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Monde arabe

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Pierre PICCININ da PRATA (Historien - Politologue)

Publié le par Pierre PICCININ

Syrie - Chroniques de la révolution syrienne

I. La « Mère de toutes les batailles » (Le Soir, 28 juillet 2012 - 1/6) - Texte intégral* 

 

  SYRIE--Alep----Juillet-et-aout-2012 1312 - Copie

photo © Pierre Piccinin (Camp de réfugiés syriens d'Altinòzü - Turquie, Hatay - juillet 2012)

 

 

par Pierre PICCININ (en Turquie et Syrie – juillet et août 2012)

 

 

Pierre Piccinin, jeune historien et politologue belge, avait défrayé la chronique en mai, quand il avait été arrêté en Syrie, torturé puis expulsé, alors qu'il voyageait sans animosité envers le régime en place. Aujourd'hui, il continue ses missions d'observation en Syrie.

Le Soir a publié une série de six chroniques, en exclusivité.

 

* Questo articolo esiste in traduzione italiana : Cronache della rivoluzione siriana - I. La "Madre di tutte le battaglie"

 

SYRIE--Alep----Juillet-et-aout-2012 1315[Photo : camp de réfugiés syriens d'Altinòzü]

 

Antakya (26 au 28 juillet 2012) – À l’annonce des événements qui se préparaient en Syrie, je me suis mis en route, tout droit de Tunis à Adana, dans l’est de la Turquie. De là, par la route, j’ai gagné Antakya, aux confins du pays.   

Il ne reste rien de l’antique Antioche, mère des Églises chrétiennes d’Orient ; dans la province turque du Hatay, le Sandjak d’Alexandrette, arraché à la Syrie par la Turquie, en 1939, avec la complicité du Protectorat français, la vie paisible et morne des paysans suit son cours, pas même perturbée par les drames effroyables qui se jouent à quelques kilomètres de là, derrière la frontière syrienne.  

Je devais y retrouver Manhal, un de mes contacts, rencontré à Hama, en décembre 2011.  

Il y coordonnait les manifestations et m’avait permis de visiter les dispensaires clandestins où les contestataires soignaient leurs blessés. Recherché en tant qu’activiste, sa vie était en grand danger et, fin juin, il avait été exfiltré vers la Turquie.  

Depuis le début des événements, en mars 2011, Hama a été l’un des fiefs de la rébellion. Pendant des mois, ses habitants ont manifesté de manière pacifique ; beaucoup d’entre eux croyaient dur comme fer aux promesses de réformes du président Bashar al-Assad et condamnaient sévèrement les premiers signes de militarisation de la révolution, que j’avais déjà constatés lors de mon premier séjour d’observation, en juillet de la même année, à Homs notamment.  

Mais, aujourd’hui, même à Hama, on espère l’arrivée de l’Armée syrienne libre (ASL) et, même à Hama, on prie pour une intervention occidentale. Parce que, aujourd’hui, Hama est sous le feu des snipers du gouvernement, qui empêchent tout rassemblement ; et l’armée occupe places et boulevards.  

Et aussi, en mai, il y a eu les élections, ces « élections libres et ouvertes à l’opposition » promises par Bashar al-Assad. Oui, mais, voilà : les partis d’opposition ont été qualifiés de « mouvements terroristes » ; ils n’ont pas été autorisés à présenter leurs candidats. Et seule l’opposition « officielle », au service du régime, a pu participer au scrutin.  

Depuis lors, les citoyens ont perdu toute confiance ; ils ne croient plus aux promesses. Et les autorités n’osent plus organiser les manifestations fleuves en soutient au président, qui inondaient de monde les rues de Damas ou d’Alep, comme j’avais pu le constater en janvier encore. Le gouvernement a peur, à présent, de voir cette foule se cabrer brusquement et hurler au départ de Bashar, à la fin de la dictature, et devenir incontrôlable.  

Et le régime ne veut plus d’observateurs indépendants sur le sol syrien, aucun témoin. Même ceux qui ne lui étaient pas d’emblée défavorables et cherchaient à comprendre la réalité du conflit sont devenus persona non grata. J’en ai fait l’expérience en mai, lorsque, entré en Syrie par la frontière libanaise, pourtant muni d’un visa en règle, j’avais été arrêté par les moukhabarats, les services secrets, après seulement quelques jours : dans l’Enfer de leur centrale de Homs, ils m’avaient administré une sévère correction, avant de m’expulser six jours plus tard ; le message était clair : je n’avais plus rien à faire là.  

C’est que le régime, sûr de la protection que lui garantissent la Chine et la Russie, ne fait plus preuve d’aucune modération : depuis la mi-mai, l’armée bombarde massivement toutes les villes insurgées, sans plus se soucier des observateurs de l’ONU déployés en Syrie dans le cadre du Plan Annan ; et les services secrets arrêtent, tuent et torturent les manifestants. Ils ne s’en cachent plus ; ils ne se sont pas privés de me le faire savoir, lorsque j’étais en prison : j’ai tout vu, et on m’a cependant laissé partir.  

Un an et quatre mois après le début des troubles, le gouvernement de Bashar al-Assad n’a plus aucune légitimité. Mais il tient toujours, grâce à l’inertie de l’Occident –qui n’a pas même accepté de donner des armes aux insurgés-, et il pourrait tenir encore longtemps et réussir à écraser la révolution.  

C’est pourquoi plus de cent mille Syriens ont fui les zones des combats et s’entassent dans des villes de tentes, derrière les frontières d’Irak, de Jordanie, du Liban et de Turquie. L’affolement de ces dernières semaines en a là précipités plus encore ; et il est temps que les Nations Unies mobilisent les moyens nécessaires pour répondre à ce qui se dessine sous les traits d’une crise humanitaire.  

C’est dans un des camps de réfugiés de la province de Hatay que je devais retrouver Manhal. Nous nous y étions donné rendez-vous. Mais, quand j’y suis arrivé, il était déjà reparti. Il m’avait laissé un message : « je ne peux pas rester là, sans rien faire ; je ne veux pas finir comme les Palestiniens, qui vivent dans des camps depuis soixante ans ; ma maison est à Hama, c’est là que je veux vivre ; c’est chez  moi ; tant pis pour les risques ; je pars au combat ».  

J’ai en revanche retrouvé des habitants de Tal-Biseh, une petite ville au nord de Homs. Le 16 mai, la veille de mon arrestation, j’y avais rencontré l’ASL, qui tenait la ville ; j’étais le seul observateur sur place, et ils m’avaient fait toute une fête. Quelques jours après mon retour en Belgique, j’avais appris que Tal-Biseh était soumise à d’intenses bombardements. Mes contacts à l’intérieur de la ville m’avaient informé que plus de 80% de la population avaient fui. Peu après, j’avais reçu leur dernier message : « l’armée est dans la ville ; nous sommes tout seuls ; personne ne nous aide ; mais souviens-toi de nous ». Je me souviens d’eux…  

Ces  gens, démunis, qui vivent sous les tentes de l’armée turque, sans même savoir si leur maison est encore debout, n’ont pas pu me dire si Tal-Biseh tenait encore ou si l’ASL y avait été vaincue.  

Il n’est pas aisé d’accéder aux camps de réfugiés : l’Ambassade de Turquie à Bruxelles m’en avait refusé l’autorisation, « par respect pour l’intimité des personnes réfugiées » (sic) et, sur place, la procédure demande plusieurs jours d’attente, pour obtenir une réponse souvent négative. Les hôtels d’Antakya sont emplis de journalistes qui attendent en vain. Les autorités turques ne souhaitent pas la présence d’observateurs étrangers, et pour cause…  

Alors que la Turquie entend gérer seule l’afflux de réfugiés qui arrivent sur son sol, refusant l’aide proposée par d’autres États, les conditions de vie dans la dizaine de camps établis tout le long de la frontière sont proprement effarantes. C’est du moins ce que j’ai pu constater au camp d’Altinózü, au sud d’Antakya, l’un des trois sites d’accueil de la province de Hatay ; et ce n’est pourtant pas le pire, à en croire les contacts qui m’ont permis d’y pénétrer.  

Les barbelés qui entourent le camp ne sont en effet pas partout infranchissables : un menuisier, voisin du camp qui jouxte la bourgade, nous a laissé monter sur le toit de sa maison, depuis lequel il est possible, le soir tombé, de se laisser glisser dans le camp à l’aide de cordages…  

Tout de même mieux organisé que les camps de réfugiés au Liban, dont celui de Wadi Khaled, que j’avais visité en mai dans les mêmes conditions, le camp d’Altinózü se compose de vastes hangars de tôle, auxquels ont été ajoutées quelques files de tentes juxtaposées, à l’enseigne du Croissant-Rouge turc. Pas une herbe, pas  un arbre. Par 42°C à l’ombre.  

Le manque de place est tel que chaque tente abrite deux et parfois même trois familles, entassées dans l’air suffoquant et moite qui accable la province de Hatay tout l’été durant, tandis que de nouveaux réfugiés arrivent tous les jours.  

L’eau potable manque. Les sanitaires sont insuffisants et les toilettes débordent. Et les denrées se vendent à prix d’or, fonction d’un marché noir et d’une pénurie cyniquement entretenus par les gardiens du camp eux-mêmes, qui trouvent dans le malheur des familles réfugiées une manne inespérée… Dès lors, la nourriture fait parfois défaut, car, coupées de leurs parentèle et sans revenus, ces familles n’ont pas toutes la possibilité de s’approvisionner régulièrement.  

« Nous sommes reconnaissant au gouvernement turc de nous donner l’asile », m’a confié Samou, un jeune Chrétien, arrivé au camp début juin. « Mais les policiers ne nous aiment pas ; ils n’aiment pas les Syriens et ils exploitent notre malheur tous les jours ; ils n’ont aucune pitié : moi, je préfèrerais être dans ma maison, avec mes sœurs, et boire le vin frais sous la treille du jardin, mais vous savez bien ce qui se passe, chez nous ; ici, parfois, on n’a même pas d’eau pour se laver. »  

Aussi, les coups de colère sont presque quotidiens. Les pauvres gens sont à bout et certains ont déjà décidé de prendre le risque de retourner vivre dans ce qui reste de leur village. « Ils ne veulent pas de nous, ici », m’a lancé une vielle femme. « C’est pour cela qu’ils ne nous donnent rien à manger ; pour qu’on s’en aille et qu’on les laisse tranquilles. »  

Mais la plupart n’a pas le choix : ce sont les familles des combattants de l’ASL, qui les ont mises ici à l’abri. En Syrie, ils sont connus ; c’est principalement le cas des déserteurs. Et la vie de leurs proches est dès lors menacée par les représailles du régime, qui veut faire des exemples pour dissuader d’autres militaires d’abandonner l’armée régulière. Mais, sachant leur famille à l’abri, les hommes peuvent aller se battre pour renverser la dictature : « pourquoi je me bats ? », m’a répondu Mounir, quarante-deux ans, sunnite. « Vous ne savez pas, vous, en Europe, ce que c’est d’être humilié tout le temps : il faut payer des pots-de-vin pour tout ; il faut payer la police ; ils peuvent prendre votre maison, s’ils veulent. On a pris l’appartement de mon cousin ; un homme qu’il ne connaît pas s’est installé chez lui ; il a demandé des comptes au gouvernorat, et on l’a arrêté : les policiers l’ont frappé en prison pendant trois jours ; je n’ai pas reconnu sa figure quand il est sorti, sauf ses yeux. Moi, je ne veux rien que vivre avec ma femme et mes enfants ; c’est tout. On a une chance de pouvoir changer ça ; c’est pour ça que je me bats ».  

Plus compliqué à infiltrer, le camp militaire d’Apaydin, aussi situé dans la province de Hatay. Outre les camps de réfugiés civils, la Turquie héberge aussi le quartier général de l’ASL. Et c’est au camp d’Apaydin que se rassemblent avec leur famille officiers et soldats déserteurs.  

Toutefois, les péripéties que j’ai traversées en mai m’ont valu la sympathie des combattants de l’ASL. Et, à mon grand étonnement, la plupart d’entre eux me connaissent. Et mon nom est presque devenu un sésame, qui m’ouvre toutes les portes.

SYRIE--Alep----Juillet-et-aout-2012 1322

 photo © Pierre Piccinin (Camp de réfugiés syriens d'Apaydin - Turquie, Hatay - juillet 2012)

J’ai donc eu l’opportunité de rencontrer le commandement de l’ASL, le général Amro Faez et le général Mustapha Ahmed al-Cheick, commandant le Haut Conseil militaire de l’ASL. Le Général al-Cheick était l’un des plus hauts gradés de l’armée syrienne ; il commandait l’armée du nord, dans la région d’Alep. Rejoint par plusieurs officiers dissidents, il a créé ce Haut Conseil qui essaie de fusionner et de coordonner les différents groupes armés de l’insurrection, y compris le tronc historique de l’ASL, fondée par le colonel Riad al-Asaad, l’un des premiers officiers de haut rang à avoir pris ses distances aves Damas.  

Par chance, lorsque je me suis présenté à l’entrée du camp, se trouvait aussi le professeur Ayach Salah, opposant syrien de longue date qui enseigne à l’Université de Paris VII ; il nous a aimablement servi d’interprète.  

On laisse son passeport à l’entrée. Aucun appareil photographique n’est admis dans le camp ; pas de téléphone portable ; j’ai cependant pu dissimuler un dictaphone dans mon sous-vêtement et enregistrer mon échange avec le général al-Cheick :  

- La Turquie vous aide-t-elle, général, dans la guerre contre le gouvernement baathiste ?  

