ceux qui lui restaient attachés et s’est trouvé confronté à une insurrection généralisée à  la plupart des villes et villages du pays.

Ainsi donc, avant le mois de mai, je décrivais une situation favorable au régime (et les adversaires des Johnstone et des Bricmont, qui m’applaudissaient quant à eux, me qualifiaient de suppôt de la dictature ; Jonathan Littel, dans ses Carnets de Homs, m’appelait « crétin » ; et Christophe Ayad, dans Le Monde, me dépeignait sous les traits de Fabrice à Waterloo, qui avait traversé le champ de bataille sans rien voir) ; c’est un autre tableau qu’il me faut brosser désormais (et c’est donc au tour des Johnstone et des Bricmont de m’attaquer et de me qualifier de menteur). Il se fait que j’ai été emprisonné à ce moment-là ; mais ceci n’explique en aucun cas cela. Et je m’aperçois qu’Aristote avait tort : le juste milieu est intenable.

Madame Johnstone présente aussi les choses comme si elle et moi ne nous étions jamais rencontrés, comme si Jean Bricmont  ne  me connaissait pas non plus, comme s’il ne m’avait jamais vu auparavant… Nous avons donné ensemble des conférences et signé je ne saurais dire combien de cartes blanches dans la presse, ni combien de soirées nous avons terminées ensemble, autour d’une bière, dans le quartier universitaire de Bruxelles, ou devant un bon casse-croûte…

Elle prétend ensuite que, tel Fabrice à Waterloo (hélas pour elle, le bon mot était déjà pris…), je n’ai rien vu des islamistes qui se sont infiltrés en Syrie.

Dans mes chroniques d’Alep, j’ai détaillé mes rencontres avec les katiba (commandos) de Jabhet al-Nosra, avec un groupe se revendiquant d’Al-Qaeda, avec les combattants de Liwa al-Towheed… J’avais aussi fait état de groupes étrangers, de djihadistes, tout en n’exagérant pas, toutefois, l’importance de ces organisations, qui ne représentent guère plus de 5% des combattants anti-Assad, et, oui, contre lesquels l’Armée syrienne libre se bat aussi, l’ASL qui, pour le moment en tout cas, ne veut pas de ces étrangers en Syrie et qui l’a prouvé à maintes reprises –n’en déplaise à Madame Johnstone.

Mais, le point crucial, c’est celui-ci : Madame Johnstone asserte que je suis en faveur d’une intervention militaire en Syrie. Or, c’est faux.

Ainsi, englués dans leur aveuglement idéologique, dans leur anti-américanisme primaire, qui les amènent à soutenir, indirectement en tout cas, tout qui serait opposé à l’hégémonie atlantique et à dénier à un peuple le droit de se révolter contre l’une des plus sanguinaires tyrannies encore en activité, les vieux briscards de la lutte tiers-mondiste (dont je partage bien des valeurs –ne leur en déplaise non plus) n’ont ni écouté ma proposition, ni lu mes analyses, mais n’hésite pas, cependant –et sans la moindre vergogne-, à m’accuser d’avoir rejoint le camp des va-t-en-guerres.

C’est, en effet, que je plaide pour que prenne fin l’ingérence, pour que la France, la Grande-Bretagne, l’Allemagne, Israël et les États-Unis cessent d’intervenir auprès des autorités turques et jordaniennes pour que ces gouvernements empêchent les armes destinées à l’ASL d’entrer en Syrie.

Et il n’y a plus que Madame Johnstone (et peut-être aussi Jean Brcimont et quelques autres) pour croire encore, dur comme fer, que Tel-Aviv veut la tête de Bashar al-Assad, alors que tout le monde en Syrie sait fort bien que, derrière les discours, le régime baathiste a depuis longtemps trahi la cause palestinienne et s’est accommodé de son voisin hébreux.

Car les faits sont ceux-là, pour les raisons que j’ai développées dans plusieurs articles et sur lesquelles je ne reviendrai pas ici ; des articles que Madame Johnstone n’a pas lus, manifestement, avant de m’attaquer si idiotement.

La plupart des révolutionnaires ne demandent pas d’intervention de l’OTAN.  Ce n’est pas nécessaire : ils savent que, s’ils avaient les quelques armes qui leur font défaut, des armes anti-aériennes notamment, celles que l’Occident avait immédiatement fournies en Libye, ils pourraient mettre en échec la dictature et rallier de nombreux militaires qui, par peur, continuent de servir le régime, mais feraient immédiatement défection si une chance de le renverser se faisait concrètement jour. Ils demandent uniquement le droit de se défendre et de s’en procurer les moyens. Et plusieurs des conseils militaires qui commandent l’Armée syrienne libre ont le projet de déposer une plainte devant la Cour pénale internationale contre ces États qui les empêchent de se défendre, pour complicité de crime contre l’humanité avec le gouvernement al-Assad.

Mais, tout cela, à l’instar de son ami physicien, Madame Johnstone ne le croit pas. Elle a une carte de presse, elle ; elle est journaliste, elle, et, donc, elle sait ; elle sait tout beaucoup mieux que le petit prof d’histoire. Elle ne croit rien, dès lors, de mes « aventures », des chroniques publiées en juillet et en août dans le quotidien belge Le Soir, dans lesquelles je détaillais l’horreur de la guerre qu’un gouvernement surarmé fait à son peuple insurgé.

« Il y a des horreurs, cela est sûr. Des deux côtés sans doute. Et puis ? », demande-t-elle, avec une légèreté qui frise l’indécence, surtout lorsque, comme ses comparses, leitmotiv écœurant, elle renvoie dos à dos les révolutionnaires et le régime. Comme si les coups de colère populaires, qui, malheureusement, conduisent parfois une foule à lyncher un shabiha, un de ces miliciens payés par le régime pour terroriser la population, lorsqu’elle en attrape un, avaient une quelconque mesure commune avec les enlèvements, les disparitions, les tortures, les exécutions sommaires, mis en œuvre par le régime depuis des décennies et érigés en système de gouvernement.

Madame Johnstone et Monsieur Bricmont, qui n’ont jamais mis un pied en Syrie, ont leurs certitudes, que rien n’ébranlera : l’Occident a envoyé des milliers d’armes aux rebelles syriens ; des dizaines de milliers de djihadistes et de mercenaires étrangers sont entrés dans le pays pour les aider et égorgent tous ceux qui refusent de les suivre (l’affabulateur Thierry Meyssan, du Réseau Voltaire, avance le chiffre de 60.000 combattants étrangers) ; des centaines d’agents de la CIA, du Mossad, de la DGSE et du MI6 sont aussi à l’œuvre et soutiennent logistiquement la rébellion... Ça, c’est la vérité de Madame Johnstone et de Monsieur Bricmont. Et on se demande bien ce que tous ces mercenaires et agents secrets attendent pour enfin renverser le gouvernement Syrien ; et c’est probablement pour qu’elles demeurent secrètes, que les révolutionnaires n’utilisent pas les armes qu’on leur a fournies en si grandes quantités… Et, moi, je suis un gros menteur et j’ai tout inventé ; et probablement les images effroyables que nous avons ramenées d’Alep, qui corroborent chaque mot de mes chroniques, ont-elle été tournées en studio, avec l’aide d’Al-Jazeera. Madame Johnstone ne l’a pas dit ; pas encore…

Seulement, voilà : dans quelques heures, je serai à nouveau dans l’Enfer d’Alep. Je verrai une fois encore mourir tout autour de moi. J’entendrai la rage des combattants de la révolution, contraints de reculer parce que les cartouches manquent, parce qu’ils ont épuisé les grenades qu’ils avaient fabriquées en remplissant de poudre des bouteilles de soda, parce que, toutes ces armes envoyées par l’Occident, tous ces mercenaires étrangers, ils n’existent pas.

Je témoignerai de la souffrance de pauvres gens qui n’étaient pas préparés à cela, des gens simples, désemparés, en pleine détresse. Je retrouverai les médecins de l’hôpital Dar al-Shifaa, qui opèrent et amputent sans relâche ; je croiserai les regards égarés, ici d’un père, là d’une mère, portant à bout de bras leur enfant mutilé. Je prendrai encore une fois dans mes bras ce petit garçon de cinq ans, pour l’éloigner des corps de ses parents et de son grand-frère, écrasés dans l’effondrement de leur immeuble bombardé…

Mais je ne lui dirai pas que, en Europe, là d’où je viens, des « intellectuels » comme Madame Johnstone et Monsieur Bricmont se gargarisent et se délectent de leur discours scandaleux, en affirmant que tout cela n’existe pas.

 

 

 

Lien(s) utile(s) : Alter Info 

 

 

Lire aussi :

 

- SYRIE - La Révolution syrienne s’organise, mais se débat, seule, face à la machine de guerre du régime baathiste

  

- SYRIE - Chroniques de la révolution syrienne

 

 

 

 

 

© Cet article peut être librement reproduit, sous condition d'en mentionner la source 

www.pierrepiccinin.eu

 

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Publié le par Pierre PICCININ

Israël/Palestine - Chantage à l’antisémitisme ! Encore… et toujours... (Centre communautaire laïc juif, 1er octobre 2012)

 

palestine-antisemitisme(Avec l'aimable autorisation de Latuff) 

 

En septembre 2012, Monsieur Joël Kotek, professeur d'histoire et de sciences politiques à l’Université libre de Bruxelles, m’attaquait vertement dans un « billet d’humeur », publié dans Regards, la revue du Centre communautaire laïc juif (CCLJ), dont il est le directeur de publication, et sur le site internet du CCLJ (Un monde sans repères, ni valeurs).

« Nous vivons désormais dans un monde sans repère, sans valeur », s’indignait Monsieur Kotek, ce monde où un grand quotidien comme Le Soir n’hésite plus à publier les articles de Pierre Piccinin, un antisémite !

Les accusations graves et mensongères de Monsieur Kotek appelaient impérativement un démenti.

Il convenait également de mettre en évidence le procédé diffamatoire odieux dont avait usé Monsieur Kotek à mon égard, mais aussi les raisons qui motivaient son action.

J’ai donc demandé un droit de réponse à la rédaction de Regards, qui a accepté sa publication, dans le cadre de la loi de 1961, laquelle prévoit que le répondant dispose du double du nombre de caractères utilisés dans l’article où il est incriminé et que la réponse doit recevoir la même publicité que ledit article.

Toutefois, in fine, ma réponse a été publiée uniquement sur le site internet du CCLJ, et nullement dans la revue imprimée.

Suite à mes protestations, la rédaction de Regards m’a adressé ces mots : « ne soyez pas tatillon, d’autres organes de presse ont procédé de la même manière avec vous par le passé. » (sic ; j’avais alors intenté une action en justice et obtenu gain de cause).

J’ai également reçu une longue « réaction » de Monsieur Kotek, dont je laisse le lecteur juge du propos : « cher Pierre, j'avoue que votre prophétie m'a bluffé. Elle m'a rappelé celle du 30 janvier 1939, d'un célèbre autrichien moustachu. N'en soyez pas vexé. (…) Depuis la Shoah et ses six millions de morts nous avons, tout de même, beaucoup plus de mal à contrôler les médias, ne parlons pas du monde. Je n'en dors plus ! Heureusement que les maçons nous aident. (…) Cher Pierre, c'est pas facile tous les jours de haïr l'Humanité. Heureusement qu'on se repose Shabbat ! » (sic).

Je n’intenterai pas d’action en justice à l’encontre de Regards et du CCLJ : parmi l’arsenal que déploient ces gens pour épuiser leurs adversaires, les procédures juridiques coûteuses occupent une place trop évidente ; et il importe de préserver les ressources nécessaires à livrer des batailles plus importantes que celle-ci.

Néanmoins, Monsieur Kotek et le CCLJ n’échapperont pas à cette dénonciation du mépris total de la loi dont ils font preuve, eux qui, pourtant, se réclament systématiquement d’elle en d’autres circonstances...

 

 

Droit de réponse

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Vignette Palestine bis[Photo : Naplouse - Cisjordanie]

« Si Joël Kotek n’était pas obsédé par la seule manière de pourfendre tous ceux qu’il juge comme étant des ennemis d’Israël, il aurait fait l’effort intellectuel minimum d’objectiver non seulement la situation prévalant en Israël (…), mais aussi le parcours qui est le mien. »  

Le prologue de ce droit de réponse à M. Kotek n’est pas de moi ; M. Kotek qui, dans le numéro de Regards de septembre 2012, me taxait d’antisémitisme et, extrayant du contexte de mes articles quelques segments de phrases, les remployait pour réécrire mon propos, suggérant des interprétations vers lesquelles mes textes ne tendaient pas.  

Ces mots ont en effet presque dix ans déjà ; ils sont de Pierre Galand, président de l’Association belgo-palestinienne.  

Mais c’est qu’il n’y a rien d’étonnant à ce que les droits de réponse se succèdent et se ressemblent…

En effet, M. Kotek, comme tous ses pareils du « Lobby qui n’existe pas », emploie la bonne vieille recette qui, jusqu’à présent, a souvent fait mouche. 

Au risque de lasser et d’attirer sur eux et leur communauté la haine que génère cette politique ignoble, ces gens-là pratiquent sans relâche un chantage à l’antisémitisme, au point de n’en plus être crédibles (sauf, bien sûr, dans le chef de ceux qui, voulant donner des gages de bonne vassalité, font mines, hypocrites, d’aboyer avec la meute).  

Me qualifiant d’emblée de « pseudo-reporter » ( !?), M. Kotek prétend que, depuis des années, j’aurais « encensé toutes les dictatures arabo-musulmanes ».  

Moi ? Qui ai toujours dénoncé la corruption de la monarchie marocaine, le totalitarisme de la famille royale d’Arabie saoudite et de l’émir du Qatar, les violences des régimes syrien et égyptien ? 

Il poursuit par une équation qui, simplifiée, édifie elle aussi quant à l’honnêteté intellectuelle de l’honorable professeur de l’ULB : c’est « assurément », asserte-t-il, que Piccinin « partage » « la croyance antisémite qui fait des Juifs les maîtres exclusifs des médias », ce qui constitue bien « la preuve » de son antisémitisme. 

Moi ? Qui, depuis des années, ai été publié dans La Libre Belgique, L’Echo, Le Soir, Le Monde, L’Orient-Le Jour, El Paìs, La Stampa, Afrique-Asie, Politis, L’Humanité, etc. ? Que voilà un intéressant paradoxe… 

Et M. Kotek de renchérir : je serais « un obsédé du complot juif ». La preuve (une autre !) : « dans un article au titre évocateur » (que ne mentionne pas M. Kotek, et pour cause…), j’ai « dénoncé » la trahison de Serge Dassault et des ingénieurs juifs qui transmirent aux services secrets israéliens les plans du Mirage français. Le Mirage, que Charles de Gaulle avait refusé de vendre à l’État hébreux, et ce du fait de la violation du droit international que constituait (et constitue encore à ce jour) l’occupation des terres conquises en Palestine par la guerre de 1967 (deux détails que M. Kotek omet bien sûr de rappeler…). 

Or, l’article en question ne comporte pas la moindre référence à cette thèse absurde du « complot juif » ; il portait sur l’inversion de la politique étrangère de la France sous Sarkozy, rapport à l’OTAN et, entre autre, à son rapprochement avec Israël et les États-Unis. 

Le titre « évocateur » ? Nicolas Sarkozy ou « le gaullisme en miettes »… Chacun jugera des procédés rhétoriques de M. Kotek.  

Cela dit, cette affaire de trahison (qui impliquait Serge Dassault, que je ne confonds pas avec son père Marcel, contrairement à ce qu’asserte encore M. Kotek) est une réalité, qui ne devrait dès lors pas être inconnue de notre distingué historien. 

Le 10 octobre 2007, cette affaire fut développée dans l’émission Droit d’Inventaire, présentée sur France 2 par Marie Drucker, de famille juive. 

 

(Le Président Charles de Gaulle et Israël)

 

M. Kotek accusera-t-il Marie Drucker, elle aussi, d’être obsédée par le « complot juif » et, donc, « assurément », d’être antisémite ?

Enfin, M. Kotek compare mon article Pour que s’arrête la peur ! aux Protocoles des Sages de Sion (rien moins !), m’accusant de placer les institutions juives au cœur d’une vaste conspiration.

J’avais écrit ce texte pour dénoncer les terribles pressions subies, pour avoir critiqué la politique de Tel-Aviv lors de la fusillade du Marmara, qui s’était soldée par la mort de neuf civils et une cinquantaine d’autres blessés par balles, attaqués dans les eaux internationales par des commandos israéliens.

Des séries de courriers et d’e-mails avaient demandé ma tête à ma direction. Plusieurs de mes conférences avaient été déprogrammées. On avait même été jusqu’à m’adresser des menaces de mort...

Rien n’est inventé : les pièces ont été  enregistrées et déposées auprès du Procureur du Roi.

Quant aux institutions juives et à leur organigramme pyramidal, je constatais seulement que nombre d’entre elles, en Belgique, sont affiliées au Comité de Coordination des Organisations juives de Belgique, lui-même affilié au Congrès juif européen, lui-même affilié au Congrès juif mondial…

Mais, en fin de compte, face à tout cela, je m’interroge… Ne serais-je pas vraiment antisémite -sans en avoir moi-même conscience- puisque je critique Israël et ses crimes ?

Non, M. Kotek !

Critiquer la politique de l’État d’Israël qui, depuis plus d’un demi-siècle, viole le droit international et, régulièrement, massacre des civils en Palestine, ce n’est pas être antisémite.

