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Monde arabe

Monde arabe

Pierre PICCININ da PRATA (Historien - Politologue)

Publié le par Pierre PICCININ

Syrie - Chroniques de la révolution syrienne

XI. Que les anges descendent du ciel (Le Soir, 23 août 2012 - 11/13) - Texte intégral   
        20 08.Still004
photo © Eduardo Ramos Chalen (Alep - 20 août 2012)
  
par Pierre PICCININ (en Turquie et Syrie – juillet et août 2012)
                
Le Soir reprend la diffusion des carnets de route de Pierre Piccinin en Syrie. L'historien et politologue belge avait défrayé la chronique en mai après avoir été emprisonné, torturé puis relâché par le régime syrien contre lequel il n’avait pourtant pas montré d’hostilité jusque-là. Il était reparti en Syrie en juillet, mais cette fois avec l’Armée syrienne de libération et à Alep. Revenu quelques jours en Belgique, il est déjà retourné en Syrie.
Le Soir publie ses chroniques, en exclusivité.
   

20 08.Still011Alep (20 août 2012) – Eduardo, mon jeune ami photographe, frappe à grands coups à la porte de la salle où je me suis endormi. « Réveille-toi ! Vite ! L’hélicoptère est là, qui est très bas au-dessus du quartier ; il tire sur tout ce qui bouge ! »

Les premières victimes arrivent déjà à l’hôpital Dar al-Shifaa, à Tarik al-Bab, où nous sommes logés.

Domenico, reporter à La Stampa, avec lequel j’ai organisé ce second séjour à Alep, est déjà prêt : il a décidé de quitter la ville avec la première ambulance qui emmènerait des blessés vers la Turquie. Je lui ai confié deux chroniques : internet et le téléphone sont coupés depuis plusieurs jours, et j’espère qu’il pourra les faire rapidement parvenir au journal.

Eduardo et moi lui faisons nos adieux et cherchons des miliciens de l’Armée syrienne libre (ASL) qui partiraient pour le quartier chrétien de Jdéidé. Il est sous le contrôle des révolutionnaires et constitue la tête de pont de l’ASL dans la vieille ville, au nord-ouest de la citadelle, c’est-à-dire dans la moitié de la ville tenue par l’armée du régime.

Nous n’attendons pas bien longtemps et quittons Tarik al-Bab en compagnie de deux soldats de l’ASL (en arabe : al Djeich al Hor) ; l’un appartient à la katiba (commando ou groupe de combattants) Ansar al-Haq ; l’autre, à la katiba Chahid Ahmed Youssef.

Alors que nous traversons Bab al-Hadid, plusieurs explosions retentissent autour du véhicule. En quelques minutes, un hélicoptère a lancé une série de roquettes sur ce quartier sunnite, l’un des plus pauvres de la ville ; c’est un quartier ancien, aux rues étroites. Quatre des roquettes ont touché des habitations. Nous gagnons en courant les lieux des impacts.

SYRIE--Alep----Juillet-et-aout-2012 2282photo © Pierre Piccinin (Alep, Bab al-Hadid - 20 août 2012)

Une première roquette est tombée sur le toit d’un petit immeuble, dont l’intérieur s’est effondré : les voisins, venus à l’aide des malheureux piégés sous les décombres, en extraient une femme et ses deux filles ; la plus jeune est gravement blessée, elle a le visage en sang. Une voiture est appelée pour la transporter à l’hôpital ; les hommes s’empressent de dégager la ruelle des débris qui l’encombrent.

Un peu plus loin, c’est une maison qui a été touchée ; elle s’est complètement affaissée. Des hommes creusent les gravats de leurs mains, dans un nuage de ciment pulvérisé, sur fond des tirs de l’hélicoptère qui mitraille à présent le quartier ; scène monotone de la révolution à Alep… Un premier corps est sorti des ruines. Il s’agit d’un homme ; un de ses bras est en lambeaux et il faudra l’amputer. Une deuxième personne est coincée sous une dalle de béton ; elle ne donne plus signe de vie.

SYRIE--Alep----Juillet-et-aout-2012 0325.AVI.Still001photo © Eduardo Ramos Chalen (Alep, bab al-Hadid - 20 août 2012)

Les autres roquettes sont tombées sur des commerces, près de la mosquée ; les dégâts matériels sont là aussi très importants : ces pauvres gens ne possédaient déjà pas grand-chose ; à présent, il ne leur reste rien. Mais il n’y a que des blessés légers : la plupart des boutiques étant fermées du fait du conflit, l’endroit n’était pas très fréquenté.

Les miliciens ne nous ont pas attendus ; ils avaient leur mission à accomplir. Nous nous dirigeons vers un autre groupe de soldats et nous échangeons d’emblée quelques impressions. Huzaïfa, 19 ans, étudiant en première année d’ingénierie mécanique à l’université d’Alep, m’avoue qu’il a un peu peur, maintenant, car la bataille tourne mal en plusieurs endroits de la ville. « Nous voulons faire tomber tout le régime », me dit-il. « Pas seulement le président, mais tous les autres aussi. Si non, ce sera comme en Égypte : rien ne changera. » Abou Beshar, 20 ans, qui voudrait devenir imam, ajoute : « tous les Syriens seront plus heureux sans Assad ; on se bat pour tous, pour les Chrétiens, pour les Chiites, pour les Sunnites. On vivra bien tranquilles sans Assad. »

Nous poursuivons notre route sous la protection du Commandant Abou Amar. A peine sommes-nous entrés dans son véhicule qu’il me pose la question récurrente : « pourquoi ne nous donnez-vous pas d’armes ? », me lance-t-il sur un ton agressif. « Vous êtes aussi criminels qu’al-Assad ! »

- Mais ce n’est pas leur faute, réplique un des miliciens qui nous accompagne. Ce sont leurs gouvernements qui soutiennent al-Assad ; pas eux !

Je sens bien que l’ambiance est tendue ; je m’empresse alors d’expliquer que je suis belge et que notre ministre des Affaires étrangères, Didier Reynders, plaide ouvertement pour une intervention en Syrie, pour aider la population. Mais la Belgique est un petit pays, qui n’a pas les moyens d’agir seul.

À ces mots, le commandant se détend et me sourit ; le milicien qui est assis à côté de moi m’embrasse. On peut dire que la glace est brisée…

Nous approchons de Jdédié, à travers le dédale de ruelles de la vieille ville. Il faut descendre de la voiture et marcher avec prudence : dans cette région, l’ASL ne contrôle qu’un maigre corridor, large de quelques pâtés de maisons seulement. À chaque coin de rue, le commandant, pistolet au point, s’assure que le passage est dégagé. Nous rasons les murs ; la présence d’un sniper embusqué n’est jamais exclue.

Nous accédons ainsi à une petite place, sur laquelle sont rassemblés une trentaine de miliciens. Ils font partie d’une structure indépendante de l’ASL : Liwa al-Towheed (la Brigade de l’Unité). Cette structure, propre à Alep, fondée et commandée par un certain Abdel Kader Saaleh, dont les réseaux et objectifs politiques demeurent obscurs, regroupe un ensemble de katibas révolutionnaires de la région, qui s’étaient spontanément constituées au début des événements. La plupart de leurs combattants sont issus de milieux sociaux défavorisés et très religieux : je rencontre un agriculteur, un cordonnier, et deux maçons, Ahmed et Ziad.

Tout comme Jabhet al-Nosra, présente, quant à elle, sur l’ensemble du territoire syrien, l’autre structure concurrente de l’ASL, Liwa al-Towheed, se définit comme djihadiste. C’est-à-dire, au sens propre, comme faisant la guerre pour Dieu, et ensuite pour la révolution. Ce sont les combattants les plus durs, les plus courageux. « Ils n’ont pas de marche-arrière », me dit un djihadiste algérien qui les accompagne –Ayache a quitté sa famille pour venir soutenir la révolution syrienne. « Ils travaillent pour Dieu. »

Je voudrais comprendre comment interagissent cette organisation et l’ASL. J’avais déjà perçu que, même s’ils collaborent pour lutter contre leur ennemi commun, de vives tentions opposent l’ASL et Jabhet al-Nosra. Hier, en compagnie des katibas de Jabhet al-Nosra, dans le quartier de Saïf al-Daoula, j’avais observé la présence de combattants d’al-Qaeda. Et le fait m’avait été confirmé ce matin, à Dar al-Shifaa, par mon ami Abdul Rhaman, de retour de Turquie où il était allé mettre sa famille à l’abri pour quelque jours et qui a repris son travail à l’hôpital. « Comme aucune aide ne vient d’Occident, on trouve d’autres alliés ; c’est une guerre sans pitié ! »

Or, arrivent sur la place deux jeunes photographes français, Stephen et Édouard, des free-lance, qui ont pris le risque de traverser la frontière turque, laissant derrière eux la plupart des journalistes qui commentent l’actualité syrienne depuis les camps de réfugiés (ils en plaisanteront d’ailleurs abondamment) : ils sont accompagnés de Rajab, reporter pour le site de presse que l’ASL a tout récemment mis sur pied. Je m’adresse lui, quant à la question qui me préoccupe : il me répond que Liwa al-Towheed, qui regroupe environ huit mille combattants, accepte l’autorité du Conseil militaire d’Alep, c’est-à-dire de l’un des onze Conseils militaires mis en place par l’ASL pour coordonner les groupes de combattants sur tout le territoire syrien. « Ils n’ont pas le choix », me dit-il. « Seuls et sans armes, ils ne seraient d’aucune efficacité. D’ailleurs, regarde ! Ils portent le drapeau de l’ASL sur leur veste ; ceux de Jabhet al-Nosra n’ont pas de drapeaux. »

Un peu plus tard, cependant, j’interroge sur le même propos le commandant de la katiba avec laquelle nous nous trouvons, le Commandant Khatab, instituteur, dans le civil : « nous n’avons aucune relation avec le Conseil militaire », m’affirme-t-il. « Ce sont des corrompus, d’anciens officiers d’al-Assad. Nous n’obéissons qu’à un seul chef, Abdel Kader. »

Je le questionne aussi sur les exactions que l’on reproche à Liwa al-Towheed, et, notamment, le lynchage des cinq Shabihas du quartier al-Barry, dont la famille du même nom supportait le régime et qui avait été assiégé fin juillet. « Nous n’avons exécuté que les cinq chefs », répond le commandant. « Et ce n’était que justice ; vous n’avez aucune idée de ce que ces ordures avaient commis comme crimes. Tous les autres ont été arrêtés et seront jugés. »

Le commandant insiste sur l’honnêteté et la rigueur morale de ses hommes, auxquels les gens d’ici savent pouvoir se fier, car ils craignent de déplaire à Dieu par de mauvaises actions. Il attire mon attention sur le fait que ce quartier chrétien de la vieille ville est celui des bijoutiers. Les maisons sont vides ; tout le monde a fui les combats. Mais aucune des boutiques n’a été pillée ; toutes sont intactes.

SYRIE--Alep----Juillet-et-aout-2012 2339Comme toujours, lorsque je rencontre un nouveau groupe, je jette un discret coup d’œil à leur armement. Comme toujours, je trouve des kalachnikovs et quelques lance-roquettes, du matériel russe et chinois, déjà usager. Mon attention est cette fois attirée par un étrange engin artisanal ; et j’interroge un milicien qui m’explique que, n’ayant pas de grenade, ils en fabriquent en remplissant de poudre des petites bouteilles de soda vides. On en perce le bouchon pour faire passer une mèche. Et on l’enroule dans du papier collant, sous lequel on introduit des boulons. « C’est dangereux et ce n’est pas très efficace, me dit-il, mais nous n’avons rien d’autre. » Je cherche ainsi encore les armes que certains prétendent avoir été livrées aux rebelles par les services secrets occidentaux, le Qatar et l’Arabie saoudite…

SYRIE--Alep----Juillet-et-aout-2012 2340photo © Pierre Piccinin (Alep, Jdéidé - 20 août 2012)

À l’angle de la place, là où aboutit une des rues qui la desservent, une barricade a été montée, parallèle à la rue et un peu en retrait du bâtiment de coin, derrière laquelle deux miliciens en position de tir interdisent l’accès au lieu. L’armée régulière s’est fortifiée un peu plus loin, dans cette même rue, à une quinzaine de mètres, et occupe le toit d’un bâtiment voisin. Cela fait plusieurs jours que ces positions n’ont pas évolué. Les deux camps s’insultent mutuellement et tirent régulièrement quelques rafales, comme pour tromper l’ennui.

Et, comme par jeu, un des rebelles fixe un miroir au bout d’une perche, qu’il tend au-delà de la barricade, dans le but d’observer celle des soldats d’al-Assad. La réaction ne se fait pas attendre : un tir de mitrailleuse disloque sont petit bricolage en d’innombrables morceaux. Il recommencera, suspendant cette fois à la perche un portait du président Bashar al-Assad couvert de graffiti peu flatteurs. Des tirs ont répondu à la provocation, mais ils ne visaient  pas le portrait…

Mais le commandant se fâche lorsqu’un de ses hommes ouvre le feu sans raison ; il m’explique qu’ils manquent de munitions, que chacun n’a que deux chargeurs sur lui, et qu’il ne faut pas les gaspiller ainsi.

Survient un milicien rebelle, au coin de la rue perpendiculaire à celle qui aboutit sur la place et qu’il lui faut traverser pour rejoindre ses camarades. L’entreprise semble quasiment impossible, tant l’ennemi est proche et capable d’assurer un feu nourri. Qu’à cela ne tienne : le milicien prend un peu de recule et s’élance, couvert par l’un des tireurs qui, tendant sa kalachnikov par-dessus la barricade et tournant le canon à l’angle du bâtiment qui le protège, décharge son arme en direction des gouvernementaux. L’homme parvient ainsi à traverser, dans un nuage de fumée et entre les ricochets des balles de mitrailleuses qui s’abattent tout autour de lui sur les pavés.

Les « Allah akbar ! » ne manquent pas de s’élever ensuite et de se répéter, à l’envi.

Non content de cet exploit, le jeune homme veut en réaliser un autre : kalachnikov à la main, il entre dans le patio d’un des immeubles qui flanquent la place et, à l’aide d’une échelle, grimpe sur le toit pour mitrailler la barricade ennemie. Mais ce toit est dominé par celui du bâtiment où sont installés les soldats de l’armée régulière. Le résultat ne pouvait être différent : pris sous leurs tirs, il est atteint de plusieurs balles. Deux rebelles monteront eux aussi sur le toit pour récupérer leur ami. Il quitte la place dans la benne d’un pick-up, dans un état désespéré, tandis que sonnent à pleines volées les cloches des églises du quartier, qui appellent à l’office divin des fidèles aujourd’hui réfugiés en d’autres lieux.

Nous sommes en toute première ligne dans la vieille ville. La Citadelle d’Alep, dans laquelle trois cents soldats d’al-Assad se sont retranchés, est à deux pas de notre positon, et nous pouvons l’apercevoir, en nous penchant un peu au coin de l’immeuble qui délimite cette place.

Un Mig survole à présent le quartier ; il a peut-être repéré notre groupe de combattants. Le commandant décide d’en déplacer une partie et nous le suivons. Au même moment, il nous apprend qu’une journaliste japonaise aurait été blessée par des soldats de l’armée régulière et transportée à Dar al-Shifaa, où elle serait décédée.

Nous avançons prudemment, dans ces ruelles qui serpentent le long de la ligne de front ; notre crainte, c’est d’être surpris par un sniper.

SYRIE--Alep----Juillet-et-aout-2012 2323photo © Pierre Piccinin (Alep, Jdéidé - 20 août 2012)

Notre troupe traverse une autre place, lorsque retentissent des tirs en rafales ; les balles percutent les façades des maisons dont elles font éclater pierres et enduits. Nous nous précipitons derrière ce que nous trouvons pour nous protéger. Je me blottis contre la roue d’un pick-up. Les tirs cessent et nous nous extrayons de l’embuscade en rampant le long des murs. Pour Eduardo, c’est le second baptême du feu en deux jours. Il s’en sera fallu de peu ; nous sommes sains et sauf. Mais les miliciens laissent le corps de l’un des leurs sur le carreau.

L’homme est blessé. Quelques dizaines de mètres plus loin, deux de ses compagnons empruntent une voiture et, en marche arrière, remontent la rue jusqu’à la place. Les tirs reprennent. Une petite famille presse le pas et passe son chemin en nous croisant ; la femme entraîne ses deux enfants qu’elle tient par la main, de chaque côté d’elle. L’homme, qui porte des cartons d’œufs empilés, les enjoint de se dépêcher.

Les miliciens ramènent leur compagnon d’armes, qui se vide de son sang sur la banquette arrière. Il mourra peu après.

Nous rencontrons un autre groupe de combattants, qui nous propose de visiter leurs positions, toujours en première ligne autour de la Citadelle, un peu plus avancées même, dans le quartier de Bab al-Nasr. Le plus jeune d’entre eux, Abdallah, n’a que seize ans. Nous acceptons, rejoints un peu plus tard par les deux photographes français.

Nous montons dans la voiture qui avait transporté le milicien mitraillé par les snipers. La banquette est couverte de son sang, qui imprègne la jambe de mon pantalon.

Plus loin, il faut avancer à pied et traverser la rue al-Qouatli, un peu large, qui mène en droite ligne au square Saadalah, tenu par l’armée régulière et depuis lequel des snipers ont transformé l’avenue en champ de tir. La technique ne m’est plus inconnue depuis longtemps ; c’est la même qu’en Libye, qu’au Liban, et il n’y en a pas d’autre : courir vite, en priant Dieu qu’un des bonshommes ne soit pas à l’affût, fusil en joue. Ça passe.

SYRIE--Alep----Juillet-et-aout-2012 0658        photo © Pierre Piccinin (Alep, Bab al-Nasr - 20 août 2012)

La scène ne diffère guère de la première position que nous avions inspectée : une barricade de sacs de sable, sur laquelle flotte le drapeau à trois étoiles de la révolution et, de l’autre côté de la rue, un bâtiment tenu par l’armée régulière –et deux cents Shabihas sunnites, s’il faut en croire les miliciens-, fiché du drapeau à deux étoiles du régime (les trois étoiles décoraient le drapeau originel de la Syrie, avant le coup d’État militaire d’Hafez al-Assad et la brève union avec l’Égypte de Gamal Abdel Nasser, la formation de la République arabe unie : les deux étoiles représentaient cette union).

20 08.Still003photo © Eduardo Ramos Chalen (Alep, Bab al-Nasr - 20 août 2012)

Le soir tombe, et il est temps de rebrousser chemin pour rejoindre Tarik al-Bab et l’hôpital Dar al-Shifaa. Mais un problème se pose : la retraite nous est coupée ; des snipers tirent désormais dans la rue al-Qouatli. Armé d’un fusil à lunette (c’est un Draganov russe), un des miliciens tente de les éliminer, à demi dissimulé par le bâtiment qui fait angle avec la rue.

Les rebelles nous proposent de monter en voiture et de traverser la rue à vive allure. Nous réfléchissons. Si le chauffeur était tué, si le véhicule restait bloqué au beau milieu du carrefour… Les deux Français préfèrent tenter leur chance à la course. J’ai une autre idée de la situation : si nous ne sommes que deux à l’arrière, nous pouvons nous coucher. Si le chauffeur est atteint, l’automobile, sur sa lancée, traversera le carrefour et s’arrêtera le long d’un mur dans la ruelle qui nous fait face ; au pire, si la voiture devait rester en travers du carrefour, nous pourrions en sortir du côté opposé à celui d’où proviennent les tirs et nous en servir pour nous protéger et rejoindre la ruelle la plus proche. Eduardo est d’accord ; nous tentons le coup. Ça passe. Les deux Français passeront aussi.

SYRIE--Alep----Juillet-et-aout-2012 2351photo © Pierre Piccinin (Alep, Bab al-Nasr - 20 août 2012)

Les miliciens nous ramènent à Dar al-Shifaa. Dans la voiture, nous nous donnons rendez-vous au lendemain ; ils souhaitent nous accompagner dans le quartier de Salaheddine, conquis par l’armée régulière au début du mois et dont l’ASL n’occupe plus que quelques poches.