- Non. Nous recevons un support moral, mais c’est tout. Nous n’avons même pas un support logistique. Nous sommes en prison, ici. On ne peut pas sortir.  

- Et la France ? Certains médias ont affirmé que les services secrets français vous avaient fourni du matériel de télécommunication, qu’ils vous entraînaient à la guérilla urbaine dans les camps de réfugiés. J’ai moi-même répercuté ces informations…  

- C’est faux. Ils ne nous ont presque rien donné… Et regardez-nous, ici : vous voyez des camps d’entraînement militaire ?  

- Avez-vous reçu des armes de l’étranger ?  

- Très peu. Peut-être certaines régions ont-elles reçu des armes ; mais ce n’est pas par l’intermédiaire du Haut Conseil.  

- Deux offensives ont été lancées : la « Bataille de libération de Damas », qui est perdue, faute de matériel lourd -on devait s’en douter-, et l’ouverture d’un front dans le nord, à Alep. Est-ce le Haut Conseil qui a ordonné ces opérations ?  

- Non. C’est un groupe d’officiers de l’ASL qui a ordonné ces offensives, pas le Haut Conseil. Nous avons été informés deux jours seulement avant l’offensive à Damas. La bataille de Damas est perdue et beaucoup de gens ont été tués, mais il reste encore des combattants…  

- Mais, dans ce cas, quels sont les rapports exacts entre le Haut Conseil et ces officiers de l’ASL ? Qui les commande ? Comment s’organise cette ASL ?  

- C’est compliqué : l’ASL, c’est un ensemble de groupes indépendants qui combattent sur le terrain. Et c’était un corps sans tête. Même le colonel al-Asaad n’a pas le contrôle sur ces groupes de combattants. Chaque région, sur le terrain, a son groupe de combattants et son chef ; ce sont surtout des civils qui ont pris les armes, avec des soldats déserteurs. C’est pour cela que nous essayons de faire reconnaître ce Haut Conseil, pour coordonner les mouvements de ces groupes et rendre leur action plus efficace.  

Pour le moment, un peu plus de 50% des groupes combattant travaillent étroitement avec nous. Et ça évolue dans le bon sens : les combattants comprennent l’importance de coordonner les opérations. Depuis six mois, nous avons réussi à organiser dans chaque région de Syrie un Conseil militaire, pour structurer tous ces groupes qui forment l’ASL, qui s’en revendiquent. C’est nécessaire, pour vaincre l’armée du régime, mais aussi pour éviter la prolifération de certains groupes salafistes, djihadistes, qui reçoivent, eux, de l’argent de certains pays, et les empêcher de semer le chaos en Syrie.  

Mais, sans moyen, que pouvons-nous faire ? Or, pour l’instant, aucun pays ne nous aide vraiment. Il y a ici vingt-quatre généraux, prêts à servir le pays. Mais nous sommes seuls.  

Avez-vous entendu la déclaration des Etats-Unis, ce matin ? Ils savent qu’un massacre se prépare à Alep, mais ils ont dit qu’ils n’interviendraient pas.  

C’est une carte blanche pour le régime d’al-Assad.  

- Concrètement, que devrait faire l’Occident ? Vous fournir un appui aérien ?  

- Nous n’avons même pas besoin d’un appui aérien. On a les hommes, partout. Si seulement on nous donnait un peu de matériel, anti-char et anti-aérien, en dix jours, le régime est fini.  

Les Américains ont donné des armes anti-aériennes en Libye. Nous leur avons demandé la même chose, mais ils ont refusé. Ils disent que, si on donne ces armes à la révolution syrienne, elles vont tomber dans les mains d’al-Qaeda. C’est faux ! C’est tout le contraire ! Par contre, à qui ont-ils donné ces armes en Libye ?  

- Pourquoi les occidentaux ne vous aident-ils pas ?  

- C’est une difficile question ! Pour résumer : l’ordre mondial a été construit par l’Occident sur plusieurs points d’appui. Au Proche-Orient, la Syrie en est un. Or, la révolution va contre les intérêts occidentaux. C’est pour cela que la révolution syrienne est abandonnée, sans aide ; c’est une révolution orpheline.  

Le coût humain est horrible : officiellement, on parle de vingt mille morts. Mais c’est sans compter tous les disparus.  

La Russie et la Chine croient combattre l’Occident. Mais, en appuyant al-Assad, elles servent l’équilibre qu’il a mis en place, basé sur la misère du Tiers-Monde.  

Les États-Unis soutiennent les Israéliens, qui supportent Bashar al-Assad, parce qu’il s’est entendu avec eux. Il sert de garde-fou aux combattants palestiniens réfugiés en Syrie. Depuis quarante ans, la Syrie n’a pas tiré une balle contre Israël.  

Et ils ont surtout peur que la Syrie, devenue indépendante, renverse le rapport des forces dans la région, déconstruise l’ordre établi après la seconde guerre mondiale et remette en question leur contrôle des pays du Golfe et, donc, du pétrole.  

Nous, nous essayons d’être libres, mais vos gouvernements, ils sont contre notre liberté.  

- Autre chose : que va-t-il arriver aux Chrétiens et aux Alaouites, la communauté du président al-Assad ? On a parfois l’impression, en Occident, que c’est une révolution sunnite.  

- Absolument pas ! Ils auront leur place en Syrie, comme maintenant ! Ce sont les gouvernements occidentaux qui habillent la révolution syrienne de la sorte. Mais la société syrienne a toujours vécu dans la diversité, sans violence. C’est le régime qui essaie de faire croire que la société va éclater. C’est vrai, cependant, que le régime a piégé les Alaouites. Ils ont été amenés à piller la société. Mais nous, nous voulons faire comme Mandela a fait en Afrique du Sud : le pardon et la réconciliation, pour créer un État laïc et démocratique, et mettre fin à ce drame le plus vite possible.  

D’ailleurs, il ya des Chrétiens dans l’ASL ; peu dans le Haut Conseil, parce que les Chrétiens ne font pas de carrière militaire ; ils sont avocats, médecins, commerçants ; mais beaucoup de civils ont pris les armes avec l’ASL. Et des Alaouites aussi.  

Le gouvernement ne s’appuie plus sur les Chrétiens : il avait proposé de les armer pour combattre la révolution, mais ils ont refusé. C’est bien la preuve qu’ils ne soutiennent pas le régime.  

- Et si le régime acceptait de négocier avec vous…

- Non ! C’est trop tard ! Après tout ce qu’il a fait, il n’y a plus de négociation qui tienne. De toute façon, la question ne se pose même pas.

A la sortie du camp, un journaliste suisse attendait de pouvoir entrer, sans succès. Je lui ai donné une carte de visite. Mais, alors qu’il me demandait quelques informations, deux gendarmes turcs se sont approchés, m’ont repris mon passeport des mains et m’ont demandé de les suivre. J’ai discrètement confié mon dictaphone au journaliste. Ils l’ont arrêté aussi. Les gendarmes nous ont fouillés. Chaussures comprises. Le dictaphone était sur la table. Le journaliste n’a pas bronché. Nous avons réussi à faire croire que l’objet que je lui avais remis n’était que ma carte de visite, pour nous retrouver en soirée… Incrédule, l’officier a dû nous laisser quitter le camp.

Ce samedi soir, je rejoindrai une unité de l’ASL. Les hommes m’attendent à la frontière, dont ils contrôlent plusieurs postes douaniers ; nous avons rendez-vous à Gaziantep, une petite ville, à un long jet de pierre de la Syrie.

Avant d’entrer à nouveau en Syrie, j’ai demandé que l’on m’apprenne à utiliser correctement une kalachnikov, la seule arme à disposition des rebelles. Si nous rencontrions un problème… Je ne veux en effet en aucun cas retomber dans les griffes des services secrets.

On peut bien sûr être très critique concernant la révolution syrienne. Je l’ai été, je le suis encore, et j’estime qu’il s’agit là d’une saine démarche. Mais il ne faut pas perdre de vue qu’elle se débat dans des conditions extrêmes, sans aide extérieure et face à la machine de guerre d’un régime politique impitoyable, qui lui fait payer un lourd tribut en victimes civiles plus encore que militaires.

Il ne faut donc pas se laisser distraire par des constatations certes pertinentes, mais secondaires, et oublier que les revendications des insurgés sont honnêtes et légitimes…

J’entrerai avec ces hommes dans un pays en guerre, dont le gouvernement menace maintenant d’utiliser des armes chimiques.

Depuis le vendredi 20 juillet, l’ASL a déclenché une vaste offensive dans cette région, autour d’Alep (dans le nord-ouest de la Syrie). Les massacres se sont succédé, depuis deux mois, et il n’est plus temps de tergiverser : « il faut gagner ou mourir », m’a écrit Manhal.

Peu avant, elle avait lancé la « Bataille de libération de Damas ». Ce fut un échec… Faute d’un soutien des démocraties occidentales, toujours imperturbables face à l’assassinat du peuple syrien par l’arsenal militaire du régime baathiste, l’ASL a dû reculer devant les compagnies de chars d’assaut et le déploiement d’hélicoptères de combats dans le ciel de la capitale.

Et les quartiers insurgés ont été « nettoyés » des « terroristes », selon le jargon de la propagande mise en œuvre par la télévision d’État.

Le Président al-Assad l’avait annoncé : désormais, c’est dans le nord, le long de la frontière turque, que l’armée régulière va concentrer ses efforts. C’est sur Alep, Idlib, Hama, Rastan, Tal-Biseh, Homs… qu’est menée une contre-offensive d’envergure, dont l’objectif est l’élimination totale de la résistance à la dictature.

Avec les soldats de l’ASL, nous marchons en direction de cette contre-offensive, qui a commencé ce matin et dont les mouvements les plus décisifs sont pour les prochains jours…

Car ce n’est plus de Damas qu’il s’agit aujourd’hui. Aujourd’hui, c’est ici, à Alep, que va se jouer la « Mère de toutes les batailles », selon les termes du Président al-Assad ; c’est maintenant l’heure de la Bataille de Syrie.

 

    Carte Arte Syrie - Hatay                                                                                                         Source : Arte - LeDesous des Cartes 

 

 

Lien(s) utile(s) : Le Soir

 

 

Lire également :

 

- SYRIE / LIBAN (analyse) – Griffes de fer à Damas ; relents de guerre civile à Beyrouth

 

- SYRIE – Voyage en Enfer

 

 

 

© Cet article peut être librement reproduit, sous condition d'en mentionner la source

www.pierrepiccinin.eu

 

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Publié le par Pierre PICCININ

Tunisie - Du triomphe au naufrage ?

 

Entre salafisme et ennahdhisme, sur fond de benalisme latent (Grotius international - Géopolitique de l'Humanitaire, 28 juillet 2012; et L'Orient - Le Jour, 1er août 2012)

   

   Tunisie - Liberté

photo © Pierre Piccinin (Tunis - place de la Kasbah - février 2011)

 

 

 par Pierre PICCININ (à Tunis – juillet 2012)

et Mohamed Ali al-CHAMTOURI (Rédacteur en chef du site de presse tunisien TIWINOO)

 

 

 

Carte tunisie frSi la révolution tunisienne a triomphé des pièges qui ont eu raison du soulèvement égyptien, sa marche vers la démocratie est aujourd’hui en proie à deux fléaux dont il est permis de se demander si l’un ne joue pas de l’autre pour accroître son influence…

En Égypte, en effet, le coup de colère social n’a pas abouti au renversement de l’appareil politico-économique qui s’était emparé du pouvoir peu après la disparition de Gamal Abdel Nasser, en 1970, et s’était peu à peu rendu maître de tous les rouages du pays, à la faveur des gouvernements successifs, corrompus, d’Anouar al-Sadate et d’Hosni Moubarak.

Quand les troubles ont éclaté, en janvier 2011, les Frères musulmans, dont les seuls objectifs consistent en un retour à la tradition islamique et à l’encadrement social des masses  défavorisées, se sont rapidement alliés à l’armée et à l’establishment et se sont accordés avec eux, mettant un terme aux espoirs de la jeunesse éclairée.

Certes, le bras de fer persiste entre les Frères et l’armée : tandis que les Frères mobilisent leur assise populaire (dont les troupes ont remplacé les jeunes de la place Tahrir et maintiennent la pression sur les militaires), le Conseil suprême des Forces armées, de son côté, a invalidé l’élection d’un tiers du parlement que dominaient les islamistes ; et la riposte ne s’est pas faite attendre : à peine élu à la présidence de la république, le Frère Mohamed Morsi s’est empressé de rétablir les parlementaires, d’autorité, bravant le Conseil constitutionnel... Néanmoins, l’entente est consommée entre les deux camps, chacun étant parfaitement conscient de son incapacité à vaincre l’autre et de la nécessité, dès lors, de trouver un modus vivendi (et de faire face ensemble à leur ennemi commun, les Salafistes, dont l’implantation sociale fait concurrence à celle des Frères et qui menacent les intérêts de l’armée et ses bonnes relations avec le Pentagone). 

En Tunisie, en revanche, la société civile est de très loin plus éduquée. Elle se structure en outre à travers de nombreuses associations (mouvements de jeunesse, syndicats, organisations sportives, culturelles, régionales, coopératives agricoles, etc.), qui ont suppléé à l’inexistence de partis politiques d’opposition, interdits sous la dictature de Ben Ali. Cette société civile a donc su s’affirmer de manière organisée et a créé la Haute Instance pour la Réalisation des Objectifs de la Révolution, rassemblant ces principales associations et plusieurs mouvements politiques d’opposition de retour d’exil ou sortis des prisons.