Antisioniste ? Peut-être. Mais ni le Littré, ni le Larousse ou le Robert ne renvoie d’un terme à l’autre sous l’occurrence « synonyme » : l’antisionisme consiste à marquer son opposition à cette politique-là, que je viens d’évoquer. Et qui, en âme et conscience, pourrait-il soutenir une telle politique ?

N’est-il pas, d’ailleurs, que de nombreux Juifs eux-mêmes s’en indignent ? Mais « le Lobby qui n’existe pas » n’a pas hésité à les attaquer, eux aussi, voire à les accuser d’être des « antisémites ». Stéphane Hessel, par exemple ! Norman Finkelstein, Charles Enderlin, Olivia Zemor ou encore mes amis Eric Hazan et Jacob Cohen… Rien ne l’arrête, n’est-ce pas ?

Toujours cet amalgame, donc, par lequel ce « Lobby qui n’existe pas » essaie de faire taire, en collant l’hideuse étiquette de l’antisémitisme.

J’avais dénoncé cette pratique, en 2010, dans un article publié par L’Orient–Le Jour (Antisémitisme et antisionisme : les confusions et tabous de l’Occident). J’y dénonçais une fois de plus -et sans ambiguïté- l’antisémitisme et le racisme.

Mais, de cela, M. Kotek n’a pas fait état. Peut-être a-t-il estimé que le mentionner eût déforcé sa thèse à mon propos ?

Il n’est pas le premier à s’être essayé à cet exercice. D’autres avaient usé des mêmes amalgames, tel Manuel Abramowicz, dans Points Critiques, publication de l’Union des Progressistes juifs de Belgique, ou Claude Demelenne, ce journaliste islamophobe de l’hebdomadaire d’extrême-droite Ubu–Pan (M. Kotek est décidément en « bonne » compagnie !).

Et que dire des sites Philosémitisme et Juif.org, dont les propos haineux sont simplement incroyables ? Et dont je me suis souvent demandé comment leur référencement sur Google pouvait être aussi excellent… Que l’on entre dans un moteur de recherche le nom d’un de ceux qui y sont attaqués et ces sites apparaissent, arborant leurs titres suggestifs et infâmants, qui ruinent la réputation de leurs victimes.

Mais M. Kotek n’est pas au-dessus des lois qui, heureusement, protègent encore les honnêtes citoyens qu’il attaque. Et le voilà confronté à ce droit de réponse !

Mais attention : les années passant, l’opinion publique n’accepte plus ce terrorisme intellectuel. De plus en plus régulièrement –mais l’a-t-il seulement remarqué ?-, des voix s’élèvent, agacées, irritées, contre ces pressions.

Ainsi, par leur comportement, M. Kotek et ses pareils nous font courir à tous un terrible danger : s’ils n’y prennent garde, leur odieuse attitude pourrait bien nous mener à revivre cette haine tragique qui, en d’autres temps -et bien détestables-, a plongé nos sociétés européennes dans l’abjection la plus abominable.

Mais, cette fois, ce seraient eux –et eux seuls- qui en seraient comptables.

 

Pierre PICCININ

(« Pseudo-reporter » et, accessoirement, historien et politologue) 

 

 

Lien(s) utile(s) : Centre communautaire laïc juif

 

 

Lire aussi :

 

- EUROPE - Sionisme – Pour que s’arrête la peur !

 

 

 

 

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Syrie - "Donner un visage aux insurgés syriens"... (Le Soir.be, 5 septembre 2012)   

    SYRIE--Alep----Juillet-et-aout-2012 2363 - Copie

    Alep, août 2012 © photo Pierre PICCININ

  

 

L’historien et politologue belge Pierre Piccinin, passé en mai 2012 par les geôles du régime syrien, a été témoin de la bataille d’Alep. Il a répondu aux questions des internautes du Soir.be. Extraits.

Résumé par Alicia BOURABAA

  

 

Pierre-46[Photo : avec une katiba à Alep, dans le quartier de Karm al-Jabal, octobre 2012 - © ]

@Leïla: Comment survit la population à Alep ? 

La population est quotidiennement bombardée. Elle manque de nourriture, et de manière de plus en plus problématique, même si l’Armée syrienne libre (ASL) essaie de la ravitailler. L’ASL organise des distributions de pain quotidiennes, qui sont d’ailleurs souvent la cible des hélicoptères, qui tirent des roquettes sur les foules rassemblées à ces occasions.

À l’hôpital où j’étais basé, dans un quartier tenu par les révolutionnaires, des dizaines de civils arrivaient tous les jours, morts ou blessés. Les chirurgiens restés sur place devaient s’en occuper sans matériel et sans médicament ; ils essayaient d’aider tout le monde et opéraient ainsi pendant de nombreuses heures, sans prendre eux-mêmes de repos.

J’ai tenté, dans mes ‘Chroniques de la révolution syrienne’, d’humaniser cette révolution, en donnant des visages aux insurgés, en décrivant le plus justement possible la réalité de leur quotidien. Les médias donnent des chiffres, le nombre des morts, mais ce sont bien des gens qui meurent, pas des numéros ou des pourcentages. À l’hôpital, ce sont des pères qui apportent les dépouilles mutilées de leurs enfants ; ce sont des enfants, qui pleurent sur les corps mutilés de leurs parents.



@Elise: Votre changement de position par rapport à une intervention militaire en Syrie vous a rapporté beaucoup. On a parlé de vous dans les grands médias, etc. Comment vivez-vous ce nouveau succès et cette reconnaissance, alors qu’avant vos analyses n’étaient pas reconnues des grands médias ?

D’une part, je n’ai pas “changé de position” ou, comme certains se sont plus à le dire “retourné ma veste”.

La situation en Syrie s’est radicalement transformée en mai, principalement à la faveur des élections du 7.

Beaucoup de Syriens, peut-être une majorité, sans soutenir la dictature, espéraient néanmoins que le “Printemps arabe” et les manifestations dans le pays amenassent le régime à évoluer politiquement, par des réformes parlementaires. C’est-à-dire sans risquer la guerre, que nous connaissons depuis quelques mois. C’est ce qu’avait promis le président al-Assad.

Mais le régime a raté sa reconversion, en refusant de répondre à ces aspirations populaires et en n’organisant pas honnêtement le scrutin libre qui avait été promis.

Mon analyse a donc logiquement suivi l’évolution de la situation, qui était assez calme et encore favorable à Bashar al-Assad, jusqu’en janvier, date de mon troisième séjour en Syrie. Aujourd’hui, l’échéance électorale passée, il est évident que le régime a choisi la répression et qu’il a dès lors perdu toute légitimité. Les attentes sont déçues. Les Syriens se sont soulevés ; partout dans le pays, villes et villages se sont insurgés. Et je dénonce la radicalisation du pouvoir, la répression, les massacres.

Je n’appelle pas à une intervention militaires de l’OTAN, pas à une intervention comme on en a connu en Libye, mais à une aide à la rébellion qui, avec quelques armes adéquates, pourrait renverser très rapidement le régime.

Si les rebelles avaient une vraie chance de l’emporter militairement, de nombreux régiments de l’armée se désolidariseraient du gouvernement et, en quelques jours peut-être, la dictature serait renversée.

D’autre part, je ne pense pas que le “succès” que l’on me prête soit le résultat de mon évolution dans le dossier syrien.

L’arrestation et les sévices dont j’ai fait l’objet à Homs et ce que j’y ai vu ont probablement constitué un témoignage important, que les médias ont tenu à diffuser.

 

@Rozen: Pourquoi l’occident veut-il systématiquement maintenir ou faire tomber ces régimes dans l’obscurantisme et le désordre ?

La Syrie n’est nullement victime d’une manœuvre de l’Occident, qui viserait à renverser le président Al-Assad.

Tout au contraire, les grands États européens, et les États-Unis également, empêchent les rebelles de s’armer.

Cette vision du complot de l’Occident procède d’un postulat maintenu envers et contre tout par certains intellectuels anti-américains pour lesquels tout ce qui se passe au Moyen-Orient doit forcément avoir pour cause première une intervention des Etats-Unis.

Je partage souvent leurs analyses, mais, dans le cas syrien, ils font fausse route. C’est désormais manifeste !

 

@Eustache: Les 8 000 Syriens des forces de sécurité et de l’armée qui ont été tués auraient donc été abattus sans aucune aide matérielle de l’étranger ?

Sur le terrain, j’ai été très soigneux dans l’examen du matériel militaire dont disposent les rebelles : c’est un armement léger, qui provient des arsenaux syriens, du matériel russe, chinois, des kalachnikovs, et rien d’autre.

Et je me demande bien où se trouve tout cet équipement que la CIA et d’autres États sont sensés, selon certains, avoir envoyé aux rebelles. Où sont les 60.000 mercenaires étrangers dont parlent par exemple Michel Collon et le très fumeux Thierry Meyssan ? Il serait temps que les rebelles les utilisent ! Mais peut-être le complot est-il tellement bien caché que les rebelles n’utilisent pas ces armes et que ces mercenaires ne se montrent pas, pour que tout reste secret…

Les armes qui passent par la frontière sont peu nombreuses. Evidemment, certains journalistes qui cherchent le scoop montent tout cela en épingle.

J’ai rencontré à Alep un journaliste d’Europe 1, venu de Turquie passer quelques heures, en journée, quand le danger n’était pas trop important ; il était tout exalté, parce qu’il avait vu deux fusils américains !

Non, sincèrement, les rebelles sont démunis ; et les quelques rares articles qui évoquent des livraisons d’armes depuis l’étranger se méprennent.

Contrairement à ce que l’article du New York Times avait annoncé, cet article qui avait eu un grand retentissement et dont s’étaient emparés tous les détracteurs de la révolution syrienne, la CIA n’a pas fourni de roquettes antichars aux rebelles.

C’est l’Arabie Saoudite qui les a fournies, forçant la main aux Etats-Unis, qui y étaient opposés. Le “deal” étant que la CIA en contrôlerait l’acheminement. Mais il ne s’est agi que de quelques caisses, une goutte d’eau dans la mer des besoins de l’ASL.

En outre, cet épisode montre clairement que, dans les faits, contrairement aux discours, Washington soutient indirectement le régime.

 

@Visiteur: Avez-vous rencontré des personnes de l’OSDH (Observatoire syrien des droits de l’homme NDLR) en Syrie ? Nos médias utilisent sans cesse cette source, en fait basée à Londres...

Durant mes cinq séjours passés en Syrie depuis le début des évènements, je n’ai jamais rencontré de personnes se réclamant de l’OSDH.

L’OSDH, dont j’ai interrogé le fondateur, est très évidemment impliqué dans le conflit. Ses informations sont à la fois difficilement vérifiables et peu crédibles.

Ayant moi-même démonté des “faux” produits par l’OSDH, il est clair que je ne peux cautionner cette organisation.

Cela dit, je crois que, depuis peu, les grands médias ont eux aussi, finalement, pris leurs distances avec l’OSDH.

 

 

Lien(s) utile(s) : Le Soir.be 

 

 

Lire aussi :

 

- SYRIE - La Révolution syrienne s’organise, mais se débat, seule, face à la machine de guerre du régime baathiste

  

- SYRIE - Chroniques de la révolution syrienne

 

 

 

 

 

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Syrie - Devons-nous intervenir en Syrie ?

(Politis, septembre 2012) 

 

    SYRIE--Alep----Juillet-et-aout-2012 2203

    Alep, août 2012 © photo Pierre PICCININ

 

 

 

 

20 08.Still011« Salaam aleikoum, Pierre. I think you call me… I’m sorry ; I can’t receive your call. Situation, here, in hospital, is so bad… Especially today! It’s a crazy state… Ok... I hope to you… Bye-bye… Bye... »

 

Cet appel, qui illustre de manière tragique le désarroi auquel sont abandonnés les insurgés de Syrie, je l’ai reçu il y a quelques jours. C’était le Docteur Yasser Darwish, un des rares médecins de l’hôpital Dar al-Shifaa, à Alep, où affluent chaque jour des dizaines de blessés.

 

J’y étais, en juillet et août, mon cinquième séjour en Syrie.

 

Je n’oublierai jamais les yeux de ce petit garçon qui s’est réfugié dans mes bras et que j’ai éloigné du spectacle insoutenable des corps de ses parents et de son grand-frère, broyés par le plafond de béton de leur immeuble bombardé. Ni non plus ce 21 août : un hélicoptère avait tiré trois roquettes sur une foule, lors d’une distribution de pain; des véhicules se sont succédés pendant des heures, déversant morts, blessés, morceaux de corps humains sectionnés, déposés à même le trottoir.

 

Tous les jours, j’ai été témoin de crimes contre l’Humanité, tels que les définit le droit international.

 

En juillet 2011, en décembre et janvier ensuite, j’étais rentré de Syrie, sceptique : les manifestants étaient peu nombreux et seules quelques bourgades se révoltaient ; et certains quartiers de Homs, où j’avais rencontré les rebelles… Par contre, dans les grandes villes, des centaines de milliers de Syriens manifestaient leur confiance dans les promesses du président al-Assad et attendaient les élections « libres » de mai.

 

J’y suis retourné peu après ces élections, truquées, décevantes : plus de manifestations pro-Assad ; partout, des policiers et des militaires, et des villes assiégées. La dictature réprimait, sûre du soutien russe : bombardements de civils et arrestations massives des opposants.

 

Dans ce contexte nouveau, les observateurs étrangers dérangeaient : incarcéré à Homs, moi-même électrocuté et tabassé, j’ai vu les atrocités commises dans les prisons…

 

La Syrie n’est pas en proie à une guerre civile, ni à une manœuvre néocolonialiste, se jouant d’un conflit clanique comme en Libye. Il s’agit d’une révolution populaire face à une dictature policière.

 

Les onze Conseils militaires de l’Armée syrienne libre ont édicté une Charte (les minorités, qui avaient craint une insurrection islamiste, s’en sont trouvées rassurées) : lutte contre al-Qaeda ; élections démocratiques et État de droit ; respect des Droits de l’Homme et interdiction des vengeances (dont certains s’emparent pour salir la Révolution, en les comparant abusivement aux crimes que le régime a quant à lui institués en système de gouvernement).

 

Mais les rebelles n’ont aucun moyen contre l’aviation ; et les munitions s’épuisent.

 

Pour une fois, un peuple appelle à l’aide. Ni troupes au sol, ni appui aérien. Les insurgés demandent simplement que les États-Unis et la France cessent de les empêcher d’acheter des armes et d’être ainsi « les complices des crimes de guerre commis par le régime ».

 

Car on se saurait affirmer qu’il n’y a pas d’intervention en Syrie : dans les faits, derrière les discours, l’Occident démocratique a choisi son camp ; et ce n’est pas celui des révolutionnaires.

 

Lien(s) utile(s) : Politis

 

 

Coupure de presse : S021000870 1209251610000 

 

 

Lire aussi :

 

- SYRIE - La Révolution syrienne s’organise, mais se débat, seule, face à la machine de guerre du régime baathiste

  

- SYRIE - Chroniques de la révolution syrienne

 

 

 

 

 

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Syrie - La Révolution syrienne s’organise, mais se débat, seule, face à la machine de guerre du régime baathiste

 

 Structure de l’Armée syrienne libre – Présence djihadiste extérieure – Répression du régime vs. exactions de la rébellion – Abandons des réfugiés - Obstruction des démocraties occidentales (Grotius international - Géopolitique de l'Humanitaire, septembre 2012; et ActuDéfense - L'information des forces armées françaises et internationales, octobre 2012)

   

SYRIE--Alep----Juillet-et-aout-2012 2282 photo © Pierre Piccinin (Alep - août 2012)

 

 

 par Pierre PICCININ (en Syrie – juillet et août 2012)

 

 

 

carte syrieComme peu d’observateurs, nous nous sommes interrogé longtemps –et avec raison- sur les tenants et aboutissants des événements syriens : patchwork confessionnel et communautaire, la Syrie apparaissait divisée face au « Printemps arabe » ; Alaouites (communauté apparentée au chiisme) et Chrétiens, notamment, qui représentent entre 20 et 25% de la population, mais aussi Kurdes, Druzes -et même une partie de la communauté sunnite- s’inquiétaient de la menace d’un soulèvement islamiste et du risque d’une guerre civile. En témoignèrent les manifestations fleuves en faveur du régime, qui envahissaient les rues des grandes villes du pays, en janvier 2012 encore, et qui ne mobilisaient pas seulement les fonctionnaires aux ordres du système. 

Un an et cinq mois après le début des troubles, cependant, les faits se sont précisés ; et la crise syrienne peut dorénavant être expliquée en termes assez clairs. Le spectre de la guerre civile s’est évanoui, démenti par une opposition de terrain de mieux en mieux organisée, l’Armée syrienne libre (ASL), et les différentes communautés se montrent de plus en plus solidaires, face à une répression féroce, qui a désormais franchi toutes les lignes rouges que la crainte d’une réaction de la Communauté internationale l’avait dans un premier temps inclinée à respecter, en apparence du moins. La manipulation des élections du 7 mai a en outre trahi les promesses de réformes du président Bashar al-Assad et révélé la volonté du régime de se maintenir en l’état, désillusionnant les derniers soutiens dont bénéficiait le gouvernement.

Si les manifestations anti-Assad ont encore lieu, dans les villes et quartiers contrôlés par l’ASL ou par d’autres groupes de miliciens révolutionnaires, la contestation civile a cependant presqu’entièrement été réduite au silence par la violence de la répression policière : arrestations, tortures, contestataires dont les corps sont rendus méconnaissables à leur famille, devant leurs voisins, disparitions… ont porté de durs coups à ce type d’opposition.