À peine apercevons-nous l’hôpital que nous savons déjà ce qui nous y attend. Plusieurs véhicules y déchargent des blessés. Du moins, nous croyions savoir… Mais, ce soir, c’est toute la fureur de l’Enfer qui s’étale sous nos yeux. Et ce que j’avais décrit précédemment est surpassé en tout.

L’hôpital est déjà empli de blessés, qui gisent à même le sol jusque dans le hall d’entrée ; on glisse sur les flaques de sang. Nous arrivons en plein désastre. Et d’autres voitures arrivent, des pick-up, puis d’autres voitures, puis d’autres, et d’autres encore, puis une ambulance dont le haut-parleur hurle à la foule de dégager les accès… Devant la porte, un médecin vérifie l’état des arrivants : ils ne laissent pas entrer les morts, que l’on dépose à même le trottoir ; les blessés les plus graves, qui présentent peu d’espoir, sont alignés côtes-à-côtes sur le sol du hall ; les autres entrent en salle d’opération. Un père pleure sur le corps de son jeune enfant. Les femmes crient leur désespoir. Mêmes des miliciens, ces durs que j’ai vu braver les pires dangers au combat, sanglotent devant se spectacle dantesque.   

SYRIE--Alep----Juillet-et-aout-2012 2378photo © Pierre Piccinin (Alep, Dar al-Shifaa - 20 août 2012)

On transporte les blessés qui pissent le sang et laissent derrière eux de longues traînées, dans lesquelles pataugent les brancardiers qui suivent à la chaîne.

Un des chirurgiens que je connaissais déjà de mon séjour en juillet, le docteur Abdul Samia Ismaël, a noué sur son front un bandeau noir, à l’inscription blanche « il n’y a de Dieu que Dieu », emblème des djihadistes. Meurt dans ses mains un des blessés ; il s’écrie « Allah akbar! ». Son cri est repris par tous : infirmiers, miliciens, civils… Je vois la haine dans son regard. Il n’agissait pas de la sorte, il y a quelques semaines. Les choses ont changé ; beaucoup commencent à se radicaliser, par défiance à l’égard de la trahison des démocraties occidentales, par provocation envers le régime, ou tout simplement pour puiser dans la foi le courage de combattre contre un ennemi autrement mieux armé.

Domenico apparaît. Il n’est pas parti ; aucune ambulance n’a quitté Alep. Il nous confirme la mort de la journaliste japonaise, Mika, quarante-cinq ans : les soldats n’ont pas tiré au hasard ; elle à été mitraillée dans les jambes, puis visée à la tête ; elle portait un gilet pare-balles, à l’inscription « press ». Elle était arrivée aujourd’hui à Alep ; c’était son premier jour. Deux miliciens de l’ASL ont été tués avec elle. Les autres et son caméraman ont ramené son corps.

Il nous apprend, en outre, que l’hôpital a une nouvelle fois été visé par des tirs de roquettes d’un hélicoptère. « J’attendais toujours qu’une ambulance quitte Alep, quand un hélicoptère est revenu mitrailler le quartier, vers 16h30, alors que la foule sortait pour chercher de quoi préparer le repas du soir. Il y a eu beaucoup de victimes et les gens se sont pressés devant l’hôpital, avec les blessés et les morts. Des voitures se sont accumulées, dont on déchargeait les corps ; il y avait tout plein de monde. C’est ce moment-là que l’hélicoptère a choisi pour revenir vers l’hôpital et tirer ses roquettes. Les gravats sont tombés sur les gens ; les shrapnels aussi. Les gens hurlaient, pleuraient ; c’était le chaos. Cinq miliciens de l’ASL sont morts. »

Une ambulance l’emmènera, quelques minutes plus tard, vers la Turquie, enfin.

Les civières se succédant, les corps portés à bout de bras s’accumulant, j’ai regardé. Sur le trottoir, pêle-mêle, les cadavres s’entassaient ; celui d’un vieillard à la barbe blanche ; celui d’un petit garçon, vêtu d’un pantalon de velours clair et d’une chemise bleue ; son visage et ses cheveux sont couverts de poussière ; ses yeux sont vides, opaques ; il n’avait même pas cinq ans ; celui d’un autre petit garçon, ai-je cru, dans la pénombre ; un autre petit corps ; mais on a ouvert la couverture qui l’enveloppait en partie et j’ai vu le corps d’un adolescent, coupé en deux morceaux. Régulièrement, un infirmier racle le sang qui couvre le sol du hall ; il s’écoule en cascade sur les marches de l’entrée. Dans la salle d’opération un garçonnet blessé à la main pleurait, étendu sur la table, et son jeune père, debout à ses côtés, l’air perdu, pleurait lui aussi.

SYRIE--Alep----Juillet-et-aout-2012 2388photo © Pierre Piccinin (Alep, Dar al-Shifaa - 20 août 2012)

J’ai essayé de rassurer le garçonnet ; et je me suis rendu compte que sa peine ne venait pas de ce qu’il était blessé, mais de ce qu’il voyait se passer sur la table d’opération voisine.

Quelle idée de la démocratie, de nos démocraties, de la Belgique, de la France, de l’Italie, de l’Europe les petits garçons de Syrie que nous abandonnons à cet Enfer sont-ils en train de ce forger ? Ce peuple attendait tout de nous. Nous lui avons fait la morale et nous prétendons donner tant de leçons au monde. Nous avons fait la guerre en Irak, en Afghanistan et en Libye sous prétexte de délivrer ces pays de la dictature. Aujourd’hui qu’un peuple nous demande vraiment de l’aider, nous détournons notre face. Il ne faudra pas se demander, demain, pourquoi tous les petits garçons de la Syrie d’aujourd’hui et, avec eux, une large partie du monde arabe nous tourneront le dos.

SYRIE--Alep----Juillet-et-aout-2012 2203photo © Pierre Piccinin (Alep - août 2012)

« Dieu, bientôt, fera descendre du ciel des milliers de légions d’anges sur des chevaux de feu », m’a dit un vieil homme qui m’a agrippé le bras, tandis que je griffonnais à toute vitesse dans un carnet ce que je voyais autour de moi. « Et ils mettront à bas al-Assad, la bête immonde. »

Près de deux heures ont passé ainsi ; et j’ai estimé que nous en avions assez fait pour ce soir. Eduardo était nerveusement épuisé ; il pleurait, agenouillé au milieu de la rue ; moi-même, je ne cachais pas mes larmes. Pourquoi l’aurais-je fait ?

Nous avons arrêté-là et nous nous sommes éloignés pour trouver un endroit où nous reposer.

« Dans tous tes périples en Afrique et chez les Arabes, tu avais déjà vu faire ça à sa population ? », m’a demandé Eduardo. « Non, je ne l’ai jamais vu. »

Je me demande si Domenico n’a pas fait le bon choix. Je crains en effet que l’étau ne se resserre et que l’armée régulière n’ait la capacité de très rapidement enfermer la ville. Les déflagrations et le retentissement des tirs se font de plus en plus proches de l’hôpital.

Alors que je suis en train de rédiger les dernières lignes de ma chronique, assis sur le toit pour profiter de la fraîcheur de l’air nocturne et des chants graves des muezzins qui appellent à la dernière prière de la nuit, plusieurs mortiers font soudainement entendre leur feu. Les roquettes sifflent en passant au-dessus de Dar al-Shifaa et explosent deux rues plus loin, dans un vacarme assourdissant et en soulevant d’impressionnant panaches de fumée et de poussière.

J’ai bien cru que c’était pour nous.

 

Lien(s) utile(s) : Le Soir

 

Alep - carte

                                                                                                                                            Source : La Croix.fr

  

carte syrie

 
 
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Publié le par Pierre PICCININ

Syrie - Chroniques de la révolution syrienne

X. Le Bouclier de Dieu (Le Soir, 22 août 2012 - 10/13) - Texte intégral   
     
Sequence 12.Still001
photo © Eduardo Ramos Chalen (Alep, quartier de Saïf al-Daoula - 19 août 2012)
  
par Pierre PICCININ (en Turquie et Syrie – juillet et août 2012)
                
Le Soir reprend la diffusion des carnets de route de Pierre Piccinin en Syrie. L'historien et politologue belge avait défrayé la chronique en mai après avoir été emprisonné, torturé puis relâché par le régime syrien contre lequel il n’avait pourtant pas montré d’hostilité jusque-là. Il était reparti en Syrie en juillet, mais cette fois avec l’Armée syrienne de libération et à Alep. Revenu quelques jours en Belgique, il est déjà retourné en Syrie.
Le Soir publie ses chroniques, en exclusivité.
   

Sequence 12.Still002Alep (19 août 2012) – La reprise de l’offensive de l’armée régulière syrienne, au début du mois d’août, et l’usage intensif de l’aviation et de bombes thermiques extrêmement dévastatrices ont contraint les rebelles à abandonner le quartier symbolique de Salaheddine, là où se situait jusqu’alors la principale ligne de front, au sud-ouest de la ville.

Seules demeurent à Salaheddine quelques poches de résistance défendues par l’Armée syrienne libre (ASL), dont les combattants se déplacent dans les ruines pour échapper à la traque que leur fait l’armée régulière, tandis que le gros des forces rebelles s’est replié sur le quartier voisin de Saïf al-Daoula, où elles essaient de reconstituer un front et de contenir ainsi l’avancée de l’armée.

C’est sur cette ligne de front, à Saïf al-Daoula, que nous nous sommes rendu aujourd’hui.

De Tarik al-Bab, quartier où nous sommes basés, à l’hôpital Dar al-Shifaa, nous avons traversé toute la moitié sud-est d’Alep, dans une voiture de l’ASL. Force est de constater que, malgré ses tentatives d’isoler les quartiers rebelles les uns des autres en s’emparant des boulevards qui les délimitent, l’armée régulière n’a pas réussi à complètement couper les communications entre les différentes zones sous contrôle de l’ASL.

Arrivés à Saïf al-Daoula, nous retrouvons la katiba (le commando) Abou Amara, de Jabhet al-Nosra, une organisation constituée essentiellement d’étudiants qui refusent l’autorité des anciens officiers de l’armée régulière ayant fait défection. Son jeune commandant, Abou Bakri, que nous avions rencontré le 2 août dans Salaheddine, n’est pas présent. On l’avait dit blessé ; certains prétendent que non, mais nous n’en saurons pas plus.  

Les deux miliciens de l’ASL qui nous ont amenés là nous annoncent qu’ils doivent participer à une embuscade, mais qu’ils seront de retour dans une heure. Nous ne les reverrons jamais.

C’est principalement Jabhet al-Nosra qui défend la nouvelle ligne de front de Saïf al-Daoula. Jabhet al-Nosra que les officiers de l’ASL que j’ai rencontrés qualifient d’organisation islamiste, bien que ses leaders s’en défendent et expliquent que, s’il y a dans leurs rangs des djihaddistes, c’est-à-dire des combattants étrangers venus soutenir la révolution au nom de l’Islam (Irakiens, Afghans, Tchétchènes, Tunisiens, etc.), ils ne sont que fort peu nombreux. Contrairement à l’ASL, Jabet al-Nosra les acceptent car la révolution a besoin de toutes les bonnes volontés et aussi parce que, al-Assad renversé, ces gens rentreront chez eux.

De toutes les bonnes volontés ? Mais dans quelles limites ? La question s’est posée lorsque, en fin d’après-midi, alors que nous avions passé la journée avec ces combattants et pris avec eux de gros risques, la confiance s’étant établie, ils nous ont désigné un groupe d’une dizaine de combattants qui flanquaient leur position comme étant des membres d’al-Qaeda. Plus précisément encore, ils ont reconnu avoir reçu l’émissaire d’al-Qaeda pour le Maghreb islamique, un Algérien. Lorsque je leur ai demandé s’ils collaboraient régulièrement avec ces combattants d’al-Qaeda, ils m’ont répondu par l’affirmative. Mais je n’ai malheureusement pas pu investiguer plus avant : leurs chefs, manifestement, commençaient à s’agacer de mes questions à ce propos et il fut plus prudent de changer de sujet…

Quoi qu’il en soit, cette découverte m’éclaire : les tentions non-avouées entre l’ASL et Jabhet al-Nosra que j’avais pu constater s’expliquent mieux à présent.

À notre arrivée à Saïf al-Daoula, je reconnais Alexander, un « djihadiste » russe, chrétien, qui accompagnait Abou Bakri à Salaheddine ; spontanément, nous nous donnons l’accolade qui est ici de coutume, nous nous embrassons. Grâce à lui, nous sommes immédiatement intégrés au groupe de combattants.

Je  demande l’autorisation de suivre une katiba sur la ligne de front ; mais la situation est ici différente de celle que nous avions connue à Salaheddine, où les rebelles faisaient face à l’armée régulière, séparés par la largeur d’une rue. À Saïf al-Daoula, le front est diffus : les deux camps sont éloignés par un no mans’ land d’un demi-kilomètre, vidé de ses habitants qui ont préféré fuir. La zone est cela dit infestées de snipers des deux camps, et y progresser est chose des plus dangereuses.

 
SYRIE--Alep----Juillet-et-aout-2012 2239photo © Pierre Piccinin (Alep, quartier de Saïf al-Daoula - 19 août 2012)
  

L’armée régulière est donc peu encline à y engager chars ou infanterie ; elle bombarde préalablement le quartier, sans discernement. Et de fait, tandis que nous interrogeons les miliciens, des obus s’abattent ici et là sur le quartier et, à plusieurs reprises, leurs sifflements aériens nous enjoignent à nous mettre à l’abri. De plus, des hélicoptères tournent au-dessus de nos têtes et mitraillent le quartier, quand ils ne lancent pas quelques roquettes qui crèvent les immeubles au hasard de leur chute.

Abou Majed, un jeune professeur d’anglais devenu, le temps d’une révolution, commandant de la katiba Oubâda Ben al-Saâmet de Jahbet al-Nosra, me suggère très aimablement d’attendre : il prépare une mission de commandos pour attaquer une position de l’armée régulière, repérée dans le no mans’ land. « C’est ici que le sort de la bataille va se jouer », affirme-t-il. « Nous devons arrêter l’armée d’al-Assad ; nous sommes le bouclier de Dieu ». Il est tout à fait d’accord pour que nous l’accompagnions.

Il nous apparaît bien vite que le péril encouru, si nous saisissons cette opportunité, est immense : au-delà du bombardement régulier de la zone par l’artillerie et les hélicoptères, ce sont les tirs des snipers embusqués que je redoute le plus. Mais l’occasion de suivre cette katiba dans le combat est inespérée, et je décide de courir le risque.

Mes deux amis, qui m’accompagnent depuis le début de ce séjour, sont moins francs : Domenico, reporter à La Stampa, pense que je fais une erreur ; que les conséquences potentielles ne valent pas la peine au regard de ce que je ramènerais comme informations. Pour lui, la question est tranchée : je suis en train de franchir une ligne rouge. Et sa décision est prise : il m’attendra à l’arrière.

J’en discute avec Eduardo, mon ami photographe. C’est son premier terrain de guerre, et je ne veux pas l’obliger à me suivre. Nous décidons que je prendrai la caméra et que j’irai seul. Il m’explique rapidement comment l’utiliser…

En attendant le départ du commando, Abou Majed me propose d’approcher le bâtiment de la télévision du régime, que les rebelles et l’armée se disputent depuis plusieurs jours. Il se trouve dans le quartier voisin, celui d’Ansari. Eduardo est partant, et nous arpentons les rues désertes, sous les bombardements aveugles, en longeant les façades des immeubles.

 
SYRIE--Alep----Juillet-et-aout-2012 2223photo © Pierre Picinin (Alep, la Citadelle médiévale - 19 août 2012)
  

De la hauteur d’Ansari, nous pouvons voir la citadelle médiévale. J’ai appris ce matin que trois cents soldats de l’armée régulière s’y sont retranchés, tandis que l’ASL se bat dans les rues périphériques avec des unités de l’armée qui s’y sont déployées…

Nous nous faufilons derrière des murets jusqu’aux abords du bâtiment de la télévision ; nous sommes repérés et quelques tirs de snipers frappent une façade derrière nous. Impossible de quitter notre position sans nous mettre à découvert. Un groupe de combattants, dans la rue perpendiculaire à la nôtre, nous crient de les rejoindre ; il faut traverser la rue, en courant vite. Petit goût de la guerre urbaine qui meurtrit Alep depuis le 20 juillet…

On respire un grand coup, et on fonce. Tout se passe bien. Les gars nous accueillent en chantant ; je les reconnais : ce sont des miliciens de la katiba Amara. Nous nous embrassons franchement.

La scène est cocasse : narguant l’ennemi, au coin de  la rue, face au bâtiment tenu par l’armée gouvernementale, les miliciens de Jabhet al-Nosra ont installé quatre grands baffles qui diffusent à tue-tête des chansons révolutionnaires…

Le but des révolutionnaires est de faire tomber ces installations qui diffusent la propagande du régime. Ce matin, avant de quitter l’hôpital Dar al-Shifaa, j’ai pris un breakfast avec les médecins ; ils regardaient la télévision d’État. Les programmes étaient hallucinants : un parlementaire a épilogué une demi-heure durant sur la situation du pays, expliquant que tout y était parfaitement calme, que seule Alep était en proie aux attentas de « terroristes » qui tuaient les femmes et les enfants… Il a aussi été question de Dar al-Shifaa : les médecins aussi étaient qualifiés de « terroristes ». Une des autres chaînes officielles passait en boucle un programme de sketchs humoristiques… Une autre montrait des images de différentes villes, où l’on voyait les gens se promener dans les rues, manger des crèmes glacées dans les parcs, faire du shopping dans les grands-magasins, tandis que la speakerine assurait que tout était normal en Syrie.

Plusieurs « journalistes » du régime ont été enlevés récemment ; j’en ai parlé avec les miliciens, qui n’en étaient pas émus : « ce ne sont pas des journalistes », m’a  répondu l’un d’eux. « Ce sont des agents du régime ; rien de ce qu’ils disent n’est vrai, comme vous l’avez entendu ; ce sont nos ennemis, peut-être pires que des snipers armés de fusils ».

Nous rebroussons chemin pour rejoindre le Commandant Abou Majed et son commando. Eduardo a pris de l’assurance : il m’informe qu’il veut nous accompagner.

L’entreprise ne va pas sans un certain stress : le plan est simple ; nous montons avec les miliciens dans un pick-up qui doit les conduire sur le lieu de l’attaque à travers le no man’s land et les tirs des snipers ennemi. La méthode, pour les éviter, est de rouler à toute vitesse sur le large boulevard qui traverse Saïf al-Daoula.

Sûr de lui, le jeune commandant prend le volant et lance le pick-up à toute allure sur le tarmac. L’expérience sera de courte durée…

Nous nous enfonçons déjà dans le no man’s land lorsque, en matière de snipers, c’est en fait un tir croisé de mitrailleuses qui nous surprend.

 

 
images © Eduardo Ramos Chalen et Pierre Piccinin
(Alep, quartier de Saïf al-Daoula, 19 août 2012 - Hôpital Dar al-Shifaa, 21 août 2012)
 

D’un coup de volant, le commandant grimpe sur le trottoir en nous donnant l’ordre de quitter le véhicule ; j’ouvre la portière et me laisse rouler en dehors, tandis qu’Eduardo, blessé au bras, s’extirpe tout en continuant de filmer. Nous nous accroupissons pour nous protéger derrière le pick-up, pendant que le commandant défonce la porte d’une habitation, dans laquelle nous nous réfugions avec les miliciens qui ont échappé au mitraillage.

Nous attendons quelques temps avant de rejoindre le véhicule sur un nouvel ordre du commandant qui démarre en trombe, en marche-arrière, tandis que les mitrailleuses crachent de plus belle dans notre direction. Pour éviter la carcasse d’une automobile qui barre une partie de la route, le commandant, d’un trop brusque coup de volant, fait réaliser un arc de cercle au pick-up qui s’immobilise, à cheval sur la berne centrale du boulevard. La cible est parfaite, figée au beau milieu du champ de tir.