En cela, la société civile a posé un acte révolutionnaire sur le plan institutionnel, car cette Haute Instance s’est emparée du processus électoral, en refusant l’élection d’un parlement avant une refonte complète de la Constitution et en évinçant l’ancien gouvernement qui, Ben Ali parti, continuait cependant de gérer le pays.

Cet acte révolutionnaire a mené à l’élection libre d’une Assemblée constituante, en charge de rédiger la nouvelle Constitution, préalablement aux élections parlementaires et présidentielles, qui devraient avoir lieu en mars ou avril 2013. L’Assemblée constituante a en outre désigné un gouvernement de transition, formé par une coalition d’opposants à la dictature et dont tous les acteurs de l’ancien régime ont été exclus.

Si l’insurrection syrienne (le dernier acte en cours des « révolutions » arabes), faute d’une aide extérieure, échouait à renverser le gouvernement al-Assad et devait s’achever dans le bain du sang des révoltés, la Tunisie serait ainsi, probablement, tout ce qu’il resterait du « Printemps arabe »… 

Cela étant, la révolution tunisienne est aujourd’hui menacée par deux forces apparemment concurrentes, mais dont les accointances se révèlent peu à peu. 

D’une part : Ennahdha. 

Ennahdha, qui tente d’imposer toute sa volonté de promouvoir une islamisation conservatrice de la société, au sein d’un gouvernement où, sans être majoritaire, elle occupe néanmoins une place prédominante (nous aurions beaucoup apprécié pouvoir entendre le point de vue d’Ennahdha ; mais aucun des leaders sollicités n’a accepté de s’exprimer sur les thèmes que nous abordons dans cet article).

 

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photo © Pierre Piccinin (grande mosquée de Kairouan)

 

D’autre part : les différentes mouvances salafistes, dont la principale, Ansar al-Charia (« les partisans de la Charia »), qui refuse le jeu politique, n’a pas hésité, en juin, à appeler à l’insurrection générale contre la république… 

Quelques jours après qu’a circulé sur internet un discours d’Ayman al-Zawahiri (le successeur d’Oussama Ben Laden à la tête du tronc historique d’al-Qaeda), qui incitait le peuple tunisien à défendre la Charia, le chef d’Ansar al-Charia, le Cheikh autoproclamé Abou Iyadh (de son vrai nom Seif Allah ben Hassine, ancien djihadiste en Afghanistan) appelait au soulèvement contre les autorités constituées.

S’en sont suivi des troubles violents qui ont mis à feu et à sang plusieurs quartiers des banlieues défavorisées de la capitale, Tunis : les 11 et 12 juin, dans les banlieues d’Intilaka, Ettadhamen, Essijoumi, La Marsa, Carthage et Le Kram, des bandes de Salafistes, dont certains étaient munis d’armes blanches et de fusils de chasse, se sont attaquées aux bâtiments publics, dont plusieurs ont été incendiés et complètement détruits, et se sont confrontées aux forces de l’ordre, provoquant une centaine de blessés. 

Première victime des troubles, le Printemps des Arts : cette exposition de peintures, qui se tenait à La Marsa (au Palais Abdellia), a été saccagée pas les Salafistes, qui considéraient que plusieurs œuvres présentées insultaient l’Islam et le Prophète Mohamed. 

Le constat est sérieux : ces affrontements soudains ont contraint le gouvernement à imposer le couvre-feu dans plusieurs villes de Tunisie. 

Et le phénomène est résurgent : en janvier déjà, un groupe de jeunes Salafistes s’étaient rendus maîtres de la petite ville de Sejnane, dans le gouvernorat de Bizerte, au nord, où ils avaient créé un tribunal et emprisonnaient les personnes décrétées coupables d’actes contraires à la Charia, la loi coranique. Certains condamnés, pour avoir bu du vin ou n’avoir pas été présents à la prière, ont été roués de coups. En mai, à Jendouba, un Califat indépendant avait même été proclamé, et les cafés, hôtels, restaurants et cinémas, fermés, les commerces d’alcool, vandalisés, et des locaux du syndicat de gauche, l’UGTT, pillés et incendiés. 

Le gouvernement avait dû faire intervenir l’armée pour restaurer l’autorité de l’État dans ces deux villes. Nous nous y sommes rendus : les tentions restent vives entre une partie de la population, les jeunes surtout, et les Salafistes. Dans la rue, les deux camps se regardent en chiens de Fayence. Les gens ont peur de parler, se méfient les uns des autres, et c’est en nous éloignant des groupes que, ici et là, il a été possible de recueillir le sentiment de  quelques habitants : les Salafistes n’agissent plus ouvertement, à présent ; tout se fait de manière cachée, pressions, menaces, et plusieurs personnes auraient disparu.

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    photo © Pierre Piccinin (mosquée de Sejnane)

 

À Sousse, des postes de police ont été incendiés et les bâtiments des partis de gauche ont également été ciblés.   

 

Le 20 mai, à Kairouan, des milliers de Salafistes s’étaient réunis à l’appel d’Ansar al-Charia, sur le parvis de l’immense mosquée Uqba Ibn Nafi, une mosquée du VIIème siècle, presque contemporaine du Prophète… 

Nous avons tenté de nous entretenir avec leur leader, le Cheikh Abou Iyadh. En vain : il se terre désormais. On nous avait donné rendez-vous dans une mosquée de la banlieue de Tunis, après la dernière prière du soir. Un groupe de barbus nous y attendaient en effet, mais, très poliment, ils nous ont fait entendre que la rencontre n’aurait pas lieu. 

Qu’à cela ne tînt ; le lendemain, nous avons gagné le centre, le gouvernorat de Sidi Bouzid, là où avait commencé le « Printemps arabe » : dans la bourgade de Sidi Ali Ben Aroun, entre Kairouan et Gafsa, nous avons obtenu à l’arrachée un entretien avec celui que les Tunisiens qualifient de « référence spirituelle suprême des Salafistes d’Afrique », le Cheikh al-Khatib al-Idrissi, un homme courtois, presqu’aveugle et qui vit dans ce gros village en toute simplicité. Il est l’idéologue du mouvement salafiste en Tunisie, dont Abou Iyadh ne serait que l’exécutant, bien que les rapports entre ces deux leaders apparaissent en fin de compte assez tendus. 

Le Cheikh s’est montré un peu capricieux, au début, mais, après quelques palabres et salamalecs, il a accepté de nous recevoir. Nous avons été accueillis avec une réelle gentillesse par sa communauté. D’une grande amabilité et sur un ton très posé, il a reconnu son soutien à al-Qaeda, tout en condamnant les violences survenues dans le pays, qu’il a attribuées aux « gauchistes » du parti d’extrême-gauche d’Hamma Hammami, le Secrétaire général du Parti communiste des Ouvriers de Tunisie (tout fraîchement rebaptisé « Parti des Travailleurs », pour  moins effrayer une société tunisienne en fin de compte très conservatrice et islamisée, comme l’ont  révélé les élections de l’Assemblée constituante) : selon lui, les « gauchistes » se collent des postiches, de fausses barbes, et engendrent la violence, pour discréditer les Salafistes… 

Selon les représentants du Parti des Travailleurs que nous avons rencontrés, ce seraient plutôt des policiers, fidèles à l’ancien régime, qui agiraient ainsi, pour créer du désordre, nuire au gouvernement de transition et favoriser le retour des responsables du RCD (le Rassemblement constitutionnel démocratique, le parti de Ben Ali, aujourd’hui dissout) et inquiéter l’Occident dont les partisans de l’ancien régime espèrent le soutien. Le salafisme ne serait qu’un prétexte, exacerbé par ces derniers, et les attaques attribuées aux Salafistes procèderaient davantage de la crise sociale qui crispe le pays et génère des émeutes, dans lesquelles interviennent des hommes de main « déguisés » en Salafistes… 

Si l’hypothèse n’est pas à exclure, elle n’explique toutefois pas l’ampleur des événements de Sousse, Kairouan, Tunis, Jendouba, Sejnane…

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    photo © Pierre Piccinin (mosquée de Sidi Ali Ben Aoun)

 

Ainsi, s’il ne semble pas avoir l’assise sociale de son alter ego égyptien, ni son organisation politique, et connaît par ailleurs certaines divisions, le  mouvement salafiste tunisien apparaît toutefois beaucoup plus radical dans ses méthodes et pourrait devenir, à terme, un facteur important de déstabilisation du pays, sur le plan économique notamment, la Tunisie tirant une grande partie de ses revenus de l’activité touristique que l’insécurité et les troubles provoquées par certains groupes salafistes, fussent-ils minoritaires, pourraient grever très sérieusement.  

 

La situation est d’autant plus inquiétante que, depuis quelques mois, de plus en plus d’armes, en provenance de Libye, se vendent sous le manteau, jusque dans la capitale. Nous en avons nous-mêmes fait l’expérience, suite à des informations obtenues dans la Medina de Tunis, la vieille ville : pour une centaine de dinars (moins de cinquante euros), dans la banlieue nord de Tunis, il est possible d’acheter un Famas (arme de guerre de fabrication française, dont une grande quantité avait été parachutée aux rebelles libyens du Djebel Nafoussa, région berbère frontalière avec la Tunisie) ; et on peut acquérir une Kalachnikov pour moins cher encore, en négociant bien… 

Mais, tout aussi inquiétantes furent les réactions du gouvernement de transition, face aux revendications des Salafistes… 

À commencer par la lettre cosignée par les leaders de la Troïka au pouvoir, le Président de la république, Moncef Marzouki, le Président de l’Assemblée constituante, Moustapha Ben Jaafar, et le premier ministre ennahdhiste Hamadi Jebali, qui rendaient tous trois les artistes du Printemps des Arts responsables des violences : « l’atteinte aux symboles sacrés n’entre pas dans le cadre de la liberté d’expression. Son objectif est la provocation pour semer la discorde et exploiter la vulnérabilité de la situation. Nous condamnons avec la plus grande fermeté ces provocations car elles portent atteinte à l’unité nationale. » Dont acte…

Et le ministre de la culture, Mehdi Mabrouk (indépendant des partis de la Troïka), de renchérir : « l’exposition comportait beaucoup d’œuvres de mauvais goût et artistiquement médiocres, qui violent le sacré et portent atteinte à certains symboles de l’islam. Certaines appartiennent à des autodidactes qui n’ont rien à voir avec l’art plastique et véhiculent des messages politiques et idéologiques. L’art n’a pas à véhiculer une idéologie ; il n’a pas à être révolutionnaire ; il doit être beau. » (sic). 

C’est que, face à ces deux menaces islamistes, l’une qualifiée de « modérée », l’autre, de « radicale », les deux partis socio-démocrates et laïcs, qui forment avec Ennahdha la Troïka du gouvernement transitoire, font difficilement le poids et doivent composer en permanence. 

Le parti Ettakatol (le Forum démocratique pour le Travail et les Libertés) de Moustapha Ben Jaafar et le parti du Congrès pour la république (CpR) de Moncef Marzouki tentent tant bien que mal –et en dépit de questions de personnes et de divisions internes- de maintenir la révolution sur les rails de ses promesses et, au prix de concessions parfois extrêmes, d’éviter le conflit avec Ennahdha, qui n’a pas clairement condamné les mouvements salafistes, avec lesquels certains Ennahdhistes partagent un grand nombre de revendications, en matière de justice, de droit de la famille, des droits de la femme et d’enseignement, notamment…  

Plus encore, les partis laïcs doivent faire face aux attaques répétées des Ennahdhistes, qui ont compris toute l’importance de contrôler l’information et mènent une véritable campagne de presse contre le président Marzouki.

Ennahdha, qui a mis le grappin sur les ministères les plus sensibles, a opéré un remaniement complet du personnel des médias publics ; et les journalistes restés en place subissent des pressions quotidiennes qui les obligent à suivre la ligne décrétée par les islamistes. Les pires bobards sont ainsi distillés à propos du président, du montant de son salaire, de ses mœurs : il serait alcoolique et sortirait secrètement la nuit du Palais de Carthage pour courir les filles à La Goulette, au point d’être incapable de travailler le jour, etc. (toutes choses que, pour connaître le personnage et son emploi du temps, nous pouvons sûrement démentir). Mais la calomnie a pris racine et, dans les cafés de Tunis, la rumeur est devenue conviction ; et la conviction, certitude…   

La dernière attaque en date, la plus audacieuse, fut l’extradition illégale vers la Libye de Baghdadi Mahmoudi, l’ancien premier ministre de Mouammar Kadhafi. 

Le Président Marzouki, médecin de formation et ancien président de la Ligue des Droits de l’Homme tunisienne, emprisonné sous Ben Ali, nous a expliqué, lors des entretiens qu’il nous a accordés, qu’il avait refusé cette extradition vers la Libye, car ce pays est actuellement en plein chaos ; et la torture et l’arbitraire y sont plus que jamais monnaie courante… 

Or, c’est par la presse que, le 2 juin, le président tunisien a appris comment son premier ministre ennahdhiste, Hamadi Jebali, avait outrepassé le veto présidentiel et, de nuit, ordonné l’extradition de Baghdadi Mahmoudi… 

Certes, la réaction de la présidence a été ferme et sans appel, qualifiant d’illégale l’action du premier ministre, coupable d’avoir sali l’image de la Tunisie, et le désignant comme personnellement responsable des sévices que pourrait subir Mahmoudi. 

Mais cet épisode a porté un coup dur à l’image du président, qui n’a pas été compris de tous, en choisissant la voie de la modération et du dialogue, en calmant le jeu, pour sauvegarder l’unité du gouvernement et permettre la poursuite du processus constitutionnel.