Sur le  terrain, c’est dès lors militairement que s’exprime la  résistance à la dictature baathiste, une résistance plurielle, mais dont il est possible de déterminer les acteurs essentiels (outre quelques cellules islamistes djihadistes, dont al-Qaeda, qui n’ont pas de lien direct avec les rebelles syriens –qui les rejettent sans ambiguïté ; ce qui a rassuré Alaouites et Chrétiens- et dont il est actuellement impossible d’estimer précisément l’importance).

Dans ce panel, l’Armée syrienne libre occupe de loin la première place : fondée par les premiers officiers dissidents à avoir lâché le régime, avec à leur tête le colonel Riad al-Asaad, elle se compose de militaires déserteurs qui ont créé à travers le pays des groupes de combattants de mieux en mieux coordonnés entre eux, rejoints par des civils, lesquels représentent environ 90% de ses effectifs. L’ASL constitue l’armature de cette résistance militarisée.

Elle s’organise à ce stade en onze Conseils militaires régionaux. Chacun de ces Conseils militaires est généralement constitué de quatre commissions : la commission financière, celle de l’armement, la commission des relations extérieures, qui représente le Conseil dans les conférences internationales, comme celle des « Amis de la  Syrie », et la commission politique, qui rédige des rapports sur les réactions internationales à la Révolution, pour informer le Conseil, et rédige aussi des articles pour informer l’étranger de ses actions. Les trois premières sont composées uniquement de militaires, élus par les militaires. La commission politique est élue uniquement par des civils, qui ont intégré les groupes de combattants. Le Conseil militaire élit aussi un chef (à Alep, c’est le Colonel Abdel Jabbar al-Okaidi, que nous avons rencontré au quartier général de l’ASL).

Ces Conseils militaires ne sont chapeautés par aucune structure. Le colonel Riad al-Asaad a ainsi rapidement été désavoué et ne commande pas l’ASL. Pas plus que le Haut Conseil militaire, qu’une vingtaine de généraux déserteurs de l’armée syrienne ont constitué dans le camp d’Apaydin, en Turquie, où ils sont réfugiés, et dont le chef, le Général Mustapha Ahmed al-Cheick (que nous avons rencontré à Apaydin) ambitionne de constituer en haut commandement de l’ASL. Il est lui aussi rejeté par les structures combattantes du terrain, qui se coordonnent entre elles à l’aide de moyens de télécommunication rudimentaires, parmi lesquelles Skype semble jouer un rôle essentiel.

Conjointement à l’ASL, on trouve, ici et là, des groupes armés indépendants, qui se sont constitués pour défendre leur quartier ou leur village. Ils se sont pour la plupart d’entre eux choisi un chef et ne mènent pas d’offensive en dehors de leur zone d’action. La majorité de ces groupes opèrent néanmoins en coordination avec l’ASL et, s’ils ne lui obéissent pas systématiquement, il apparaît toutefois qu’ils l’intègrent progressivement, ne fût-ce que poussés par le besoin de se fournir en armes et munitions, dont les principaux stocks disponibles ont été pris à l’armée régulière par les combattants de l’ASL et sont gérés par elle.

Cela étant, on relèvera une structure parallèle à l’ASL, Jabhet al-Nosra (les Vainqueurs de la Première Ligne). Elle rassemble principalement des jeunes, des étudiants, et, bien qu’elle ne représenterait que 5% environ des combattants rebelles, elle aurait des ramifications dans toute la Syrie.

Jabhet al-Nosra coopère avec l’ASL, mais ses leaders disent se méfier des officiers déserteurs qui commandent l’ASL et préfèrent dès lors rester indépendants : pour eux, ces officiers, qui ont servi le régime des années durant, ne peuvent pas avoir renoncé à leurs privilèges et ambitions du jour au lendemain et leurs intentions demeurent suspectes.

Parmi les leaders de Jabhet al-Nosra, on trouve un certain nombre de figures possiblement proches des milieux islamistes radicaux. Ces leaders s’étant montrés peu enclins à s’exprimer et à répondre à nos questions, il s’est révélé compliqué de percer à jour l’organigramme exact de cette organisation, dont certains groupes de combattants (katiba) collaborent de manière évidente avec des structures djihadistes étrangères, dont al-Qaeda, comme nous l’avons constaté à plusieurs reprises. Cette collaboration, que les commandants des katiba concernées ont justifiée par le fait que, ne recevant aucun soutien de l’Occident, ils sont dès lors dans la situation de devoir accepter toute aide qui se présente, est en revanche totalement exclue par l’ASL, qui rejette ces groupes de djihadistes étrangers car, d’une part, leur présence jette le trouble sur la Révolution et, d’autre part, ces groupes serviraient l’agenda de puissances extérieures et non pas les intérêts du peuple syrien. Cela dit, nos rencontres avec d’autres chefs de katiba de Jabhet al-Nosra, des étudiants occidentalisés beaucoup plus ouverts à la discussion, permettent d’établir la relative hétéroclisie de cette organisation, qu’il serait inapproprié de qualifier de mouvement islamiste.

Dans les rangs de Jabhet al-Nosra, on trouve quelques Afghans, Tunisiens, Algériens, Irakiens ou Tchétchènes,  venus aider la révolution. Mais il s’agit bien de quelques dizaines d’individus seulement, sur plusieurs milliers de combattants, et non d’éléments structurants commandés depuis l’étranger.

De manière générale, ces différents groupes de combattants soutiennent le projet d’une Syrie démocratique et respectent les principes des Droits de l’Homme. Les officiers des onze Conseils militaires de l’ASL ont ainsi signé une charte proscrivant les actes de vengeance, les exécutions sommaires et la torture.

Certains reprocheront à la Révolution des débordements, comme le lynchage des chefs de la famille al-Barry, le 1er août 2012, qui dirigeaient une mafia pro-Assad à Alep et appartenaient à la catégorie des Shabihas, une sorte de milice informelle, des hommes de mains que le régime a utilisé de tout temps pour terroriser ses opposants (nous étions présents dans ce quartier d’Alep, avec le commandant de l’ASL Abou Ahmed, la veille de sa conquête par les révolutionnaires). Et, effectivement, des vengeances de cet acabit, il y en a, et il y en aura certainement d’autres encore : il faut comprendre que la rébellion est majoritairement le fait de citoyens qui ont pris les armes, et non pas d’une armée toujours parfaitement disciplinée. C’est une révolution populaire. Il est donc présomptueux de juger ces débordements a priori ; pour bien les appréhender, il faut garder à l’esprit quelles ont été les pratiques abominables mises en œuvres dans les prisons du régime pas ceux qui, aujourd’hui, sont victimes de la vindicte de la rue.

Cela dit, il ne s’agit pas de pratiques systématiques, de la part des insurgés ; on peut même qualifier ces drames d’épisodes tout à fait marginaux : les commandants des unités locales de l’ASL et des groupes de révolutionnaires armés qui se sont coordonnés avec elle ont reçu l’ordre d’empêcher ces lynchages sauvages, qui nuisent à l’image de la Révolution et n’ont pas leur place dans la Syrie démocratique qu’ils veulent construire.

Mais, surtout, il ne faudrait pas renvoyer dos à dos les révolutionnaires et le régime en plaçant sur le même pied ces dérapages, résultats de coups de colères populaires, et les tortures et assassinats organisés par la dictature qui en a fait l’axe principal se son système de gouvernement.

C’est cependant l’erreur qu’ont commise à la fois des observateurs onusiens et certains médias, à l’annonce de ces exactions, que de les avoir montées en épingle et d’avoir titré rapports et articles sur le partage des responsabilités des crimes commis entre le régime et l’opposition.

Alors que les opposants au régime, qualifiés de « terroristes » par lui, sont traqués, torturés et exécutés ; alors que les médecins qui soignent les manifestants et les miliciens de l’ASL sont persécutés et, depuis peu, brûlés vifs sur ordre, publiquement, nous avons pu établir, à de très nombreuses reprises, que les rebelles, quant à eux, traitent généralement très correctement leurs prisonniers et en soignent les blessés.

En outre, les rebelles ne visent en aucun cas la population non combattante. En revanche, depuis le mois de juin 2012, le régime n’hésite plus à bombarder les habitations civiles dans les zones tenues par la rébellion. Nous en avons été les témoins –et ce quotidiennement- lors de nos séjours successifs dans le nord-est de la Syrie et à Alep plus particulièrement.  Nous avons, par exemple, constaté les dégâts humains occasionnés par le bombardement de la ville d’Azaz, proche de la frontière turque, le 15 août 2012, qui a coûté la vie à plus d’une centaine de civils et blessé environ trois cents autres personnes, alors qu’aucun objectif militaire n’était présent dans l’agglomération. De même, tous les jours, à Alep, nous avons été témoins des dizaines de victimes que provoquent les bombardements des quartiers rebelles par les hélicoptères de combats, qui tirent des roquettes à fragmentation sur la population de ces quartiers, et les avions (des Migs, L-39 et Soukoïs) qui lancent des missiles et, dans certains cas, des bombes thermiques (comme ce fût le cas à Azaz).

Parmi les épisodes les plus meurtriers de cette politique répressive, nous avons été témoins du bombardement du quartier d’Aghiour, à Alep, le 21 août 2012, où une foule de deux à trois cents personnes attendaient une distribution de pain. Ce n’était pas la première fois qu’une distribution de pain était visée. Les roquettes à fragmentation ont tué ou blessé des dizaines de personnes, surtout des femmes, qui faisaient la queue, et des enfants, qui les accompagnaient.

De même, l’hôpital Dar al-Shifaa, à Alep, où nous étions basés, est régulièrement pris pour cible par l’aviation.

Il s’agit là de crimes de guerre, au sens strict du droit international, planifiés et ordonnés, qui ont pour objectif –peut-on supposer- de faire plier la rébellion en pressurant la population, et qui n’ont absolument aucune commune mesure avec les coups de colère populaires évoqués dont on pourrait faire reproche à la rébellion.

Dans ce contexte, les observateurs étrangers ne sont plus nullement tolérés par le gouvernement syrien, pas même ceux qui se voudraient impartiaux et ne feraient pas montre d’a priori hostiles au régime, et ceux-là peut-être encore moins que d’autres. C’est vraisemblablement là une des explications de mon arrestation, en mai, et des mauvais traitements que j’ai subis dans la centrale des services de renseignements de Homs, de mon incarcération, ensuite, six jours durant, avant d’être expulsé du territoire, alors que je circulais pourtant avec un visa en bon ordre. C’est très probablement la raison pour laquelle des observateurs onusiens, lorsque le plan Annan était encore en vigueur, ont été pris pour cibles par l’armée régulière et pour laquelle les journalistes présents en Syrie le sont aussi, systématiquement : comme nous avons pu le constater, les snipers du régime ne visent pas le torse, protégé par le gilet pare-balles et l’inscription « press » ; ils tirent d’abord dans les jambes, pour immobiliser leur cible, et l’achèvent ensuite en tirant à la tête. Ce fut la méthode très précisément mise en œuvre dans l’assassinat d’une journaliste japonaise dont le corps fut transporté à l’hôpital Dar al-Shifaa, où nous nous trouvions, le 20 août 2012. Nous avions constaté le même procédé à l’encontre d’un journaliste turc, le 30 juillet. Il apparaît ainsi que les militaires du régime auraient reçu des ordres dans ce sens.

Autre dimension du conflit, la répression sans pitié à laquelle s’adonne le régime a provoqué un afflux de réfugiés, qui fuient les quartiers d’Alep journellement bombardés, mais aussi les petites villes et village du gouvernorat, eux aussi régulièrement ciblés par les hélicoptères et l’aviation, dont les frappes se sont accentuées depuis la mi-août.

La conséquence en est que des milliers de réfugiés se pressent aux frontières de la Turquie. Or, la Turquie, depuis le début du conflit, rechigne à prendre en charge ces réfugiés ; elle a longtemps refusé également d’être aidée par d’autres États qui le lui avaient pourtant proposé. Les conditions de vie dans les camps aménagés par les autorités turques sont dès lors déplorables : manque d’eau potable, sanitaires insuffisants, latrines surchargées, mais aussi pénurie de nourriture, de surcroît entretenue, parfois, par les gardiens de ces camps, qui organisent ainsi un marché noir tout à leur profit. C’est la situation que nous avons pu constater en juillet, lorsque nous avons accédé à ces installations, clandestinement (les autorités turques nous en avaient refusé l’entrée, sous le prétexte de respecter l’intimité des personnes réfugiées).

En outre, une nouvelle règlementation interdit désormais l’entrée en Turquie aux réfugiés syriens démunis de passeport, c’est-à-dire à la très large majorité des Syriens issus des quartiers populaires d’Alep et des villages alentours, dont la plupart n’ont jamais quitté leur pays auparavant.

Fin août, nous avons observé les conditions de vie de milliers de réfugiés, dès lors bloqués le long de la frontière turque : sans eau, sans électricité, sans approvisionnement en denrées, ils s’accumulent dans le plus complet dénuement. Arrivés à la frontière de nuit, c’est à la lumière des phares de notre véhicule que nous avons découvert cette marée humaine, des familles entières, des milliers de personnes qui apparaissaient au fur et à mesure que nous avancions, avec souvent des enfants en bas âge et des personnes très âgées, stationnées le long de la route, sans possibilité ni de rejoindre un camp pour y trouver de l’aide, ni de regagner leurs domiciles bombardés.

Reste à faire ici état de la principale difficulté que connaissent les différentes composantes de la résistance armée au régime : celle de l’approvisionnement en armes.

Comme nous avons pu le constater sur le  terrain, à quelques très rares exceptions près, toutes les armes dont disposent les rebelles ont été prises à l’armée régulière, lors des combats, ou bien achetées à des officiers corrompus. Il s’agit en outre d’un armement léger : kalachnikovs, mitrailleuses chinoises ou russes, quelques lance-roquettes antichars, qui ne font pas le poids face aux Migs, hélicoptères et blindés dont dispose le gouvernement syrien.

Les rebelles comptent leurs munitions ; les combattants montent généralement au front avec seulement deux chargeurs de kalachnikovs ; pour pallier au manque d’équipement, ils ont fabriqué des grenades au moyen de bouteilles de soda remplies d’explosifs autour desquelles ils enroulent du papier collant et des boulons…

Ni les démocraties occidentales, ni, contrairement aux fantasmes qui circulent, les monarchies du Golfe, n’ont fourni aux rebelles les moyens militaires de s’opposer à la machine de guerre du régime. Ils se débattent donc seuls.

Les rapprochements économiques et diplomatiques réalisés entre Damas et Washington depuis 2001, le statu quo jamais remis en question entre la Syrie et Israël depuis 1973 et les bons rapports entretenus entre l’Union européenne et la dictature assadienne laissent ainsi penser que les acteurs majeurs de la Communauté internationale misent sur le rétablissement de l’ordre en Syrie et le maintien de l’équilibre régional, et se refusent dès lors à aider concrètement la rébellion.

C’est du moins ainsi que le commandement de l’ASL explique, non seulement, l’inertie des démocraties occidentales, qui, affichant beaux discours et effets de manche, se réfugient cependant derrière les vetos russe et chinois du Conseil de Sécurité de l’ONU, mais, plus encore, les pressions qui ont été exercées par plusieurs de ces démocraties, par les États-Unis et la France, en tout cas, voire par l’Allemagne également, sur les gouvernements turc et jordanien, pour interdire l’acheminement d’armes aux rebelles à travers leurs frontières. Les rebelles ont en effet rassemblé des fonds pour acheter de l’armement, collectés à l’intérieur de la Syrie et dans la diaspora, mais également auprès de bailleurs issus des monarchies du Golfe (il nous a été impossible d’en apprendre davantage à ce propos) ; cependant, l’Occident empêche la livraison des armes.

D’où la défaite des rebelles dans la Bataille de libération de la capitale, Damas, au sud, lancée le 17 juillet 2012, et la menace qui pèse sur eux dans le nord, sur le deuxième front, ouvert le 20 juillet, à Alep.

Dès lors, le commandement de la rébellion, que nous avons interrogé, estime désormais que les puissances occidentales sont complices des crimes de guerre commis par le gouvernement syrien ; et le Conseil militaire d’Alep envisage l’opportunité de déposer plainte contre les gouvernements français et états-unien devant la Cours pénale internationale.

À Alep, les combattants de la révolution ont réussi à prendre le contrôle de toute la moitié sud-est de la ville. Mais la contre-offensive gouvernementale -qui s’est d’abord soldée par un échec, les villes et villages alentours, libérés de la tutelle de Damas, ayant envoyé des renforts à Alep- a depuis lors repris avec rage, le gouvernement utilisant désormais son potentiel aérien pour écraser l’insurrection.

Nous avons assisté à deux batailles qui se sont achevées par la défaite des rebelles, dans le quartier de Jdéidé, au nord de la Citadelle médiévale d’Alep, et, à l’ouest, dans le quartier de Saïf al-Daoula, où se situe maintenant la ligne de front, depuis la chute du quartier symbolique de Salaheddine.

Ainsi, il est évident que le sort des événements dépendra de ce facteur, qui fera la différence entres les citoyens insurgés et les forces armées restées en partie fidèles à la dictature : si l’Occident persiste à refuser d’armer les rebelles, voire même à les empêcher de se procurer eux-mêmes de l’armement, tandis que la Russie et, dans une moindre mesure, la Chine continuent d’approvisionner le régime en armes et munitions, la révolution syrienne s’achèvera inexorablement dans le sang des insurgés et le régime, avec l’aide de ses partenaires, l’Iran y comprise, se maintiendra en l’état pour de longues années encore.