Le pick-up, capot, aile avant et portières droites criblés de balles, parvient à s’extirper du piège, marche-avant, et à regagner l’arrière. C’est un miracle qu’aucun des occupants n’ait été tué.

Ainsi se passe le quotidien de ces miliciens dont l’abnégation face au danger et la détermination à vaincre ne font aucun doute.

 

 
SYRIE--Alep----Juillet-et-aout-2012 2255photo © Pierre Piccinin (Alep, quartier de Saïf al-Daoula - 19 août 2012)
  

Leur répit sera bref : un avion de chasse, puis un Mig-24 apparaissent dans le ciel. Rapidement, le Mig décrit des cercles au-dessus de notre position. Et il largue ses bombes. Nous avons eu très peur d’être confrontés à ces bombes thermiques qui ont détruit le centre d’Azaz et le quartier de Salaheddine. Ce n’est heureusement pas le cas et, après plusieurs passages de l’avion, le ciel se dégageant, nous décidons de quitter les lieux et de regagner l’hôpital par nos propres moyens.

Il est de plus en plus évident que la guerre urbaine que se livrent rebelles et gouvernementaux pourrait perdurer des mois encore, si toutefois la rébellion parvient à se procurer des armes.

De retour à Tarik al-Bab, Domenico nous annonce sa décision de quitter Alep demain : « les rebelles reculent ; il faut craindre de se faire enfermer avec eux dans la ville ». J’en profiterai pour lui confier ma chronique de la veille et celle de la journée, internet et le téléphone étant coupés à Alep depuis plusieurs jours.

Quant à Eduardo, il s’en tire bien : le docteur Yasser lui enlèvera du coudre l’éclat de métal qui l’avait blessé. Et quelques points de suture suffiront à refermer la plaie.

C’est aujourd’hui jour de fête pour les Musulmans : le Ramadan s’est achevé hier. Pourtant, Alep est plongée dans le noir et les rues sont désertes.

En début de nuit, tandis que retentissaient les tirs de l’artillerie à un rythme inhabituellement élevé, plusieurs hélicoptères ont déchiré le silence du ciel d’Alep. Leur vrombissement, devenu si caractéristique à mon oreille, et le roulement de leurs canons mitrailleurs ont brisé la quiétude de ce ciel tout empourpré du soleil couchant.

Je suis monté sur le toit de l’hôpital : de larges panaches de fumée s’étiraient au-delà de la citadelle, à l’ouest, au-dessus de Saïf al-Daoula, et au sud-est, en direction de l’aéroport. Nous nous interrogeons : ne serait-ce pas là le début de la deuxième étape de la contre-offensive promise par le gouvernement et de l’engagement dans la bataille de toutes les divisions rassemblées autour d’Alep et jusqu’à présent gardées en réserve ?

Quelle sera demain la situation d’Alep, à notre réveil ? Et quelle sera la nôtre ?

   

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Publié le par Pierre PICCININ

Syrie - Chroniques de la révolution syrienne

IX. Les Mouches (Le Soir, 21 août 2012 - 9/13) - Texte intégral   
    Masacre.Still001-01 
photo © Eduardo Ramos Chalen (Bombardements sur la population civile, à Alep - 18 août 2012)
  
par Pierre PICCININ (en Turquie et Syrie – juillet et août 2012)
                
Le Soir reprend la diffusion des carnets de route de Pierre Piccinin en Syrie. L'historien et politologue belge avait défrayé la chronique en mai après avoir été emprisonné, torturé puis relâché par le régime syrien contre lequel il n’avait pourtant pas montré d’hostilité jusque-là. Il était reparti en Syrie en juillet, mais cette fois avec l’Armée syrienne de libération et à Alep. Revenu quelques jours en Belgique, il est déjà retourné en Syrie.
Le Soir publie ses chroniques, en exclusivité.
   
SYRIE--Alep----Juillet-et-aout-2012 0013[Photo : Boulevard Tarik al-Bab, Alep, avec Domenico Quirico, reporter de guerre à La Stampa]    

 

Alep (18 août 2012) – Les bombardements n’ont pas cessé de la nuit. Le sol vibrait à chaque impact. Il fait maintenant très chaud à Alep et les conditions de vie sont extrêmes à l’hôpital Dar al-Shifaa, complètement désorganisé depuis que plusieurs étages ont été détruits par des roquettes.

La structure a assez bien résisté, mais les plafonds se sont affaissés, des lignes électriques ont été sectionnées et des gravats jonchent les couloirs de l’hôpital dont les vitres se sont brisées. Les ascenseurs sont hors d’usage et une partie du matériel stocké a été détruit.

J’y ai pourtant repris mes quartiers, à Tarik al-Bab, comme en juillet, avec mes deux amis et compagnons de route, Domenico Quirico, de La Stampa, et le photographe Eduardo Ramos Chalen.

Tarik al-Bab est désormais visé par l’artillerie et les hélicoptères, comme toutes les autres zones rebelles. Les tirs se sont intensifiés durant la nuit et se sont rapprochés de l’hôpital, qui constitue une cible privilégiée pour l’armée du régime. La situation est dès lors devenue stressante, car l’on s’attend à chaque instant à subir de nouvelles frappes sur l’hôpital ; et la chambre qui nous a été assignée est en façade. J’ai pour ma part préféré dormir sur le sol, dans un couloir de l’étage dévasté, loin des fenêtres et plus à l’abri de l’explosion d’un tir de roquette.

SYRIE--Alep----Juillet-et-aout-2012 2161

photo © Pierre Piccinin (Hôpital Dar al-Shifaa, à Alep - 18 août 2012)
  

Hier soir, j’ai retrouvé l’équipe de Dar al-Shifaa, dirigée par le Docteur Yasser. Ils étaient à la fête de nous revoir parmi eux, pour témoigner. Malheureusement, mon ami Abdul Rhaman (le jeune vétérinaire devenu chirurgien, faute de médecins) a quitté Alep, le temps de mettre ses vieux parents à l’abri dans un camp de réfugiés en Turquie. Il reviendra dans quelques jours, m’a-t-on assuré. Les médecins manquent, en effet : cinq chirurgiens seulement pratiquent encore dans les trois hôpitaux d’Alep situés dans les quartiers tenus par la révolution. C’est de très loin insuffisant pour faire face à l’arrivée massive de combattants de l’Armée syrienne libre (ASL) blessés, mais aussi de civils pris dans les bombardements, surtout depuis que l’armée régulière a repris son offensive. Les chirurgiens opèrent nuit et jour, et dorment quelques dizaines de minutes ici et là, dans un fauteuil ou sur une banquette…

Ils appellent des secours d’Europe : des médecins, mais aussi du matériel et des médicaments ; car les réserves qui se trouvaient dans les hôpitaux sont désormais épuisées. Or, la bataille devrait durer plusieurs semaines encore, voire davantage.

Je n’ai trouvé le sommeil que tard dans la nuit : les bombardements, si proches, m’ont angoissé ; il suffirait d’une roquette, et j’ai vu trop de corps déchiquetés par ces engins, et vivant encore. C’est l’appel du muezzin à la prière du matin qui m’a réveillé ; après la prière, les jeunes sont sortis d’une mosquée voisine en frappant des mains et en chantant « Hurieh, Bashar ! Hurieh ! » (« Liberté, Bashar ! Liberté ! »).

C’est la désolation qui règne dans les quartiers d’Alep encore tenus pas la révolution : alors qu’en juillet on pouvait se déplacer à pied et de manière plus ou moins sûre de Tarik al-Bab, à l’est, jusqu’à la ligne de front de Salaheddine, à l’ouest, aucun quartier rebelle n’est plus aujourd’hui épargné par les bombardements. Les attaques de l’armée régulière se font de plus en plus fréquentes et pugnaces, et l’ASL, qui commence à manquer de munition, doit parfois abandonner des positions, faute de pouvoir se battre.

Ahmed, un milicien de l’ASL, m’a raconté comment, il y a deux jours, dans le quartier de Sikari, il est parti à l’assaut d’un immeuble tenu par les soldats d’al-Assad, avec seulement huit cartouches dans le chargeur de sa kalachnikov. Il a dû battre en retraite après avoir tiré tout ce qui lui restait.

C’est comme un leitmotiv dans les échanges que j’ai avec les miliciens : « l’Occident ne fait rien pour nous ; vos gouvernements nous regardent mourir », me dit Omar. « On ne lui demande pourtant pas d’envoyer ses fils se faire tuer pour nous ; tout ce qu’on vous demande, c’est de ne plus aider ce régime assassin et d’arrêter de nous empêcher d’acheter des armes. » Combien de fois n’ai-je pas entendu ces mêmes propos, depuis que je suis entré à Alep, en juillet déjà ?

Ce qui me fait souvenir de l’anecdote d’hier : le fusil à lunette de fabrication états-unienne que j’avais vu au QG de l’ASL d’Alep m’avait tant intrigué que j’ai finalement posé la question au Colonel al-Okaidi, le commandant en chef du Conseil militaire d’Alep. D’autant plus que, hier, j’avais constaté que ce fusil avait été accroché sur l’un des murs du QG, avec deux clous, comme peut l’être le fusil de chasse du grand-père sur la cheminée de la salle-à-manger (c’est un M60, le fusil de la guerre du Vietnam, avec une lunette « Bushnell », estampillé « property of the US government »). Les rebelles recevraient-ils, en fin de compte, de l’armement fourni par les États-Unis ?

J’ai fait rire le colonel : c’est un des miliciens de l’équipe qui a acheté ce fusil, à un contrebandier libanais qui avait passé quelques caisses d’armes disparates. L’ennui, c’est qu’il n’a pas trouvé les munitions correspondantes. On l’a donc accroché là. « Voilà toute l’aide extérieure que nous recevons en armement », m’a-t-il lancé en s’esclaffant.

Pour tout renfort, les combattants de Saïf al-Daoula, où s’est déplacée la ligne front, n’ont donc reçu ce matin que quelques caisses de kalachnikovs, puisées dans ce qu’il reste des stocks d’armes prises à l’armée régulière après la chute d’Anadan, bourgade située à 5 kms au nord d’Alep et libérée dans la nuit du 29 au 30 juillet…

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photo © Eduardo Ramos Chalen (Les ordures s'accumulent ; les mouches se multiplient - Alep, août 2012)

Ce qui m’a surpris le plus, en arrivant à Alep, ce sont les nuées de mouches qui y ont fait leur apparition, s’y développent, s’agglutinent sur les vitres des commerces, sur les denrées exposées, agacent les visages des passants et fourmillent sur les tas d’ordures qui, n’étant plus évacuées, s’accumulent dans les rues. On a beau les brûler régulièrement –et les rues d’Alep sont partout enfumées, envahie de cette odeur âcre qui imprègne les vêtements-, ces tas d’immondices grouillent de vermine ; les mouches y pondent et s’y multiplient, transportant partout miasmes et bactéries.

Une autre problématique est celle du pain, qui fait de plus en plus défaut : l’ASL achemine dans la ville des sacs de farine, qu’elle répartit dans les différentes boulangeries. Le pain cuit, tout chaud encore, est vendu à différentes heures de la journée. Les gens font la file plusieurs heures parfois, pour quelques galettes. Mais, lorsque la farine est épuisée, beaucoup doivent s’en retourner bredouilles. C’est à ce moment-là que des bagarres peuvent survenir. En soirée, lorsqu’il a été annoncé « mâfi robes ! » (« plus de pain ! »), une boulangerie a été attaquée par une petite troupe en colère ; accusé de cacher de la farine, le boulanger a été pris à partie. Des miliciens de l’ASL sont rapidement intervenus et ont remis bon ordre : le boulanger ne cachait rien ; les pétrins et le cellier étaient vides.

SYRIE--Alep----Juillet-et-aout-2012 0021.AVI.Still001

photo © Eduardo Ramos Chalen (Distribution de pain - Alep, août 2012)
 

Il est de plus en plus difficile de passer d’un quartier à l’autre : la stratégie de l’armée régulière, qui consiste à isoler les quartiers rebelles les uns des autres en occupant les grandes artères qui les délimitent, rend les déplacements très dangereux ; et nous n’avons pas pu arriver à la ligne de front.

Le plus avant que nous avons pu aller, ce fut le quartier de Qadi-Askar, où nous avons assisté à une de ces scènes inhérentes à un état révolutionnaire qui font aujourd’hui de plus en plus polémique dans la presse internationale : trois hommes, des Shabihas, ces hommes de main du régime payés pour terroriser les opposants, étaient à genoux dans la rue, insultés et frappés par une foule hystérique, parmi laquelle se trouvaient des miliciens rebelles. Il était bien évident que les gens étaient sur le point de faire justice eux-mêmes et se préparaient à lyncher les trois Shabihas.

Un commandant de l’ASL est cependant survenu, accompagné de quatre soldats, juchés sur un pick-up armé d’une mitrailleuse. Il a invectivé la foule et les miliciens, qui ont immédiatement obtempéré en dispersant le rassemblement. Le commandant nous a expliqué que des règlements de comptes impliquant des lynchages ou des exécutions sommaires avaient eu lieu. Ils sont le fait, surtout, de mouvements de foule qui veulent se venger des humiliations et des sévices subits depuis des dizaines d’années ; des faits de violences physiques ont même été répertoriés, qui avaient été ordonnés par des chefs de groupes, mais qui ne sont pas membre de l’ASL et proviennent de milieux sociaux peu éduqués, de la campagne d’Alep.

Ce ne sont effectivement pas là les pratiques de l’ASL : pour affirmer leur attachement à une justice légale et aux Droits de l’Homme, les commandants des onze Conseils militaires qui, dans toute la Syrie, chapeautent l’ASL, ont tous prêtés serments d’empêcher ces lynchages publics et de respecter la loi et les droits des accusés. Il n’en demeure pas moins qu’il est parfois difficile de contenir une foule en colère…

Lorsque nous sommes rentrés à l’hôpital, en début de soirée, une scène terrible nous attendait (comme toujours) : un tir d’artillerie, tombé sur un immeuble, l’avait fait s’effondrer. Dans les appartements, plusieurs familles rompaient le jeûne. Le moment ne  pouvait pas être pire…

Un cortège de véhicules a transporté les corps à Dar al-Shifaa. Des corps écrasés, mutilés. Certains venaient de manger et vomissaient leur repas. Les deux salles d’opération se sont remplies ; les morts et les personnes les moins touchées ont été étendus dans le hall d’entrée. Un petit garçon de cinq ou six ans, en pleurs, complètement désemparé, allait d’un corps à l’autre : son père gisait, mort, la bouche remplie de pain mâché ; son grand-frère était mort, lui aussi, la tête écrasée. Le petit garçon s’est avancé vers moi et m’a tendu les bras. Je l’ai pris dans les miens ; il pleurait tout en me posant des questions ; je n’ai pas compris ce qu’il m’a dit.

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photo © Eduardo Ramos Chalen (Bombardements sur la population civile, à Alep - 18 août 2012)
 

Il y avait aussi une fillette, du même âge, toute couverte de sang, couchée sur le sol, que les infirmiers tentaient de calmer et de laver. Et une autre, sérieusement blessée, dans une des salles d’opération. Le plus insupportable, ce sont toujours les enfants. Et les cris de douleur de leur mère…

C’est la première guerre que couvre Eduardo. Cette première confrontation directe avec l’horreur fut pour lui un choc très difficile à encaisser. Quant à  moi, j’ai déjà souvent dû faire face à ces scènes désespérantes ; mais je mentirais si j’écrivais qu’elles ne m’émeuvent plus. Elles sont toutes différentes et demeurent toujours aussi poignantes ; ce ne sont jamais les mêmes personnes que je vois souffrir. Domenico de même ; il se tenait là, à l’écart, les yeux embués.

J’ai éloigné le petit garçon du corps écrasé de son grand-frère ; Eduardo a pris les photos ; je n’ai plus eu à le faire moi-même…

Nous avons acheté quelques olives et les miliciens d’un cheik-point nous ont invités à partager leur pain et du thé. Ce fut un moment de paix, même si, la nuit tombée, les bombardements et les tirs des mitrailleuses des hélicoptères avaient redoublés. Un convoi d’une dizaine de voitures, pick-up et camionnettes est passé devant nous, transportant des miliciens de l’ASL qui allait renforcer le front autour de la citadelle, au cri de « Allah akbar ! » (« Dieu est grand ! »). Puisque les démocraties occidentales ont abandonné ces gens à leur sort, c’est Dieu, dorénavant, qu’ils appellent au secours. 

Demain, nous tenterons de gagner le quartier de Saïf al-Daoula, où les rebelles se sont repliés après la perte du quartier de Salaheddine. Nous essaierons aussi d’approcher le centre ville, où les belligérants s’affrontent tout autour de la citadelle médiévale qui domine la ville.

Ce soir encore, les bombardements ébranlent Alep. Du toit de l’hôpital, nous observons les balles traçantes et les tirs de roquettes des hélicoptères, les explosions des obus de l’artillerie lourde, qui s’abattent sur la région de l’aéroport, au sud-est, les quartiers qui cernent la citadelle, au centre, et Saïf al-Daoula, à l’ouest.

Et je me prépare à passer une nouvelle nuit d’angoisse…

 

  

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Publié le par Pierre PICCININ

Syrie - Entretien avec le Colonel Abdel Jabbar al-Okaidi, Commandant en chef du Conseil militaire de l'Armée syrienne libre à Alep (Le Soir, 20 août 2012)

 
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photo © Eduardo Ramos Chalen (Alep, quartier chrétien de Jdéidé - août 2012)
  
par Pierre PICCININ (en Turquie et Syrie – juillet et août 2012)
                
   

Après avoir lancé la « bataille de libération de la capitale », Damas, dans le sud, le 17 juillet, les révolutionnaires syriens ont ouvert un deuxième front dans le nord, autour d’Alep. L’opération a commencé le 20 juillet. Elle fut d’emblée un succès et la contre-offensive du gouvernement al-Assad, qui avait sous-estimé l’ampleur de la rébellion, n’a pas réussi à reconquérir le terrain perdu. Aussi, après avoir décidé d’interrompre la contre-attaque, le temps de faire monter d’Idlib et de Damas les divisions d’infanterie et de blindés nécessaires, l’armée régulière a repris l’offensive le 4 août, mobilisant également l’aviation… Nous avons rencontré le Colonel Abdel Jabbar al-Okaidi, Commandant en chef de l’Armée syrienne libre d’Alep, dans le quartier général du Conseil militaire de la région.

 

Pierre 02[Photo : QG du Conseil militaire de l'ASL à Alep]    

 

Pierre Piccinin : Colonel, quel est désormais la situation générale à Alep ?

Colonel Abdel Jabbar al-Okaidi : le deuxième jour du Ramadan, le Conseil militaire d’Alep avait donné l’ordre à tous les combattants de l’Armée syrienne libre (ASL) de la région de rejoindre Alep pour libérer la ville. Nous avons connu quarante-huit heures de victoire et nous avons été capables de libérer plus de la moitié d’Alep.

Le régime a été pris de panique ; il est devenu comme fou et il a décidé de détruire la ville, si nécessaire, pour reprendre le contrôle du nord du pays. Il n’a plus hésité à utiliser des hélicoptères, mais aussi des avions, des Migs-23, pour la première fois dans l’histoire de la révolution. Il a engagé des tanks dans la ville et a essayé plusieurs fois de reprendre certains quartiers libérés, mais ils ont été arrêtés par l’ASL : les tanks manœuvrent très difficilement dans les rues étroites d’Alep ; nous avons donc réussi à en détruire ou à en immobiliser beaucoup. Toutes les attaques ont été arrêtées, et on peut dire que, si l’armée d’al-Assad contrôlait le ciel, l’ASL contrôlait le sol.

Tout le sud-est d’Alep a été soustrait à l’autorité du dictateur, du quartier de Salaheddine au quartier industriel de Sheikh Najjar.