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Photos---illustration--3 1284      Une du quotidien tunisien L'Audace (juillet 2012) 

Ce choix a entamé gravement sa popularité, ce choix d’encaisser l’affront et de préserver les nouvelles institutions, fragiles, ce choix de la part d’un président qui veut se démarquer, jusque dans son apparence vestimentaire, des dictateurs Bourguiba et Ben Ali. 

« Un président n’est pas un papier-mouchoir ; on ne traite pas un président comme ça », m’a lancé un homme rencontré à une terrasse de café de l’avenue Bourguiba. « Il devait attaquer ou démissionner ; si al-Marzouki avait démissionné, tous les Tunisiens auraient voté pour lui aux prochaines élections. » 

« Marzouki est un homme très intelligent », a ajouté un autre. « C’est un docteur, un écrivain ; il parle bien le français ; mais il n’est pas un homme politique ; ça, il ne sait pas faire, et on ne le voit jamais à la télévision, pas comme Ben Ali ; il doit s’affirmer comme doit le faire un président ; il représente le peuple et doit être fier et bien habillé, avec une cravate et tout ce qu’il faut. » « Ce qu’a fait Ennahdha, ce n’est pas correct : il y a la Troïka et tout le monde doit se respecter ; mais, Ennahdha, ils ont voulu montrer qu’il s’en foutent de Marzouki et du CpR, et qu’ils font ce qu’ils veulent. » 

Le peuple tunisien n’a semble-t-il pas encore tourné la page et conserve de la présidence l’idée de l’homme fort, aux costumes impeccables, celle du prince, du raïs, qui est au-dessus des autres. Il demeure sensible au bling-bling et ne perçoit toujours pas exactement qui se soucie réellement de son bien-être… Mais quel peuple, en Europe aussi, pourrait-il lui donner des leçons sur la question ? 

Le fait est aussi que, dans les ministères et les gouvernorats, tapis dans l’ombre, les fonctionnaires de l’ancien régime restent en place. Comment le pays pourrait-il en effet renverser toute son administration en quelques mois ? Et, tandis que le médecin humaniste travaille du matin jusqu’au soir au Palais de Carthage, les médias, qui ne se ressentent plus de leur toute nouvelle liberté d’expression, s’en donnent à cœur joie à alpaguer l’ancien hôte des geôles bénalistes, alors que, dans le même temps, dans les restaurants huppés de Tunis –là où nous avons observé la classe dirigeante, quelques soirées durant-, les grands commis de l’État, qui ont apparemment davantage le sens des « réalités », corrompus à souhait, ne se privent pas de festoyer comme au « bon vieux temps » de la dictature, à grand renfort de filles et d’alcool, tout en brocardant le nom du président, souvent affublé, de surcroît, du sobriquet « al-Tartour » (« l’Inutile ») sur les réseaux sociaux, par une jeunesse impatiente de changements et qui n’a pas compris qu’elle assiste peut-être au naufrage de son seul atout… 

En tentant de maintenir sur les rails la coalition tripartite et le gouvernement provisoire en charge de gérer la transition démocratique, le président Moncef Marzouki a passé l’éponge sur la trahison éhontée des leaders d’Ennahdha, dont l’aile radicale surfe sur la vague salafiste. 

Le geste de Moncef Marzouki permettra peut-être à l’Assemblée constituante élue en octobre 2011 d’achever ses travaux et de doter le pays d’une Constitution. Mais, à l’aune de l’incompréhension populaire, ce geste pourrait bien lui coûter l’élection de mars 2013 et livrer la Tunisie, pieds et poings liés, à un islam radical ainsi débarrassé de toute forme de contre-pouvoir. 

Bien que... S'il faut en croire la rue, Ennahdha a beaucoup déçu; et l'extradition de l'ex-premier ministre libyen, tout en déforçant le président Marzouki, a également écorné l'image des Ennahdhistes.

Aussi, la scène politique tunisienne pourrait voir émerger deux nouvelles formations : celle du riche homme d'affaire Hechmi Hamdi, d’une part, Al-Aridha Chaabia (La Pétition populaire pour la Liberté, la Justice et le Développement). 

Plus souvent à Londres qu'à Tunis, Hechmi Hamdi semble pourtant avoir le vent en poupe : sa fortune et son ambition font rêver plus d'un Tunisien... 

Et celle de Béji Caïd Essebsi (85 ans), d’autre part, Nida Tounès (L'Appel de la Tunisie) : ancien membre du RCD et ancien président de la Chambre des députés, Béji Caïd Essebsi avait succédé à Mohamed Ghannouchi au poste de premier ministre, après la chute du dictateur. 

Son nom revient fréquemment dans les conversations des Tunisiens, pour qui il incarne le pouvoir, « un vrai président », promesse du rétablissement de l'ordre, de la fin des grèves sauvages et de l'insécurité galopante, et du retour des touristes... 

« Je ne sais pas pourquoi il revient, parce que les gens devraient le rejeter à coups de pierres », nous a confié un ami journaliste ; « mais, non : ils le réclament ; la rue réclame un chef ! »  

La Tunisie postrévolutionnaire, si elle échappait à l'islamisation, pourrait ainsi se décliner entre un populisme décomplexé et une manière de retour à l'ancien régime.

 

*

 

*                *

 

Pour y voir plus clair, je me suis adressé à quelques acteurs clefs de ce théâtre, à commencer par Son Excellence, le Président de la République de Tunisie, Moncef Marzouki.

J’ai également rencontré plusieurs personnalités salafistes, dont le Cheikh al-Khatib al-Idrissi, principale autorité des Salafistes tunisiens, et Radhia Nasraoui, avocate, Présidente de l’Organisation contre la Torture en Tunisie, opposante à la dictature de Ben Ali et maintes fois arrêtée et torturée en prison. 

J’avais également eu l’accord de Rached Ghannouchi, leader du parti Ennahdha, pour la réalisation d’un entretien, à la condition que les thèmes abordés lui seraient préalablement soumis ; après réception des sujets, son fils m’a contacté pour m’informer que Rached Ghannouchi ne pouvait plus me recevoir, pour raison d’agenda... Aucun autre leader d’Ennahdha n’a ensuite accepté de répondre à mes questions.

 

Photos---illustration--3 1218[Photo : entretien avec le Président Moncef Marzouki - Palais de Carthage - 10 juillet 2012]

 

 

Pierre Piccinin : Tout d’abord, Monsieur le Président, une question qui peut paraître anecdotique… Je considérais cela sans grand intérêt, mais j’ai remarqué, en parlant avec les gens, dans les rues de Tunis, que… Vous ne portez pas de cravate et…

Son Excellence Moncef Marzouki, Président de la République de Tunisie : Non. Je n’en ai pas porté depuis des années ; donc je ne change pas. Parce que cela fait partie du droit à l’habillement, comme tout le monde l’exerce en Tunisie.

PP : C’est que la rue trouve que vous n’avez pas l’allure suffisamment posée ; l’habillement apparemment, pour les Tunisiens, compte beaucoup. 

SE MM : Pour les tunisiens et pour moi, l’habit ne fait pas le moine. Et les gens doivent apprendre à juger leur président sur d’autres choses que la cravate. La cravate, ce n’est qu’un signe de distinction sociale un peu comme, dans le temps, le mouchoir qu’on mettait dans la poche de la redingote. Et je voudrais que les Tunisiens décrochent de ces signaux-là ; qu’ils comprennent que l’élégance est ailleurs. L’élégance est dans l’esprit ; l’élégance est dans le cœur ; l’élégance elle n’est pas dans un morceau de tissu qu’on se noue autour du cou. 

PP : N’avez-vous pas peur que, lors des prochaines élections, cela vous nuise ?

SE MM : Non, non, je n’ai pas peur. Mais, si les Tunisiens devaient voter sur ce genre de symbole, ce serait bien dommage.

PP : Tout autre chose: deux grands problèmes se posent aujourd’hui à la Tunisie, mis à part les problèmes socio-économiques. C’est, d’une part, le problème salafiste, qui semble maintenant devenir très préoccupant. J’ai lu dans la presse que vous aviez dû annuler votre voyage au sommet de Rio et également, pour être présent et répondre à cette problématique. Et l’autre grand problème, c’est la crise qui est en cours avec Ennahdha, suite à l’extradition de l’ancien premier ministre Libyen.

L’université Zitouna a été rouverte. Cette université qui avait été fermée par Bourguiba, si je ne me trompe pas, pour faire place à une université moderne. La réouverture de cette université islamiste est-elle le signe de quelque chose ? Pose-t-elle un problème à vos yeux ? 

SE MM : Pour ce qui est du phénomène salafiste, vous dites qu’il est très grave. Non, il n’est pas très grave. Il est ennuyeux ; il est problématique, essentiellement parce qu’il touche à l’image de la Tunisie. Il donne effectivement de la Tunisie l’image d’un pays en grave danger par le fait que souvent les nouvelles ne sont pas de bonnes nouvelles ; il n’y a que les mauvaises nouvelles qui sont des nouvelles. Donc il y a un effet d’amplification et on donne l’impression que la Tunisie est un pays – comme je l’ai lu quelque part – un pays en voie d’islamisation. 

Je trouve cette façon de présenter les choses complètement fausse. Et la Tunisie n’est pas gouvernée par un gouvernement Islamiste. Elle est gouvernée par une troïka, où il y a deux présidents laïcs ; et ces présidents ont des pouvoirs, contrairement à ce qu’on prétend. La Tunisie n’est pas gouvernée par des islamistes. Elle est gouvernée par une Troïka dans laquelle une importante composante est islamiste.

La Tunisie n’est pas en voie d’islamisation. Ce n’est pas parce que Ennahdha essaie de mettre quelques gouverneurs à elle en place que le pays est en train de s’islamiser. 

La Tunisie a une administration très ancienne, très structurée. C’est une citadelle imprenable et elle est composée essentiellement par des gens qui sont de tradition francophone et laïque. D’ailleurs, concernant ces quelques gouverneurs d’Ennahdha, nous avons mis le holà et nous avons exigé une parité. Voilà pour l’islamisation.

Pour ce qui est de ce phénomène salafiste, là aussi, on l’estime – d’après ce que me disent les services de police – à quelque chose comme quelques milliers de personnes. Quelques milliers, sur un Peuple de dix millions d’habitants. C’est une minorité agissante, une minorité qui donne de la voix, mais son impact sur la société est quasiment nul. Et la preuve, on l’a vu, c’est quand ils ont commencé à vouloir essayer de mettre le feu aux poudres. C’est l’ensemble de la société qui s’est mobilisée. Et ces gens-là sont rentrés dans leurs foyers parce qu’ils ont compris qu’il y avait une formidable réprobation du pays. Donc, ces gens-là posent effectivement un problème sécuritaire, mais pas un problème existentiel. Ce ne sont pas eux qui vont transformer la Tunisie, ni la société, ni l’État. 

Ceci étant dit, il faut bien comprendre une chose, c’est que ce salafisme, qu’on croit être un mouvement religieux, n’est pas un mouvement religieux. C’est fondamentalement un mouvement social. C’est le lumpenprolétariat des quartiers pauvres qui se rappelle à notre bon souvenir en disant : « il y a eu la Révolution, les islamistes qui appartiennent à la bourgeoisie, aux classes moyennes, à la petite bourgeoisie, ils ont peut-être trouvé leur compte, mais nous, non, on n’a pas notre place ». C’est fondamentalement un problème social.  

Quelle est la composition du mouvement salafiste ? Ce sont souvent des jeunes déclassés, qui ont été – pour beaucoup – dans la criminalité, et qui, par le biais du salafisme, essaient de retrouver un statut social. 

Il faut aller au-delà de cette perception religieuse pour voir le problème social qu’il recèle et s’attaquer aux racines du mal. C’est ainsi qu’on va régler le problème salafiste.    

PP : Donc vous n’êtes pas du tout d’accord avec Faouzia Charfi, l’ancienne ministre de l’enseignement, lorsqu’elle dit que, petit à petit, Ennahdha est en train de grignoter le terrain ? 

SE MM : Non, tout cela, c’est du fantasme. Ennahda – et là j’en viens à la deuxième crise dont vous parlez – effectivement a posé un acte… Mais, dans cette crise, vous avez très bien vu que j’ai mis le holà en disant : « niet ! ; les Droits de l’Homme, c’est sacré ». Et cela a donné une formidable crise. Mais qui a aussi été une crise pédagogique, dans la mesure où le pays entier a dû discuter de ces questions des Droits de l’Homme. Donc, il y a dans ce pays une très forte mobilisation chaque fois que les Droits de l’Homme sont touchés. La Tunisie n’est pas livrée à l’appétit insatiable d’un islamisme rampant qui va tout dévorer. Enfin, ça, c’est vraiment du fantasme le plus total. Et je regrette qu’un certain nombre d’organes de presse se prêtent à cette mascarade, à répandre cette croyance et cette fausse image. 

PP : À l’université de la Manouba aussi, il y avait eu du grabuge ; même des heurts entre… 

E MM : Oui, oui… Mais ces heurts… Je les ai beaucoup regrettés. J’avais même apporté mon soutien au doyen. Mais je suis en train de me poser la question : dans quelle mesure tout ça n’a pas été –disons- une partie où tout le monde voulait exciter l’autre, un peu pour se donner en spectacle. Je regrette beaucoup qu’on ait perdu tant de temps et d’énergie dans cette affaire. 