 

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SYRIE - Chroniques de la révolution syrienne 

 

 

 

 

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Publié le par Pierre PICCININ

Syrie - Chroniques de la révolution syrienne

XIII.    L'Abandon (Le Soir, 26 août 2012 - 13/13 - Fin) - Texte intégral  
 
 Saïf al-Daoula 22 juillet 2012
photo © Eduardo Ramos Chalen (Alep, quartier de Saïf al-Daoula - 22 août 2012)
  
par Pierre PICCININ (en Turquie et Syrie – juillet et août 2012)
 
Le Soir reprend la diffusion des carnets de route de Pierre Piccinin en Syrie. L'historien et politologue belge avait défrayé la chronique en mai après avoir été emprisonné, torturé puis relâché par le régime syrien contre lequel il n’avait pourtant pas montré d’hostilité jusque-là. Il était reparti en Syrie en juillet, mais cette fois avec l’Armée syrienne de libération et à Alep. Revenu quelques jours en Belgique, il est déjà retourné en Syrie.
Le Soir publie ses chroniques, en exclusivité.
 
SYRIE--Alep----Juillet-et-aout-2012 0114.AVI.Still001[photo : avec les combattants de Jabhet al-Nosra, sur la ligne de front à Saïf al-Daoula]
Alep (22 août 2012) – Eduardo, mon ami caméraman, me réveille. Il était déjà sorti ; il lui fallait quelques plans de rues, pour notre documentaire sur la bataille d’Alep. Il a en outre filmé les édifices qui ont été touchés par les tirs de mortiers de cette nuit.

J’émerge : nous avons rendez-vous avec des miliciens de l’Armée syrienne libre (ASL), pour gagner le quartier de Salaheddine, où quelques poches résistent encore à l’armée régulière qui avait relancé son offensive début août. Les deux petits photographes français nous accompagnent. Mon ami Abdul Rhaman, jeune vétérinaire devenu chirurgien par manque de médecins, se joint également à nous.

Mais il y a un changement de programme : Salaheddine est définitivement tombé hier, en fin de journée. Nous avions relevé qu’un grand nombre des combattants blessés qui étaient transportés à l’hôpital Dar al-Shifaa, où nous somme hébergés, provenaient de ce quartier. Un peu plus tôt, nous avions assisté à la défaite des rebelles dans le quartier de Jdéidé… Les moyens dont disposent l’armée régulière ne laissent que peu de chance aux insurgés, qui se battent à la kalachnikov et au lance-roquette contre des hélicoptères, des chars d’assaut et des avions de combat.

C’est donc à Saïf al-Daoula que nous allons, le quartier voisin de Salaheddine. C’est désormais la seule ligne de front, à l’ouest.

Nous connaissons déjà les lieux ; nous y avions accompagné une katiba (commando) de Jabhet al-Nosra il y a trois jours. Mais la situation n’est plus la même : les rebelles ont reculé de près d’un kilomètre. Pourtant, ce sont là les plus durs des combattants, des djihadistes syriens prêts à mourir pour Dieu. Nous y avions même côtoyé un groupe qui se revendiquait d’al-Qaeda.

SYRIE--Alep----Juillet-et-aout-2012 0111.AVI.Still001photo © Eduardo Ramos Chalen (Alep, quartier de Saïf al-Daoula - 22 août 2012)

L’armée gouvernementale a progressé et, lorsque nous arrivons sur place, les rebelles sont en difficulté.

À cet endroit, le front est tenu par la katiba Abou Baker al-Sadik, de Liwa al-Towheed. Son commandant est le Cheik Zaer Abdul Jawad Sharqop. Des hommes de la katiba Abou Moussab la renforcent. J’y retrouve Najib, qui était avec nous il y a deux jours. Le gros de la katiba défend une barricade, qui ferme le boulevard, légèrement en retrait d’un carrefour. À gauche, au fond de la rue perpendiculaire au boulevard, un tank a pris position : il tire de temps à autre une salve pour barrer la route à un éventuel assaut des djihadistes, qui tentent de reconquérir le terrain perdu. Des soldats sont déployés derrière le tank, et les rebelles ont préparé un lance-roquette dans l’éventualité où le char avancerait sur la barricade.

Mais, de l’autre côté du carrefour, sur le trottoir de gauche, nous apercevons un petit groupe de rebelles qui ne parviennent pas à rejoindre leur troupe : l’un d’eux essaie de traverser la rue en courant pour revenir vers nous ; mais les soldats qui se sont embusqués autour du tank ouvrent le feu ; et le milicien tombe.

En outre, ce groupe a été surpris par des snipers, nichés dans un immeuble un peu plus en avant, du même côté du boulevard. Ils ne peuvent donc plus ni nous rejoindre, ni avancer, prisonniers d’un tir croisé qui leur laisse l’espace d’un petit triangle de trottoir, adossés à la façade d’un édifice.

Leurs camarades tentent d’ouvrir un feu de couverture, mais ils ne peuvent atteindre le char et les soldats, protégés par le parfait angle droit que forme avec le boulevard la rue depuis laquelle ces derniers mitraillent le carrefour. Un des rebelles lance à l’entrée de la rue une chaise de jardin, prise dans une cour : le siège de plastic est déchiqueté par les mitrailleuses du tank et les tirs des militaires.

À plusieurs reprises, un milicien essaie de se positionner à l’angle de la rue, pour un tir de roquette sur le tank. Mais le mur de coin est arrondi et, si peu qu’il s’avance, il se met à découvert, essuyant les tirs de l’ennemi.

SYRIE--Alep----Juillet-et-aout-2012 2478photo © Pierre Piccinin (Alep, quartier de Saïf al-Daoula - 22 août 2012)

De l’autre côté du carrefour, quelques miliciens rebelles risquent de temps en temps une sortie et, sans protection, au milieu du boulevard, mitraillent à la kalachnikov les fenêtres de l’immeuble où se cachent les snipers.

La situation perdure en l’état près de deux heures : malgré l’arrivée en renfort de miliciens de l’ASL, les révolutionnaires se révèlent impuissants.

Soudainement, un des miliciens pris au piège s’élance à travers le boulevard pour gagner la cour d’une école qui s’ouvre sur le trottoir opposé, tandis que ses compagnons le couvrent en vidant leurs chargeurs sur les fenêtres d’où viennent les tirs adverses. D’autres le suivent ; tous réussissent à passer : protégés par le muret de la cour, ils sont en meilleure position pour déterminer l’origine des tirs des snipers et essayer de les éliminer. Mais rien n’y fait ; les snipers se déplacent dans l’immeuble et tirent de courtes rafales, passant d’un étage à l’autre.

Les choses se compliquent lorsqu’un premier tir de mortier frappe de plein fouet un bâtiment situé à la droite de la barricade des rebelles : des blocs de béton sont projetés sur les hommes qui tiennent la barricade, tandis qu’un épais nuage de poussière déroule ses volutes dans notre direction et envahit tout le carrefour.

Un second tir, précédé du sifflement caractéristique des mortiers, frappe une maison, à notre gauche, cette fois, à une dizaine de mètres de là où nous nous trouvons. Tandis qu’Eduardo filme, je quitte le mur auquel je m’étais adossé pour traverser en quelques sauts la largeur du trottoir et m’abriter derrière le tronc d’un arbre, en bordure du boulevard, d’où je pourrai prendre quelques vues de la bataille. Un troisième obus tombe au milieu du carrefour, immédiatement suivi d’un quatrième, qui s’écrase sur le toit d’un immeuble plus proche encore, dont un pan s’effondre sur notre trottoir. Eduardo me crie de revenir à l’abri : deux gros éclats de métal sont passés très près de moi, de chaque côté de l’arbre ; l’un d’eux a heurté le sol à quelques centimètres de mon pied gauche.

images © Pierre Piccinin (Alep, quartier de Saïf al-Daoula - 22 août 2012)
 

Probablement aiguillés par les snipers qui informent les tireurs, les mortiers tombent avec de plus en plus de précision. Notre position est très évidemment menacée, tout comme celle des rebelles isolés de l’autre côté du carrefour.

Les combattants en position dans l’école décident dès lors de retraverser le boulevard. Au moment où ils sautent le muret, des rafales font voler les feuilles des arbres qui bordent la cour et éclater le dallage du trottoir. Un autre mortier tombe non loin d’eux ; ils profitent de la poussière soulevée par l’explosion et courent au milieu des gravats rejoindre leur groupe.

Nous ne saurons pas ce qu’il adviendra d’eux. En effet, les tirs de mortiers se rapprochant, quelques-uns des miliciens de l’ASL venus en soutien des combattants de Liwa al-Towheed nous proposent de nous replier derrière un précédent carrefour. Les deux Français et Eduardo les suivent ; je décide de rester un moment encore en première ligne : j’ai plusieurs fois déjà fait l’expérience des tirs de mortiers ; on peut savoir à  quelle distance de leur objectif il faut se tenir pour les éviter. Je prends donc la caméra et continue de filmer au milieu des combattants : il m’apparaît important de fixer ces instants terribles, par respect pour le sacrifice de ces hommes, auxquels je veux rendre hommage dans le documentaire que nous réaliserons à notre retour. Ces images m’y aideront. Et les combattants l’on bien compris : « choukran, al saafi ! » (« merci, le journaliste ! »); l’un d’eux me prend par l’épaule, un autre m’embrasse. Le moment est lourd d’émotion.

SYRIE--Alep----Juillet-et-aout-2012 2460photo © Eduardo Ramos Chalen (Alep, quartier de Saïf al-Daoula - 22 août 2012)

Mais les tirs de mortier redoublent. La fumée et la poussière deviennent impénétrables. Une demi-heure plus tard, un Soukoï fait entendre son grondement dans le ciel ; nous l’apercevons, décrivant des cercles de plus en plus étroits au-dessus de notre position. À présent, le danger est devenu trop important. S’il lançait une bombe thermique, identique à celles qui ont eu raison de l’ASL à Salaheddine, nous n’aurions  aucune chance d’en réchapper.

J’entends les voix d’Eduardo et d’Abdul Rhaman qui m’appellent depuis son abri, recouverte par les explosions et les tirs : il faut partir tout de suite. Les miliciens eux-mêmes organisent leur retraite. Deux d’entre eux traversent le carrefour pour rejoindre mes compagnons. Mais des tirs surviennent de la rue latérale : nous sommes débordés sur nos arrières ; l’armée régulière a contourné notre position et veut couper la retraite de toute la katiba. Je ne dois plus tarder un seul instant ; il n’y a aucune  alternative : courir le plus vite que je peux pour traverser le carrefour sans me faire avoir par les snipers. Encore une fois, il faut forcer la chance. Ça passera.

Ici aussi, la bataille est perdue. Nous évacuons le front avec un groupe de miliciens ; et nous rejoignons Dar al-Shifaa.

Lorsque nous arrivons devant l’hôpital, l’ambiance est à l’inquiétude : les volets des derniers commerces encore actifs sont baissés ; la rue est déserte ; et les quelques habitants qui se tiennent sur les trottoirs, dos aux façades, regardent vers le ciel.

Un Mig tourne autour de Dar al-Shifaa, une fois de plus prise pour cible. Mais, cette fois, la peur est plus forte : les hélicoptères l’avaient frappée à coups de roquettes. Nous ignorons les intentions du Mig.

Nos amis français, qui sortent d’Alep comme tous les soirs, décident de nous quitter. Sur le trottoir, je retrouve Mohammad, un garçon de dix-huit ans, intelligent, qui parle très calmement un anglais très académique. Il nous a déjà aidés, dans le quartier, et j’ai beaucoup de sympathie pour lui. Ses parents sont partis pour la campagne, avec ses quatre sœurs et ses trois petits frères. Il reste seul, pour garder l’appartement, situé au dernier étage de l’immeuble qui jouxte l’hôpital…

Soudainement, le Mig pique vers l’hôpital et, mitraillant la rue dont le tarmac vole en éclat sur plusieurs dizaines de mètres, lance un premier missile qui fait s’effondrer un pan de l’immeuble voisin. La déflagration est saisissante et l’explosion projette dans l’air des graviers de bétons qui retombent tous alentours.

Eduardo et moi nous protégeons dans l’entrée très étroite d’un immeuble à appartements, juste en face de l’hôpital. De là, nous pouvons tout voir et, si le Mig frappe encore, nous réfugier tout au fond du long couloir qui mène à la cage d’escalier, au centre du bâtiment.

Le Mig tire un second missile. Il a à nouveau manqué sa cible ; un autre immeuble est touché. Il tire un troisième missile, puis un quatrième, qui s’abat sur le toit de notre immeuble. Un paquet de gravats dévalent de la cage d’escalier et inondent le couloir d’un nuage de poussière dense, tandis que le Mig repasse au-dessus de la rue en la mitraillant ; nous ne pouvons plus respirer, mais il est impossible de sortir.

Heureusement, on en restera là : après ce dernier passage, l’avion s’éloigne ; je secoue la poussière grise qui couvre mes cheveux, mon visage, mes vêtements. Et nous traversons la  rue vers l’entrée de l’hôpital.

Les vivants commencent à apporter leurs blessés. Un père porte le corps de son fils : il est déjà mort ; sa jambe a été arrachée ; un homme la porte à leur côté, dans la jambe du pantalon, chaussure au pied…

SYRIE--Alep----Juillet-et-aout-2012 2500photo © Pierre Piccinin (Alep, Hôpital Dar al-Shifaa - 22 août 2012)

Nous avions décidé de quitter Alep ce soir. Peu avant de gagner Saïf al-Daoula, nous avions reçu une troupe de journalistes à Dar al-Shifaa, qui venaient de Turquie passer une petite journée à Alep. Parmi eux, Jean-Louis Le Touzet, de Libération, très sympathique. Nous leur avions montré les images du massacre de la veille, lorsque l’hélicoptère avait bombardé une foule qui attendait une distribution de pain devant une boulangerie. Ils en avaient été fort impressionnés ; c’est le problème avec les journalistes : même ceux qui osent franchir la  frontière et se risquent à pousser jusqu’à Alep repartent en fin d’après-midi ; rares sont ceux qui passent plusieurs jours dans la ville.  Ils n’assistent donc jamais aux scènes d’horreur qui suivent les bombardements, dont la plupart ont lieu en début de soirée.

Leur programme prévoyait l’interview d’un officier ayant déseté, après quoi ils nous proposaient de repasser une heure plus tard nous prendre à l’hôpital pour que nous regagnions avec eux la frontière turque.

Pour ma part, je souhaitais passer ces derniers moments avec mon ami Abdul Rhaman. Je voulais aussi qu’il témoigne de ce qui lui était arrivé : il y a quelques mois, il avait été arrêté par les services de renseignements. Mais il a refusé de m’en dire plus. Maintenant qu’une amitié sincère existe entre nous, j’espère qu’il me parlera. Surtout parce que, aujourd’hui, il a appris que j’avais moi aussi été arrêté par la police secrète.

Nous trouvons un coin pour partager un peu de pain et quelques haricots en conserve : les étalages des dernières épiceries encore ouvertes se vident peu à peu ; les denrées sont introuvables. Ce n’était pas le cas en juillet ; cette fois, notre ordinaire se composait de galettes de pain et d’olives ; de quelques fruits. La nourriture commence à manquer, très sérieusement.

Abdul Rhaman me raconte son calvaire, celui que des milliers de Syriens ont parcouru comme lui : « quand j’ai terminé l’école, j’ai voulu aller à l’université, mais pas en Syrie. Je voulais aller en Europe. Mais, après le 11 septembre, c’était difficile pour les Arabes. Les médias disaient que nous étions tous des terroristes. En plus, je venais d’une famille pauvre. J’ai donc fais mes études à Idlib, ici, en Syrie. Un soir, je passais dans la rue, au moment où s’achevait la prière à la mosquée. C’était le 19 août 2011 ; il y a un an. Les manifestants criaient ‘Allah akbar !’. Les moukabarats (les services de renseignements) nous ont encerclés. C’était à Sakhour. Ils m’ont pris. Ils m’ont tabassé, à coups de crosses et de matraques. Pendant plus d’une heure ; j’étais tombé dans l’eau sale qui coulait dans la rue. Je suis resté inconscient un moment. Quand je me suis réveillé, les soldats m’ont frappé à coups de pieds. Ils m’ont lié les mains dans le dos et m’ont mené à l’officier. Je lui ai dit que je n’étais pas un révolutionnaire. Mais un soldat m’a donné un grand coup sur la tête et des filets de sang ont coulé dans mes yeux. Ils ont resserré la tige en plastique qui me liait les mains ; elle me coupait les poignets. On m’a amené dans un bus ; les fenêtres étaient aveuglées par des rideaux. Nous étions quarante-sept, entassés. Par un trou du rideau, j’ai vu que nous allions vers le nord-ouest d’Alep, dans un centre des moukabarats. On est entré dans le bâtiment. Ils m’ont encore frappé avec un bâton. Ma jambe gauche était très touchée. Je n’ai plus pu la plier pendant deux mois. Ensuite, on nous a couchés les uns sur les autres sur le sol d’une petite pièce. Ils nous ont piétinés. Après quelques minutes, ils nous ont fait descendre dans un sous-sol. Nous étions accroupis contre le mur, les mains sur la tête. Sans bouger. Après avoir été tellement battu, c’était très dur de rester ainsi sans bouger. Celui qui se plaignait était battu avec une badine en plastique souple. Ils nous ont demandé notre nom et notre métier. Quand j’ai dit que j’étais étudiant, ils ont répondu ‘c’est très dangereux, un étudiant’. Cinq ou six personnes ont été séparées de nous et mises en cellule. Mais tous les autres, des jeunes, des étudiants surtout, on été emmenés dans un autre sous-sol, plus bas. On nous a enfermés chacun dans une petite cellule d’un mètre sur septante centimètres, environ. Impossible d’étendre les jambes. Sous moi, il y avait un trou, pour faire mes besoins. Je suis resté là quarante et un jours. Quand on entendait les pas du geôlier, il fallait se tenir debout, face au mur, les yeux fermés et les mains sur la nuque. Il déposait une galette de pain et une sorte de pâtée répugnante que je ne pouvais pas manger. Je la jetais dans le trou des toilettes. Tous les jours, on me sortait de la cellule ; on me passait les menottes et un bandeau sur les yeux. Pour me conduire à l’inspecteur. On s’agenouille et on baisse la tête. Parfois, un soldat donne un coup de pied dans le dos et on tombe couché par terre. Ils me frappaient sur les pieds et sur les épaules. Ils me disaient : ‘tu étais dans la manifestation ; tu es un leader’. Je répondais que non. ‘Tu es un menteur.’ Tous les jours comme ça, pendant quarante et un jour. Un jour, ils m’ont arraché des ongles aux pieds, avec une pince, dans le bureau de l’inspecteur. Pour un de mes amis, ça a été pire : on l’a torturé à l’électricité. Et il est mort dans cette prison. Il avait vingt et un ans. Il s’appelait Mohammad Kadjan. Ils ont brûlé son corps et l’ont jeté dans sa rue. Avec une pancarte : ‘cadeau de l’Armée syrienne libre’. Mais comment, alors qu’il travaillait avec l’Armée syrienne libre ? Après ça, ils m’ont emmené devant le juge. Il m’a  parlé comme un père : ‘Bien, mon fils, tu peux t’en aller ; tu peux sortir.’ Nous étions si heureux, mes parents et moi. Mais je n’étais pas libre. J’ai été transféré dans une autre prison. Après un mois, mes parents ont pu revoir le juge. Ils l’ont payé 20.000 livres syriennes ; c’est énorme pour nous : mon père conduit un taxi ; il gagne 7.000 livres par mois. Je suis sorti. »

Notre échange a été interrompu à plusieurs reprises par des appels de sa mère : elle est paniquée, car Hananou, le quartier où elle vit avec les deux sœurs d’Abdul Rhaman, est bombardé au mortier depuis ce matin ; je l’ai entendue crier au téléphone, apeurée. Elle veut repartir pour la Turquie, où Abdul Rhaman avait déjà emmené ses proches quelques jours auparavant.