Mais, début août, l’armée régulière a repris l’offensive et utilise maintenant des bombes thermiques qui détruisent des pâtés de maisons entiers ; tous les immeubles s’effondrent. C’est une de ces bombes qui a détruit le centre d’Azaz, il y a quelques jours ; une seule bombe a tué plus de cent personnes.

Le régime a compris que la perte d’Alep et de tout le nord du pays signifierait sa fin : s’il perd cette bataille, il sera confronté à une insurrection générale ; les autres villes n’auront plus peur de se libérer aussi. Le gouvernement a donc tout à perdre et ne fait plus attention au respect des conventions, ni à la vie des civils : ces bombes tuent les combattants de l’ASL, mais, évidemment, elles tuent aussi tous les civils qui se trouvent dans le périmètre de l’explosion.

La situation est devenue très difficile. Mais l’ASL continue d’essayer d’aider les gens, de leur donner de la farine et du pain, du gaz, de l’essence ; elle essaie de maintenir l’ordre.

Et elle attaque tous les jours les positions de l’armée d’al-Assad.

- La situation n’est donc plus aussi bonne pour l’ASL qu’elle l’était avant cette nouvelle offensive ?

- Elle est meilleure au contraire ! Nous espérons avancer encore : nous avons encerclé la citadelle et progressons ainsi vers le centre-ville. Par ailleurs, à l’est de la ville, nous sommes entrés dans l’aéroport qui était sous le contrôle de l’armée d’al-Assad.

- Pourtant, plusieurs sources disent que l’ASL a perdu le quartier de Salaheddine…

- Nous en contrôlons encore 50%...

- Mais, il y a trois semaines, je m’y trouvais et vous le contrôliez presqu’en totalité ; et, cet après-midi, un des commandants de l’ASL qui se bat à Salaheddine m’a expliqué que l’ASL ne tient plus que quelques poches, moins de 20%.

- Les combats pour le contrôle de Salaheddine ne sont pas terminés ; les snipers du régime et l’aviation nous empêchent pour le moment de le reprendre complètement, mais nous continuons de nous battre…

- Ce commandant m’a même appris que le quartier voisin de Saïf al-Daouna était aussi envahi par l’armée régulière, alors qu’il était complètement sous votre contrôle fin juillet. Je l’avais traversé à pied sans être en rien inquiété.

-  C’est vrai, mais l’ASL a stoppé l’attaque de l’armée d’al-Assad…

  Pierre 01

 QG du Conseil militaire de l'ASL à Alep, avec le Colonel Abdel Jabbar al-Okaidi

- Et comment les choses évoluent-elles de l’autre côté de la ville, dans les quartiers est ? A Tarik al-Bab, notamment, où j’avais passé une semaine fin juillet ? L’hôpital où je logeais a depuis lors été en partie détruit par des attaques d’hélicoptères répétées.

- Nous avons subi des attaques très dures venant du nord de la ville, sur la route qui mène à l’aéroport : l’armée d’al-Assad essaie de couper la ligne de défense de l’ASL pour nous prendre en tenaille. Pour le moment, nous avons tenu bon.

- Pourrez-vous encore tenir longtemps ? Quel est votre potentiel en armement, en munitions ? Quelle aide pouvez-vous espérer de l’étranger ? Que se passera-t-il si la bataille devait durer encore des semaines, voire des mois ?

- Le seul armement que nous avons, c’est celui que nous prenons à l’armée d’al-Assad ; c’est l’essentiel de  nos armes. Nous n’avons presque rien reçu de l’extérieur. Mais, chaque jour, nous prenons plus d’armes ; nous pouvons donc tenir.

- Plusieurs commandants d’unités, sur le terrain, m’ont dit le contraire, que leurs hommes manquaient de moyens et devaient parfois abandonner des positions faute de munitions.

- Cela peut parfois arriver, mais le Conseil militaire essaie de satisfaire tous les groupes de combattants et de donner des armes à tous.

- Il y a aussi la question des effectifs. Avez-vous beaucoup de pertes ?

- Oui. Nous avons beaucoup de morts ; et encore plus d’hommes blessés. Mais il y en a cent fois plus du côté d’al-Assad !

- Selon mes renseignements, l’armée régulière a déployé quatorze divisions d’infanterie et de blindés autour d’Alep. Mais elle n’en a encore engagé que quatre. Sans parler de l’aviation. Comment envisagez-vous les prochains jours ?

-  Nous n’avons pas peur. Mais je ne peux pas vous en dire plus : je ne peux pas vous révéler des secrets militaires.

- Donc, si vous êtes en sous-effectifs par rapport aux forces gouvernementales et que les armes manquent, les munitions en tout cas, ne craignez vous pas le pire lorsque le régime engagera la totalité de son potentiel ?

- Je vous l’ai déjà dit : non, nous n’avons pas peur ; nous avons la volonté et, si le monde continue de ne pas nous aider, s’il le faut, nous nous battrons avec des bâtons et en lançant des pierres… 

  

Lien(s) utile(s) : Le Soir

 

Coupure de presse : Interview al-Okaidi - Le Soir, 20 août 2012

   

Alep - carte

                                                                                                                                            Source : La Croix.fr

  

carte syrie

 
 
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Syrie - Chroniques de la révolution syrienne

VIII. Syrie, ils crient ton nom (Le Soir, 17 août 2012 - 8/13) - Texte intégral*
 
SYRIE--Alep----Juillet-et-aout-2012 0806 
photo © Eduardo Ramos Chalen (QG de l'ASL à Alep - août 2012)
  
par Pierre PICCININ (en Turquie et Syrie – juillet et août 2012)
                
Le Soir reprend la diffusion des carnets de route de Pierre Piccinin en Syrie. L'historien et politologue belge avait défrayé la chronique en mai après avoir été emprisonné, torturé puis relâché par le régime syrien contre lequel il n’avait pourtant pas montré d’hostilité jusque-là. Il était reparti en Syrie en juillet, mais cette fois avec l’Armée syrienne de libération et à Alep. Revenu quelques jours en Belgique, il est déjà retourné en Syrie.
Le Soir publie ses chroniques, en exclusivité.
Pierre 02[Photo : QG du Conseil militaire de l'ASL à Alep]    

 

Alep (17 août 2012) – Hier, nous avons dû quitter Alep, à peine y étais-je entré, accompagné de Domenico Quirico, reporter à La Stampa, et Eduardo Ramos Chalen, un ami photographe.

Le quartier de Tarik al-Bab, où j’avais établi ma base en juillet, est désormais bombardé par l’armée régulière, qui a repris sa contre-offensive visant à enrayer le front ouvert par les rebelles à Alep depuis le 20 juillet. Elle investit progressivement par l’ouest les zones insurgées qui couvraient la moitié sud-est de la ville. Privée d’aide militaire par les démocraties occidentales qui ont jusqu’ici empêché les rebelles de s’approvisionner en arme, la révolution ne peut pas arrêter la machine de guerre du régime al-Assad, soutenu par la Russie.

La stratégie de l’armée gouvernementale est de compartimenter les quartiers tenus par l’Armée syrienne libre (ASL) en occupant les artères principales qui les délimitent, sans se risquer à systématiquement combattre dans les rues secondaires. De cette manière, les quartiers isolés ne peuvent plus recevoir de renforts, ni en hommes, ni en matériel. Ils font alors l’objet de pilonnages nourris de l’artillerie et de l’aviation, qui précèdent les assauts des chars et de l’infanterie massivement mobilisés à Alep depuis le 4 août.

Cette stratégie porte ses fruits et la situation se dégrade de jour en jour pour les rebelles. Le quartier symbolique de Salaheddine, qui se trouvait en première ligne, au sud-ouest, a ainsi cédé, suivi du quartier de Saïf al-Daoula. Depuis deux jours, l’armée a dès lors lancé des attaques contre les quartiers de l’est, dans le but de prendre la rébellion dans un mouvement en tenaille. C’est dans cet objectif que le quartier de Tarik al-Bab, le plus oriental, a fait l’objet de nombreux tirs d’artillerie, alors que, fin juillet, il était encore relativement épargné ; l’hôpital Dar al-Shifaa, qui m’avait hébergé, a été ciblé : un hélicoptère l’a frappé de plusieurs tirs de roquettes qui ont rendu inutilisables les troisième, quatrième et cinquième étages. Hier soir, alors que nous pensions y passer la nuit, le bombardement est devenu si intense que les médecins nous ont enjoints de quitter l’endroit tant que la route demeurait ouverte.

Les rebelles, en effet, depuis le début de la contre-offensive, contrôlent un couloir qui permet d’entrer et de sortir de la ville par le nord-est et de gagner Tarik al-Bab. Or, le plan de l’armée régulière prévoit aussi d’achever l’encerclement d’Alep, en coupant cette voie d’accès. Les hélicoptères tournent dès lors en permanence au-dessus de la campagne et il devient de plus en plus compliqué de passer, même en empruntant les chemins à travers champs.

Nous en avons eu un exemple hier, lorsque nous regagnions la villa dans laquelle s’est installé le Conseil militaire de l’ASL d’Alep, dans un village situé à quelques kilomètres au nord de la ville : alors que les deux automobiles qui formaient notre escorte quittaient Alep, nous avons été pris en chasse par un hélicoptère. Il n’était à vrai dire pas prudent de rouler ainsi en convoi.

La tension était extrême. De la part de nos chauffeurs, pourtant tous deux soldats de l’ASL, elle était proche de l’état de panique, et nous nous préparions à sauter hors de la voiture en cas de tirs. Je me souviens des corps déchiquetés par les shrapnels des tirs de roquettes que j’avaient vu défiler à l’hôpital en juillet. Mais nous avons eu beaucoup de chance : les véhicules se sont séparés à un embranchement et l’hélicoptère a rebroussé chemin, se retournant sur Alep.

Nous avons donc passé la soirée et la nuit en compagnie de l’équipe du Conseil militaire d’Alep.

Une vingtaine d’hommes ont transformé la villa en caserne. Mais on y vit dans la convivialité. Chacun dors là où il trouve un matelas : « il n’y a pas de règle ; le premier couché est celui qui dormira ». Le soir venu, une grande table est dressée sur la terrasse du jardin ; tous s’y assoient et nous partageons avec eux les plats qui y sont apportés.

J’ai saisi l’opportunité de m’entretenir longuement avec un des responsables du Conseil : leur chef, le Colonel Abdel Jabbar al-Okaidi, que j’avais rencontré en juillet, étant absent, je me suis tourné vers le Commandant Abderaouf Kraym, politologue, dans le civil, et Directeur financier du Conseil ; l’occasion d’essayer d’en savoir un peu plus sur l’organisation de l’ASL et quelques sujets sensibles.

SYRIE--Alep----Juillet-et-aout-2012 0714

QG du Conseil militaire de l'ASL à Alep, avec le Commandant Abderaouf Kraym

J’ai commencé par lui demander de m’expliquer la structure du Conseil militaire d’Alep…

- Au début de la révolution, il n’y avait que des manifestations pacifiques. C’est quand le régime a voulu y mettre fin par la violence que des groupes ont commencé à s’organiser dans les quartiers et les villages, pour se défendre. D’abord avec des bâtons et des armes blanches. Ensuite, en cherchant des armes à feu. Ces groupes d’activistes ont récolté de l’argent, pour acheter du matériel, pour faire connaître leurs revendications. Ils se sont de mieux en mieux organisés. D’autre part, ils se sont de mieux en mieux armés, en prenant des armes à l’armée régulière. Ils se sont choisi des chefs ; certains se sont rencontrés et coordonnés. Et ils ont contacté l’ASL, composée de déserteurs, qui commençait à se développer, sous l’autorité du colonel Riad al-Asaad, son fondateur. On a aussi appelé des militaires à nous rejoindre. Certains l’ont fait.

C’est à ce moment-là qu’il est devenu nécessaire de créer un Conseil militaire pour la région d’Alep. Il est constitué de quatre commissions : la commission financière, celle de l’armement, la commission des relations extérieures, qui représente le Conseil dans les conférences internationales, comme celle des « Amis de la  Syrie », et la commission politique, qui rédige des rapports sur les réactions internationales à la révolution, pour informer le Conseil, et rédige aussi des articles pour informer l’étranger de nos actions. Les trois premières sont composées uniquement de militaires, élus par les militaires. La commission politique est élue uniquement par des civils, qui ont intégré les groupes de combattants. Le Conseil militaire a élu un chef ; à Alep, c’est le Colonel Abdel Jabbar al-Okaidi.

Tous les Conseils militaires en Syrie fonctionnent à peu près sur le même schéma.

- Pour être bien clair, quelle est la place d’un Conseil militaire dans l’organigramme de l’ASL ? Et quels rapports entretenez-vous avec le Colonel Riad al-Asaad, aujourd’hui basé en Turquie ?

- Le Colonel al-Asaad ne représente rien. Il a fondé l’ASL. Soit. Mais il n’est pas crédible. On peut dire qu’il est désormais hors jeu. Le Conseil militaire est souverain pour sa région. Il n’y a rien au-dessus ; mais l’idée qui est actuellement débattue est de créer un Conseil supérieur qui réunirait les chefs de tous les Conseils. Pour le moment, les différents Conseils coordonnent leurs actions lors d’une réunion hebdomadaire, par Skype.

- Et les rapports avec le Haut Conseil militaire, que les généraux déserteurs de l’armée syrienne ont constitué dans le camp d’Apaydin, en Turquie, où ils sont réfugiés ? Son chef, le Général Mustapha Ahmed al-Cheick, m’avait expliqué que leur but était de coordonner les différents groupes de combattants de la révolution…

- Pareil ! Ils veulent s’octroyer des titres et des honneurs militaires sans faire eux-mêmes de sacrifices. Les gens n’en veulent pas. Les gens n’ont confiance qu’en ceux qu’ils connaissent, et qui se battent avec eux sur le terrain. Toute notre organisation fonctionne sur des rapports de confiance.

- Le Général al-Cheick m’avait pourtant assuré que près de 60% des groupes de combattants, sur le terrain, avaient accepté de se coordonner sous l’autorité du Haut Conseil…

- C’est comme s’il  vous avait dit : « je représente l’opposition ». Cela n’est pas vrai.

- Serait-il indiscret de vous demander si vous recevez des aides financières de l’étranger ? Si non, comment faites-vous pour financer la lutte armée ?

- Nous recevons des dons de l’intérieur, puis aussi de la diaspora syrienne, d’opposants en exil. Et nous avons aussi des bailleurs de fonds arabes et étrangers.

- Vous accepteriez de m’en dire plus concernant les fonds arabes et étrangers ?  Le Qatar ? L’Arabie Saoudite ? La France ?

- Non. Cela, c’est secret.

- La Belgique ?

- Non, pas la Belgique.

- La France ?

- De cela, je ne peux pas vous en parler.  Mais c’est complexe…

- Sur combien de combattants le Conseil militaire d’Alep peut-il compter ? Et qui sont-ils ? Tous des militaires déserteurs ?

- Dans la région d’Alep, nous représentons plus de quinze mille hommes. Pour 90%, ce sont des civils qui ont pris les armes.

- Sur le terrain des combats, comment se coordonnent-ils ? Vous avez des moyens de communication efficaces ? Si je peux poser la question, à quoi sert la dizaine de PC que j’ai pu voir dans le poste de commandement installé dans le sous-sol ?

- Le Conseil militaire organise les combattants en unités opérationnelles et leur assigne leurs missions. Chaque unité regroupe des personnes issues de quartiers différents, pour assurer la mixité et éviter les réflexes communautaires. Les ordinateurs servent surtout à  communiquer avec l’extérieur.

- Mise à part l’ASL, quelles sont les forces qui combattent à Alep ?

- Il existe encore un certain nombre de groupes, dans les quartiers, qui ne font pas partie du Conseil militaire ; ils ne l’ont pas rejoint. Mais nous sommes en pourparlers actifs pour les réunir tous.

- Il y a aussi une organisation puissante, Jabhet al-Nosra (« les vainqueurs de la première ligne ») dont j’ai rencontré un des commandants : ils n’ont pas un avis très favorable à l’ASL, dont ils accusent les officiers d’être d’anciens profiteurs du régime…

- Jabhet al-Nosra, ce sont des groupes radicaux, qui veulent un État islamique, et nous ne sommes pas d’accord avec cela. Même si, pour le moment, nous avons un ennemi commun, et s’il faut rester unis. Mais, en réalité, il y a parmi eux beaucoup de jeunes libéraux, qui ne sont pas non plus d’accord avec ce projet. Le problème, c’est que les jeunes vont vers les groupes qui ont des armes pour se battre. Or, comme l’Occident refuse de nous aider, nous n’avons pas les moyens de garder nos jeunes…

- On parle aussi de djihadistes, d’al-Qaeda…

- Il y en a de plus en plus. Mais nous n’en voulons pas. Ils s’infiltrent en Syrie pour servir l’agenda d’autres pays. Ici, à Alep, par exemple, un Saoudien est arrivé ; il s’appelle al-Arour. C’est lui qui finance les groupes radicaux. C’est un problème pour nous. Et la population a peur de ces groupes fanatiques ; ils sont dangereux. C’est pour cela qu’il faut nous aider ; pour que nous soyons assez forts pour créer un État de droit, laïc et démocratique. C’est cela que veulent les Syriens : si vous regardez les Syriens, vous constaterez qu’ils vivent comme en Europe ; ils sont finalement assez proches de l’Occident. À Alep, en particulier, la révolution a été commencée par des gens de la bourgeoisie, des avocats, des professeurs, des hommes d’affaires, qui n’ont rien à voir avec les islamistes. Vous l’avez vu vous-mêmes : tous les jeunes qui se battent n’ont aucun rapport avec les islamistes. Mais l’Occident ne nous aide pas et, plus le temps passe, plus ces islamistes s’infiltrent et gagnent du terrain. C’est l’Occident qui, par son absence, a laissé ces groupes islamistes s’installer dans notre pays.

- Mais pourquoi, selon vous, l’Occident ne vous aide-t-il pas ?

- Je constate d’abord que les peuples d’Occident ne sont pas solidaires avec notre révolution : ils ne sortent pas manifester pour pousser leurs gouvernements à nous aider. Mais, surtout, l’Occident voudrait imposer ses conditions à la révolution, ce que nous n’acceptons pas. L’Occident reste bloqué sur l’agenda de Condoliza Rice, sur cette idée d’un nouvel ordre mondial, dans lequel les pays arabes n’ont pas le droit d’être réellement indépendants. Donc, il préfère des États arabes sous la dictature à des États arabes démocratiques. Les dictatures sont plus malléables ; cela fait des années que Bashar al-Assad s’aligne progressivement sur l’agenda occidental. Et puis, il y a des accords entre les États-Unis et Bashar al-Assad, concernant la sécurité d’Israël. C’est pour toutes ces raisons que l’Occident nous interdit de nous procurer des armes antichars et anti-aériennes.

- Plus précisément, quels pays s’y opposent-ils ? De quelle façon ?

- Trois pays principalement : les États-Unis, la Grande-Bretagne et la France. Peut-être aussi l’Allemagne, mais nous n’en sommes pas sûrs. Nous avions décidé d’acheter des armes, à des pays du Golfe qui nous supportent, mais ces trois États occidentaux ont fait pression sur la Turquie et la Jordanie pour qu’elles empêchent les armes d’entrer en Syrie par leurs frontières. Nous n’avons pu obtenir que quelques caisses de roquettes antichars et des fusils ; c’est tout. Ces pays entretiennent des rapports positifs avec Bashar al-Assad ; c’est pour cela qu’ils ne supportent pas la révolution. Les États-Unis nous avaient fait des promesses de laisser entrer des armes lourdes ; mais rien de concret n’a suivi.

J’ai rencontré Kofi Annan ; je lui ai dit que, si l’Occident n’impose pas des « free zones » dans certaines régions de la Syrie, il contribuerait aux crimes du régime. En refusant de nous laisser acheter des armes, les Etats-Unis, la France et la Grande-Bretagne contribuent déjà aux crimes du régime.