PP : Donc, pour vous, Monsieur le Président, pas de menace réelle d’un développement progressif du salafisme dans le pays ?  

SE MM : Absolument pas, et bien au contraire !

PP : Abordons la question d’Ennahdha, à présent. On a l’impression qu’Ennahdha lance des ballons d’essai et, petit à petit, propose des choses, teste l’opinion, puis retire ces choses quand elle voit qu’il y a une résistance, mais maintient ce qui passe et essaie vraiment d’avancer dans la voie de l’islamisation. Par exemple, pas moins que le premier ministre Hamadi Jebali avait évoqué le sixième Califat, dans un de ses discours –rien que cela !-, où on aurait imposé la charia comme la base du droit. Par la suite, il est revenu sur ses mots, lorsqu’il avait vu que cela avait provoqué des tensions. On a également entendu Habib Kheder, un des élus d’Ennahdha à la Constituante, qui, sur Radio Mosaïque, disait que Ennahdha pensait qu’il fallait ajouter à l’article 10 de la Constitution la primauté de la charia dans la législation…  

SE MM : Il faut bien comprendre une chose ; c’est que, Ennahdha, c’est un spectre très large. Je ne dirais pas qu’il y a plusieurs partis dans le parti. Mais il y a plusieurs courants. Donc, quand on parle du double discours d’Ennahdha, on commet un abus de langage. Ce n’est pas un double discours. C’est le discours multiple d’Ennahdha. Parce qu’Ennahdha est un organe extrêmement complexe, dans lequel il y a des gens très raisonnables et d’autres gens. Il y a des gens qui comprennent qu’il faut absolument travailler avec les laïcs modérés, que c’est un pays à construction commune. Et ensuite, ils ont une aile droite, qui est une aile dure, pour la charia et ce genre de choses…On va attendre, d’abord, pour voir ce que va donner leur congrès, du 11 au 15 juillet. Parce que, là, ils vont s’affronter. 

Il va y avoir l’affrontement de ces deux écoles. Il faut voir ce qui va en ressortir. Et, en fonction, de ce qui va en ressortir, nous nous prendrons attitude.. Mais, la charia, il n’en est pas question. La primauté des Droits de l’Homme, de l’alternance au pouvoir, de la démocratie, des droits de la femme… Ce sont des lignes rouges. Et c’est sur la base du respect des ces lignes rouges que nous allons travailler et que nous allons continuer à travailler ensemble. 

J’attends ce que va donner ce Congrès. Pour le moment, chaque fois qu’il y a des dérapages, on les arrête. Au sein de la Constituante, nous avons arrêté les dérapages vers la charia. Nous avons dit « niet » ; et il n’y a pas eu de charia. N’est-ce pas ? 

Actuellement il y a de grands débats sur le régime parlementaire et le régime mixte, semi-présidentiel. Ennahda veut un régime parlementaire. On a dit « niet » ; on veut un régime mixte qui garantisse et la démocratie et la stabilité. 

Il se passe en Tunisie ce qui se passe dans tous les pays du monde : vous avez un parti politique qui connaît des tensions en son sein, qui travaille avec d’autres partis qui eux-mêmes ont des tensions en leur sein. Et, tout cela, c’est le jeu politique démocratique. 

Là-dessus, prétendre que nous sommes en train de nous islamiser, c’est aberrant. Parce que qui dit islamisation dit mise au pas des partis politiques, mise en place de la charia dans la Constitution, transformation de la société. Or, rien de tout cela ne se passe. C’est pour cela que je vous affirme que tout cela est fantasme.  

Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de tentation, pas de tentative. Cela veut dire qu’il y a un processus dans lequel plusieurs facteurs jouent en même temps. Dont l’un est un facteur traditionaliste, réactionnaire, pour la charia. Mais qui parle comme tous les autres acteurs. Et il n’est en train de rien imposer. 

Dites-moi ce qu’on a imposé actuellement ? La Charria a été imposée ? Elle n’a pas été imposée. Le régime Parlementaire a été imposé ? Il ne l’a pas été. L’histoire de Jebali, ce n’était pas une histoire idéologique, c’était une histoire politique. Et vous avez vu la réaction du peuple. Voilà la réalité. 

PP : Même chose sur les droits des femmes ? Dans Le Courrier de l’Atlas du 27 juin, j’avais lu un article qui expliquait comment et pourquoi Ennahdha veut payer les femmes à rester chez elles. En expliquant que les femmes à la maison permettraient de résoudre le problème du chômage.  

SE MM : C’est une aberration totale et complète. Et il est hors de question de se prêter à ce genre de chose.

Mais je vous le dis encore une fois : c’est une faction d’Ennahdha qui évoque cela, et d’autres disent le contraire. 

Actuellement la proportion de femmes au parlement tunisien est supérieure à celle qui est en France.

Et ce sont pour beaucoup des élues d’Ennahdha. 

Il faut voir aussi la réalité. Et ne pas se fier pas seulement à ce qu’on entend. Je ne suis pas en train de défendre Ennahdha. C’est un partenaire difficile, avec lequel j’ai de nombreuses difficultés… Mais c’est la réalité. 

PP : Il est vrai qu’on a l’impression que les déclarations d’Ennahdha, de ses élus, sont parfois non concertées ; et qu’on a une série de francs tireurs qui agissent de manière parfois…  

SE MM : Il n’y a pas un parti Ennahdha. Il y a plusieurs courants Ennahdha. Et c’est cela qui donne cette cacophonie. 

PP : Passons à la grande crise, à ce qui c’est passé avec l’extradition illégale de l’ancien premier ministre de Mouammar Kadhafi. Quelle est votre analyse de cette situation, de ce qui s’est passé ?   

SE MM : Ce fut une erreur, comme je l’ai dit dans mon adresse à la nation. J’ai dit au peuple que c’était une erreur sur le plan des Droits de l’Homme, parce que nous étions tenus à respecter nos engagements, notamment en matière d’extradition des réfugiés. D’autre part, nous avons tous été dans l’opposition, sous Ben Ali, et ce sont les organisations internationales qui nous ont aidés. Alors, aujourd’hui, tenir leur avis pour nul et non avenu est quelque chose qui n’est pas acceptable. 

On peut avoir des désaccords sur telle ou telle décision politique, mais, comme nous sommes dans un gouvernement de coalition, la seule règle qui a prévalu jusqu’à présent, c’est le consensus. Et quand il n’y a pas de consensus sur une question, on la laisse de côté en attendant qu’il y ait ce consensus. Or, cette règle a été violée. J’en ai pris le pays à témoin. 

Suite à cela, j’avais le choix entre deux attitudes : soit démissionner pour protester, soit faire face. Alors, oui, j’ai été à deux doigts de démissionner, parce que j’avais considéré que c’était une atteinte à la fois à l’honneur du pays et à la dignité de la fonction dont j’ai la charge. Parce que, contrairement à ce qu’on dit, le président a des pouvoir ; c’est lui qui mène la politique dans le domaine des affaires étrangères ; en concertation avec le premier ministre, mais c’est lui qui donne le la ; et aussi en matière de défense. C’est donc une prérogative présidentielle qui a été atteinte. 

Cependant, j’ai examiné quelles pouvaient être les conséquences. Les conséquences pouvaient être très graves pour le pays. Parce que, si je démissionne, ce sont tous les ministres CpR qui démissionnent, et tous les ministres Ettakatol. C’est le gouvernement qui tombe…  

Les inconvénients auraient été extrêmement graves pour le pays. J’ai donc longuement discuté avec les uns et les autres. Et tous les conseillers politiques, toute la classe politique que j’ai rencontrée, y compris l’UGTT, et ensuite les dirigeants d’Ennahdha, tous m’ont convaincu de chercher une solution pacifique à cette crise. Il y a quand même quatre ministres qui m’ont exprimé leurs regrets et leurs excuses. Les leaders d’Ennahdha eux-mêmes conviennent que c’était une erreur, et que c’était beaucoup plus une erreur de jugement qu’une intention de…  

Bref, j’ai accepté de fermer la parenthèse pour que l’on redémarre sur des bases solides.  

Tout à l’heure, je reçois le premier ministre, qui va m’apporter un protocole de concertation. C’est-à-dire une procédure pour qu’il n’y ait plus ce genre de crise. Il accepte lui-même qu’on améliore les rapports de concertation.  

La crise, d’une certaine façon, a aussi été positive, puisqu’elle a permis de poser pour le pays des questions de fond, la question de Droits de l’Homme. Elle a permis de poser les questions des rapports entre le président et le chef du gouvernement. On va tirer les leçons de cette crise et renforcer l’équipe. Parce que nous n’avons pas de choix. Il faut préparer ce pays et tenir jusqu’aux élections, jusqu’en mars. 

Et, ce qu’il va falloir faire maintenant, c’est mettre en place un mécanisme anticrise pour que le pays se stabilise. Parce que maintenant il revient très tranquillement à une meilleure santé économique. On a une bonne saison touristique ; on a une bonne saison agricole ; le pays est relativement calme par rapport à tout ce qui se vit ailleurs… Ça discute « sec » au niveau de la Constituante, mais ça avance ; on a pu surmonter cette crise.  

Donc, je reste relativement optimiste sur le fait que la Tunisie soit stabilisée et que nous puissions aller vers ces élections de mars 2013. Et à ce moment là, tout sera prêt : la constitution, l’État, le gouvernement, le président. La Tunisie sera bien assise sur ses bases et, à ce moment là, commencera le grand combat, contre le sous-développement et la pauvreté. 

PP : Cette crise est parfois interprétée comme une tentative des Ennahdhistes de voir jusqu’où ils pouvaient aller par rapport à vous, en tant que contre pouvoir ?

SE MM : Ça, il faudrait que vous alliez le leur demander. Mais, si c’était le cas, j’espère pour le pays qu’ils ont bien compris ma réaction. Car, il n’y aura plus de pardon : s’ils dépassaient encore ne serait-ce qu’une seule fois la ligne rouge, ma réaction serait ferme.

 

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Photos---illustration--3-1301.JPG[Photo : entretien avec Radhia Nasraoui, avocate, Présidente de l’Organisation contre la Torture en Tunisie – Tunis - 13 juillet 2012]

 

Pierre Piccinin : Je voulais vous entretenir de deux questions qui me préoccupent dans l’actualité tunisienne. Ce sont, d’une part, la question de l’extradition illégale de l’ex-premier ministre libyen –et la crise entre le premier ministre et le président qui s’en est suivie- et, d’autre part, le problème salafiste  -on en a beaucoup parlé en Europe et je ne sais pas si les médias ont surdimensionné le phénomène ou si la situation est à ce point sérieuse… 

Radhia Nasraoui : C’est vrai que c’est un grave problème, mais je crois que les Occidentaux en font un problème capital, voire le problème le plus important en Tunisie, ce qui n’est pas le cas. 

PP : Il y a quand même eu des troubles assez sérieux. Les Salafistes ont même proclamé le Califat à Jendouba. À Sejnane, ils ont arrêté des gens, mis ces personnes en prison. Les choses ont été très loin…  

RN : Je ne sais pas si c’est vrai. Ils ont mis des gens en prison ? On raconte qu’ils ont agressé et terrorisé la population. Leur chef, l’Émir de la ville, m’a appelée pour me dire que la Ligue des Droits de l'Homme n'a pas voulu les entendre. Ses représentants n’ont vu que les gens qui ont prétendu avoir été agressés. Est-ce que cela est juste ? Je ne sais pas.  

Mais des journalistes français ont pu se rendre à Sejnane pour enquêter ; et ils m’ont dit que les gens étaient vraiment terrorisés, que quelqu’un surpris à boire de l’alcool avait été puni et que même le représentant de Ennahdha dans cette petite ville avait peur: « ils sont plus forts que nous, ici », leur a-t-il dit. Alors, qui faut-il croire ? Les journalistes ? L’Émir ? Il n’avait pas l’air sauvage, il avait une logique… Mais c’était au téléphone. Et je n’ai pas pu le rencontrer, car il a disparu, parce qu’il a été recherché par la police. Il m’a dit qu’il irait se cacher dans la montagne. Mais après, je n’ai plus eu de nouvelles du tout. 

Je crois que la situation est plus grave à Jendouba… Il y a eu, hier encore, une agression à l’encontre de Najib Chebbi (Président du Parti républicain, petite formation de gauche), dans cette région. Il y a de temps en temps des problèmes assez graves...  

J’y ai un confrère qui fait partie de Ettakatol, le parti de Mustapha Ben Jaafar. Je ne sais pas s’il en est toujours membre : il est très profondément anti-Ennahdha. Or, Mustapha Ben Jaafar est maintenant totalement soumis à Ennahda. Et on ne peut pas parler ouvertement de cela au téléphone… 

Bref. Il m’a appelée, il y a quelques semaines, pour me dire que quelqu’un avait été arrêté par la police et qu’on a voulu le forcer à dire que Hamma Hammami (Secrétaire général du Parti des Travailleurs), mon mari, lui avait donné de l’argent pour qu’il provoque les Salafistes. Le type n’est vraiment pas politique ; c’est un chauffeur de taxi. C’est le frère d’une consœur de Tunis. Elle m’a assuré que son frère ne s’intéresse pas du tout à la politique. Les flics l’ont arrêté, lui ont demandé de les suivre. Il n’avait pas compris que c’était grave. Et ils l’ont roué de coups ; ils l’ont torturé ; il avait des traces horribles en sortant. 