« Cette situation va durer des années, poursuit-il. Pas des jours, pas des mois. Des années ! Des soldats iraniens les aident ; et les soldats du Hezbollah ; et des snipers russes. »

- Des Russes, vraiment ?

« Oui, les pilotes aussi. Et Moktada al-Sadr d’Irak. Avant, il combattait les Américains. Maintenant, il a reçu de l’argent des États-Unis et il tue des Syriens. »

Abdul Rhaman fond en larmes ; il me demande ce qu’il doit faire. Son père est à Jisr al-Shougour, une petite ville où il est allé s’assurer de la sécurité de sa famille. Et il ne sait plus rejoindre Alep dans l’immédiat. Abdul Rhaman décide de repartir en Turquie.

Je lui promets que nous n’allons pas le laisser tomber –agir autrement eût été ignoble; nous renonçons à partir avec la voiture de la presse et, dans un véhicule de l’ASL, j’accompagne Abdul Rhaman pour l’aider à sortir sa mère et ses sœurs des bombardements, tandis qu’Eduardo attend à l’hôpital.

À Hananou, c’est le chaos : les obus de mortier s’abattent sur les habitations civiles et un Mig tire des missiles ; des combattants de l’ASL tentent d’installer un canon anti-aérien pris à l’armée régulière, qu’ils ont monté sur le toit des bureaux de la poste, situés en face de l’immeuble où habite la famille d’Abdul Rhaman.

Nous escortons les trois femmes, avec l’aide d’un milicien : un paquet de vêtements ficelé à la hâte, quelques ustensiles de cuisine dans un sac de supermarché et un petit tapis, deux bassines en plastic ; c’est tout ce qu’elles peuvent emporter dans leur exil.

Nous rejoignons Eduardo. C’est l’heure des adieux : Eduardo ne peut retenir ses larmes ; moi non plus. Nous embrassons le docteur Yasser et les autres médecins ; et nous quittons Alep pour la frontière.

C’est là que nous allons nous séparer. Je suis désolé. Abdul Rhman ne le savait pas, mais, depuis quelques jours, alors que le gouvernement syrien bombarde désormais les populations civiles sans retenue, les Turcs ont décidé de fermer la frontière aux Syriens qui ne possèdent pas de passeport, c’est-à-dire à la grande majorité des pauvres gens qui se pressent pour fuir les combats. En effet, seuls les réfugiés issus de la bourgeoisie, qui ont loué les hôtels de Kilis, ville frontalière où plus une chambre n’est disponible, ont les titres de voyage exigés. Mais ce n’est pas le cas de la masse des villageois, dont les bourgades sont désormais également sous le feu de l’artillerie et de l’aviation du régime, et des habitants des quartiers populaires d’Alep, dont la plupart n’ont jamais quitté le pays.

Ils s’entassent dès lors à la frontière, sans aide aucune. Des miliciens de l’ASL qui gardent le poste de douane syrien nous expliquent que, hier, un groupe de réfugiés a essayé de passer en Turquie clandestinement ; ils ont été repérés par la gendarmerie turque, qui a ouvert le feu et a blessé un des malheureux. L’ASL a demandé aux autorités turques l’autorisation d’acheter en Turquie l’approvisionnement nécessaire pour nourrir et assister tous ces gens. La Turquie a refusé. Tout est fait pour renvoyer les réfugiés sous les bombes.

Le spectacle est poignant : à la lumière des phares de notre véhicule, nous découvrons des centaines de personnes, des familles entières, assises à même le sol, couchées sur des nattes le long de la route ; nous avançons au milieu de cette marée humaine plongée dans le plus grand dénuement, sans eau, sans électricité, sans sanitaire, dans la nuit noire.

J’ai le cœur brisé : c’est là que je dois abandonner Abdul Rhaman ; sa mère et ses sœurs n’ont pas de passeport. Nous les aidons à dérouler un tapis. Cette dame déjà âgée et ses deux filles vont s’asseoir là, désemparées.

Les adieux sont longs et déchirants. Nous lui donnons tout l’argent qu’il nous reste. Peut-être pourra-t-il payer un douanier turc. Mais nous n’y croyons pas. Il ne peut pas retourner sous les bombes, à Alep, et ne pourra pas accéder à un camp du Croissant rouge. Que faire ?

Je lui promets de revenir dès que je le pourrai, pour témoigner encore de la tragédie qui meurtrit son peuple ; et nous le laissons dans la misère de la guerre…

Nous traversons le no man’s land. Derrière nous, les drapeaux à trois étoiles du poste frontière claquent dans le vent frais de la nuit. Je me retourne plusieurs fois ; Abdul Rhaman me fais signe.

C’est la deuxième fois que je l’abandonne.

     

Lien(s) utile(s) : Le Soir 

 

         
BANDE ANNONCE - Documentaire : La Bataille d'Alep 
  

 

Alep - carte

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Syrie - Chroniques de la révolution syrienne

XII.    Le Prix du pain (Le Soir, 24 août 2012 - 12/13) - Texte intégral  
 
 
SYRIE--Alep----Juillet-et-aout-2012 0123.AVI.Still002
photo © Eduardo Ramos Chalen (Alep, quartier de Jdédié - 21 août 2012)
  
par Pierre PICCININ (en Turquie et Syrie – juillet et août 2012)
 
Le Soir reprend la diffusion des carnets de route de Pierre Piccinin en Syrie. L'historien et politologue belge avait défrayé la chronique en mai après avoir été emprisonné, torturé puis relâché par le régime syrien contre lequel il n’avait pourtant pas montré d’hostilité jusque-là. Il était reparti en Syrie en juillet, mais cette fois avec l’Armée syrienne de libération et à Alep. Revenu quelques jours en Belgique, il est déjà retourné en Syrie.
Le Soir publie ses chroniques, en exclusivité.

 

SYRIE--Alep----Juillet-et-aout-2012 2381[photo : avec le Docteur Abdul Samia Ismaël, Hôpital Dar al-Shifaa]

  

Alep (21 août 2012) – La nuit a été éreintante. Les tirs de mortiers n’ont pas cessé d’ébranler le quartier de Tarik al-Bab où nous sommes hébergés, à l’hôpital Dar al-Shifaa. On les entendait venir de loin ; à leur sifflement caractéristique, on les entendait s’approcher, jusqu’à l’impact et l’explosion.

Jusqu’à hier, je passais la nuit dans une pièce située sous le toit, au dernier étage de l’hôpital. Si un obus venait à y tomber, la dalle de ciment s’effondrerait sur moi. L’idée que cela puisse arriver m’a décidé à retrouver au rez-de-chaussée Eduardo, mon jeune ami photographe, et à squatter un fauteuil où dormir.

Il fait déjà  très chaud, ce matin. Et le problème des immondices qui s’amoncellent depuis un mois n’est toujours pas réglé, même si les habitants les brûlent comme ils le peuvent, ici et là. Les médecins en sont inquiets, car le choléra semble avoir fait son apparition en ville. « Nous sommes effrayés à cette idée, m’explique le docteur Abdul Samia Ismaël, car nous n’avons pas assez de médicaments pour lutter contre ce genre d’épidémie. Il faudrait rapidement commencer à nous envoyer des réserves depuis la Turquie... »

Ce matin, nous apprenons que le quartier de Jdédié, où nous avions suivi la veille un groupe de combattants rebelles, est aujourd’hui la cible d’une importante attaque de l’armée régulière. Les rebelles tiennent pour ainsi dire toute la moitié sud-est d’Alep et avaient entrepris de conquérir le centre-ville en encerclant la Citadelle médiévale, dans laquelle trois cents soldats du gouvernement se sont fortifiés. Jdédié, situé au nord-ouest de la Citadelle, constitue la tête-de-pont de cette manœuvre. Mais, depuis l’aube, le quartier est soumis au pilonnage de l’artillerie.

À l’hôpital, les blessés commencent à arriver. C’est une ambiance de débâcle qui s’installe progressivement : les victimes sont nombreuses, les visages sont défaits et les pertes sont telles que des soldats fondent en larmes, peut-être de rage ou de désespoir, plus que de tristesse, car les efforts et leurs sacrifices ont été immenses. 

 
SYRIE--Alep----Juillet-et-aout-2012 2385
photo © Pierre Piccinin (Alep - 21 août 2012)
       

Sur une civière, le corps d’un beau jeune homme de vingt ans, recouvert d’un drap. « Quel dommage », soupire une infirmière qui dévoile le visage du garçon.

Dans la salle des urgences, je reconnais un des miliciens de l’Armée syrienne libre (ASL) qui nous avait accompagnés dans le quartier de Saïf al-Daoula, là où les rebelles tentent d’arrêter la progression de l’armée régulière qui, à l’ouest, a conquis le quartier de Salaheddine qui lui est contigu. Il gît à même le sol, une balle dans la cuisse. Il me reconnaît lui aussi. Je lui prends la main. C’est un homme au regard généreux ; un homme simple, d’un milieu humble ; un homme juste comme on en trouve parfois dans ces circonstances. Il ne se plaint pas. Je m’empare d’un drap que je roule sous sa nuque. Le geste lui semble aller droit au cœur. Il était à Saïf al-Daoula, lorsqu’il a été touché. La situation n’y est guerre meilleure qu’à Jdédié : là aussi, l’armée régulière à lancé une vaste offensive et avance. Là aussi, les pertes sont considérables.

SYRIE--Alep----Juillet-et-aout-2012 2386
photo © Pierre Piccinin (Alep - 21 août 2012)
        

Mais c’est principalement de Jdédié que les blessés affluent ; il est évident que la défaite n’est plus qu’une question de quelques heures. Nous décidons donc d’aller constater sur place la réalité de la situation et le rapport des forces en présence.

Nous gagnons le quartier de Bab al-Hadid et, par chance, nous y retrouvons le Commandant Abou Amar, avec lequel nous nous étions rendus à Jdédié la veille. Il est étonné de nous revoir à cet endroit. « C’est très dangereux, maintenant, nous dit-il ; on se bat en ce moment. Les journalistes ne vont pas là. » Nous insistons à peine et montons avec lui dans une voiture.

Arrivés aux abords de la place qu’occupaient hier les combattants de Liwa al-Towheed, nous retrouvons aussi le Commandant Khatab, à la tête de la katiba (commando) que nous avions suivie. Leur position, bombardée par des tirs de mortiers, est en outre menacées par trois chars d’assaut qui progressent dans les rues alentours. Nous restons en retrait, le dos collé aux murs de pierres des augustes demeures de la vieille ville d’Alep que font trembler les explosions assourdissantes qui retentissent autour de nous. La fumée et les nuages de poussière qui envahissent la rue sont suffocants.

Un premier char s’avance sur la place. Il tire son obus, qui fait éclater le pignon d’une maison. Un deuxième le suit et s’engage également. Il est suivi par un troisième, qui attend dans la rue voisine de pouvoir prendre à son tour position. Leurs manœuvres sont gênées par l’étroitesse des rues de la vieille ville et les gravats des habitations effondrées sous le bombardement. Un combattant sort soudainement du nuage de poussière qui le dissimulait, un lance-roquette à l’épaule. Il tire. La détonation nous assourdit. Son projectile frappe le char de flanc ; la tourelle se soulève de peu et retombe de côté.

Un autre rebelle, monté sur un toit, tire lui aussi une roquette, sur le troisième char. Nous constaterons plus tard que la roquette a endommagé une des chenilles du char qui, immobilisé, tente de mouvoir sa tourelle ; mais le canon est bloqué par les murs des maisons qui bordent la ruelle. Pris de panique, craignant probablement un second tir de roquette, les tankistes ouvrent les portent arrières et s’enfuient.

Coincé entre ces deux épaves, le deuxième char est également détruit, éventré par un dernier tir de roquette. Pour les rebelles, c’est une grande victoire, acclamée par les « Allah akbar ! ». Nous rejoignons les combattants qui grimpent déjà sur leurs trophées de guerre. Le spectacle des corps déchiquetés que nous découvrons à l’intérieur des deux premiers tanks est insoutenable. Au-delà de l’action, l’horreur de la guerre n’a pas tardé à nous rattraper.

La réaction de l’armée régulière ne se fait pas attendre non plus : un hélicoptère, qui tournait au-dessus de nos têtes depuis le début de l’engagement, mitraille la place ; nous prenons nos jambes à notre cou et nous abritons derrière les larges piliers de pierre d’un portique. Plusieurs miliciens demeurent quant à eux sur la place et mitraillent désespérément l’hélicoptère de leurs légères kalachnikovs. Mais le monstre de métal est hors d’atteinte et lance trois roquettes de suite, qui déchaînent sur la place un enfer de feu et de fumée ; le pavement de pierre, les arbres qui l’ornaient, tout éclate en morceaux projetés partout et des shrapnels déchirent l’air et tout ce qu’ils rencontrent sur leur passage. Les shrapnels sont effroyables : il s’agit de morceaux de métal de la taille d’un doigt qui, au moment de l’explosion, se détachent de la masse de l’obus et se fendillent en d’innombrables lamelles coupantes comme des rasoirs. Projetés dans tous les sens, ils provoquent sur les corps des dégâts épouvantables.

Au moment de l’impact de la première roquette, je me suis instinctivement accroupi, protégeant ma tête de mes deux bras. Je n’ai pas eu le temps de réaliser ce qui arrivait en si peu de temps et sur un si petit espace. Il me faudra quelques minutes pour me relever, les jambes tremblantes, ainsi qu’à Eduardo, complètement assourdi par le bruit des trois explosions. J’avais déjà été bombardé, en Libye notamment. Mais jamais dans l’espace clos d’un milieu urbain.

L’efficacité de ces tirs était à craindre : tous les combattants qui se trouvaient à découvert sont morts où très gravement blessés. Leurs compagnons d’armes les évacuent.  Hurlant encore plus fort « Allah akbar ! », comme pour se donner à eux-mêmes le courage de poursuivre la lutte, ils déposent les dépouilles et les blessés dans un pick-up et une camionnette qui les emmèneront à Dar al-Shifaa…

Nous ne nous attendions pas à ce que les choses atteignent ce paroxysme de violence.    

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photo © Eduardo Ramos Chalen (Alep - 20 août 2012)
 

L’hélicoptère revient ; il faut se replier dans une petite place adjacente, à laquelle on accède par un long porche.

Là, nous pouvons souffler et nous nettoyer un peu de la poussière qui nous recouvre. L’hélicoptère tourne au-dessus de notre position, mais il ne tire plus. En face, l’attaque semble enrayée.

Les rebelles en profitent pour passer en revue ce qui leur reste d’armement. L’un d’eux sort du coffre d’une voiture des sacs en plastique remplis de cartouches. Patiemment, ils vont remplir leurs chargeurs et rappareiller cartouche par cartouche la bande du seul fusil-mitrailleur dont ils disposent. Encore une fois, je constate que la rébellion manque de tout et bricole de son mieux pour monter au front.

Mais le répit ne dure pas longtemps : des soldats casqués font leur entrée sur la place ; ils courent et sautent entre les paquets de gravats. Les rebelles repartent à l’attaque, dans l’espoir de réinvestir la place. Mais le feu nourri de l’ennemi les empêche de progresser très avant sous le porche, et c’est la fuite désordonnée. Un petit groupe essaie de surprendre l’adversaire en passant par une ruelle latérale ; mais il est lui aussi repoussé par les tirs des mitrailleuses.