Le Commandant Kraym  m’a donné quelques nouvelles du jeune commandant de Jabhet al-Nosra que j’avais rencontré en juillet à Salaheddine, Abou Bakri : il a été blessé à l’épaule et à la main, mais est sauf et a déjà repris le combat… La conversation s’est achevée fort tard dans la nuit, tandis que des tirs très proches inquiétaient nos hôtes qui, d’abord plutôt désinvoltes, se sont l’un après l’autre saisi de leur kalachnikov. Étonné d’entendre tirer en rafales si près du QG, alors que la région était parfaitement calme lors de mon passage, au début du mois encore, je les ai interrogés. La réponse fut bien vague et fort peu convaincante…

Ce matin, nous sommes bien décidés à retourner dans Alep, même si nous apprenons que l’hôpital Dar al-Shifaa a encore été ciblé cette nuit et a été touché par une roquette.

Alors que nous attendons qu’un transport parte pour Tarik al-Bab, un commandant de groupe se présente au QG : il vient de Salaheddine. Une conversation très animée s’engage avec les membres du Conseil militaire, et nous sommes autorisés à assister à la réunion ; le Commandant Kraym paraît très préoccupé : la situation devient de plus en plus ingérable sur le terrain. Les hommes du commandant n’ont plus de munitions, alors que l’armée régulière est en pleine offensive. Il est venu demander au Conseil militaire de lui en procurer. Mais les réserves sont épuisées. C’est sans solution. La discussion est très vive aussi, à propos de Jabhet al-Nosra ; selon le commandant, les combattants de Jabhet al-Nosra ne collaborent pas avec l’ASL autant qu’ils le devraient. Les mines sont graves.

SYRIE--Alep----Juillet-et-aout-2012 0650   QG du Conseil militaire de l'ASL à Alep, avec le Commandant Hossam Sabbagh

J’interroge le commandant ; il s’appelle Hossam Sabbagh : pour prendre Salaheddine, l’armée régulière a utilisé des bombes thermiques ; il ne reste pas un immeuble intact ; tout est détruit. L’ASL a donc dû reculer et l’armée gouvernementale a pris la position. Moins de 20% du quartier sont encore tenus par des groupes de l’ASL, isolés dans les ruines.

Le commandant me confirme que l’armée régulière avance maintenant dans le quartier voisin de Saïf al-Daoula : l’ASL n’en tient plus que 25% et recule là aussi ; les combats s’y poursuivent, sans relâche. L’ASL essaie d’y établir un « mur de résistance », qui devrait stopper l’avance des troupes d’al-Assad ; mais ce mur devrait supporter un front de deux kilomètres : l’ASL n’a pas assez d’effectifs et comptait sur les combattants de Jabhet al-Nosra. Or, ces derniers auraient décidé de se replier. L’ASL fait donc face seule et ne pourra probablement pas tenir le coup.

- Nous, nous ne faisons pas de politique ; nous n’avons qu’un seul objectif, ajoute le commandant Sabbagh : renverser al-Assad. Après, on fera des élections, et le peuple décidera. Mais, eux…

Le commandant ne veut pas trop en dire, mais il semblerait, selon un des hommes, que des accrochages seraient survenus entre des combattants de l’ASL et ceux de Jabhet al-Nosra, qui auraient échangé des tirs…

Pierre 01

 QG du Conseil militaire de l'ASL à Alep, avec le Colonel Abdel Jabbar al-Okaidi

Quelques heures plus tard, c’est le Colonel Abdel Jabbar al-Okaidi lui-même, le commandant de la bataille d’Alep, qui fait son apparition à la villa, accompagné d’une dizaine d’hommes. L’atmosphère est devenue plus sombre encore. Après avoir devisé avec son état-major, il accepte de me dire quelques mots : la bataille d’Alep est mal engagée ; et il me confirme que les armes font cruellement défaut ; l’ASL subit quotidiennement de lourdes pertes.

Nous attendrons tout l’après-midi durant que la route se libère pour entrer dans Alep.

« Syrie, nous crions ton nom ! », scandent en chœur les enfants qui manifestent ce soir à Tarik al-Bab, en dépit des bombardements de plus en plus fréquents.

Ils chantent ainsi tous les soirs, dans le silence indifférent d’un monde qui ne les entend pas.

  

Lien(s) utile(s) : Le Soir 

 

Alep - carte

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Publié le par Pierre PICCININ

Syrie - Chroniques de la révolution syrienne

VII.    Dieu et la Liberté (Le Soir, 16 août 2012 - 7/13) - Texte intégral
 
    SYRIE--Alep----Juillet-et-aout-2012 2008
photo © Pierre Piccinin (Syrie, frontière turque - août 2012)
  
par Pierre PICCININ (en Turquie et Syrie – juillet et août 2012)
                
Le Soir reprend la diffusion des carnets de route de Pierre Piccinin en Syrie. L'historien et politologue belge avait défrayé la chronique en mai après avoir été emprisonné, torturé puis relâché par le régime syrien contre lequel il n’avait pourtant pas montré d’hostilité jusque-là. Il était reparti en Syrie en juillet, mais cette fois avec l’Armée syrienne de libération et à Alep. Revenu quelques jours en Belgique, il est déjà retourné en Syrie.
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SYRIE--Alep----Juillet-et-aout-2012 0104.AVI.Still002Alep (16 août 2012) – « Pourquoi y retourne-tu ? » Cette question, parents, amis, journalistes, ils me l’ont tous posée, depuis quelques jours… Depuis que j’ai pris la décision de revenir sur mes pas, de reprendre la route d’Alep, de rejoindre l’hôpital Dar al-Shifaa du quartier de Tarik al-Bab et les rebelles, avec lesquels j’avais passé la fin de juillet et le début de ce mois d’août, et de replonger dans l’épouvante et la misère de la guerre. « N’as-tu pas eu ton compte d’horreur ? »

J’y retourne pour continuer de témoigner, pour contribuer à rouvrir au lecteur la porte de l’Enfer que j’avais déserté, ce matin-là du 3 août, lorsque, réveillé par le bombardement qui se rapprochait de l’hôpital, j’avais appris que les soldats du régime avaient réussi une percée éclair et se trouvaient alors à deux rues de notre position. Cette porte que Domenico et moi nous avions refermée en montant dans l’ambulance qui évacuait les blessés vers la Turquie, en abandonnant les médecins de Dar al-Shifaa, mon ami Abdul Rhaman, le vétérinaire devenu chirurgien, et tous ceux qui se débattent dans les griffes de la dictature baathiste.

J’y retourne pour ne pas laisser en paix les gens qui dorent sur les plages ou, détournés des grand-messes footballistiques pour quinze jours, se sont exaltés de telle ou telle médaille d’or et négligent les hommes et les femmes qui endurent l’effroi de la guerre, incapables de protéger leurs petits enfants des bombes que de bruyants engins de métal larguent depuis le ciel meurtrier. Indécence du marketing olympique, du profit que génèrent les jeux, que l’on n’aura pas interrompus quand tout un peuple hurle de douleur à quelques encablures de l’Union européenne. Pas même une symbolique minute de silence ne leur a été accordée.

J’y retourne parce que, rentré en Belgique, je me suis senti offensé par l’indifférence qui nimbe le drame syrien ; alors, peut-être, la réalité humaine et les visages que j’en rapporterai susciteront-ils quelque compassion, un peu d’empathie.

Les démocraties occidentales n’ont de cesse de se gargariser d’intentions, mais la révolution orpheline se dépêtre, seule, dans son propre sang.

Alors, j’y retourne surtout pour moi-même, pour être toujours avec ceux qui souffrent, pour retrouver mes amis d’Alep, et pour ne plus les abandonner, même si je sais bien que je devrai les quitter à  nouveau.

Quand j’ai annoncé à mon compagnon de route, Domenico Quirico, grand reporter à La Stampa, que je repartais pour Alep, il n’a pas hésité. Même si son rédacteur en chef n’était pas vraiment emballé. Nous sommes donc à nouveau ensemble, pour porter ce témoignage. J’ai également appelé un autre ami, Eduardo Ramos Chalen, photographe, pour qu’il ouvre lui aussi les yeux du monde ; son art peut parfois, en l’espace d’un instant, saisir la vérité bien mieux que ne le sauraient faire des mots tracés d’encre sur le papier.

SYRIE--Alep----Juillet-et-aout-2012 2031 - Copie

 

SYRIE--Alep----Juillet-et-aout-2012 2043 - Copie photo © Pierre Piccinin (Syrie, frontière turque - août 2012)

Ce matin, à l’aube, nous avons passé la frontière turque, désormais rouverte. À pied, nous avons traversé le no man’s land qui sépare le poste frontière turc de la douane syrienne, aujourd’hui aux mains de l’Armée syrienne libre (ASL).

Les policiers turcs nous ont ouvert la barrière, derrière laquelle se pressait un flot de réfugiés, arrivés là en camionnette, en autobus, en tracteur et remorque, en voiture, des familles entières, une myriade d’enfants, qui avaient passé la nuit sur des cartons et des couvertures étendues à même le tarmac, en attendant de pouvoir accéder au camp de Kilis, déjà surpeuplé.

SYRIE--Alep----Juillet-et-aout-2012 2050 - Copie photo © Pierre Piccinin (Syrie, frontière turque - août 2012)

Au poste frontière syrien, on a tamponné nos passeports du sceau de la nouvelle Syrie ; et, lorsque nous avons franchi la frontière, au sol, à côté de l’arc aux couleurs du parti Baath qui enjambe la route, était déposé un large panneau rectangulaire flambant neuf, prêt pour recouvrir le précédent : « Free Syria » et le drapeau aux trois étoiles. La Syrie libre s’organise et essaie de se faire reconnaître. J’ai pensé : le Conseil national de Transition libyen n’a pas dû se donner tout ce mal…

SYRIE--Alep----Juillet-et-aout-2012 2055 - Copie photo © Pierre Piccinin (Syrie, frontière turque - août 2012)

Nous avions prévu de gagner Alep d’une traite avec une voiture du commandement de l’ASL que j’avais recontacté deux jours auparavant. Mais, hier, la ville frontalière d’Azaz a été bombardée, et nous avons demandé de pouvoir nous y arrêter.

Tout le centre ville est détruit. Des malheureux, qui ont tout perdu, cherchent à récupérer quelques effets, qui un matelas, qui des vêtements ou des ustensiles de cuisine, un meuble, qu’ils chargent dans une charrette… Hier, dans l’après-midi, un peu après 15h00, un Mig-27 a lancé trois projectiles ; un seul a suffit à raser plusieurs pâtés de maisons qui se sont effondrées sur leurs habitants. « Des femmes et des enfants », nous explique-t-on. « Qui vouliez-vous qui se trouvât à la maison au milieu de l’après-midi, si non les femmes qui préparaient le repas pour le Ramadan ? »

Nous étions à peine arrivés sur les lieux que des cris se font entendre ; une petite troupe se rassemble autour d’une maison en ruines, suivie par une grappe de journalistes agglutinés, sortis d’une camionnette qui fera l’aller-retour depuis la Turquie –l’un d’eux est casqué et porte un gilet pare-balles…

On vient de découvrir le corps d’une fillette de cinq ou six ans. Ce qu’il en reste du moins. Même si elle n’est morte que depuis quelques heures, l’odeur est déjà forte ; c’est ainsi qu’on repère les cadavres ensevelis sous les décombres. Quelques hommes sortent une première partie du corps : un bras calciné apparaît, encore attaché à une masse de chair en bouillie ; la tête pend ; du moins, je crois que ce devait être la tête. Sa mère est présente, effondrée, comme folle… Le reste suivra, par petits bouts de chair, que les fouilleurs détacheront un à un des gravats colorés de sang ; ils les déposeront dans une couverture, par petites poignées. Avant de poursuivre leur effroyable besogne dans la rue voisine.

SYRIE--Alep----Juillet-et-aout-2012 2113 - Copie photo © Pierre Piccinin (Azaz - août 2012)

Il est encore impossible de déterminer le nombre des morts. Plus d’une centaine ; c’est ce que nous ont dit plusieurs des habitants du quartier ; 138, selon l’un d’eux. Mais il reste encore des corps sous les étages de béton écroulés. Et des morceaux de corps n’ont pas encore été identifiés.

Hasard surprenant de la journée, nous rencontrons Ibrahim, dit « Mario », un homme de septante et un ans, qui nous aborde dans un parfait italien. Il est de père syrien, mais de mère sicilienne, de Tripoli, en Libye, ancienne colonie italienne. Il a assisté, hier, au bombardement du quartier :

- Je dormais, à plusieurs rues d’ici, lorsque j’ai été réveillé par l’explosion ; les vitres de la maison on volé en éclat. Je suis sorti sur le balcon et j’ai vu des gens qui courraient en hurlant, en direction du lieu de l’impact. J’ai pris la voiture. Il y avait des personnes qui tiraient des ruines les blessés et les morts, dans un nuage de fumée et de poussière. On sortait des corps coupés en deux. Toutes les maisons étaient tombées. Puis, après quelques minutes, le Mig-27 est réapparu dans le ciel et a tiré un deuxième missile ; deux heures après, il est revenu et en a tiré un troisième. Ces deux-là sont tombés sur l’est de la ville ; et ils ont tué d’autres personnes. Il y a eu beaucoup de blessés aussi ; environ trois cents : une quarantaine a été évacuée en Turquie ; les autres sont soignés par leurs parents, ici, à Azaz.

SYRIE--Alep----Juillet-et-aout-2012 2114 - Copie photo © Pierre Piccinin (Azaz - août 2012)

Les morceaux de corps qui ont été sortis des ruines ont été rassemblés dans des draps et transportés à côté de l’hôpital d’Azaz. Les familles qui recherchent encore leurs proches s’y rendent pour essayer de récupérer des parties de ces corps. Mais, depuis la reprise de la contre-offensive du gouvernement contre les quartiers rebelles d’Alep, beaucoup de réfugiés sont arrivés à Azaz ; personne ne les connaît et personne ne réclamera ces dépouilles.

Dès la nuit venue, à cause des fortes chaleurs d’août, auxquelles s’ajoutait l’état des corps extirpés des décombres, les morts ont été ensevelis, dans un champ réquisitionné par l’ASL.

Azaz avait été l’une des premières villes à s’insurger et à répondre à l’assassinat des adolescents de Deraa, qui avait déclenché les premières manifestations du Printemps syrien :

- Le 20 mai 2011, nous sommes sortis à six dans la rue, se souvient Ahmed Sameh, un des leaders de la contestation à Azaz. Après quelques dizaines de minutes seulement, nous étions des milliers. Nous ne demandions rien de plus que de pouvoir vivre et nous n’avons rien crié d’autre que « Allah akbar, Hurieh ! ».

- « Dio è grande e vogliamo la Libertà » (« Dieu est grand et nous voulons la Liberté »), nous traduit Mario.

SYRIE--Alep----Juillet-et-aout-2012 2076 - Copie photo © Pierre Piccinin (Azaz- août 2012)

- Nous avons pris possession des bureaux de l’administration communale, poursuit Ahmed, et les pro-Bashar se sont retranchés dans les bâtiments du syndicat des agriculteurs, là où ils avaient entreposé des armes. Et le gouvernement a payé des Shabihas pour les aider.

C’est alors que nous avons pris les armes, et nous les avons assiégés pendant cinquante jours. Ils ont répliqué en nous envoyant les chars. Au début de juillet, quarante-deux chars ont pris position entre les oliviers, à l’entrée de la ville, et ils commencé à nous bombarder ; la ville en conserve partout les stigmates. Mais nous avons réussi à en détruire vingt-quatre. Avec des roquettes.

Mais, comme nous n’en avions pas assez, nous avons fabriqué des sortes de mines, avec des tubes en acier remplis d’explosifs, que nous avons enterrés en quinconce le long des chemins. Quand un char passait au-dessus, on les faisait exploser en les mettant à feu avec une batterie de mobylette.

SYRIE--Alep----Juillet-et-aout-2012 2135 - Copie photo © Pierre Piccinin (Azaz - août 2012)

- Voilà. C’est ce que nous fait Bashar al-Assad, a conclu Mario. Et vous, qu’est-ce que vous faites pour le chasser ? Hein ? L’Europe et les États-Unis veulent qu’il reste au pouvoir !   

- Mais pourquoi ont-ils bombardé ce quartier ?, lui ai-je demandé. Il abritait un centre de l’ASL ?

- Non, pas du tout, m’a-t-il répondu ; la caserne de l’ASL, vous l’avez vue ; on est passé devant tout à l’heure. Ils ont fait ça pour épouvanter la population, pour nous faire peur ; ils croient que ça va continuer comme avant, comme toujours dans ce pays, et qu’on va se laisser effrayer. Mais ça ne marchera plus comme ça ; c’est fini, ça.

En début d’après-midi, nous avons quitté Azaz et gagné l’hôpital Dar al-Shifaa, à Alep.

Sans que je m’y attende, quelques notes de la Lettre à Élise se sont échappées de l’autoradio ; légères et tendres, elles offraient à l’instant une dimension plus tragique encore, tandis que défilaient derrière la vitre les paysages arides et superbes de la campagne syrienne ; au loin, quelques bédouins, comme sortis du fond des âges, comme étrangers aux événements, laissaient paître leurs troupeaux de moutons. Il y avait quelque chose d’un peu surréaliste et de terrible à la fois, d’écouter ainsi Beethoven en traversant la Syrie en guerre…

Nous avons marqué un arrêt, comme lors de notre précédent séjour, dans le centre du Commandement de l’ASL de la région d’Alep, où j’avais interviewé le colonel Abdel Jabbar al-Okaidi. En sous-sol, je découvre une vaste salle : une dizaine d’ordinateurs Toshiba, neufs, des connexions satellitaires, et le studio depuis lequel le colonel enregistre ses communiqués de presse. Un fusil à lunette aussi, neuf également, une des rares armes que l’ASL a pu se procurer à l’étranger.

Alep, enfin. La ville a beaucoup souffert depuis notre départ. Dès notre entrée dans la banlieue, nous avons constaté les importants dégâts causés par les bombardements de ces derniers jours. L’hôpital lui-même a été frappé par les tirs d’un hélicoptère qui l’a délibérément pris pour cible ; tout un pan est éventré.

L’ASL est maintenant confrontée à des forces qui la dépassent : cinquante mille soldats du régime circonscrivent la capitale du nord ; selon un contact dans les renseignements militaires italiens, ils s’organiseraient en quatorze divisions d’infanterie et de blindés mobilisées autour d’Alep, dont seulement quatre ont été engagées jusqu’à présent. Or, le quartier de Salaheddine, à l’extrême est de la  ville, et celui de Saïf al-Daoula, qui le jouxte, ont déjà été conquis par l’armée régulière et l’ASL n’y est plus présente qu’en quelques poches assiégées. Le régime devrait déclencher l’invasion d’Alep dans les prochains jours.

Domenico me rappelle le risque qu’il y aurait à se faire enfermer dans la ville et à se faire prendre par l’armée régulière ; « surtout pour toi, après ce qu’il t’ont fait en mai ; n’oublie pas que ce n’est pas comme en Libye, ici : en Libye, Kadhafi était rejeté par une grande partie de la Communauté internationale qui reconnaissait un autre gouvernement, mais, ici, l’État est encore reconnu par tout le monde, les révolutionnaires ne sont que des rebelles, que presque personne ne supporte ; alors, s’ils te reprennent, et sans visa cette fois, il te demanderont ce que tu fais là, avec les ‘terroristes’… »

Il y a aussi le fait que, à présent, l’artillerie du gouvernement tire des obus de 75. Les immeubles s’écroulent sous un seul tir. Et l’aviation bombarde sans discernement. La plupart des journalistes ont quitté la ville et nous nous demandons s’il est bien sensé d’y rester nous-mêmes. D’autant plus que l’hôpital est devenu une cible désignée.

« Mais qu’est-ce qui ne va  pas, avec nous ? Pourquoi refusez-vous de nous aider ? », m’a  demandé ce soir mon ami Abdul Rhaman. « Nous vous réclamons si  peu ; quelques armes ; quelques armes seulement, pour que la dictature ne nous détruise pas. Vous en aviez donné tellement aux Libyens ; vous aviez envoyé vos bateaux et vos avions. Et pour nous ? Rien ? Pourquoi ?  »

J’ai voulu lui expliquer. J’ai pensé m’en abstenir. À quoi bon épiloguer et entretenir le désespoir ?