Mais il a tenu bon : « Hamma Hammami, je ne le connais pas du tout ; je ne sais pas où se trouve son parti ; je ne peux pas signer un papier comme ça. » Ils ont continué de le frapper et, quand ils ont vu qu’il était têtu, ils l’ont relâché. C’est la preuve que ce sont les flics aussi qui provoquent les Salafistes. Et après, ils affirment que ce sont d’autres personnes qui le font pour semer la confusion, pour régler des comptes... 

Le gros problème, c’est que, les Salafistes, on ne peut pas les mettre tous dans un même sac. 

Il y a les Salafistes djihadistes, bien sûr ; ce sont les violents. Ils recrutent même dans le milieu de la pègre... D'anciens bandits se sont fait pousser la barbe... Ils peuvent être modérés, ici, en Tunisie ; mais, à l’étranger, pour défendre la cause palestinienne ou les Irakiens, par exemple, pour combattre les États-Unis... Il y a les Salafistes doctrinaires ; eux, ils sont supposés être respectueux du pouvoir. Hier, ils respectaient le pouvoir de Ben Ali; aujourd'hui, celui d'Ennahdha. Et puis, il y a des Salafistes qui veulent simplement suivre leur mode de vie ; mais ils ne sont pas pour la violence. Au sein même d'Ennahdha, il y a aussi un courant salafiste... Donc, le courant violent est plutôt minoritaire… Et il y a des policiers et des bandits qui se font passer pour des Salafistes, qui tabassent les gens, qui agressent, qui incendient, qui font n’importe quoi. Nous sommes nombreux à croire que ce sont ces forces obscures qui provoquent les troubles, bien plus que les Salafistes. Ou, du moins, ce sont ces forces qui les manipulent souvent. Avant le 23 octobre, elles agissaient d'autres façons : elles provoquaient des affrontements tribaux ou régionaux... Après le23, ça a été le tour des affrontements à caractère religieux : on monte les Tunisiens les uns contre les autres;on tente de les diviser...

En conclusion, soit ce sont les anciens du régime qui ont intérêt à ce que la situation ne soit pas stable. Soit, ce sont aussi des gens de Ennahdha qui veulent punir ceux qui critiquent Ennahdha. Parce qu’on se pose des questions : pourquoi les Salafistes réapparaissent quand il y a un problème ? Quand on veut détourner l’attention des gens, on crée un problème avec les Salafistes. Les Salafistes attaquent je ne sais quoi, les Salafistes incendient des institutions ou des établissements…  

PP : Il y a eu quand même, en juin, l’appel d’Abou Iyadh, un leader salafiste qui a appelé au soulèvement ; et, à la suite de son appel, il y a eu des émeutes dans plusieurs banlieues de Tunis. 

RN : Oui, mais ça, c’était une manipulation. La personne qui a été à l’origine de ce problème, c’est quelqu’un du RCD. Quelqu’un qui a été jugé d’ailleurs. Il a eu une condamnation très indulgente. 

PP : Comment ça, une manipulation ?  

RN : Les choses ont commencé avec le saccage d’une exposition de peinture, le « Printemps des Arts ». Or, l'individu qui est à l’origine de l’émeute, c’est un huissier-notaire, qui n’est pas salafiste. Il a inventé cette histoire, que l’exposition présentait des œuvres sacrilèges, et il est allé dans les mosquées inciter les gens à venir défendre l’Islam. En plus, ils ont parlé d’un tableau qui n’existe même pas en Tunisie. Ce tableau est au Sénégal. C’était un coup monté pour créer un problème. 

PP : Il y a quand même eu de très nombreuses violences dans les banlieues, où la police a dû intervenir. On a instauré un couvre-feu, dans plusieurs villes du pays. Ça a été très loin ! 

RN : Oui, c’est vrai, c’était assez grave. Mais après on s’est rendu compte que c’était un coup monté... Des troubles dont l'origine était une histoire fabriquée de toutes pièces. Et on l'a exploitée, pour s'attaquer aux libertés, aux partis d'opposition, au syndicat ouvrier, aux institutions de l'Etat, etc. Même les trois vainqueurs des élections ont été piteusement piégés. Le Ministre de la Culture aussi... Au lieu de pointer le doigt sur les responsables directs de violences, les soit-disant Salafistes, ils ont rejeté la responsabilité sur les artistes et leslaïcs, qualifiés de provocateurs...

PP : Et les centaines de manifestants, certains armés avec des fusils de chasse, qui ont tiré sur la police ?  

RN : Tiré sur la police ? Je ne sais pas... Ils ont lancé des cocktails molotov. Certains chefs et prédicateurs salafistes ont même ouvertement appelé au meurtre, sans être inquiétés. Ainsi, c’est vrai qu’il y a eu un gros problème et que les autorités ont été obligées de décréter le couvre-feu. Mais au fond, la question qui demeure est : pour qui travaillent ces groupes? Par exemple : le tribunal de Tunis 2 a été incendié. L’enquête a identifié celui qui l’a incendié , un barbu; mais c’est quelqu’un qui avait déjà été condamné treize fois pour vente illicite d'alcool. Ce tribunal a été incendié il y a quelques semaines, à la même période où il y a les problèmes à La Marsa. Et on a dit que c’étaient les Salafistes. C’est vrai que les Salafistes font des problèmes, c’est vrai qu’ils sont dangereux. Ils menacent même la vie des gens ; il y a eu des menaces de mort. Mais, curieusement, quand il y ades troubles, on trouve toujours des repris de justice venus se mélanger à cesfous de Dieu... 

Par exemple, les artistes qui ont participé au Printemps des Arts, pour les Salafistes, ce sont maintenant des gens à zigouiller. Ça, c’est très grave. 

Mais, le problème, c’est que, d’une part, on sent que les autorités ne réagissent pas clairement par rapport à ces menaces. On dirait que ça les arrange, que les Salafistes sèment la terreur. Parce qu’ils vont avoir la paix eux-mêmes. Quand les gens sont terrorisés, ils ne vont plus critiquer, ils vont rester chez eux. D’ailleurs, ces derniers temps, j’ai appris que des policiers agressent les gens sur l’avenue Bourguiba, des jeunes couples ou des filles, des gens qui n’ont absolument rien fait... Par ailleurs, une certaine police religieuse veut de plus en plus s'imposer dans certains quartiers populaires, au su et au vu des autorités... 

Il ne faut donc pas attribuer tous les troubles qui secouent la Tunisie aux seuls Salafistes !

J’ai l’impression qu’on veut terroriser à nouveau les Tunisiens. On cherche à les faire taire par tous les moyens. On ne peut plus aller manifester sur l’avenue Bourguiba. C’est vrai qu’on a pu s’imposer, le 1er mai ; on s’est imposés sur l’avenue Bourguiba. Mais ça a été dur.  

Le 9 avril, les policiers avaient été sauvages avec nous. Le 9 avril, c’était la Journée des Martyrs de 1938, ceux qui avaient manifesté pour exiger un parlement tunisien, à l’époque de la colonie française. Nous avons été agressés, maltraités. Il y a même deux personnes qui sont maintenant en chaise roulante, parce qu’on leur a tiré des bombes lacrymogènes au niveau des jambes. Les séquelles sont graves. Mais, le 1er mai suivant, les Tunisiens sont revenus sur l'avenue Bourguiba et ils ont fait la preuve qu'ils ne sont plus prêts à faire de concession concernant leurs droits et leur liberté !

Je sens qu’on fait tout pour terroriser les gens. Ennahdha d’abord. Tout ce qui peut aider à faire taire les Tunisiens, ça les arrange. Des policiers se font passer pour des Salafistes. Par exemple, le jour où il y a eu le procès de la chaîne de télévision Nessma, des gens sont venus insulter les avocats et les journalistes qui la soutenaient (c’est la chaîne qui a diffusé Persépolis et qui avait été attaquée par les Salafistes, et que Ennahdha a fait condamner en justice). L’un des types qui étaient en train d’insulter et d’agresser verbalement les gens, c’est un flic connu. Un jeune confrère m’a dit : « je connais ce type ». Et d’autres aussi : « oui, c’est un flic, il nous a déjà arrêté ». Il voulait se faire passer pour un Salafiste. Donc, il y a les policiers, mais aussi les miliciens de Ennahdha, qui se font aussi parfois passer pour des Salafistes. Bref, on est en face d'une nébuleuse... 

PP : Le policier en question, il portait la barbe ?  

RN : Oui, certains policiers mettent une fausse barbe. D’ailleurs les gens rigolent en disant qu’il existe maintenant des usines pour fabriquer les fausses barbes. Parce qu’il y en a qui ont des barbes jusque sur le ventre, mais qui sentent l’alcool. Donc, ça se voit bien que ce ne sont pas des Salafistes.

PP : Vous avez dit qu’il y avait des miliciens de Ennahdha parmi les émeutiers ?

RN : Ah oui ! Ils ont leurs miliciens, et ils ont été dénoncés ! Surtout après la répression du 9 avril dernier. Une chaîne de télévision en a filmés. Ensuite, le journaliste les a identifiés, un a un ; et ils ont tout diffusé, en donnant les noms de chacun, de quelle région ils sont, leur surnom, où ils travaillent, etc.

Ennahda a menacé de l’attaquer en justice. Mais, comme tout le monde dénonçait leurs méthodes, le président de la Ligue des Droits de l’Homme, la présidente de la FIDH, qui est tunisienne, des journalistes, des avocats... Et comme les gens n’ont parlé que de ça pendant deux jours, ils ont laissé tomber…

Mais il y aussi des Salafistes très dangereux ; il ne faut pas le nier non plus ! À Sousse, il y a eu des événements assez graves. Ils ont incendié des postes de police, attaqué le siège du Parti Communiste des ouvriers de Tunisie qui s’appelle maintenant le Parti des Travailleurs (ils ont changé de nom il y a une semaine). C’étaient des Salafistes, bien identifiés, le groupe de Soluman. Je les connais bien, parce que j’avais été leur avocate ; ils avaient été condamnés, en 2008 déjà, pour avoir attaqué la police, à Soluman, sur la route de Hammamet. Leur chef m’a dit : « tu seras récompensée sur terre, parce que tu nous a fait du bien, mais dans l’au-delà, tu iras en enfer ». C’est très significatif, ça veut dire que pour lui je suis athée ; je suis une mécréante.

PP : Quelle est l’importance de ces groupes ? Qui sont derrière eux ? Qui les finance ? Qui les organise ? 

RN : Leur nombre n’est pas très important. On en a compté des milliers, à Kairouan. Mais ils avaient payé des gens pour grossir leurs rangs. Ce sont les méthodes utilisées par ce genre de groupes, pour faire croire qu’ils sont nombreux.

Leurs guides principaux ont été formés dans les pays du Golf, suivant le wahhabisme, une doctrine sectaire et rétrograde, qui était déjà rejetée par les oulémas tunisiens au XVIIIème siècle...  Quant à l'argent, ils en ont beaucoup ! D'où vie

nt cet argent ? Les soupçons se dirigent aussi vers les pays du Golf, le Qatar, l'Arabie saoudite... Ces groupes sont probablement infiltrés, et il servent bien des intérêts, mais pas ceux de la révolution et du peuple tunisien. Ennahdha, au pouvoir, se sert directement ou indirectement de ces groupes, ou bien pour faire pression sur ses adversaires politiques, ou bien pour imposer à la société ce qu'ils ne veulent pas imposer ouvertement eux-mêmes. 

Vous m’avez parlé d’Abou Iyadh, qui a incité les gens à protester. En même temps, un autre Cheikh salafistes a dénoncé une manoeuvre, qui a pour but de nous monter les uns contre les autres, la gauche et les Salafistes. Et, en effet, qui profite de cette situation ? C’est Ennahdha. Mais la plupart des gens n’en sont pas conscients. Je ne sais pas comment tout ça va évoluer...  

PP : L’autre question, c’est l’extradition du Premier Ministre Libyen… 

RN : C’est en effet révélateur de l’autre gros problème. 

On en était tous scandalisés, parce que, pendant des mois, on n’a pas arrêté de dire qu’il ne fallait pas l’extrader, en tous cas pas maintenant. Parce que la situation en Libye n’est pas stable. On a vu ce qu’ils ont fait à Kadhafi, pour lequel je n’ai aucune sympathie, mais c’était sauvage, ce qu’ils ont fait. On sait qu’il n’y a pas de justice indépendante, que, un procès équitable, ils ne savent pas ce que c’est. Déjà en Tunisie, ce n’est pas facile ; alors, que dire de la Libye, privée pendant des décennies de véritables institutions d'Etat… Même la socitété civile libyenne était contre l'extradition avant les élections. Et puis, c’est quelqu’un qui avait demandé l’asile. Or, selon le droit international, on ne peut pas extrader un demandeur d'asile vers un pays qui n'a pas aboli la peine de mort. 

On est tous convaincus qu’il sera torturé, qu’il ne bénéficiera pas d’un procès honnête. Nous l’avons dit à plusieurs reprises ; on a organisé des conférences de presse ; toutes les organisations de la société civile ont participé... 

Marzouki était pour l’extradition, mais pas tout de suite. Marzouki voulait attendre qu’il y ait un gouvernement élu. Ennahdha, eux, ils ont fait fi de tout cela et ils l’ont extradé d’une manière très louche ; c’est le moins que l’on puisse dire. C’était un dimanche, à l’aube, qu’ils l’ont sorti de sa prison ; le jour où les gens suivaient les infos sur les élections en Égypte. Donc, personne ne faisait attention à cela. 