Survient cette fois dans le ciel un Mig. Le danger est désormais trop important : s’il bombarde le square où nous sommes réfugiés, il ne restera de cette katiba pas âme qui vive.

C’est l’évacuation générale ; la bataille est perdue : les rebelles montent dans les véhicules disponibles ; le Commandant Abou Amar nous appelle, tandis qu’Eduardo filme la débâcle. Un milicien charge un lance-roquette et, pour couvrir la retraite, tire une salve en direction de la place désormais aux mains de l’armée d’al-Assad.

Le commandant ne nous attendra pas ; il s’enfuit, nous laissant avec la katiba du Commandant Khatab, qui se replie également, à pied.

Parmi eux, un homme parlant anglais nous interpelle : « que faites-vous là ? Vous ne devez pas être ici ! ». Je lui demande qui il est. C’est un journaliste d’al-Jazeera, chaîne de télévision qatarie dont les envoyés spéciaux sont réputés pour leur audace. Il nous dit de le suivre, qu’il va nous sortir de là. Je ne me sens nullement en position « d’être sorti de là » ; j’ai pleine confiance dans les capacités du Commandant Khatab et suis partisan de rester avec la katiba avec laquelle nous avions passé la journée d’hier. Mais l’homme insiste et Eduardo veut quitter le champ de bataille sans tarder. Je les suis, mais le regrette rapidement lorsque je me rends compte qu’il maîtrise à peine la géographie de ce lieu, dont l’ASL ne contrôle qu’un maigre boyau de ruelles qui relient Jdédié aux quartiers en révolution, boyau dont les limites changent en permanence.

À deux reprises, ainsi, nous sommes pris sous le feu de snipers. Et je comprends comment ce crâneur, qui se croyait seul sur les lieux, voulant jouer les donneurs de leçons, nous met à présent en danger. Pire, je m’aperçois qu’il nous entraîne vers Bab al-Nasr, où nous étions hier également, à l’opposé de Bab al-Hadid, où il est sensé nous ramener. Il nous fait ainsi repasser inutilement par la rue al-Qouatli, champ de tir des snipers de l’armée régulière.

Nous la traversons en courant et il nous fait asseoir auprès du groupe des miliciens que nous avions là rencontrés la veille. Un des leurs, Obaida, avait été amené ce matin à Dar al-Shifaa. Il y était mort. C’est Eduardo qui l’avait reconnu, lui et son fils Ahmad, qui combattait à côté de son père et avait lui aussi été blessé. Nous leur apprenons la triste nouvelle. Deux des plus âgés sanglotent. C’était leur voisin et leur ami, depuis toujours.

Ils nous apprennent quant à eux que le jeune Abdallah, seize ans, avec lequel nous avions pris le thé hier, est mort ce matin, abattu par un sniper dans une ruelle du vieil Alep…

Au bout d’un moment, je commence à me demander ce que nous attendons-là. Je manifeste mon souhait de retourner à Bab al-Hadid, qui se trouve à deux pas. La situation est d’autant plus absurde que la katiba du commandant Khatab fait son apparition de l’autre côté de la rue al-Qouatli. Nous laissons là le crâneur d’al-Jazeera et repartons, accompagné d’un des miliciens ; nous retraversons en courant la rue et saluons le commandant. Nous longeons les boutiques du marché aux épices ; leurs volets de bois, clos depuis des semaines, ne sauraient retenir les milles parfums de l’Orient arabe, qui s’exhalent sur notre passage. Peu après, nous atteignons Bab al-Hadid, où nous croisons des miliciens qui ont arrêté deux personnes. Il s’agit de moukabarats, des membres de la police secrète.

Un hélicoptère mitraille le quartier ; il tire une roquette qui s’abat derrière une mosquée ; un épais nuage de fumée noire enveloppe le minaret...

Nous reprenons le chemin de Dar al-Shifaa, où nous accueille mon ami Abdul Rhaman.

Pendant notre absence, de nombreux blessés supplémentaires sont arrivés de Saïf al-Daoula et de Salaheddine, où les dernières poches de résistance perdent pied. L’armée régulière a procédé à de lourds bombardements et les rebelles reculent là aussi.

SYRIE--Alep----Juillet-et-aout-2012 2396
photo © Pierre Piccinin (le Commandant Abou Bakri - Alep - 20 août 2012)
        

Nous pensons retourner demain à Saïf al-Daoula, où nous nous étions rendus il y a deux jours, et essayer de savoir si le « mur de résistance » que l’ASL avait promis d’y maintenir sera en mesure de repousser les attaques de l’armée régulière. La place est en partie tenue par des katiba de Jabhet al-Nosra, organisation qui n’appartient pas à l’ASL. La katiba Abou Amara s’y trouve ; avant-hier, j’en avais reconnu les combattants, rencontré à Salaheddine en juillet déjà. Or, leur commandant, le jeune Abou Bakri, est soigné depuis ce matin à Dar al-Shifaa : la porte de sa chambre était entre-ouverte, je l’ai poussée et il m’a tout de suite reconnu. Je sais pouvoir compter sur lui pour me faciliter les choses. Nous tenterons aussi de progresser jusque dans Salaheddine, s’il reste des combattants de l’ASL à y accompagner.

    images © Pierre Piccinin (Alep - 21 août 2012)
        

Mais, ce qui inquiète plus immédiatement Abdul Rhaman, c’est un hélicoptère, qui décrit des cercles au-dessus de l’hôpital, déjà frappé trois fois de plusieurs roquettes, ces dernières semaines. Les tirs de mortiers qui se sont abattus cette nuit sur le quartier avaient probablement aussi l’hôpital pour cible.

L’hélicoptère ne tirera pas, ce soir ; c’est un autre malheur qui nous attend…

Alors que nous scrutons le ciel, trois explosions rapprochées retentissent. Ce n’est pas très loin de Tarik al-Bab. Probablement à Bab al-Hadid.

Nous nous dirigeons dans cette direction, à pied, en remontant la rue qui donne son nom à notre quartier, jusqu’au rond-point de Shahar. Nous n’irons pas plus loin : un premier véhicule arrive à toute allure et tourne dans Tarik al-Bab, en direction de Dar al-Shifaa. C’est un pick-up qui transporte des blessés, couverts de sang. Puis survient un deuxième véhicule, puis un troisième. D’autres suivent. Ça n’en finit pas. Nous remontons en courant la rue, jusqu’à l’hôpital. Une camionnette qui nous dépasse perd une partie de son chargement : les portes arrière s’ouvrent brusquement et le corps d’un homme glisse sur la route ; à l’intérieur, nous apercevons d’autres corps ; l’un d’eux a le ventre grand ouvert et ses boyaux coulent le long du pare-choc. L’horreur, ce soir encore.

    images © Pierre Piccinin( Alep - 21 août 2012)
 

Eduardo filme ; je prends quelques vues, mais je questionne surtout, et je note : un hélicoptère a lancé trois roquettes sur une boulangerie. Il était 19h33, la distribution de pain venait de commencer (assiégée de toute part, Alep manque de farine et, aussi bien dans les zones rebelles que dans les quartiers sous contrôle du gouvernement, le pain est rationné et la population doit attendre plusieurs heures parfois, formant de longues files, avant de recevoir quelques galettes quotidiennes).

Toutes les victimes sont des civils qui faisaient la queue. Ils viennent d’Aghiour, tout à côté de Bab al-Hadid. Ce qui n’est pas cohérent, c’est que cet endroit n’est pas sous le contrôle de l’ASL, mais bien de l’armée régulière ; je ne suis pas parvenu à obtenir le moindre éclairage à  ce propos, pas même une explication insatisfaisante. L’hélicoptère se serait-il trompé de cible ? On dénombrera environ quatre-vingts blessés et une quinzaine de morts.

L’état des personnes que l’ont décharge à l’hôpital est indescriptible : les roquettes ont déchiqueté les corps, couper des membres, décapité deux adolescents… Un enfant a perdu ses deux jambes ; il mourra pendant l’opération ; son corps sera déposé avec les autres, sur le trottoir, devant l’hôpital. Ses deux pieds sont placés à côté du corps. La scène est choquante.

Comme à chaque fois, c’est la panique, le chaos, l’embouteillage devant l’hôpital, les cris de détresse, la foule qui se presse et hurle. Certains sont gris de poussière, que des filets de sang colorent. Un homme porte sur son dos sa femme tout ensanglantée. D’autres, des enfants dans leurs bras. Il n’y a plus de place aux urgences, ni dans le hall ; des corps sont étendus sur les marches de l’entrée.

Un homme, soudain, comme fou, pousse des gémissements déchirants : il vient de trouver le corps de sa petite fille, parmi les cadavres entassés sur le trottoir ; elle remue encore…

Tel est donc, désormais, le prix du pain à Alep.

SYRIE--Alep----Juillet-et-aout-2012 2435
photo © Pierre Piccinin (Alep - 21 août 2012)
        

Les médecins, ce soir encore, sont dépassés. Ce soir, le docteur Yasser est effondré.

Était-ce pire ce soir qu’hier ? Je le crois. Le régime a les coudées de plus en plus franches, plus le temps passe sans que la Communauté internationale ne réagisse aux massacres quotidiens. Il n’hésite donc plus à frapper la population en bombardant les quartiers rebelles.

Ces bombardements et massacres, qui ont pour but, peut-on supposer, de décourager la population des quartiers en rébellion, ont en réalité un effet contraire à celui recherché : ils renforcent la sympathie à l’égard de l’ASL et la haine pour la dictature. Une haine dévorante qui exigera des vengeances impitoyables.

La nuit tombe sur Alep. Les tirs de mortier reprennent sur le quartier. Je suis trop fatigué ; alors, je me coucherai au calme, tout en haut de la tour de l’hôpital. Et que Dieu me protège.

 

Lien(s) utile(s) : Le Soir

 

Rapport de Human Rights Watch sur le bombardement du 21 août à Alep
  

 

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Source : La Croix.fr

 

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Publié le par Pierre PICCININ

Syrie - Chroniques de la révolution syrienne

XI. Que les anges descendent du ciel (Le Soir, 23 août 2012 - 11/13) - Texte intégral   
        20 08.Still004
photo © Eduardo Ramos Chalen (Alep - 20 août 2012)
  
par Pierre PICCININ (en Turquie et Syrie – juillet et août 2012)
                
Le Soir reprend la diffusion des carnets de route de Pierre Piccinin en Syrie. L'historien et politologue belge avait défrayé la chronique en mai après avoir été emprisonné, torturé puis relâché par le régime syrien contre lequel il n’avait pourtant pas montré d’hostilité jusque-là. Il était reparti en Syrie en juillet, mais cette fois avec l’Armée syrienne de libération et à Alep. Revenu quelques jours en Belgique, il est déjà retourné en Syrie.
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20 08.Still011Alep (20 août 2012) – Eduardo, mon jeune ami photographe, frappe à grands coups à la porte de la salle où je me suis endormi. « Réveille-toi ! Vite ! L’hélicoptère est là, qui est très bas au-dessus du quartier ; il tire sur tout ce qui bouge ! »

Les premières victimes arrivent déjà à l’hôpital Dar al-Shifaa, à Tarik al-Bab, où nous sommes logés.

Domenico, reporter à La Stampa, avec lequel j’ai organisé ce second séjour à Alep, est déjà prêt : il a décidé de quitter la ville avec la première ambulance qui emmènerait des blessés vers la Turquie. Je lui ai confié deux chroniques : internet et le téléphone sont coupés depuis plusieurs jours, et j’espère qu’il pourra les faire rapidement parvenir au journal.

Eduardo et moi lui faisons nos adieux et cherchons des miliciens de l’Armée syrienne libre (ASL) qui partiraient pour le quartier chrétien de Jdéidé. Il est sous le contrôle des révolutionnaires et constitue la tête de pont de l’ASL dans la vieille ville, au nord-ouest de la citadelle, c’est-à-dire dans la moitié de la ville tenue par l’armée du régime.

Nous n’attendons pas bien longtemps et quittons Tarik al-Bab en compagnie de deux soldats de l’ASL (en arabe : al Djeich al Hor) ; l’un appartient à la katiba (commando ou groupe de combattants) Ansar al-Haq ; l’autre, à la katiba Chahid Ahmed Youssef.

Alors que nous traversons Bab al-Hadid, plusieurs explosions retentissent autour du véhicule. En quelques minutes, un hélicoptère a lancé une série de roquettes sur ce quartier sunnite, l’un des plus pauvres de la ville ; c’est un quartier ancien, aux rues étroites. Quatre des roquettes ont touché des habitations. Nous gagnons en courant les lieux des impacts.

SYRIE--Alep----Juillet-et-aout-2012 2282photo © Pierre Piccinin (Alep, Bab al-Hadid - 20 août 2012)

Une première roquette est tombée sur le toit d’un petit immeuble, dont l’intérieur s’est effondré : les voisins, venus à l’aide des malheureux piégés sous les décombres, en extraient une femme et ses deux filles ; la plus jeune est gravement blessée, elle a le visage en sang. Une voiture est appelée pour la transporter à l’hôpital ; les hommes s’empressent de dégager la ruelle des débris qui l’encombrent.

Un peu plus loin, c’est une maison qui a été touchée ; elle s’est complètement affaissée. Des hommes creusent les gravats de leurs mains, dans un nuage de ciment pulvérisé, sur fond des tirs de l’hélicoptère qui mitraille à présent le quartier ; scène monotone de la révolution à Alep… Un premier corps est sorti des ruines. Il s’agit d’un homme ; un de ses bras est en lambeaux et il faudra l’amputer. Une deuxième personne est coincée sous une dalle de béton ; elle ne donne plus signe de vie.

SYRIE--Alep----Juillet-et-aout-2012 0325.AVI.Still001photo © Eduardo Ramos Chalen (Alep, bab al-Hadid - 20 août 2012)

Les autres roquettes sont tombées sur des commerces, près de la mosquée ; les dégâts matériels sont là aussi très importants : ces pauvres gens ne possédaient déjà pas grand-chose ; à présent, il ne leur reste rien. Mais il n’y a que des blessés légers : la plupart des boutiques étant fermées du fait du conflit, l’endroit n’était pas très fréquenté.

Les miliciens ne nous ont pas attendus ; ils avaient leur mission à accomplir. Nous nous dirigeons vers un autre groupe de soldats et nous échangeons d’emblée quelques impressions. Huzaïfa, 19 ans, étudiant en première année d’ingénierie mécanique à l’université d’Alep, m’avoue qu’il a un peu peur, maintenant, car la bataille tourne mal en plusieurs endroits de la ville. « Nous voulons faire tomber tout le régime », me dit-il. « Pas seulement le président, mais tous les autres aussi. Si non, ce sera comme en Égypte : rien ne changera. » Abou Beshar, 20 ans, qui voudrait devenir imam, ajoute : « tous les Syriens seront plus heureux sans Assad ; on se bat pour tous, pour les Chrétiens, pour les Chiites, pour les Sunnites. On vivra bien tranquilles sans Assad. »

Nous poursuivons notre route sous la protection du Commandant Abou Amar. A peine sommes-nous entrés dans son véhicule qu’il me pose la question récurrente : « pourquoi ne nous donnez-vous pas d’armes ? », me lance-t-il sur un ton agressif. « Vous êtes aussi criminels qu’al-Assad ! »

- Mais ce n’est pas leur faute, réplique un des miliciens qui nous accompagne. Ce sont leurs gouvernements qui soutiennent al-Assad ; pas eux !

Je sens bien que l’ambiance est tendue ; je m’empresse alors d’expliquer que je suis belge et que notre ministre des Affaires étrangères, Didier Reynders, plaide ouvertement pour une intervention en Syrie, pour aider la population. Mais la Belgique est un petit pays, qui n’a pas les moyens d’agir seul.

À ces mots, le commandant se détend et me sourit ; le milicien qui est assis à côté de moi m’embrasse. On peut dire que la glace est brisée…

Nous approchons de Jdédié, à travers le dédale de ruelles de la vieille ville. Il faut descendre de la voiture et marcher avec prudence : dans cette région, l’ASL ne contrôle qu’un maigre corridor, large de quelques pâtés de maisons seulement. À chaque coin de rue, le commandant, pistolet au point, s’assure que le passage est dégagé. Nous rasons les murs ; la présence d’un sniper embusqué n’est jamais exclue.

Nous accédons ainsi à une petite place, sur laquelle sont rassemblés une trentaine de miliciens. Ils font partie d’une structure indépendante de l’ASL : Liwa al-Towheed (la Brigade de l’Unité). Cette structure, propre à Alep, fondée et commandée par un certain Abdel Kader Saaleh, dont les réseaux et objectifs politiques demeurent obscurs, regroupe un ensemble de katibas révolutionnaires de la région, qui s’étaient spontanément constituées au début des événements. La plupart de leurs combattants sont issus de milieux sociaux défavorisés et très religieux : je rencontre un agriculteur, un cordonnier, et deux maçons, Ahmed et Ziad.