Mais j’ai parlé. Je lui ai dit les rapports étroits que le régime a commencé d’entretenir avec Washington depuis qu’ils se sont trouvé un ennemi commun, après les attentats du 11 septembre. Je lui ai parlé des détenus de Guantanamo, déportés en Syrie pour y être efficacement « interrogés ». Je lui ai dit aussi l’intérêt de plusieurs gouvernements d’Europe pour le gaz et le pétrole russe, toute une politique énergétique qui ne s’accommoderait pas d’un bars-de-fer avec Moscou, l’allié privilégié de Bashar al-Assad. J’ai évoqué l’alliance objective qui lie Tel-Aviv et Damas : si le verbe est haut, si les discours maudissent Israël, les actes sont tout différents et ce sont les services de la sécurité eux-mêmes qui garantissent à l’État hébreux une paix royale sur la frontière du Golan : en quarante ans de baathisme, pas un des six cents mille Palestiniens réfugiés en Syrie n’a pu s’infiltrer en Israël pour y porter le fer de la résistance. Et Hafez, le père, n’avait-il pas même préféré ouvrir le feu, avec les soldats israéliens, sur les combattants palestiniens ?

Et dire que je croyais lui apprendre quelque chose. Prétention. Il savait déjà tout cela. Qui, en Syrie, n’en a-t-il pas parfaitement conscience ? Mais, ce qu’ils ne comprennent pas, c’est l’insouciance des opinions publiques occidentales par rapport à la tragédie syrienne ; personne ne manifeste pour exiger la fin de la répression ; personne ne proteste, pas vraiment. La Syrie, ça n’intéresse pas.

Eduardo filme sans arrêt et photographie. Il a mal supporté l’épisode du corps martyrisé de la petite fille, ce matin ; il ne voulait plus faire ce sale boulot. Je l’ai poussé à y retourner et à tout prendre avec sa caméra : ce n’est pas un sale boulot, tant qu’on ne se réjouit pas de ce genre d’événement qui permet d’obtenir un « sccop » ou de « faire de bonnes images » ; c’est simplement montrer au monde ce qui se passe et le mettre en face de ses responsabilités, que tout homme civilisé doit prendre en compte vis-à-vis de ses frères humains.

« Mais il faut être prudent, lui ai-je dit, quand tu filmes les visages. Même si c’est avec l’accord des protagonistes. Parce qu’ils sont seuls. Tu l’as compris. Et, cette révolution, ils ne vont pas la gagner… »

 

 

 

Lien(s) utile(s) : Le Soir

 

Alep - carte

                                                                                                                                            Source : La Croix.fr

  

carte syrie

 
 
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Publié le par Pierre PICCININ

Syrie - Entretien avec Pierre Piccinin : « les insurgés risquent de perdre Alep » (Le Soir, 6 août 2012)

 

Suivi d'une interview RTBF - Radio *

 

      SYRIE--Alep----Juillet-et-aout-2012 1821Alep - Quartier de Salaheddine, août 2012 © photo Pierre PICCININ

 

 

propos recueillis par Alain LALLEMAND


 

 

 

SYRIE--Alep----Juillet-et-aout-2012 1939 - Copie[Photo : Alep, hôpital dar al-Shifaa - août 2012]

 

 

 

 

 

 

 

« Ce n’est pas une guerre civile, c’est une révolution populaire », assène désormais Pierre Piccinin, diplômé en sciences politiques et féru du monde arabe, qui a passé les dernières semaines aux côtés des diverses factions de l’insurrection (voir Le Soir des 30 et 31 juillet) et est revenu ce week-end en Europe.

 

Nous l’avons interrogé ce dimanche, après avoir quitté vendredi soir Alep, à la veille d’une tentative de reprise en main de la ville par l’armée régulière.

 

Selon l’analyse de Pierre Piccinin, qui se sera rendu à quatre reprises dans le pays, la Syrie est plus unie dans la révolte qu’on ne le pense : les pseudo-élections de mai ont été une déception pour nombre de composantes de la société, lesquelles ont toutes prises dès cette époque « une distance vis-à-vis du régime ». Résultat : « sur le terrain, là où on se bat, on ne rencontre pas tellement d’Alaouites – il faut le reconnaître – mais des Chrétiens, des Druzes, des Kurdes qui entrent en résistance, dans les groupes de combattants. »

 

Il n’y a donc pas de déchirure au sein de la population syrienne – pas de « guerre civile », un terme que Pierre Piccinin récuse fermement : la véritable fracture se produit aujourd’hui entre, d’une part, « ceux qui sont viscéralement attachés au régime (membres des services secrets, etc.), soit environ deux millions de personnes », et le reste de la population, soit vingt millions de personnes remontées contre le régime…

 

Cependant, lorsqu’on l’interroge sur la suite des combats, Pierre Piccinin n’est pas très optimiste. Il remarque que « l’armement sera décisif » et qu’il n’a vu, aux mains des diverses factions insurgées, que des « armes originaires uniquement de l’intérieur du pays : je n’ai vu que du matériel russe (essentiellement des kalachnikovs) et quelques mitrailleuses chinoises. Et qui plus est, du matériel usagé. Il est extrêmement rare de voir quelques grenades fabriquées en Occident : l’insurrection se bat encore au cocktail Molotov. Tout le reste, c’est du matériel qui a été pris sur l’armée syrienne régulière ou acheté à des militaires corrompus. Ils ont quelques RPG (lance-roquettes), mais aucun matériel antiaérien. »

 

Dans ces conditions, à l’heure où l’armée proclame avoir reconquis Damas, il est à craindre qu’elle ne parvienne aisément à reconquérir Alep, même si, en fin de semaine, la ceinture de villages autour d’Alep était entièrement libérée et si la ville d’Alep était elle-même « à moitié libérée, aux mains de l’Armée Syrienne Libre (ASL) », explique Pierre Piccinin : « des quartiers de Tarik al-Bab jusqu’à Salaheddin, la ville était vendredi aux mains de la rébellion. Mais j’ai l’impression que cela va être très dur pour l’ASL de tenir le coup : la bataille de libération de Damas a été un échec parce que le matériel manquait. Pour Alep, j’ai beaucoup de craintes : des colonnes de tanks se déplacent, ils ont renforcé la base d’hélicoptères la plus proche, je ne vois pas comment Alep va pouvoir tenir le coup face à l’armée. Tout l’enjeu est au niveau de l’armement, et l’armée régulière n’est pas en rupture de stock. »

 

Pour Pierre Piccinin, il s’agit d’un moment de vérité pour l’Occident : « si l’Occident continue à ne pas vouloir livrer d’armes aux rebelles -même clandestinement-, c’est que l’Occident s’accommode bien du régime Al-Assad. »

 

N’y a-t-il personne pour armer l’insurrection ? L’Arabie Saoudite y est arrivée, relève Pierre Piccinin, qui a interrogé à ce sujet tant le brigadier-général Mustafa Ahmed al-Sheikh, désormais chef du haut conseil militaire de l’ASL, basé en Turquie, et aussi le colonel Abdel Jabbar al-Okaidi, porte-parole de l’ASL pour la région d’Alep. « L’Arabie Saoudite a voulu fournir quelques caisses d’armes antichars pour que les rebelles puissent se défendre contre les colonnes de blindés de l’armée régulière. L’Arabie a fait le forcing pour que ces caisses soient livrées, et la CIA en a contrôlé l’acheminement. »

 

 

Lien(s) utile(s) : Le Soir

 

 

Coupure de presse :  Syrie- Interview (Le Soir, 6 aôut)

 

 

 

 

* RTBF-Radio - 10 août 2010

(propos recueillis par Françoise WALLEMACQ - lien utile : RTBF)

 

 

Lire aussi :

- Syrie : une guerre d'usure se dessine à Alep (La Libre Belgique, 9 août 2012)

 

Et :

- SYRIE - Chroniques de la révolution syrienne

- SYRIE – Voyage en Enfer

 

 

 

©  Cet article peut être librement reproduit, sous condition d'en mentionner la source :    

www.pierrepiccinin.eu

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Publié le par Pierre PICCININ

Syrie - Chroniques de la révolution syrienne

VI. Mourir à Alep (Le Soir, 12 août 2012 - 6/6) - Texte intégral
  
    SYRIE--Alep----Juillet-et-aout-2012 1905
photo © Pierre Piccinin (Mourir à Alep - août 2012)
  
par Pierre PICCININ (en Turquie et Syrie – juillet et août 2012)
   
Pierre Piccinin, jeune historien et politologue belge, avait défrayé la chronique en mai, quand il avait été arrêté en Syrie, torturé puis expulsé, alors qu'il voyageait sans animosité envers le régime en place. Aujourd'hui, il continue ses missions d'observation en Syrie.
Le Soir a publié une série de six chroniques, en exclusivité.
  
SYRIE--Alep----Juillet-et-aout-2012 1792[Photo : Hôpital Dar al-Shifaa, avec mon ami Abdul Rhaman]

 

 

Alep (2 et 3 août 2012) – C’est une guerre longue qui s’annonce ici, une guerre d’usure. Le gouvernement a repris l’offensive, avec toute la puissance de son arsenal, continuellement réalimenté par son allié russe.

Mais les combattants de la révolution, s’ils manquent de tout, sont implantés partout dans la population ; les chars peuvent passer, ils  ressurgiront derrière eux.

Ce matin, je repars pour Salaheddine, vaste quartier du sud-ouest d’Alep. La bataille y fait à nouveau rage ; on entend d’ici les obus qui s’abattent tout autour de la Mosquée de Saladin. Et l’on attend pour ce soir ou demain les colonnes de blindés qui se sont mises en route de Damas et d’Idlib et foncent sur Alep à toute allure.

SYRIE--Alep----Juillet-et-aout-2012 1882photo © Pierre Piccinin (Alep, quartier de Salaheddine - août 2012)

Mon ami Abdul Rhaman, vétérinaire devenu médecin par le fait de la guerre, me demande d’être prudent : « à Salaheddine, depuis des jours, il tombe toujours quelque chose du ciel ; et, si ce ne sont pas des bombes, ce sera la pluie, ou la  neige… ». Domenico, reporter à La  Stampa, mon compagnon de voyage, a accepté de prendre à nouveau le risque d’y entrer aussi, pour ne pas me laisser y aller seul. Même si son journal lui a signifié que, pour la Syrie, c’est terminé : « les gens sont sur les plages », m’explique-t-il, désabusé, et l’air plutôt agacé. « Ils veulent lire des choses légères ; alors, les morts, la guerre, et la révolution syrienne… »

Mais, ici, les gens sont loin des plages. Le cortège des blessés, des morts, a repris à l’hôpital, où les corps sont amenés par tous les moyens ; beaucoup proviennent de Salaheddine.

Les troupes du gouvernement sont déployées au-delà de l’autoroute, qui délimite le quartier au nord-ouest. Elles ont été repoussées par les rebelles, par plusieurs jours de combats, depuis l’insurrection d’Alep, le 20 juillet. Seuls quelques pâtés de maisons, au-delà de la rue Hamdanieh, au nord, sont encore occupés par l’armée régulière.

SYRIE--Alep----Juillet-et-aout-2012 1810  photo © Pierre Piccinin (Alep, quartier de Salaheddine - août 2012)

Nous « profitons » du départ d’une ambulance, qui vient à peine de déposer son chargement, pour regagner avec elle Salaheddine. Abdul Rhaman veut aussi être du voyage : « je commence à te connaître, Pierre ; tu vas encore te mettre en danger, je vais avec toi ». Il nous accompagne donc, ainsi que deux miliciens de l’ASL, en armes. Je monte à bord en m’appuyant sur la civière, elle est couverte de sang. Je m’essuie la main, comme je peux, sur le bas de mon pantalon.

- Nous sommes en train de violer la Convention de Genève, nous dit Domenico. Cette ambulance est armée ; il ne s’agit plus de secours, mais d’un transport de troupes, même s’ils ne sont que  deux : si les autres veulent tirer, légalement, ils ont le droit de le faire.

- C’est parce que les hommes de Bashar tirent sur les ambulances que nous devons les protéger, répond Abdul Rhaman.

Je ne suis pas rassuré : Domenico a raison ; mais je suis loin de ma salle de cours et de la théorie du droit international. Les hélicoptères, en effet, visent les ambulances ; nous sommes donc une cible toute désignée.

Nous allons ainsi rejoindre le quartier général de la rébellion à Salaheddine, où nous nous trouvions hier. Cette fois, l’objectif est de gagner le front, la rue Hamdanieh, que les rebelles ont rebaptisée la « 10ème rue ».

Auparavant, cependant, les rebelles veulent nous montrer quelque chose. Ils nous emmènent dans la « 15ème rue », un peu en retrait du front. Elle débouche sur l’autoroute. C’est par l'extrémité ouest de cette rue que les troupes gouvernementales avaient fait irruption dans le quartier au moment de l’offensive de l’ASL, le 20 juillet. Les rebelles les en ont chassées avant-hier, après dix jours de lutte.

SYRIE--Alep----Juillet-et-aout-2012 1821 photo © Pierre Piccinin (Alep, quartier de Salaheddine - août 2012)

La découverte qu’ils y ont faite est macabre : une dizaine de civils, des habitants du quartier, ont été massacrés par les soldats du régime. Leurs corps n’ont pas été évacués pendant ces dix jours de combats ; ils gisent encore là, en décomposition, grouillant de vers et couverts de mouches, suractivées par la chaleur torride de l’été. Je m’approche du premier cadavre, le corps d’un homme, étendu au milieu de la rue, les bras en croix, devant sa camionnette mitraillée. Les dents apparaissent, sous les lèvres rongées par la vermine. Je photographie.

SYRIE--Alep----Juillet-et-aout-2012 1836

 

SYRIE--Alep----Juillet-et-aout-2012 1832 photo © Pierre Piccinin (Alep, quartier de Salaheddine, "15ème rue" - août 2012)

Je progresse plus avant dans la rue : un jeune homme, couché sur le dos, a été tué sur le pas de la porte de son immeuble. Je photographie. Plus loin encore, dans le hall d’entrée d’un autre bâtiment, quatre ou cinq corps enchevêtrés pourrissent. J’entre. Une nuée de mouches me fait reculer. L’odeur est pestilentielle. Le sang s’est écoulé jusque dans la rue en une longue traînée noire. Je respire profondément, et j’y retourne. Je photographie à nouveau. Je dois ressortir. Je prends une autre pleine poumonée d’air, et je parcours une troisième fois le couloir qui mène à ces malheureux ; je photographie toujours. Cela ne fait aucun doute : il s’agit d’un crime de guerre. Un de plus…

SYRIE--Alep----Juillet-et-aout-2012 1839

 

SYRIE--Alep----Juillet-et-aout-2012 1840

 

SYRIE--Alep----Juillet-et-aout-2012 1844

 

SYRIE--Alep----Juillet-et-aout-2012 1846 photo © Pierre Piccinin (Alep, quartier de Salaheddine, "15ème rue" - août 2012)

« Un crime de guerre » ; l’expression, que j’enseigne depuis des années, m’apparaît soudainement absurde, après tout ce que j’ai vu depuis mon arrivée à Alep ; plus exactement, elle m’apparaît vide de tout sens et presqu’indécente.

Au bout de la rue, deux autres cadavres sont étendus ; cette fois, il s’agit de soldats du régime.

SYRIE--Alep----Juillet-et-aout-2012 1851 photo © Pierre Piccinin (Alep, quartier de Salaheddine - août 2012)

Nous remontons dans l’ambulance, qui nous conduit au QG du quartier, en compagnie de deux pillards que les rebelles viennent d’arrêter dans les ruines.

Je demande à voir le commandant : hier, j’avais remarqué plusieurs des combattants rebelles, qui ne parlaient pas l’arabe. Je veux lui poser la question clairement : qui sont-ils ? S’agit-il de djihadistes ? De mercenaires ? Ont-ils quelque chose à voir avec al-Qaeda ?

Le commandant, Abou Bakri, me reçoit très aimablement. Alors que je m’attendais à rencontrer un barbu à la peau burinée, je me retrouve face à un jeune homme, coiffé à l’européenne, rasé, étudiant en économie. Il parle un peu le français. Assis près de lui, un autre jeune homme, tout aussi « bon chic, bon genre » ; c’est un de ses amis d’université, aussi étudiant en économie, qui l’a rejoint dans la lutte contre la dictature baathiste.

SYRIE--Alep----Juillet-et-aout-2012 1879 photo © Pierre Piccinin (Alep, le jeune commandant du quartier de Salaheddine - août 2012)

Nous discutons de la question. Ses réponses sont franches, sans détour, et confirment ce que j’avais pu constater à chacun de mes séjours syriens, depuis le début des événements : des groupes djihadistes circulent, en relation avec al-Qaeda. Mais les rebelles syriens ne les acceptent pas. « Ils n’ont rien à faire en Syrie. »

Par contre, Abou Bakri m’explique que, dans son groupe, il y a quelques étrangers, qui se battent aux côté des Syriens insurgés : quelques Tchétchènes, un Irakien, des Afghans… Ils ne sont pas plus d’une vingtaine à Alep, sur environ deux mille combattants, et ils n’ont aucun lien avec al-Qaeda. Ce sont des électrons libres, qui sont venus aider la révolution ; après quoi ils rentreront chez eux.

- Face à ce régime assassin, nous avons besoin de toutes les aides possibles, précise Abou Bakri. Il y a aussi des Chrétiens dans notre mouvement. Et nous acceptons tout le monde, y compris les étrangers. Ce n’est pas comme l’ASL.

Ainsi donc, nous n’avons pas affaire à l’ASL. De question en question, les choses deviennent plus claires : il s’agit d’une autre organisation résistante, Jabhet al-Nosra (Les Vainqueurs de la Première Ligne), qui aurait des ramifications dans tout le pays et se composerait essentiellement de jeunes et d’étudiants.

- C’est que nous ne faisons pas pleinement confiance à ceux qui dirigent l’ASL, poursuit le jeune commandant. Nous coordonnons nos efforts avec l’ASL, mais nous ne prenons pas nos ordres de leurs généraux : avant de changer de camp, ces hommes occupaient des fonctions importantes dans l’armée de Bashar al-Assad ; ils travaillaient pour le système. Je ne crois pas qu’ils vont changer de mentalité et renoncer à leurs ambitions du jour au lendemain.

- Et quels sont les objectifs de votre organisation ? Qu’adviendra-t-il, après la révolution ?

- Nous n’avons pas d’autre objectif que de renverser la dictature pour permettre à notre pays, là où nous vivons, de mettre en place un gouvernement élu, démocratique, qui travaille dans l’intérêt des gens. Nous n’avons aucun agenda caché ; et nous n’avons aucun projet concernant l’Islam, contrairement à ce que beaucoup de journalistes étrangers insinuent lorsqu’ils parlent de la révolution syrienne. Lorsque la révolution sera terminée, nous laisserons nos armes à l’armée et nous rentrerons chez nous ; mon ami et moi, nous reprendrons nos études à l’université.

SYRIE--Alep----Juillet-et-aout-2012 1870 photo © Pierre Piccinin (Alep, quartier de Salaheddine, "10ème rue" - août 2012)

C’est avec Abou Bakri et deux de ses hommes que nous avons gagné la ligne de front, la « 10ème rue ». Il a fallu traverser quelques carrefours transformés en champs de tir par les snipers du gouvernement, pour finalement aboutir dans la rue Hamdanieh.

Les combattants des deux camps s’y affrontent face à face, séparés par une quinzaine de mètres à peine, la largeur de la rue. On tire depuis les fenêtres, depuis les trottoirs. Le seul moyen de faire reculer l’adversaire est de prendre immeuble après immeuble, qu’il reconquerra le lendemain.