Ennahdha a certainement gagné quelque chose à agir ainsi. D’abord ils ont voulu soutenir les gens qui étaient au pouvoir en Libye, avant les élections. C’était une manière de leur faire un cadeau. Ils ont pu dire : « voilà, nous avons été capables d’exiger que Baghdadi Mahmoudi soit extradé et nous avons gagné ». Peut-être qu’il y a eu une question d’argent aussi. On a parlé d’aide à la Tunisie. Mais je ne sais pas s’il y a eu aide au mouvement Ennahdha aussi. En tout cas, c’est vraiment condamnable. 

C’est la honte. D’abord, ils n’ont pas respecté leurs engagements internationaux. La Tunisie a ratifié la Convention contre la Torture, et elle ne peut pas ne pas respecter la Convention de Genève ; elle a signé presque tous les textes sur les Droits de l’Homme. 

Ensuite, ils n’ont pas respecté le point de vue de la société civile. Il y avait unanimité. Ce n’est pas que les gens apprécient Baghdadi Mahmoudi. On est tous d’accord pour que les personnes responsables d’actes criminels relatifs à la répression ou à la corruption doivent être jugées. On est contre l’impunité. Mais on est aussi contre les pratiques barbares. Donc on ne peut pas admettre que quelqu’un soit extradé vers la Libye à une période où on sait que des gens ont été égorgés et qu'une justice indépendante n'y existe pas. 

Le gouvernement, qui continue de se moquer du monde et des Tunisiens, a constitué une soi-disant commission d’enquête. Et de qui était-elle composée, cette commission ? De gens qui appartiennent quasiment tous à Ennahdha !  

PP : Après cette affaire, comment voyez-vous l’avenir de la Tunisie ? Les prochaines élections,  en mars ?  

RN : Ce que je peux dire, c’est que partout où on va, où je vais, où vont mes amis, y compris des gens qui ne sont pas d’accord avec moi, pas vraiment de gauche, les gens disent qu’ils ont regretté d’avoir voté Ennahdha. Pourquoi ? Parce que Ennahdha a promis pas mal de choses aux gens pour obtenir leurs voix, mais ils n’ont pas respecté leurs promesses. Donc pour beaucoup de gens, c’est un parti qui n’a plus vraiment de crédibilité. Et ils disent : « on a voté Ennahda parce qu’on croyait que ce sont des gens qui craignent Dieu ». C’est une formule, en arabe, pour dire de « bons Musulmans ». Et ce n’est pas vrai. Maintenant, ils découvrent le vrai visage de cemouvement politique : un parti conservateur au service des riches, avec une coloration religieuse. 

Partout ils ont écarté des gens, même compétents, pour placer des gens d’Ennahdha. À la tête de la télé, de la radio nationale, des organes de presse étatiques, les gens sont proches ou appartiennent à Ennahdha. Ou, pire : il s'agit d'anciens agents de Ben Ali, qui sont devenus de bons serviteurs d'Ennahdha. 

Il y a eu un seating devant le siège de la télévision publique, pour dire que la télé était toujours la télé de Ben Ali. Tous les soirs, on voit Hamadi Jebali, le chef du gouvernement. Ce n’est pas possible, c’est redevenu comme du temps de Ben Ali. Il y a eu un moment où on avait des infos pertinentes. Tout le monde était devant la télé parce qu’on pouvait avoir des infos de tous les mouvements dans le pays, les grèves, les protestations. Maintenant, c’est fini. Et on ne peut plus rien dire contre Ennahdha. De plus en plus, on sent que les journalistes craignent des réactions, ils craignent d’avoir des problèmes.

Quand il y a des débats et qu’ils invitent des gens qui sont contre Ennahdha, ils donnent la parole à ceux de Ennahdha en dernier, c’est-à-dire que ce sont eux qui ont toujours le dernier mot. On sent qu’il y a eu des pressions énormes sur les journalistes. D’ailleurs, leurs syndicats en parlent tout le temps. Je ne vous parlerai pas des agressions verbales et physiques envers les journalistes.

En un mot : je crois que ce sont les mêmes pratiques que celles de Ben Ali. Voilà !

Rien n'a changé, ou presque; et les gens sentent que leur révolution est en  train d'être volée !

A mon avis, le processus révolutionnaire n'est pas fini, en Tunisie. Il faut s'attendre à de nouveaux soulèvements; mais, cette fois-ci, ce sera contre les partis qui ont formé le gouvernement provisoire et ont placé Ennahdha à leur tête !

PP : Et que tentent-ils de faire ? Ils vont islamiser la société, la Tunisie ? 

RN : Ah, oui ! Ça, c’est évident !  

Pour les enfants en bas âge, il y a maintenant des écoles coraniques. Allez savoir ce qu’ils sont en train de leur inculquer. Au niveau de l’éducation, au niveau des médias, qu’est-ce que j’entends tous les jours ? Zitouna, les émissions à caractère religieux… On n’avait pas cela avant. Maintenant, c’est catastrophique. Franchement, je crois que le combat à mener va être beaucoup plus dur que je l’imaginais.  

PP : Et le Président Marzouki, face à cela, peut-il faire quelque chose ? Peut-il faire barrage ? 

RN : Marzouki, c’est un ami, je l’aime bien, et je ne veux pas qu’on l’attaque méchamment. Mais sincèrement, d’abord il n’a pas de compétence du tout sur le terrain du combat politique. En plus, le peu de pouvoir qu’il a, Jebali essaie de le lui arracher. Par exemple, dans l’affaire Baghdadi Mahmoudi, Jebali a dit, clairement -et tout le monde l’a entendu à la télé- : « qu’il signe ou qu’il ne signe pas, on va tout de même extrader Baghdadi Al-Mahmoudi » ; et ils l’ont fait. Mais c’est une terrible humiliation pour Marzouki ! Jebali a totalement ignoré Marzouki.  

Allons ! Il était avec Marzouki la veille de l’extradition. Il y avait la fête des militaires ; j’y était aussi ; mon mari était invité. Marzouki et Djebali sont passés juste avant nous. Ils étaient ensemble ce samedi soir. Pourquoi Jebali ne lui a-t-il pas dit : « demain on va l’extrader » ? Par la suite, Jebali a expliqué : « on a envoyé un courrier, il y a une adresse officielle… » Ça, ce sont leurs méthodes...

Marzouki n'a qu'une seule issue pour relever le défi : il doit compter sur l'opinion publique. Mais ose-t-il le faire ? 

PP : Pour conclure, que va-t-il se passer, maintenant, aux élections ? Pensez-vous que Ennahdha va accroître son pouvoir ? Ou bien va-t-elle au contraire perdre des voix ?   

RN : Je crois qu’ils vont perdre des voix, sauf s’ils réussissent encore à acheter des voix comme ils l’ont fait aux dernières élections. J’ai fait la Campagne, et les gens me demandaient : « qu’est-ce que vous nous donnez ? » J’ai répondu : « qu’est-ce qu’on vous donne ?! » « Ah, mais les autres nous ont donné ! Le mouton, l’argent… » Et des promesses de résoudre leurs problèmes de chômage, de leur trouver un travail. Ils ont marié les gens ; ils ont organisé les cérémonies pour les circoncisions, etc. 

PP : Mais qui peut se placer en face de Ennahdha ? Quelle est la formation politique qui pourrait les arrêter ?

RN : Il appartient à la gauche, qui est entrain de s’unir et qui a constitué un front, de faire face à Ennahdha. 

PP : La gauche, c’est Ettakatol et le CpR ?  

RN : Pas du tout ! Ettakatol est totalement soumis à Ennahdha, maintenant. Je ne comprends pas. Aujourd’hui j’ai entendu deux personnes dans un café qui parlaient à voix haute et qui disaient : « Ettakatol a tout perdu parce que ils ont tourné leur veste ». Ils ont quand même eu un bon score. Les gens les ont choisis parce que ce sont des anti-Ennahdha. Mais, une fois élu, Mustapha Ben Jaafar s’est soumis à Ennahda ; ils défendent toutes les positions de Ennahdha. On n’arrive plus à reconnaître Mustapha Ben Jaafar.

Quant au CpR, il s'est scindé en deux, à cause de son alliance avec Ennahdha. Il s'est affaibli et discrédité.

La vraie solution, elle doit venir de la gauche démocratique et progressiste. C'est elle qui reste fidèle au peuple et à  la révolution.

PP : Vous pensez qu’on va se retrouver dans une situation identique à celle de l’Egypte, où les Frères musulmans dominent le Législatif et l’Exécutif ?  

RN : Cela me semble peu probable. Les rapports de forces ne sont pas les mêmes en Tunisie et en Egypte. Et nous n'avons pas la même histoire.

Ettakatol est en train de dire : nous allons avoir un meilleur score que l’autre fois, nous allons avancer. Nous aurons et la présidence et le gouvernement et le parlement. Ils ont parlé d’une manière assez arrogante, comme des gens qui sont sûrs d’eux. Mais moi je ne suis pas si sûre que ça. C’est à dire que Ennahdha sera toujours classé premier… 

Et, sans le CpR, qu’est-ce que c’est, Ettakatol ? Or, le CpR s’est divisé. Et tous les jours on a des trucs contre Marzouki. Ça me fait vraiment de la peine, parce que c’est quelqu’un qui était très respecté. Mais c’est lui qui en est responsable. D’abord il s’est entouré d’Ennahdhistes. Dans son propre cabinet, il n’y a que des Ennahdhistes !  

PP : Qui se seraient infiltrés ?  

RN : Je crois, parce que ce sont tous des anciens d’Ennahdha. Est-ce qu’ils sont sincères avec lui ? Je ne sais pas.  

PP : Si le CpR et Ettakatol ne peuvent plus faire front contre Ennahda, qui… ?  

RN : D’abord,  ces deux partis se sont alliés à Ennahdha et n'ont jamais songé à lui faire face. Ensuite, ils ne sont pas d’accord entre eux. Pas du tout. Il y a eu des divisions aux sein de ces deux partis. Donc ils vont se retrouver très affaiblis aux prochaines élections. Ils ont perdu beaucoup de leur crédibilité.

Et il y a le mouvement de Béji Caïd Essebsi, qui va certainement leur prendre des voix. Moi, je ne suis pas du tout favorable à ce mouvement. Parce que je ne vois pas pourquoi on va chercher dans le passé, chercher quelqu’un qui a participé à la politique répressive de Bourguiba, quelqu’un qui a été ministre de l’intérieur et d’abord directeur de la Sûreté, responsable d’actes de torture vraiment graves. 

On eu des témoignages. Dernièrement, on a organisé, au mois de mai, une rencontre maghrébine, pour parler de torture et pour écouter des témoignages de victimes. Je ne vous dis pas à quel point c’était terrible. Les gens racontaient comment Essebsi arrivait, en personne, avec son cigare et son nœud papillon. Il voit les gens enchaînés à même le sol. Il demande : « ils sont toujours vivants ces salauds ? » avec un air hautain, en secouant les cendres de son cigare. Alors que d’autres ministres de Bourguiba étaient venu les voir et, en sortant, ils leur disaient : « que Dieu vous aide », très discrètement. 

Mais quand même ! Comment ne peut-on pas avoir un sentiment d’empathie pour des gens qui sont enchaînés pendant des années, dans des pièces insalubres où l’eau coule constamment ? Il y en a un qui a encore maintenant le nez rouge, parce qu’il a vécu des années dans l’humidité. 

J’ai visité moi-même le bagne de Nadhor.

Mais beaucoup de gens semblent avoir décidé de voter pour lui. Je ne comprends pas…

PP : C’est Essebsi qui a été premier ministre pendant la transition, après la chute de Ben Ali et la démission de Mohamed Ghannouchi… 

RN : Et pendant la transition, il y a eu des cas de torture vraiment horribles. Et j’ai dit à Essebsi : « la torture persiste en Tunisie, ce n’est pas normal ». Il m’a répondu : « non, non, c’est fini la torture ». J’ai répliqué : « si, si, et on a tout un dossier ». Il m’a dit : « bon, voyez ça avec le ministre de l’intérieur ». On a vu le ministre de l’intérieur ; on lui a remis un dossier avec des photos, rempli de communiqués relatifs à des cas de torture, avec toutes les précisions, les dates, les noms, les lieux… Rien n’a été fait. Non, non ! C’est un fasciste !  

PP : L’avenir n’est pas rose, alors ? 

RN : Mais je ne suis pas pessimiste, parce que je vois que les Tunisiens sont prêts à batailler pour leurs droits. Ils continuent leur combat. 

C’est vrai qu’il y a un retour de la peur dans certains milieux. Peur des Salafistes, peur de Ennahdha, peur des flics qui essaient de terroriser les gens. Mais, en même temps, il y a des gens qui sont déterminés. Et ils sont très très nombreux. Ça me tranquillise ; ça fait que je ne peux pas ne pas être optimiste. 

Il y aura peut-être une deuxième révolution !

 

 

 

Lien(s) utile(s) : Grotius international - Géopolitique de l'humanitaire et L'Orient le Jour

 

 

Lire également :

 

TUNISIE - Entretien avec Moncef Marzouki (élections 2011)

 

 

 

 

 

© Cet article peut être librement reproduit, sous condition d'en mentionner la source

    www.pierrepiccinin.eu 

 

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Publié le par Pierre PICCININ

Syrie / Liban (analyse) – Griffes de fer à Damas ; relents de guerre civile à Beyrouth (Grotius international - Géopolitique de l'Humanitaire, 5 juillet 2012)

 

Article suivi d'un entretien exclusif avec le Président de la République de Tunisie, Moncef Marzouki

 

 

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                                                                                                           Homs, mai 2012 © photo Pierre PICCININ

 

 

 

par Pierre PICCININ, au Liban et en Syrie (mai 2012)

 

 

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SYRIE – Voyage en Enfer

 Homs par Lute Baele

  

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flags of Germany SYRIEN - Reise in die Hölle

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 سوريا : رحلة إلى الجحيم : في قلب سجون المخابرات السورية  flags of Saudi-Arabia

 

 

 

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Syrie – La dictature baathiste sûre de sa victoire sur les insurgés, abandonnés à leur sort par les démocraties occidentales

 

Liban-Syrie-Mai-2012 1195 - Copie[Photo : avec l'Armée syrienne libre - Tal-Biseh (16 mai 2012)*]

 

De nombreux indices semblaient permettre de conclure que le régime syrien était en phase de mutation et se préparait à répondre aux aspirations de la société civile qui s’était manifestée, en mars, dans la foulée des événements du « Printemps arabe ».