Tout comme Jabhet al-Nosra, présente, quant à elle, sur l’ensemble du territoire syrien, l’autre structure concurrente de l’ASL, Liwa al-Towheed, se définit comme djihadiste. C’est-à-dire, au sens propre, comme faisant la guerre pour Dieu, et ensuite pour la révolution. Ce sont les combattants les plus durs, les plus courageux. « Ils n’ont pas de marche-arrière », me dit un djihadiste algérien qui les accompagne –Ayache a quitté sa famille pour venir soutenir la révolution syrienne. « Ils travaillent pour Dieu. »

Je voudrais comprendre comment interagissent cette organisation et l’ASL. J’avais déjà perçu que, même s’ils collaborent pour lutter contre leur ennemi commun, de vives tentions opposent l’ASL et Jabhet al-Nosra. Hier, en compagnie des katibas de Jabhet al-Nosra, dans le quartier de Saïf al-Daoula, j’avais observé la présence de combattants d’al-Qaeda. Et le fait m’avait été confirmé ce matin, à Dar al-Shifaa, par mon ami Abdul Rhaman, de retour de Turquie où il était allé mettre sa famille à l’abri pour quelque jours et qui a repris son travail à l’hôpital. « Comme aucune aide ne vient d’Occident, on trouve d’autres alliés ; c’est une guerre sans pitié ! »

Or, arrivent sur la place deux jeunes photographes français, Stephen et Édouard, des free-lance, qui ont pris le risque de traverser la frontière turque, laissant derrière eux la plupart des journalistes qui commentent l’actualité syrienne depuis les camps de réfugiés (ils en plaisanteront d’ailleurs abondamment) : ils sont accompagnés de Rajab, reporter pour le site de presse que l’ASL a tout récemment mis sur pied. Je m’adresse lui, quant à la question qui me préoccupe : il me répond que Liwa al-Towheed, qui regroupe environ huit mille combattants, accepte l’autorité du Conseil militaire d’Alep, c’est-à-dire de l’un des onze Conseils militaires mis en place par l’ASL pour coordonner les groupes de combattants sur tout le territoire syrien. « Ils n’ont pas le choix », me dit-il. « Seuls et sans armes, ils ne seraient d’aucune efficacité. D’ailleurs, regarde ! Ils portent le drapeau de l’ASL sur leur veste ; ceux de Jabhet al-Nosra n’ont pas de drapeaux. »

Un peu plus tard, cependant, j’interroge sur le même propos le commandant de la katiba avec laquelle nous nous trouvons, le Commandant Khatab, instituteur, dans le civil : « nous n’avons aucune relation avec le Conseil militaire », m’affirme-t-il. « Ce sont des corrompus, d’anciens officiers d’al-Assad. Nous n’obéissons qu’à un seul chef, Abdel Kader. »

Je le questionne aussi sur les exactions que l’on reproche à Liwa al-Towheed, et, notamment, le lynchage des cinq Shabihas du quartier al-Barry, dont la famille du même nom supportait le régime et qui avait été assiégé fin juillet. « Nous n’avons exécuté que les cinq chefs », répond le commandant. « Et ce n’était que justice ; vous n’avez aucune idée de ce que ces ordures avaient commis comme crimes. Tous les autres ont été arrêtés et seront jugés. »

Le commandant insiste sur l’honnêteté et la rigueur morale de ses hommes, auxquels les gens d’ici savent pouvoir se fier, car ils craignent de déplaire à Dieu par de mauvaises actions. Il attire mon attention sur le fait que ce quartier chrétien de la vieille ville est celui des bijoutiers. Les maisons sont vides ; tout le monde a fui les combats. Mais aucune des boutiques n’a été pillée ; toutes sont intactes.

SYRIE--Alep----Juillet-et-aout-2012 2339Comme toujours, lorsque je rencontre un nouveau groupe, je jette un discret coup d’œil à leur armement. Comme toujours, je trouve des kalachnikovs et quelques lance-roquettes, du matériel russe et chinois, déjà usager. Mon attention est cette fois attirée par un étrange engin artisanal ; et j’interroge un milicien qui m’explique que, n’ayant pas de grenade, ils en fabriquent en remplissant de poudre des petites bouteilles de soda vides. On en perce le bouchon pour faire passer une mèche. Et on l’enroule dans du papier collant, sous lequel on introduit des boulons. « C’est dangereux et ce n’est pas très efficace, me dit-il, mais nous n’avons rien d’autre. » Je cherche ainsi encore les armes que certains prétendent avoir été livrées aux rebelles par les services secrets occidentaux, le Qatar et l’Arabie saoudite…

SYRIE--Alep----Juillet-et-aout-2012 2340photo © Pierre Piccinin (Alep, Jdéidé - 20 août 2012)

À l’angle de la place, là où aboutit une des rues qui la desservent, une barricade a été montée, parallèle à la rue et un peu en retrait du bâtiment de coin, derrière laquelle deux miliciens en position de tir interdisent l’accès au lieu. L’armée régulière s’est fortifiée un peu plus loin, dans cette même rue, à une quinzaine de mètres, et occupe le toit d’un bâtiment voisin. Cela fait plusieurs jours que ces positions n’ont pas évolué. Les deux camps s’insultent mutuellement et tirent régulièrement quelques rafales, comme pour tromper l’ennui.

Et, comme par jeu, un des rebelles fixe un miroir au bout d’une perche, qu’il tend au-delà de la barricade, dans le but d’observer celle des soldats d’al-Assad. La réaction ne se fait pas attendre : un tir de mitrailleuse disloque sont petit bricolage en d’innombrables morceaux. Il recommencera, suspendant cette fois à la perche un portait du président Bashar al-Assad couvert de graffiti peu flatteurs. Des tirs ont répondu à la provocation, mais ils ne visaient  pas le portrait…

Mais le commandant se fâche lorsqu’un de ses hommes ouvre le feu sans raison ; il m’explique qu’ils manquent de munitions, que chacun n’a que deux chargeurs sur lui, et qu’il ne faut pas les gaspiller ainsi.

Survient un milicien rebelle, au coin de la rue perpendiculaire à celle qui aboutit sur la place et qu’il lui faut traverser pour rejoindre ses camarades. L’entreprise semble quasiment impossible, tant l’ennemi est proche et capable d’assurer un feu nourri. Qu’à cela ne tienne : le milicien prend un peu de recule et s’élance, couvert par l’un des tireurs qui, tendant sa kalachnikov par-dessus la barricade et tournant le canon à l’angle du bâtiment qui le protège, décharge son arme en direction des gouvernementaux. L’homme parvient ainsi à traverser, dans un nuage de fumée et entre les ricochets des balles de mitrailleuses qui s’abattent tout autour de lui sur les pavés.

Les « Allah akbar ! » ne manquent pas de s’élever ensuite et de se répéter, à l’envi.

Non content de cet exploit, le jeune homme veut en réaliser un autre : kalachnikov à la main, il entre dans le patio d’un des immeubles qui flanquent la place et, à l’aide d’une échelle, grimpe sur le toit pour mitrailler la barricade ennemie. Mais ce toit est dominé par celui du bâtiment où sont installés les soldats de l’armée régulière. Le résultat ne pouvait être différent : pris sous leurs tirs, il est atteint de plusieurs balles. Deux rebelles monteront eux aussi sur le toit pour récupérer leur ami. Il quitte la place dans la benne d’un pick-up, dans un état désespéré, tandis que sonnent à pleines volées les cloches des églises du quartier, qui appellent à l’office divin des fidèles aujourd’hui réfugiés en d’autres lieux.

Nous sommes en toute première ligne dans la vieille ville. La Citadelle d’Alep, dans laquelle trois cents soldats d’al-Assad se sont retranchés, est à deux pas de notre positon, et nous pouvons l’apercevoir, en nous penchant un peu au coin de l’immeuble qui délimite cette place.

Un Mig survole à présent le quartier ; il a peut-être repéré notre groupe de combattants. Le commandant décide d’en déplacer une partie et nous le suivons. Au même moment, il nous apprend qu’une journaliste japonaise aurait été blessée par des soldats de l’armée régulière et transportée à Dar al-Shifaa, où elle serait décédée.

Nous avançons prudemment, dans ces ruelles qui serpentent le long de la ligne de front ; notre crainte, c’est d’être surpris par un sniper.

SYRIE--Alep----Juillet-et-aout-2012 2323photo © Pierre Piccinin (Alep, Jdéidé - 20 août 2012)

Notre troupe traverse une autre place, lorsque retentissent des tirs en rafales ; les balles percutent les façades des maisons dont elles font éclater pierres et enduits. Nous nous précipitons derrière ce que nous trouvons pour nous protéger. Je me blottis contre la roue d’un pick-up. Les tirs cessent et nous nous extrayons de l’embuscade en rampant le long des murs. Pour Eduardo, c’est le second baptême du feu en deux jours. Il s’en sera fallu de peu ; nous sommes sains et sauf. Mais les miliciens laissent le corps de l’un des leurs sur le carreau.

L’homme est blessé. Quelques dizaines de mètres plus loin, deux de ses compagnons empruntent une voiture et, en marche arrière, remontent la rue jusqu’à la place. Les tirs reprennent. Une petite famille presse le pas et passe son chemin en nous croisant ; la femme entraîne ses deux enfants qu’elle tient par la main, de chaque côté d’elle. L’homme, qui porte des cartons d’œufs empilés, les enjoint de se dépêcher.

Les miliciens ramènent leur compagnon d’armes, qui se vide de son sang sur la banquette arrière. Il mourra peu après.

Nous rencontrons un autre groupe de combattants, qui nous propose de visiter leurs positions, toujours en première ligne autour de la Citadelle, un peu plus avancées même, dans le quartier de Bab al-Nasr. Le plus jeune d’entre eux, Abdallah, n’a que seize ans. Nous acceptons, rejoints un peu plus tard par les deux photographes français.

Nous montons dans la voiture qui avait transporté le milicien mitraillé par les snipers. La banquette est couverte de son sang, qui imprègne la jambe de mon pantalon.

Plus loin, il faut avancer à pied et traverser la rue al-Qouatli, un peu large, qui mène en droite ligne au square Saadalah, tenu par l’armée régulière et depuis lequel des snipers ont transformé l’avenue en champ de tir. La technique ne m’est plus inconnue depuis longtemps ; c’est la même qu’en Libye, qu’au Liban, et il n’y en a pas d’autre : courir vite, en priant Dieu qu’un des bonshommes ne soit pas à l’affût, fusil en joue. Ça passe.

SYRIE--Alep----Juillet-et-aout-2012 0658        photo © Pierre Piccinin (Alep, Bab al-Nasr - 20 août 2012)

La scène ne diffère guère de la première position que nous avions inspectée : une barricade de sacs de sable, sur laquelle flotte le drapeau à trois étoiles de la révolution et, de l’autre côté de la rue, un bâtiment tenu par l’armée régulière –et deux cents Shabihas sunnites, s’il faut en croire les miliciens-, fiché du drapeau à deux étoiles du régime (les trois étoiles décoraient le drapeau originel de la Syrie, avant le coup d’État militaire d’Hafez al-Assad et la brève union avec l’Égypte de Gamal Abdel Nasser, la formation de la République arabe unie : les deux étoiles représentaient cette union).

20 08.Still003photo © Eduardo Ramos Chalen (Alep, Bab al-Nasr - 20 août 2012)

Le soir tombe, et il est temps de rebrousser chemin pour rejoindre Tarik al-Bab et l’hôpital Dar al-Shifaa. Mais un problème se pose : la retraite nous est coupée ; des snipers tirent désormais dans la rue al-Qouatli. Armé d’un fusil à lunette (c’est un Draganov russe), un des miliciens tente de les éliminer, à demi dissimulé par le bâtiment qui fait angle avec la rue.

Les rebelles nous proposent de monter en voiture et de traverser la rue à vive allure. Nous réfléchissons. Si le chauffeur était tué, si le véhicule restait bloqué au beau milieu du carrefour… Les deux Français préfèrent tenter leur chance à la course. J’ai une autre idée de la situation : si nous ne sommes que deux à l’arrière, nous pouvons nous coucher. Si le chauffeur est atteint, l’automobile, sur sa lancée, traversera le carrefour et s’arrêtera le long d’un mur dans la ruelle qui nous fait face ; au pire, si la voiture devait rester en travers du carrefour, nous pourrions en sortir du côté opposé à celui d’où proviennent les tirs et nous en servir pour nous protéger et rejoindre la ruelle la plus proche. Eduardo est d’accord ; nous tentons le coup. Ça passe. Les deux Français passeront aussi.

SYRIE--Alep----Juillet-et-aout-2012 2351photo © Pierre Piccinin (Alep, Bab al-Nasr - 20 août 2012)

Les miliciens nous ramènent à Dar al-Shifaa. Dans la voiture, nous nous donnons rendez-vous au lendemain ; ils souhaitent nous accompagner dans le quartier de Salaheddine, conquis par l’armée régulière au début du mois et dont l’ASL n’occupe plus que quelques poches.

À peine apercevons-nous l’hôpital que nous savons déjà ce qui nous y attend. Plusieurs véhicules y déchargent des blessés. Du moins, nous croyions savoir… Mais, ce soir, c’est toute la fureur de l’Enfer qui s’étale sous nos yeux. Et ce que j’avais décrit précédemment est surpassé en tout.

L’hôpital est déjà empli de blessés, qui gisent à même le sol jusque dans le hall d’entrée ; on glisse sur les flaques de sang. Nous arrivons en plein désastre. Et d’autres voitures arrivent, des pick-up, puis d’autres voitures, puis d’autres, et d’autres encore, puis une ambulance dont le haut-parleur hurle à la foule de dégager les accès… Devant la porte, un médecin vérifie l’état des arrivants : ils ne laissent pas entrer les morts, que l’on dépose à même le trottoir ; les blessés les plus graves, qui présentent peu d’espoir, sont alignés côtes-à-côtes sur le sol du hall ; les autres entrent en salle d’opération. Un père pleure sur le corps de son jeune enfant. Les femmes crient leur désespoir. Mêmes des miliciens, ces durs que j’ai vu braver les pires dangers au combat, sanglotent devant se spectacle dantesque.   

SYRIE--Alep----Juillet-et-aout-2012 2378photo © Pierre Piccinin (Alep, Dar al-Shifaa - 20 août 2012)

On transporte les blessés qui pissent le sang et laissent derrière eux de longues traînées, dans lesquelles pataugent les brancardiers qui suivent à la chaîne.

Un des chirurgiens que je connaissais déjà de mon séjour en juillet, le docteur Abdul Samia Ismaël, a noué sur son front un bandeau noir, à l’inscription blanche « il n’y a de Dieu que Dieu », emblème des djihadistes. Meurt dans ses mains un des blessés ; il s’écrie « Allah akbar! ». Son cri est repris par tous : infirmiers, miliciens, civils… Je vois la haine dans son regard. Il n’agissait pas de la sorte, il y a quelques semaines. Les choses ont changé ; beaucoup commencent à se radicaliser, par défiance à l’égard de la trahison des démocraties occidentales, par provocation envers le régime, ou tout simplement pour puiser dans la foi le courage de combattre contre un ennemi autrement mieux armé.

Domenico apparaît. Il n’est pas parti ; aucune ambulance n’a quitté Alep. Il nous confirme la mort de la journaliste japonaise, Mika, quarante-cinq ans : les soldats n’ont pas tiré au hasard ; elle à été mitraillée dans les jambes, puis visée à la tête ; elle portait un gilet pare-balles, à l’inscription « press ». Elle était arrivée aujourd’hui à Alep ; c’était son premier jour. Deux miliciens de l’ASL ont été tués avec elle. Les autres et son caméraman ont ramené son corps.

Il nous apprend, en outre, que l’hôpital a une nouvelle fois été visé par des tirs de roquettes d’un hélicoptère. « J’attendais toujours qu’une ambulance quitte Alep, quand un hélicoptère est revenu mitrailler le quartier, vers 16h30, alors que la foule sortait pour chercher de quoi préparer le repas du soir. Il y a eu beaucoup de victimes et les gens se sont pressés devant l’hôpital, avec les blessés et les morts. Des voitures se sont accumulées, dont on déchargeait les corps ; il y avait tout plein de monde. C’est ce moment-là que l’hélicoptère a choisi pour revenir vers l’hôpital et tirer ses roquettes. Les gravats sont tombés sur les gens ; les shrapnels aussi. Les gens hurlaient, pleuraient ; c’était le chaos. Cinq miliciens de l’ASL sont morts. »

Une ambulance l’emmènera, quelques minutes plus tard, vers la Turquie, enfin.

Les civières se succédant, les corps portés à bout de bras s’accumulant, j’ai regardé. Sur le trottoir, pêle-mêle, les cadavres s’entassaient ; celui d’un vieillard à la barbe blanche ; celui d’un petit garçon, vêtu d’un pantalon de velours clair et d’une chemise bleue ; son visage et ses cheveux sont couverts de poussière ; ses yeux sont vides, opaques ; il n’avait même pas cinq ans ; celui d’un autre petit garçon, ai-je cru, dans la pénombre ; un autre petit corps ; mais on a ouvert la couverture qui l’enveloppait en partie et j’ai vu le corps d’un adolescent, coupé en deux morceaux. Régulièrement, un infirmier racle le sang qui couvre le sol du hall ; il s’écoule en cascade sur les marches de l’entrée. Dans la salle d’opération un garçonnet blessé à la main pleurait, étendu sur la table, et son jeune père, debout à ses côtés, l’air perdu, pleurait lui aussi.

SYRIE--Alep----Juillet-et-aout-2012 2388photo © Pierre Piccinin (Alep, Dar al-Shifaa - 20 août 2012)

J’ai essayé de rassurer le garçonnet ; et je me suis rendu compte que sa peine ne venait pas de ce qu’il était blessé, mais de ce qu’il voyait se passer sur la table d’opération voisine.

Quelle idée de la démocratie, de nos démocraties, de la Belgique, de la France, de l’Italie, de l’Europe les petits garçons de Syrie que nous abandonnons à cet Enfer sont-ils en train de ce forger ? Ce peuple attendait tout de nous. Nous lui avons fait la morale et nous prétendons donner tant de leçons au monde. Nous avons fait la guerre en Irak, en Afghanistan et en Libye sous prétexte de délivrer ces pays de la dictature. Aujourd’hui qu’un peuple nous demande vraiment de l’aider, nous détournons notre face. Il ne faudra pas se demander, demain, pourquoi tous les petits garçons de la Syrie d’aujourd’hui et, avec eux, une large partie du monde arabe nous tourneront le dos.