J’ai accompagné un petit peloton de soldats dans ces combats de rue, cette guérilla urbaine. J’ai ressenti avec eux la peur d’être frappé par la balle d’un tireur embusqué. J’ai vu le courage qu’il faut avoir pour se découvrir et courir à l’assaut de la position adverse. J’ai compris l’effroi de celui qui se retrouve plaqué au sol et, blessé, regarde couler son propre sang, incapable de se relever tout seul…

SYRIE--Alep----Juillet-et-aout-2012 1861 photo © Pierre Piccinin (Alep, quartier de Salaheddine - août 2012)

« Tu as pris de grands risques, aujourd’hui », m’a reproché Domenico. « Et pourquoi ? Ce n’est pas notre guerre.  Ici, n’oublie pas que nous sommes des intrus. »

Pour cette fois, je n’étais pas d’accord avec lui. Oui, c’est aussi ma guerre. C’est ma guerre de citoyen du monde, à chaque fois que la justice et la vérité sont contestées et qu’on torture des gens pour les faire taire. C’est ma guerre de Chrétien, de témoigner de la souffrance des humbles. C’est enfin ma guerre d’homme, de ne pas rester indifférent à ce qui se passe derrière une frontière, parce que, au-delà de la frontière, ce sont aussi des hommes.

Avec ses moyens militaires, le gouvernement du président Bashar al-Assad pourrait raser la ville en quelques heures seulement. Il hésite cependant, car, après un tel acte, qu’adviendrait-il de l'État ?

Mais la peine est immense ; le supplice est cruel ; et le combat, inégal.

SYRIE--Alep----Juillet-et-aout-2012 1819

 

SYRIE--Alep----Juillet-et-aout-2012 1825 photo © Pierre Piccinin (Alep, quartier de Salaheddine - août 2012)

Ma tâche est terminée. J’ai témoigné de mon mieux, pendant six jours, de la réalité journalière de la bataille d’Alep ; de ce quotidien qui accompagnera les habitants de la ville pendant de longues semaines encore, pendant des mois peut-être ; du courage et de l’abnégation des médecins de l’hôpital Dar al-Shifaa et de la souffrance de ses salles d’opération ; de la douleur de la guerre urbaine ; de l’indécence de la guerre, et plus encore lorsqu’elle est organisée par un gouvernement contre son peuple.

SYRIE--Alep----Juillet-et-aout-2012 1860 photo © Pierre Piccinin (Alep, quartier de Salaheddine - août 2012)

Je quitterai donc Alep, demain. Les médecins le regrettent. Je le lis bien sur leur visage. Ils voudraient que nous restions, que nous ne les laissions pas seuls, que nous continuions à témoigner. Nous étions un lien avec le monde. Ils avaient ainsi l’impression de ne pas être isolès dans leur Enfer, dont la porte va se refermer derrière nous. Ils nous souhaitent bon voyage, que notre route, que nous parcourrons en une traite jusqu’à la frontière turque, soit sans danger. Moi, je pense déjà à ma campagne et au confort de ma maison.

Il reste certes quelques formalités : retrouver notre passeur ou tenter de nous présenter à un poste de la frontière turque ; mais les Turcs ne laissent pas rentrer les journalistes sortis sans recevoir le tampon de la douane, pas sans leur infliger préalablement quelques désagréments : quelques heures ou quelques jours de prison, et une amende de sept-cents euros. Je trouve ce comportement parfaitement ignoble, à l’égard de ceux qui risquent leur vie pour témoigner de la souffrance du monde.

SYRIE--Alep----Juillet-et-aout-2012 1886 photo © Pierre Piccinin (Alep, quartier de Salaheddine - août 2012)

Demain, les chars d’assaut qui montent de Damas et d’Idlib seront ici. Depuis le début de la nuit, les bombardements ont repris avec intensité…

J’ai le sentiment d’abandonner des amis. Je pense à Reda et à Ahmed. Au commandant de Salaheddine. À Abdul Rahman. Je pense à Manhal, à Nori, à ceux de Tal-Biseh…

Je pourrais rester ; je devrais rester.

SYRIE--Alep----Juillet-et-aout-2012 1929 photo © Pierre Piccinin (Alep, la Citadelle - août 2012)

Ce matin du 3 août, nous sommes réveillés par des explosions toutes proches. Domenico entre en trombe dans ma chambre : il faut partir ; les soldats sont à trois cents mètres de l'hôpital, à deux rues d'ici.

Nous descendons au rez-de-chaussée et sortons dans la rue : les miliciens de l'ASL sont en embuscade, mitrailleuses tournées vers l'ennemi ; c'est le silence de l'attente angoissante.

Alors que nous quittons Alep et que je monte dans une ambulance qui évacue des blessés vers la Turquie, Abdul Rhaman et moi nous disons adieu.

Ainsi furent ses derniers mots : « Les Arabes disent : les montagnes ne vont pas les unes vers les autres ; mais les hommes ont été créés pour se rencontrer. »

 

 

 

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Syrie - Chroniques de la révolution syrienne

V. La Mosquée de Saladin (Le Soir, 3 août 2012 - 5/6) - Texte intégral
  
    SYRIE--Alep----Juillet-et-aout-2012 1884 - Copie
photo © Pierre Piccinin (La Mosquée de Salaheddine - août 2012)
   
  
par Pierre PICCININ (en Turquie et Syrie – juillet et août 2012)
 
Pierre Piccinin, jeune historien et politologue belge, avait défrayé la chronique en mai, quand il avait été arrêté en Syrie, torturé puis expulsé, alors qu'il voyageait sans animosité envers le régime en place. Aujourd'hui, il continue ses missions d'observation en Syrie.
Le Soir a publié une série de six chroniques, en exclusivité.
   
SYRIE--Alep----Juillet-et-aout-2012 1713[Photo : dans le quartier de Salaheddine]

 

Alep (1er août 2012) – En fin de soirée, hier, plusieurs voitures sont arrivées à l’hôpital de l’Armée syrienne libre (ASL), où j’ai établi mes quartiers.

Toute une famille, parents, oncles et tantes, avec leurs enfants, qui fuyaient la ville, ont été pris pour cible par un hélicoptère de combat.

 Deux roquettes ont frappé leurs véhicules. Amputations, extractions des shrapnels, les chirurgiens ont opéré toute la nuit, dans une mare de sang.

On est venu me chercher : « venez, venez voir ce qu’ils ont fait ! ».    

Un homme, conscient, regardait en sanglotant sa main, pantelante, déchiquetée. Trois doigts avaient été arrachés ; les deux autres se balançaient dans le vide, encore attachés par les tendons à une masse de chaire déchirée. Le chirurgien m’a appris plus tard qu’il avait dû la couper. 

SYRIE--Alep----Juillet-et-aout-2012 1570 - Copie    photo © Pierre Piccinin (Alep : hôpital Dar al-Shifaa - août 2012)   

Un autre, le ventre ouvert, déversait ses tripes sur la table des urgences ; le docteur Yasser, relayé par son collègue, le docteur Mohamed, a opéré pendant quatre heures : l’homme devrait s’en sortir.    

Au rez-de-chaussée, l’odeur du sang était devenue insupportable. La chaleur l’emportait aux étages supérieurs, par les cages d’escaliers ; l’odeur se répandait aussi par les ascenseurs.

SYRIE--Alep----Juillet-et-aout-2012 1574 - Copie-copie-1    photo © Pierre Piccinin (Alep : hôpital Dar al-Shifaa - août 2012)

Les cris, la panique, les enfants en pleurs ; l’horreur, encore, et la misère, toujours.    

Et puis, plus rien. Comme si la guerre s’était arrêtée.    

Ce matin, non, plus rien. Le rez-de-chaussée, véritable purgatoire en tant normal, est presque abandonné, éclairé par un agréable soleil vespéral. Trois infirmiers y causent, sereins.    

Les salles d’opération sont vides. Un milicien, nonchalant, écrase sa cigarette devant la morgue, dont il garde l’entrée, devenue passage obligé depuis que celle du hall a été condamnée.   

C’est surréaliste.    

Et même les bombardements avaient cessé, au cours de la nuit, sans que je m’en fusse rendu compte, déjà habitué à leur grondement incessant ; surtout, épuisé par la canicule, nerveusement harassé, j’avais trouvé un endroit où me réfugier pour dormir quelques heures et m’étais laissé aller à oublier tout ça, l’espace d’un somme.    

Mais le répit allait être de courte durée et, comme le veut l’expression, c’était tout simplement le calme, avant la tempête…    

Aujourd’hui, nous décidons de nous enfoncer dans la bataille. Mon ami Domenico, reproter à La Stampa, m’accompagne. J’ai demandé au commandant de l’ASL qui protège l’hôpital s’il pouvait nous prêter une escorte. Avec les miliciens, nous gagnons le quartier al-Fardous, voisin de Tarik al-Bab, là où se trouve « notre » hôpital.

SYRIE--Alep----Juillet-et-aout-2012 1598 - Copie

SYRIE--Alep----Juillet-et-aout-2012 1613 photo © Pierre Piccinin (Commissariat de police dans le sud-est d'Alep - août 2012)   

Sur le  chemin, nous nous arrêtons devant le principal fait d’arme de la veille : la centrale de la police du quartier, prise d’assaut par l’ASL qui, mardi, a attaqué plusieurs des lieux symboliques du pouvoir baathiste, tribunaux, commissariats, siège du parti… Autant de victoires par lesquelles elle est a fait la preuve de sa capacité de frapper où et quand elle veut, et avec succès.    

Tout à côté, l’ASL organise une distribution de pain. Les quantités sont rationnées, pour casser le marché noir qui a fait son apparition ; de longues files s’étirent le long des murs, formant un angle au coin du bâtiment.

SYRIE--Alep----Juillet-et-aout-2012 1592 - Copiephoto © Pierre Piccinin (Alep : distribution de pain organisée par l'ASL- août 2012)

De là, on nous conduit dans un autre commissariat, où nous changeons d’escorte, puis dans une école, qui est désormais le quartier général de l’ASL d’al-Fardous.    

Le commandant de la place se méfie ; il ne veut pas me dire son nom : il vérifie nos téléphones portables, mon appareil photographique, pour être bien certain qu’ils ne dissimulent pas du matériel GPS qui servirait à localiser son unité. Il nous interroge… Je lui donne le  numéro du docteur Yasser, à l’hôpital ; un coup de fil, et tout est arrangé. Nous allons pouvoir investiguer dans al-Fardous sous la protection de son groupe.    

En attendant, on nous offre le thé, et je sympathise avec deux jeunes miliciens qui parlent assez bien l’anglais. Ahmed, 19 ans, la kalachnikov à la bretelle, et Reda, 18 ans, qui aimerait bien trouver une petite amie ; « mais, ici, m’explique-t-il, ce n’est pas comme en Europe : on ne peut pas embrasser une fille avant d’être fiancé ». Ils n’ont pas appris l’anglais à l’école, mais en regardant des films américains. « On écoute, et on répète », me dit Reda. La politique d’enseignement d’État axe plutôt l’étude des langues sur le russe, voire sur pas de langue du tout…

SYRIE--Alep----Juillet-et-aout-2012 1643 - Copiephoto © Pierre Piccinin (Quartier général de l'ASL à al-Fardous, en compagnie de Reda et Ahmed - août 2012)

Reda terminait l’enseignement secondaire, et Ahmed commençait l’université, en sciences agronomiques, quand la révolution les a arrachés à leurs études. Ils me rappellent mes élèves…

J’apprends que le groupe du commandant sans nom détient des prisonniers. Je demande à les voir. On m’y autorise sans la moindre difficulté.

Il s’agit d’abord de six jeunes hommes, des policiers capturés la veille lors de l’attaque du commissariat principal, tous habillés à l’identique, en pantalon court et maillot orange (probablement les tenues de sport trouvées dans l’école). Je suis étonné, car, dès notre arrivée, je les avais vus circuler librement dans l’école-caserne ; l’un d’eux a même passé un long moment au téléphone, dans le salon où nous avons été accueillis. Reda m’explique, en riant, qu’ils ne sont pas vraiment prisonniers ; ils étaient obligés de se battre pour le régime, mais, dans le fond, ils n’ont aucune sympathie particulière pour le président al-Assad et le système. Aussi, dans quelques jours, ils seront relâchés et rentreront dans leur famille. Et ceux qui le souhaiteront pourront rejoindre la rébellion. En attendant, ils font le ménage et servent le thé…

SYRIE--Alep----Juillet-et-aout-2012 1623 - Copiephoto © Pierre Piccinin (Soldats de l'armée régulière soignés par l'ASL, à al-Fardous - août 2012)

On nous emmène ensuite dans une salle, où deux soldats blessés sont couchés sur des matelas. Ils sont visiblement bien soignés. Je demande au commandant, qui nous accompagne, si leur unité bénéficie de la présence d’un médecin. Et c’est bien le cas, ainsi que d’une pharmacie. Le groupe est bien organisé.

Quand un médecin soigne un insurgé blessé, s’il est pris par la police secrète ou les Shabihas, les miliciens du régime, il est brûlé vif ; les Shabihas entrent régulièrement dans les hôpitaux et, s’ils y trouvent des patients de toute évidence blessés lors des manifestations, ils les achèvent d’une balle dans la tête…  

Tout au fond d’un couloir, j’aperçois deux hommes derrière une grille qui mène à un petit  sous-sol. Eux, ils sont très clairement moins bien traités. J’interroge le commandant à leur propos. Ce sont des Shabihas. Ils ont dénoncé des gens qui aidaient les rebelles. Je ne peux pas prendre de photographie ; j’en prends quand même, et on me laisse faire…

SYRIE--Alep----Juillet-et-aout-2012 1629 - Copie  photo © Pierre Piccinin (Shabihas prisonniers de l'ASL, à al-Fardous - août 2012)   

Il faut attendre, pour sortir, que les hommes reviennent du combat. Trois heures s’écoulent ainsi. Je m’intéresse à l’armement des rebelles : tout est russe ou chinois ; tout a été pris à l’armée du régime. Un milicien m’explique qu’il a acheté lui-même son arme, à un soldat déserteur. Aucune aide occidentale n’est en tout cas visible. « L’Occident ment », s’exclame le commandant. « Vos chefs ne cessent de dire à la télévision qu’ils veulent nous aider ; mais ils ne font rien et ne nous laissent même pas acheter des armes. Mais nous ne sommes pas seuls : Dieu nous aidera. »  

- Dieu est ici ; il n’est plus en Europe, me dit Domenico, l’air très sérieux, en se tournant vers moi. Non, mais, c’est vrai, hein ! Regarde cette foi qu’on peut rencontrer ici. En Europe, Dieu n’est pas mort ; il est parti. Il ne parle  plus. Ici, il parle encore…    

Et nous reprenons le thé, avec Ahmed et Reda, et des gâteaux (mon ami de La Stampa en raffole). Les écouter est passionnant, et les circonstances font que nous devenons pour ainsi dire des amis. C’est accompagné de Reda, Ahmed et de deux autres miliciens que nous visitons le quartier ; ils nous montrent les volets des boutiques mitraillés, les immeubles crevés par les tirs des chars…

SYRIE--Alep----Juillet-et-aout-2012 1651 - Copiephoto © Pierre Piccinin (Alep, quartier d'al-Fardous : "Bashar tue son peuple" - août 2012)

Au cours de la visite, nous nous arrêtons devant une des rares échoppes qui vendent encore du pain. Brusquement, comme un essaim, toute une foule se presse autour de l’étale. Reda rigole : « c’est toujours comme ça ! Quand nous sommes là, ils vendent le pain à quinze livres ; et, quand nous ne sommes pas là, ils le vendent à vingt. Alors, les gens attendent que nous passions pour en acheter ! ». J’en déduis que l’ASL impose des prix maximum et essaie, globalement, de maintenir l’ordre. Reda m’informe que, bientôt, ils vont aussi s’attaquer au problème des ordures, qui s’accumulent dans les rues.  

Arrive le moment de nous quitter : à notre demande, leur groupe nous transfère à celui qui contrôle le quartier de Sikari. Nous échangeons nos adresses électroniques. Il y a Facebook, aussi : la jeunesse syrienne n’a pas de retard sur celle de l’Europe. Et nous nous embrassons très sincèrement. Je leur demande à tous les deux d’être extrêmement prudents, de ne pas jouer les héros pour impressionner leurs copains, et je les quitte, en priant Dieu qu’il ne leur arrive rien et que, la révolution terminée, je puisse revoir Ahmed et Reda, qui me présentera sa petite amie…   

  SYRIE--Alep----Juillet-et-aout-2012 1652 - Copie    photo © Pierre Piccinin (Quartier général de l'ASL à Sikari - août 2012)

Dans le quartier de Sikari, nous sommes reçus par le commandant Farouk. C’est un quartier plus religieux ; le drapeau noir à l’inscription blanche « il n’y a de Dieu que Dieu » flotte à l’entrée du complexe qui abrite leur quartier général. Nous demeurons au QG le temps seulement de faire connaissance et de procéder à quelques vérifications, et nous traversons le quartier. Nous sommes pris en charge par le capitaine Mustapha ; lorsqu’il apprend que je suis belge, il commence à me parler néerlandais. Et de m’expliquer : « ma femme est belge ; elle s’appelle Vivianne, et est de Sint-Niklaas ; moi, je suis revenu pour la révolution »… Ressortant tout ce qu’il me reste du néerlandais appris à l’école, je lui demande s’il veut bien nous escorter jusqu’à Salaheddine, la région d’Alep où ont lieu les combats les plus violents. Il nous y conduit, à travers les quartiers d’al-Ameria et al-Mashad, tous deux également aux mains de l’ASL.   

L’après-midi est déjà avancée et, curieusement, les bombardements sont maintenant très espacés.

SYRIE--Alep----Juillet-et-aout-2012 1682 - Copiephoto © Pierre Piccinin (Bombardements sur le quartier de Salaheddine - août 2012)

Arrivés à Salaheddine, au pied de la Mosquée verte de Saladin, qui a donné son nom au quartier et se dresse, intacte, au milieu des ruines, nous constatons les dégâts. Ce quartier, qui recouvre tout le sud-ouest d’Alep, est le plus régulièrement bombardé. À son extrémité nord-ouest, passe une autoroute. C’est la ligne de front ; les troupes gouvernementales sont stationnées derrière l’autoroute.   

Mais le quartier est tenu par l’ASL. C’est indéniable : les troupes gouvernementales y ont été vaincues ; seule une petite partie, au nord, est encore disputée, au-delà de la rue Hamdanieh. Et, en somme, presque encerclée par l’armée régulière (la prise d’Anadan, dans la nuit du 29 au 30 juillet, a toutefois rouvert la route du nord), la ville, à l’intérieur, est donc coupée en deux, l’ASL contrôlant désormais toute la moitié sud-est, de Tarik al-Bab à Salaheddine.

SYRIE--Alep----Juillet-et-aout-2012 1683 - Copiephoto © Pierre Piccinin (Bombardements sur le quartier de Salaheddine - août 2012)

Nous avons peu de temps ; nous sommes conduits au quartier général de la zone, mais nous y trouvons un tumulte complet : les combattants sont en train de tout déménager ; le QG, ici aussi installé dans une école, a été repéré ce matin par des hélicoptères qui ont bombardé l’endroit de roquettes. Deux avions de combat, un Mig-23 et un Soukoï, ont pris la relève. Toutes les maisons alentours ont été touchées ; les façades se sont effondrées sur les voitures garées dans les rues, jonchées de vêtements, de mobilier et d’ustensiles divers…   

Ici aussi, j’examine l’armement que les rebelles sont en train de déplacer en catastrophe et de charger dans des pick-up. Notre arrivée n’était pas annoncée, nous sommes dans un des quartiers généraux de la rébellion, et la situation ne se prête pas à la dissimulation : toujours cet armement léger, des armes russes et chinoises prises à l’armée régulière, des kalachnikovs, surtout, usagées, que l’ont transporte dans des couvertures. Aucune arme occidentale ou israélienne. Comme à chaque fois que je les ai rencontrés, les rebelles n’ont manifestement pas reçu le moindre soutien extérieur, en matière d’armement, du moins, et ne peuvent compter que sur leurs propres ressources.   