SYRIE--Alep----Juillet-et-aout-2012 2203photo © Pierre Piccinin (Alep - août 2012)

« Dieu, bientôt, fera descendre du ciel des milliers de légions d’anges sur des chevaux de feu », m’a dit un vieil homme qui m’a agrippé le bras, tandis que je griffonnais à toute vitesse dans un carnet ce que je voyais autour de moi. « Et ils mettront à bas al-Assad, la bête immonde. »

Près de deux heures ont passé ainsi ; et j’ai estimé que nous en avions assez fait pour ce soir. Eduardo était nerveusement épuisé ; il pleurait, agenouillé au milieu de la rue ; moi-même, je ne cachais pas mes larmes. Pourquoi l’aurais-je fait ?

Nous avons arrêté-là et nous nous sommes éloignés pour trouver un endroit où nous reposer.

« Dans tous tes périples en Afrique et chez les Arabes, tu avais déjà vu faire ça à sa population ? », m’a demandé Eduardo. « Non, je ne l’ai jamais vu. »

Je me demande si Domenico n’a pas fait le bon choix. Je crains en effet que l’étau ne se resserre et que l’armée régulière n’ait la capacité de très rapidement enfermer la ville. Les déflagrations et le retentissement des tirs se font de plus en plus proches de l’hôpital.

Alors que je suis en train de rédiger les dernières lignes de ma chronique, assis sur le toit pour profiter de la fraîcheur de l’air nocturne et des chants graves des muezzins qui appellent à la dernière prière de la nuit, plusieurs mortiers font soudainement entendre leur feu. Les roquettes sifflent en passant au-dessus de Dar al-Shifaa et explosent deux rues plus loin, dans un vacarme assourdissant et en soulevant d’impressionnant panaches de fumée et de poussière.

J’ai bien cru que c’était pour nous.

 

Lien(s) utile(s) : Le Soir

 

Alep - carte

                                                                                                                                            Source : La Croix.fr

  

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Publié le par Pierre PICCININ

Syrie - Chroniques de la révolution syrienne

X. Le Bouclier de Dieu (Le Soir, 22 août 2012 - 10/13) - Texte intégral   
     
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photo © Eduardo Ramos Chalen (Alep, quartier de Saïf al-Daoula - 19 août 2012)
  
par Pierre PICCININ (en Turquie et Syrie – juillet et août 2012)
                
Le Soir reprend la diffusion des carnets de route de Pierre Piccinin en Syrie. L'historien et politologue belge avait défrayé la chronique en mai après avoir été emprisonné, torturé puis relâché par le régime syrien contre lequel il n’avait pourtant pas montré d’hostilité jusque-là. Il était reparti en Syrie en juillet, mais cette fois avec l’Armée syrienne de libération et à Alep. Revenu quelques jours en Belgique, il est déjà retourné en Syrie.
Le Soir publie ses chroniques, en exclusivité.
   

Sequence 12.Still002Alep (19 août 2012) – La reprise de l’offensive de l’armée régulière syrienne, au début du mois d’août, et l’usage intensif de l’aviation et de bombes thermiques extrêmement dévastatrices ont contraint les rebelles à abandonner le quartier symbolique de Salaheddine, là où se situait jusqu’alors la principale ligne de front, au sud-ouest de la ville.

Seules demeurent à Salaheddine quelques poches de résistance défendues par l’Armée syrienne libre (ASL), dont les combattants se déplacent dans les ruines pour échapper à la traque que leur fait l’armée régulière, tandis que le gros des forces rebelles s’est replié sur le quartier voisin de Saïf al-Daoula, où elles essaient de reconstituer un front et de contenir ainsi l’avancée de l’armée.

C’est sur cette ligne de front, à Saïf al-Daoula, que nous nous sommes rendu aujourd’hui.

De Tarik al-Bab, quartier où nous sommes basés, à l’hôpital Dar al-Shifaa, nous avons traversé toute la moitié sud-est d’Alep, dans une voiture de l’ASL. Force est de constater que, malgré ses tentatives d’isoler les quartiers rebelles les uns des autres en s’emparant des boulevards qui les délimitent, l’armée régulière n’a pas réussi à complètement couper les communications entre les différentes zones sous contrôle de l’ASL.

Arrivés à Saïf al-Daoula, nous retrouvons la katiba (le commando) Abou Amara, de Jabhet al-Nosra, une organisation constituée essentiellement d’étudiants qui refusent l’autorité des anciens officiers de l’armée régulière ayant fait défection. Son jeune commandant, Abou Bakri, que nous avions rencontré le 2 août dans Salaheddine, n’est pas présent. On l’avait dit blessé ; certains prétendent que non, mais nous n’en saurons pas plus.  

Les deux miliciens de l’ASL qui nous ont amenés là nous annoncent qu’ils doivent participer à une embuscade, mais qu’ils seront de retour dans une heure. Nous ne les reverrons jamais.

C’est principalement Jabhet al-Nosra qui défend la nouvelle ligne de front de Saïf al-Daoula. Jabhet al-Nosra que les officiers de l’ASL que j’ai rencontrés qualifient d’organisation islamiste, bien que ses leaders s’en défendent et expliquent que, s’il y a dans leurs rangs des djihaddistes, c’est-à-dire des combattants étrangers venus soutenir la révolution au nom de l’Islam (Irakiens, Afghans, Tchétchènes, Tunisiens, etc.), ils ne sont que fort peu nombreux. Contrairement à l’ASL, Jabet al-Nosra les acceptent car la révolution a besoin de toutes les bonnes volontés et aussi parce que, al-Assad renversé, ces gens rentreront chez eux.

De toutes les bonnes volontés ? Mais dans quelles limites ? La question s’est posée lorsque, en fin d’après-midi, alors que nous avions passé la journée avec ces combattants et pris avec eux de gros risques, la confiance s’étant établie, ils nous ont désigné un groupe d’une dizaine de combattants qui flanquaient leur position comme étant des membres d’al-Qaeda. Plus précisément encore, ils ont reconnu avoir reçu l’émissaire d’al-Qaeda pour le Maghreb islamique, un Algérien. Lorsque je leur ai demandé s’ils collaboraient régulièrement avec ces combattants d’al-Qaeda, ils m’ont répondu par l’affirmative. Mais je n’ai malheureusement pas pu investiguer plus avant : leurs chefs, manifestement, commençaient à s’agacer de mes questions à ce propos et il fut plus prudent de changer de sujet…

Quoi qu’il en soit, cette découverte m’éclaire : les tentions non-avouées entre l’ASL et Jabhet al-Nosra que j’avais pu constater s’expliquent mieux à présent.

À notre arrivée à Saïf al-Daoula, je reconnais Alexander, un « djihadiste » russe, chrétien, qui accompagnait Abou Bakri à Salaheddine ; spontanément, nous nous donnons l’accolade qui est ici de coutume, nous nous embrassons. Grâce à lui, nous sommes immédiatement intégrés au groupe de combattants.

Je  demande l’autorisation de suivre une katiba sur la ligne de front ; mais la situation est ici différente de celle que nous avions connue à Salaheddine, où les rebelles faisaient face à l’armée régulière, séparés par la largeur d’une rue. À Saïf al-Daoula, le front est diffus : les deux camps sont éloignés par un no mans’ land d’un demi-kilomètre, vidé de ses habitants qui ont préféré fuir. La zone est cela dit infestées de snipers des deux camps, et y progresser est chose des plus dangereuses.

 
SYRIE--Alep----Juillet-et-aout-2012 2239photo © Pierre Piccinin (Alep, quartier de Saïf al-Daoula - 19 août 2012)
  

L’armée régulière est donc peu encline à y engager chars ou infanterie ; elle bombarde préalablement le quartier, sans discernement. Et de fait, tandis que nous interrogeons les miliciens, des obus s’abattent ici et là sur le quartier et, à plusieurs reprises, leurs sifflements aériens nous enjoignent à nous mettre à l’abri. De plus, des hélicoptères tournent au-dessus de nos têtes et mitraillent le quartier, quand ils ne lancent pas quelques roquettes qui crèvent les immeubles au hasard de leur chute.

Abou Majed, un jeune professeur d’anglais devenu, le temps d’une révolution, commandant de la katiba Oubâda Ben al-Saâmet de Jahbet al-Nosra, me suggère très aimablement d’attendre : il prépare une mission de commandos pour attaquer une position de l’armée régulière, repérée dans le no mans’ land. « C’est ici que le sort de la bataille va se jouer », affirme-t-il. « Nous devons arrêter l’armée d’al-Assad ; nous sommes le bouclier de Dieu ». Il est tout à fait d’accord pour que nous l’accompagnions.

Il nous apparaît bien vite que le péril encouru, si nous saisissons cette opportunité, est immense : au-delà du bombardement régulier de la zone par l’artillerie et les hélicoptères, ce sont les tirs des snipers embusqués que je redoute le plus. Mais l’occasion de suivre cette katiba dans le combat est inespérée, et je décide de courir le risque.

Mes deux amis, qui m’accompagnent depuis le début de ce séjour, sont moins francs : Domenico, reporter à La Stampa, pense que je fais une erreur ; que les conséquences potentielles ne valent pas la peine au regard de ce que je ramènerais comme informations. Pour lui, la question est tranchée : je suis en train de franchir une ligne rouge. Et sa décision est prise : il m’attendra à l’arrière.

J’en discute avec Eduardo, mon ami photographe. C’est son premier terrain de guerre, et je ne veux pas l’obliger à me suivre. Nous décidons que je prendrai la caméra et que j’irai seul. Il m’explique rapidement comment l’utiliser…

En attendant le départ du commando, Abou Majed me propose d’approcher le bâtiment de la télévision du régime, que les rebelles et l’armée se disputent depuis plusieurs jours. Il se trouve dans le quartier voisin, celui d’Ansari. Eduardo est partant, et nous arpentons les rues désertes, sous les bombardements aveugles, en longeant les façades des immeubles.

 
SYRIE--Alep----Juillet-et-aout-2012 2223photo © Pierre Picinin (Alep, la Citadelle médiévale - 19 août 2012)
  

De la hauteur d’Ansari, nous pouvons voir la citadelle médiévale. J’ai appris ce matin que trois cents soldats de l’armée régulière s’y sont retranchés, tandis que l’ASL se bat dans les rues périphériques avec des unités de l’armée qui s’y sont déployées…

Nous nous faufilons derrière des murets jusqu’aux abords du bâtiment de la télévision ; nous sommes repérés et quelques tirs de snipers frappent une façade derrière nous. Impossible de quitter notre position sans nous mettre à découvert. Un groupe de combattants, dans la rue perpendiculaire à la nôtre, nous crient de les rejoindre ; il faut traverser la rue, en courant vite. Petit goût de la guerre urbaine qui meurtrit Alep depuis le 20 juillet…

On respire un grand coup, et on fonce. Tout se passe bien. Les gars nous accueillent en chantant ; je les reconnais : ce sont des miliciens de la katiba Amara. Nous nous embrassons franchement.

La scène est cocasse : narguant l’ennemi, au coin de  la rue, face au bâtiment tenu par l’armée gouvernementale, les miliciens de Jabhet al-Nosra ont installé quatre grands baffles qui diffusent à tue-tête des chansons révolutionnaires…

Le but des révolutionnaires est de faire tomber ces installations qui diffusent la propagande du régime. Ce matin, avant de quitter l’hôpital Dar al-Shifaa, j’ai pris un breakfast avec les médecins ; ils regardaient la télévision d’État. Les programmes étaient hallucinants : un parlementaire a épilogué une demi-heure durant sur la situation du pays, expliquant que tout y était parfaitement calme, que seule Alep était en proie aux attentas de « terroristes » qui tuaient les femmes et les enfants… Il a aussi été question de Dar al-Shifaa : les médecins aussi étaient qualifiés de « terroristes ». Une des autres chaînes officielles passait en boucle un programme de sketchs humoristiques… Une autre montrait des images de différentes villes, où l’on voyait les gens se promener dans les rues, manger des crèmes glacées dans les parcs, faire du shopping dans les grands-magasins, tandis que la speakerine assurait que tout était normal en Syrie.

Plusieurs « journalistes » du régime ont été enlevés récemment ; j’en ai parlé avec les miliciens, qui n’en étaient pas émus : « ce ne sont pas des journalistes », m’a  répondu l’un d’eux. « Ce sont des agents du régime ; rien de ce qu’ils disent n’est vrai, comme vous l’avez entendu ; ce sont nos ennemis, peut-être pires que des snipers armés de fusils ».

Nous rebroussons chemin pour rejoindre le Commandant Abou Majed et son commando. Eduardo a pris de l’assurance : il m’informe qu’il veut nous accompagner.

L’entreprise ne va pas sans un certain stress : le plan est simple ; nous montons avec les miliciens dans un pick-up qui doit les conduire sur le lieu de l’attaque à travers le no man’s land et les tirs des snipers ennemi. La méthode, pour les éviter, est de rouler à toute vitesse sur le large boulevard qui traverse Saïf al-Daoula.

Sûr de lui, le jeune commandant prend le volant et lance le pick-up à toute allure sur le tarmac. L’expérience sera de courte durée…

Nous nous enfonçons déjà dans le no man’s land lorsque, en matière de snipers, c’est en fait un tir croisé de mitrailleuses qui nous surprend.

 

 
images © Eduardo Ramos Chalen et Pierre Piccinin
(Alep, quartier de Saïf al-Daoula, 19 août 2012 - Hôpital Dar al-Shifaa, 21 août 2012)
 

D’un coup de volant, le commandant grimpe sur le trottoir en nous donnant l’ordre de quitter le véhicule ; j’ouvre la portière et me laisse rouler en dehors, tandis qu’Eduardo, blessé au bras, s’extirpe tout en continuant de filmer. Nous nous accroupissons pour nous protéger derrière le pick-up, pendant que le commandant défonce la porte d’une habitation, dans laquelle nous nous réfugions avec les miliciens qui ont échappé au mitraillage.

Nous attendons quelques temps avant de rejoindre le véhicule sur un nouvel ordre du commandant qui démarre en trombe, en marche-arrière, tandis que les mitrailleuses crachent de plus belle dans notre direction. Pour éviter la carcasse d’une automobile qui barre une partie de la route, le commandant, d’un trop brusque coup de volant, fait réaliser un arc de cercle au pick-up qui s’immobilise, à cheval sur la berne centrale du boulevard. La cible est parfaite, figée au beau milieu du champ de tir.

Le pick-up, capot, aile avant et portières droites criblés de balles, parvient à s’extirper du piège, marche-avant, et à regagner l’arrière. C’est un miracle qu’aucun des occupants n’ait été tué.

Ainsi se passe le quotidien de ces miliciens dont l’abnégation face au danger et la détermination à vaincre ne font aucun doute.

 

 
SYRIE--Alep----Juillet-et-aout-2012 2255photo © Pierre Piccinin (Alep, quartier de Saïf al-Daoula - 19 août 2012)
  

Leur répit sera bref : un avion de chasse, puis un Mig-24 apparaissent dans le ciel. Rapidement, le Mig décrit des cercles au-dessus de notre position. Et il largue ses bombes. Nous avons eu très peur d’être confrontés à ces bombes thermiques qui ont détruit le centre d’Azaz et le quartier de Salaheddine. Ce n’est heureusement pas le cas et, après plusieurs passages de l’avion, le ciel se dégageant, nous décidons de quitter les lieux et de regagner l’hôpital par nos propres moyens.

Il est de plus en plus évident que la guerre urbaine que se livrent rebelles et gouvernementaux pourrait perdurer des mois encore, si toutefois la rébellion parvient à se procurer des armes.

De retour à Tarik al-Bab, Domenico nous annonce sa décision de quitter Alep demain : « les rebelles reculent ; il faut craindre de se faire enfermer avec eux dans la ville ». J’en profiterai pour lui confier ma chronique de la veille et celle de la journée, internet et le téléphone étant coupés à Alep depuis plusieurs jours.

Quant à Eduardo, il s’en tire bien : le docteur Yasser lui enlèvera du coudre l’éclat de métal qui l’avait blessé. Et quelques points de suture suffiront à refermer la plaie.

C’est aujourd’hui jour de fête pour les Musulmans : le Ramadan s’est achevé hier. Pourtant, Alep est plongée dans le noir et les rues sont désertes.

En début de nuit, tandis que retentissaient les tirs de l’artillerie à un rythme inhabituellement élevé, plusieurs hélicoptères ont déchiré le silence du ciel d’Alep. Leur vrombissement, devenu si caractéristique à mon oreille, et le roulement de leurs canons mitrailleurs ont brisé la quiétude de ce ciel tout empourpré du soleil couchant.

Je suis monté sur le toit de l’hôpital : de larges panaches de fumée s’étiraient au-delà de la citadelle, à l’ouest, au-dessus de Saïf al-Daoula, et au sud-est, en direction de l’aéroport. Nous nous interrogeons : ne serait-ce pas là le début de la deuxième étape de la contre-offensive promise par le gouvernement et de l’engagement dans la bataille de toutes les divisions rassemblées autour d’Alep et jusqu’à présent gardées en réserve ?

Quelle sera demain la situation d’Alep, à notre réveil ? Et quelle sera la nôtre ?

   

Lien(s) utile(s) : Le Soir

   

Alep - carte

                                                                                                                                            Source : La Croix.fr

  

carte syrie

 
 
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