Je pose même la question sans détour ; un jeune homme s’exprimant parfaitement en anglais me répond que toutes leurs armes viennent de l’armée régulière syrienne, mais qu’elles suffiront à combattre « le monstre », et il ajoute :    

- Le dictateur a dit au peuple : « vous avez le choix : ou bien je reste au pouvoir, ou bien je détruis le pays ». Nous allons le chasser avant qu’il le fasse.

SYRIE--Alep----Juillet-et-aout-2012 1694 - Copiephoto © Pierre Piccinin (Bombardements sur le quartier de Salaheddine - août 2012)

Le temps passe ; les vérifications auxquelles ont procédé les différents groupes qui nous ont pris en charge ont duré une éternité. Il nous faut quitter l’endroit avant la nuit ; mais nous reviendrons demain. J’ai en effet repéré deux, voire trois combattants, qui ne parlent pas l’arabe. Leur habillement m’interpelle également, et je me demande s’il ne s’agit pas là de l’un ou l’autre de ces djihadistes étrangers, parfois liés à al-Qaeda, dont certains médias ont dénoncé la présence en Syrie et dont j’avais moi-même évoqué l’existence dans plusieurs articles…  

De ces transferts successifs, il apparaît clairement que, si le haut commandement de l’ASL est organisé de manière très militaire, sur le terrain, les groupes ne fonctionnent pas comme une armée : chaque groupe a son « capitaine » ou « commandant » ; les grades n’ont aucune importance. Il est le chef de sa petite troupe, constituée d’hommes du quartier, qu’il connaît et qui le connaissent. Et c’est bien normal, puisque, outre les déserteurs, la plupart de ces hommes sont surtout des civils qui se sont armés pour se protéger et, si possible, chasser le système baathiste du pouvoir.  

C’est l’ensemble de ces groupes de quartiers et de villages que le Haut Conseil de l’ASL, constitué des officiers et généraux qui ont fait défection et se sont exilés en Turquie, essaie  d’unifier pour mener efficacement la guerre contre le régime.  

Nous ressortons du QG et marchons dans les rues délabrées…

SYRIE--Alep----Juillet-et-aout-2012 1699 - Copiephoto © Pierre Piccinin (Bombardements sur le quartier de Salaheddine - août 2012)

Comme à son habitude, Domenico pense à haute voix :  

- Mon cher ami, dans ma prochaine vie, je crois que je vais ouvrir une pâtisserie. Je serai au milieu des gâteaux, et plus de tout cela…   

Nous rentrons à l’hôpital. La nuit s’annonce déjà, et il est grand temps de rédiger le témoignage des événements de la journée. C’est alors que nous nous rendons compte que tous les moyens de communication on été coupés : ni le téléphone, ni internet ne fonctionnent plus.

Un photographe espagnol, arrivé hier à l’hôpital, tente de mettre en place une connexion satellitaire. En vain. Nous sommes coupés du monde. Impossible d’envoyer ma chronique quotidienne au Soir. Impossible, surtout, de rassurer mes proches, qui pourraient m’imaginer pris au piège, toujours dans le quartier de Salaheddine.   

Placide, Domenico philosophe : « il y a toujours quelque chose qui ne marche pas, dans la vie ». Coïncidence parfois prophétique, c’est à ce moment-là que l’électricité se coupe également…  

Tous les signes sont là : il faut s’attendre à un assaut dans les prochaines heures. La contre-offensive du régime, qui avait répondu à l’insurrection d’Alep, le 20 juillet, s’est heurtée à une résistance telle qu’elle n’a pu en venir à bout. Mais, après un retrait tactique, l’armée régulière va réattaquer.

Et, de fait, la nuit tombée, les premiers hélicoptères refont entendre leur ronronnement funeste dans le ciel noir d’Alep...

 

 

 

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IV. Une journée ordinaire de guerre à Alep (Le Soir, 31 juillet 2012 - 4/6) - Texte intégral
  
    SYRIE--Alep----Juillet-et-aout-2012 1536 - Copie
photo © Pierre Piccinin (Siège du quartier al-Barry - juillet 2012)
 
  
par Pierre PICCININ (en Turquie et Syrie – juillet et août 2012)
 
Pierre Piccinin, jeune historien et politologue belge, avait défrayé la chronique en mai, quand il avait été arrêté en Syrie, torturé puis expulsé, alors qu'il voyageait sans animosité envers le régime en place. Aujourd'hui, il continue ses missions d'observation en Syrie.
Le Soir a publié une série de six chroniques, en exclusivité.
   

SYRIE--Alep----Juillet-et-aout-2012 1939 - Copie[Photo : à l'hôpital Dar al-Shifaa]

 

 

Alep (31 juillet 2012) – La nuit s’est achevée, hier, dans les chants joyeux des jeunes du quartier de Tarik al-Bab, qui manifestaient, comme tous les soirs, pour exhorter le président al-Assad à quitter le pouvoir et à rendre la liberté à son peuple.

Elle n’a pas été reposante : toutes les demi-heures, ou presque, un soldat frappait à ma porte pour vérifier que tout était en ordre.

C’est la procédure, depuis que des miliciens pro-Assad ont attaqué l’hôpital, il y a quelques jours : chaque pièce est surveillée, en permanence.

En outre, ce matin, le réveil est brutal, dès l’aube : un hélicoptère survole la rue et mitraille à l’aveuglette les façades des immeubles. Des miliciens de l’Armée syrienne libre (ASL) qui défendent l’hôpital entrent en trombe dans ma chambre et m’éloignent des fenêtres…

C’est une journée ordinaire qui commence, une journée de guerre, à Alep.

SYRIE--Alep----Juillet-et-aout-2012 1460 - Copiephoto © Pierre Piccinin (Hôpital Dar al-Shifaa, Alep - juillet 2012)

Déjà, les premières ambulances se succèdent devant l’hôpital où je suis hébergé, ainsi que mon compagnon de route, Domenico Quirico, reporter à La Stampa. Je redoute ces nouveaux arrivages. Je descends cependant les trois étages ; sans me presser dans les escaliers : j’imagine bien les horreurs qui m’attendent.

En débouchant dans le hall d’entrée, je tombe sur un groupe de miliciens de l’ASL, qui entourent un adolescent en pleurs ; il est blessé, torse nu ; son sang coule le long de son bras et de sa jambe. Il n’a pas d’uniforme. On m’explique qu’il fait partie d’une des polices du régime et qu’il vient juste d’être capturé dans le quartier de Salaheddine, où les combats ont été les plus violents de ces derniers jours.

SYRIE--Alep----Juillet-et-aout-2012 1452 - Copiephoto © Pierre Piccinin (Hôpital Dar al-Shifaa, Alep - juillet 2012)

Ses blessures ne sont pas très graves : il a pris quelques éclats de grenade dans l’épaule et une balle lui a déchiré le haut de la cuisse. Les miliciens lui ont donné à manger, une galette de pain, du fromage et du thé. Mais l’un d’entre eux, un homme déjà âgé, le prend à partie pour avoir pris les armes du côté de la dictature. Ses invectives sont violentes et ses gestes, menaçants. Le garçon, effrayé, lui répond qu’il n’est pas de la police secrète ; qu’il fait son service militaire et qu’il a été obligé de se battre. « Une fois qu’ils sont pris, ils disent tous ça », me lance l’infirmier qui se tient à côté de moi. La grosse colère du vieil homme passera, et il offrira une cigarette au gamin.

Un peu plus loin, sur une civière, un autre garçon attend. Il a reçu une balle dans le ventre. Il a été fait prisonnier avec le premier et a été blessé par accident, par un jeune milicien apeuré, alors qu’il avait pourtant jeté son arme et s’avançait les mains levées. Lui aussi est terrorisé et se demande ce qu’il adviendra de lui ; il me saisit par le bras et m’interroge : « est-ce que je suis en sécurité ? ».

SYRIE--Alep----Juillet-et-aout-2012 1439 - Copiephoto © Pierre Piccinin (Hôpital Dar al-Shifaa, Alep : soldat du régime soigné par l'ASL - juillet 2012)

Je me tourne vers le directeur adjoint de l’hôpital, qui devise avec le commandant des miliciens. Je leur demande ce qu’il adviendra de ces deux gamins. L’officier m’assure qu’ils n’ont rien à craindre : « l’ASL ne torture pas ni n’exécute ses prisonniers ; si l’un ou l’autre groupe de miliciens a commis de telles ignominies, il n’est pas digne de se revendiquer de l’ASL, car nous ne voulons pas nous comporter comme se comportent ceux que nous combattons ; si nous les combattons, c’est pour que tout ça s’arrête, pas pour les remplacer ».

Abdel, 17 ans, originaire d’un village près de Deir-es-Zor, sur l’Euphrate, dans l’est de la Syrie, blessé à la cuise et à l’épaule, et Ahmed, 19 ans, originaire de Damas, seront tous les deux soignés à l’hôpital de l’ASL.

Quelques minutes plus tard, c’est un Shabiha, un membre de la milice du régime, qui est amené à l’hôpital, une balle dans le genou et une autre dans le bras. Les Shabihas sont les soutiens les plus féroces du gouvernement et commettent régulièrement des atrocités sur la population des quartiers en révolte. Il sera cependant soigné, lui aussi.

Je ne suis par certain que les choses se passent ainsi de l’autre côté…

SYRIE--Alep----Juillet-et-aout-2012 1947 - Copiephoto © Pierre Piccinin (Hôpital Dar al-Shifaa, Alep - juillet 2012)

Suivront voitures et ambulances qui, comme la veille, jour de mon arrivée à Alep, débarqueront leur chargement de blessés et de morts. C’est terrible à voir, un mort, éclaboussé de son sang, le visage déjà bouffi, sur lequel s’accumulent les mouches du torride été syrien ; c’est très dur à regarder.

L’entrée principale de l’hôpital, qui donne sur le hall, a  été condamnée, fermée par de lourdes grilles de métal, pour empêcher l’entrée des militaires du régime, en cas d’attaque sur le quartier. Le seul accès autorisé passe par la salle d’opération des urgences et la morgue. Chaque fois que j’entre ou que je sors, ce sont les mêmes scènes ; impossible de ne pas les voir.

De toute façon, quand bien même cela ne serait-il pas, on ne peut pas échapper au terrible spectacle : on opère partout, même dans le hall d’entrée et, la journée, dans les chambres qui nous ont été prêtées –au soir, il faut nettoyer le sang, par terre, et essayer de trouver un drap propre pour pouvoir se coucher.

SYRIE--Alep----Juillet-et-aout-2012 1944 - Copiephoto © Pierre Piccinin (Hôpital Dar al-Shifaa, Alep : le sang des salles d'opération s'écoulant dans la rue - juillet 2012)

Et tout le monde est mis à contribution : les chirurgiens manquent ; ils forment les infirmiers aux tâches les plus simples et les leur confient ; un vétérinaire, également, opère avec eux.

Domenico et moi sommes sortis assez tôt. Dans la rue, les soldats de l’ASL surveillent chaque carrefour, sur le qui-vive, craignant à tout moment d’être surpris par une incursion de l’armée régulière dont les premières lignes se trouvent à quelques pâtés de maisons seulement.

Accompagné d’un officier de l’ASL, nous gagnons la ligne de front, dans le quartier de Karm al-Miyasar, sur la rue Share Osman, dans le sud-est de la ville. En fait de ligne de front, il s’agit plutôt d’un entrelacs de rues de chaque côté desquelles les deux camps se font face.

Pendant plusieurs heures, l’ASL va tenter de prendre la position tenue par l’armée régulière. En courant d’un pilier à l’autre d’un portique, je rejoins la première ligne, c’est-à-dire le premier coin de rue derrière lequel se protègent les soldats. Quelques rafales de kalachnikovs sont tirées. Les militaires du régime répliquent. Les balles ricochent sur le mur et nous couvrent de poussière.

SYRIE--Alep----Juillet-et-aout-2012 1478 - Copiephoto © Pierre Piccinin (Alep, quartier de Karm al-Miyasar - juillet 2012)

Chacune des positions des deux adversaires est imprenable, et même les hélicoptères qui tournent au-dessus de nos têtes et ouvrent le feu à la mitrailleuse lourde ne parviendront pas à faire reculer l’ASL.

Au cri de « Allah Akbar ! », un camion de l’ASL fait son entrée dans la rue perpendiculaire au front. Il progresse en marche arrière et se dirige tout droit sur les barricades de l’armée régulière. C’est un tank improvisé, un char d’assaut de fortune : sur sa remorque, un container, renforcé de plaques de métal, dont les portes arrières sont ménagées de meurtrières. Mais rien n’y fera : les tirs des hélicoptères sont trop puissants et percent la carapace ; c’est le massacre.

SYRIE--Alep----Juillet-et-aout-2012 1507 - Copiephoto © Pierre Piccinin (Alep, quartier de Karm al-Miyasar - juillet 2012)

Sans aide des démocraties occidentales, les insurgés se débrouillent comme ils peuvent. Mais la bataille d’Alep pourrait bien tourner en leur défaveur, car, tandis que les Russes continuent d’approvisionner le régime en armement, les munitions, déjà, commencent à manquer du côté de la révolution; et c’est cela qui pourrait bien déterminer le sort de la bataille.

La confrontation se poursuivra jusque tard dans l’après-midi, sans qu’aucun des deux camps ne réussisse à progresser d’une rue.

SYRIE--Alep----Juillet-et-aout-2012 1502 - Copiephoto © Pierre Piccinin (Alep, quartier de Karm al-Miyasar - juillet 2012)

Nous quittons les lieux ; des cris sourdent dans une rue voisine, puis une foule surgit, portant le corps d’un homme, dans une caisse peinte en vert. Il est couvert de gros morceaux de glace. Le frère du défunt nous explique qu’il a été tué par un sniper devant chez lui ; leur père me prend par l’épaule et m’invite à le suivre dans sa maison, où le cercueil est déposé. Je le suis, mais ne m’attarde pas. J’ai mon compte de morts.

SYRIE--Alep----Juillet-et-aout-2012 1511 - Copie

SYRIE--Alep----Juillet-et-aout-2012 1513 - Copie

SYRIE--Alep----Juillet-et-aout-2012 1516 - Copiephotos © Pierre Piccinin (Alep, obsèques d'une victime des snipers du régime - juillet 2012)

Un homme nous propose alors de l’accompagner : il se targue de pouvoir « conduire les journalistes à al-Qaeda » ; à ces mots, d’autres personnes qui assistent aux funérailles nous entourent ; « c’est un fou ; ne l’écoutez pas, n’allez pas raconter que, notre révolution, c’est al-Qaeda ; vous voyez bien que nous sommes de simples citoyens qui nous battons pour être libres ». La foule devient agressive ; il vaut mieux partir. Nous essaieront de retrouver cet homme et de tirer cela au clair, demain…

Deux pâtés de maisons plus loin, je rejoins un groupe de miliciens et leur commandant, Abou Ahmed, dans le quartier de Bab al-Neirab. Ils se sont établis dans une école, qui leur sert de caserne. Ils m’expliquent que l’endroit est dangereux : depuis quelques dizaines de minutes, un hélicoptère tourne au-dessus de la place. Il a peut-être repéré les mouvements des soldats autour des bâtiments. Et, de fait, alors que nous traversons la cours de récréation pour rejoindre le gros du groupe, l’hélicoptère survient et lance deux roquettes, dont une fait éclater le revêtement en béton de la cours, à quelques vingt mètres de nous. Nous avons juste eu le temps de nous jeter au sol. Nous nous relevons, couverts de ciment et de débris, et courrons nous mettre à l’abri.

SYRIE--Alep----Juillet-et-aout-2012 1526 - Copie   photo © Pierre Piccinin (Alep, quartier de Bab al-Neirab - juillet 2012)

Il est difficile de sortir, à présent. L’hélicoptère tourne toujours. Au bout d’un moment, la situation se complique : se sont deux avions qui apparaissent dans le ciel ; un Mig-21, très reconnaissable, et, selon un des miliciens, un L-39. Je suis stupéfié : je ne savais pas que le gouvernement syrien avait décidé d’engager l’aviation dans la bataille d’Alep ; qu’il avait osé franchir ce pas, cette limite que l’ONU et la Communauté internationale considéraient comme une ligne rouge.

Les deux avions font plusieurs passages et frappent ; des explosions retentissent dans un quartier voisin. Mais ce n’est pas nous qui sommes visés : il s’agit du quartier d’al-Barry, tenus par les partisans de la famille du même nom, soutien du régime (un de ses membres, Hassan Chabaan, appartient au parlement, précise un jeune milicien). Environ deux cents Shabihas, soutenus par une vingtaine de combattants du Hezbollah, s’y trouvent encerclés par l’ASL ; l’aviation essaie de les désenclaver en frappant les positions des rebelles.

Nous, nous restons la cible de l’hélicoptère ; quelques roquettes s’abattent encore autour de l’école ; c’est devenu trop dangereux, et je profite d’une accalmie pour m’extraire de l’endroit et rejoindre Domenico qui, de l’autre côté de la rue, avait suivi le bombardement : « les roquettes, c’est une guerre de lâche ! », me dit-il. « Regarde ça ! Elles tombent n’importe où, sur de pauvres gens. »

Je prends alors la décision de pousser en direction du quartier al-Barry, au-dessus duquel s’élève un épais nuage de fumée noire. Nous y pénétrons, accompagnés de deux miliciens de l’ASL. Je souhaite avancer le plus près possible de la ligne de combat. Domenico me demande de rester prudent. Nous nous engageons dans un dédale de ruelles et nous nous apercevons, trop tard, que nous avons dépassé les lignes de l’ASL et sommes dans la zone tenue par les Shabihas. Un homme, qui observe l’incendie depuis la rue dans laquelle nous avançons, se tourne vers nous en nous insultant, ameutant d’autres hommes qui se ruent vers nous.

Nous nous sauvons sans chercher à comprendre et repassons derrière les lignes de l’ASL.

C’est tout le danger de cette guerre urbaine, dans laquelle on peut facilement s’égarer dans la zone ennemie, sans s’en rendre compte…

Nous décidons de regagner l’hôpital. Nous nous en sommes éloignés plus que nous l’avions prévu, et il est impossible de trouver un véhicule ; les rues sont presque désertes. Nous nous adressons aux habitants que nous rencontrons ; personne ne peux nous aider : « mâfi benzin ; mâfi ! » (« plus d’essence ; plus du tout ! »). Depuis quelques jours, si les quartiers insurgés d’Alep reçoivent encore des denrées alimentaires acheminées par l’ASL, en revanche, le carburant est presqu’épuisé ; il est bien évident qu’un camion citerne est plus repérable, depuis un hélicoptère, qu’une camionnette de boulanger…

En arpentant les rues, nous nous rendons compte qu’un autre problème risque de se présenter : les tas d’ordures accumulées un peu partout commencent à prendre des proportions considérables ; les risques de voir apparaître certaines maladies épidémiques, par ces fortes chaleurs, ne sont pas imaginaires.

SYRIE--Alep----Juillet-et-aout-2012 1790 - Copiephoto © Pierre Piccinin (Hôpital Dar al-Shifaa, Alep - juillet 2012)

Arrivés à l’hôpital, il nous faut repasser par la morgue en plein air qui précède les urgences. Un jeune garçon pleure, enlaçant sa mère dans ses bras. Une chaussure, sur le sol, couverte de sang. Je m’attends au pire.

Un enfant de cinq ou six ans, brûlé, cherche de l'aide dans le regard de ses parents. Les médecins feront de leur mieux, mais l'hôpital n'est pas équipé pour ce type de blessures.

SYRIE--Alep----Juillet-et-aout-2012 1554 - Copiephoto © Pierre Piccinin (Hôpital Dar al-Shifaa, Alep - juillet 2012)

C’est à nouveau le désespoir : des cadavres, tout gonflés, et des hommes, le corps détruit, du sang ; je ne parviens plus à supporter ces salles d’opération, ni le couloir qui les déssert et qu’il me faut emprunter ; on y marche dans le sang.

Les semelles de mes chaussures en sont maculées…

 

 

Lien(s) utile(s) : Le Soir
 
 

Alep - carte

                                                                                                                                     Source : La Croix.fr     

 
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