Ainsi, le « Printemps de Damas », qui, en juillet 2000, était né de l’avènement du nouveau président syrien, Bashar al-Assad, successeur de son père Hafez, laissait présager une « révolution » douce : le rappel des exilés, invités au dialogue national ; les prémices d’une liberté de presse et la multiplication sur le net de forums pour la promotion des droits de l’homme; les velléités de s’ouvrir à la communauté internationale…

Certes, dès février 2001, la vieille garde héritée d’Hafez al-Assad a très vite mis le holà à ce printemps qui voulait tout, tout de suite. Comme me l’ont expliqué des opposants de l’époque : « nous avons cru que tout était possible ; et nous avons demandé trop, tout, trop vite ; c’était maladroit, irréaliste ; et nous avons tué le printemps ».

Cela étant, l’ouverture avait eu lieu et tout portait à penser qu’une réelle volonté de réforme animait le nouveau président, désireux de tourner la page ; Bashar, l’homme du siècle nouveau, remplaçait le vieil Hafez, l’homme de la guerre froide, guindé de soviétisme. L’espoir demeurait.

Bashar al-Assad a par la suite amorcé une révolution socio-économique, ouvert le marché syrien aux investissements étrangers, libéralisé les banques et les grands secteurs de l’industrie, signé des accords diplomatiques et commerciaux avec la Turquie, le Qatar, l’Arabie saoudite, principaux alliés des États-Unis dans la région…

La Syrie franchissait le seuil du XXIème siècle et normalisait ses rapports avec l’Occident.

Aussi, lorsque le « Printemps arabe » a atteint la Syrie en mars 2011, la majorité des Syriens, Chrétiens et Alaouites y compris, a manifesté pour réclamer la réforme des institutions et la transition vers la démocratie, certaine qu’il n’en aurait pas fallu beaucoup plus comme coup de pouce au changement.

Très rapidement cependant, la militarisation de la contestation, qui est survenue dans certaines régions dès avril-mai, comme à Jisr al-Shugur, à Maraat al-Numan ou à Homs, a déconcerté et alarmé les manifestants pacifiques, en particulier les communautés minoritaires, les Chrétiens surtout, effrayés en outre par les slogans par lesquels des imams sunnites, dans certaines mosquées, appelaient à massacrer les Alaouites et à chasser les Chrétiens de la Syrie : « les Alaouites dans la tombe ; les Chrétiens à Beyrouth ».

Une large partie de la société syrienne, à commencer par les populations des grandes villes, a dès lors cristallisé son inquiétude dans un soutien déclaré au gouvernement baathiste, garant de la laïcité, de la paix civile et de la sécurité des minorités : par peur du spectre islamiste et de la perspective d’une guerre civile ou par conviction, la plupart des Alaouites, bien sûr, les Chrétiens, les Druzes, les Kurdes, mais aussi des Sunnites ont serré les rangs derrière le président Bashar al-Assad, persuadés que le système allait s’assouplir, se mettre à l’écoute de son peuple, et que le chaos d’une révolution incertaine était évitable.

Tous attendaient de Bashar al-Assad qu’il surfât sur cette vague révolutionnaire pour amener les plus réactionnaires du régime à accepter le changement, au risque de tout perdre s’ils s’y opposaient encore.

À Damas, à Alep, à Tartous, à Latakieh, un peu partout dans le pays, d’immenses manifestations, qui rassemblaient plusieurs centaines de milliers de supporteurs du régime, tranchaient sans ambiguïté aucune avec les petits rassemblements organisés à la sauvette, qui réunissaient à peine trois ou quatre cents manifestants anti-Assad à la sortie des mosquées, comme j’avais pu l’observer en juillet et en décembre et janvier encore.

Interdits d’entrée en Syrie et dès lors tributaires des deux Observatoires syriens des droits de l’homme (dont les liens avec l’opposition ont été démontrés et dont plusieurs des « fakes » qui ont intoxiqué la peu regardante presse européenne ont été identifiés), les médias occidentaux ont passé en boucle les images de ces rassemblements, minoritaires mais filmés en gros plans par les partisans de la « révolution », images qui donnaient ainsi l’impression d’une contestation massive, et les ont assorties de commentaires catastrophistes. Des commentaires et des images qui ne trompaient pas, cependant, l’observateur présent sur le terrain.

Certes, les quelques images des manifestations fleuves en faveur du pouvoir, ces quelques images qui nous étaient parvenues grâce au net, n’ont pas manqué de détonner avec « l’information » dominante. Cependant, censurées par nos chaînes de télévision, soucieuses de ne pas « désorienter » les auditeurs, ces manifestations qui noyaient de monde les boulevards des grandes villes furent disqualifiées comme le produit de la propagande du régime : il s’agissait, bien entendu, de « mobilisations forcées », de « fonctionnaires aux ordres »…

Pourquoi faire compliqué quand on pouvait faire simple ? La « révolution » opposait le « peuple syrien », uni, à la tyrannie d’un régime despotique ; la fable avait en outre l’avantage de rendre la crise syrienne plus digeste au citoyen moyen, maniaque du « zapping » et demandeur d’une « information fast-food ».

Il en allait cependant tout autrement sur le terrain : j'ai assisté à ces manifestations, en décembre 2011 et en janvier 2012, lors de mon deuxième séjour d’observation en Syrie. Je me suis déplacé dans la foule ; et il ne s'agissait en rien de démonstrations organisées et formelles, comme on peut en voir, par exemple, en Corée du Nord. Les manifestants étaient sincères, émus, certains en colère contre l'Occident, contre les attentats salafistes aussi. Ils m’agrippaient le bras, tandis que je filmais, et me demandaient : « pourquoi vos médias mentent-ils; pourquoi ne montrent-ils pas à la télévision les centaines de milliers de citoyens qui soutiennent le président ? ».

Qu'il y ait eu parmi eux quelques autocars de fonctionnaires venus manifester sur ordre, c'est bien probable; mais ce n'était pas la majorité de cette marée humaine qui, si elle avait réellement été anti-Assad et contrainte de chanter ses louanges, comme l’affirmaient les médias de l’Ouest, serait rapidement devenue incontrôlable et aurait renversé le régime en quelques heures, comme ce fut le cas, par exemple, en Roumanie, lors du dernier discours de Nicolae Ceausescu. Si cette foule immense avait réellement été hostile au régime, ce dernier ne l’aurait jamais rassemblée ainsi dans des manifestations gigantesques : dans un contexte si explosif, le contrôle de la foule lui aurait immanquablement échappé à la moindre occasion; et l'armée n’aurait pas pu endiguer ces centaines de milliers de personnes, à moins d’un effroyable massacre.

J’étais au Caire, lorsqu’a éclaté la « révolution » égyptienne : les manifestants pro-Assad étaient plus nombreux, à Damas, que ceux de la place Tahrir (ou que ceux de la Kasbah, à Tunis)…

Mais les « élections » du 7 mai 2012, tant attendues par les Syriens comme le premier pas décisif vers le changement, ont révélé les intentions réelles du gouvernement al-Assad et ont provoqué un incontestable retournement de situation, en entraînant un bouleversement majeur dans l’opinion publique syrienne, dont l’impact, très perceptible sur le terrain, semble avoir échappé à la plupart des analystes : le 7 mai, le régime a manqué son rendez-vous avec le peuple syrien ; en voulant tout garder, peut-être a-t-il tout perdu. Il a, quoi qu’il en soit, réussi, malgré lui, à unifier le peuple syrien et à éloigner le spectre de la guerre civile.

La désillusion fut amère : ces « élections » ont profondément déçu les Syriens, même les plus optimistes, et ont généré un important malaise chez ceux qui avaient placé leur confiance dans les promesses de réformes du président al-Assad. Elles ont certainement constitué le grand tournant de la crise syrienne ; et un premier événement significatif fut la grève des commerçants de Damas, qui ont pour la première fois massivement fermé leurs échoppes pour protester contre le massacre de Houla, fin mai, alors qu’en janvier on pouvait encore voir, partout sur les vitres des devantures, des posters à l’effigie de Bashar al-Assad. La classe moyenne et la bourgeoisie sunnite, jusqu’ici, soutenait le gouvernement.

Le régime, égal à ce qu’il a toujours été, s’est en effet prêté à une mascarade électorale : il a exclu du scrutin toute autre forme d’opposition que « l’opposition officielle », qui, depuis des décennies, sert mal de paravent à la dictature, et a qualifié de « terroristes » les partis politiques coalisés au sein du Conseil national syrien. Ces « élections » ont donc été reçues comme une gifle par la société syrienne, une gifle qui l’a réveillée de ses illusions et a également détrompé l’observateur. Les électeurs syriens ont ainsi boudé les bureaux de vote : dans certains quartiers, ils sont restés déserts durant toute la durée du scrutin.

À Damas, depuis les « élections » du 7 mai, l’ambiance a changé : les mines sont grises, désormais, sombres. Le conflit interne au pays (bien plus que les sanctions économiques, inefficaces, décrétées par la Communauté internationale) a entraîné une hausse du chômage qui atteindrait près de 60% de la population active. Comme j’ai pu le constater lors de ce troisième séjour en Syrie, les Damascènes, déjà fatigués de ce marasme qui génère de facto de l’hostilité à l’égard des autorités, ont en outre perdu confiance en leur gouvernement. Et ce sentiment d’avoir été trahi par le gouvernement est perceptible aussi chez les Chrétiens et les Alaouites. Au sein de ces communautés également, les gens parlent et dénoncent les promesses non tenues et la dictature qui, comme auparavant, s’accroche à ses privilèges par la force et la violence : « le régime a sorti ses griffes, ses griffes de fer, m’a confié un ami alaouite, à Damas; rien ne va changer et, maintenant, c’est bien fini : plus personne ne peut encore être dupe ».

Le changement d’attitude est particulièrement perceptible dans les diverses communautés chrétiennes, qui pouvaient jusqu’alors être considérées comme des alliées de fait du régime : la distance désormais prise vis-à-vis du gouvernement a permis un rapprochement rapide des autorités religieuses chrétiennes et des cadres de l’insurrection. Les leaders chrétiens se sont rendu compte que, mis à part quelques éléments salafistes, la rébellion n’était nullement antichrétienne. Et plusieurs membres des clergés orthodoxe et catholique entretiennent désormais des rapports étroits et positifs avec l’opposition, comme l’a confirmé depuis Monseigneur Mario Zenari, le Nonce apostolique à Damas, qui a tout récemment attiré l’attention du Vatican sur le fait que, à ce jour, aucun lieu de culte ou monastère chrétien n’a fait l’objet d’attaque ou de vandalisme. Monseigneur Zenari a ainsi fustigé le comportement dangereux des quelques personnalités chrétiennes qui promeuvent encore et toujours un discours alarmiste aujourd’hui clairement contredit par les faits, tels Monseigneur Jeanbart, archevêque d’Alep, ou Mère Agnès-Mariam de la Croix, Supérieure du monastère de Qara (que j’avais rencontrée en décembre), dont les propos « confinent à la collaboration, et qu’ils pourraient payer très cher ».

Le gouvernement n’oserait plus, aujourd’hui, rassembler les foules comme auparavant ; les grandes manifestations de soutien n’ont plus lieu. Plus même de petits rassemblements spontanés, où, en décembre encore, on arborait l’effigie de Bashar.

Par contre, plusieurs des grands portraits du président, qui ornaient les places et les carrefours, ont été vandalisés, à Damas même.

Les bâtiments officiels se sont habillés de sacs de sable et les pelotons de gardes armés se sont multipliés ; les miliciens en civil sont partout dans les rues, les moukhabarats, la police secrète du régime. Alors que tout y semblait très calme il y a quelques semaines encore, Damas a aujourd’hui des allures de ville en état de siège. De même, à travers tout le pays, les check-point et les contrôles se font beaucoup plus fréquents.

Le vent a tourné.

A Damas, toujours, le 15 mai, j’ai rencontré des officiers de l’Armée syrienne libre : élément nouveau encore, l’ASL est maintenant dans la capitale ; des groupes de combattants attendent l’insurrection générale ; des caches d’armes sont prêtes. La « bataille de Damas » pourrait commencer.

De mieux en mieux organisée, l’Armée syrienne libre (ASL), de très loin la principale composante de l’opposition de terrain, bénéficie désormais d’une impressionnante logistique, qui lui permet de coordonner ses manœuvres à travers tout le pays.

Liban-Syrie-Mai-2012 1157                                                                                                                    Tal-Biseh, mai 2012 © photo Pierre PICCININ

 

J’ai pu m’en rendre compte à Tal-Biseh, notamment, une petite ville située au nord de Homs et qui, lors de mon passage, était entièrement aux mains de l’ASL (Tal-Biseh a depuis lors été bombardée et attaquée par l’armée régulière, mais tient toujours) : un poste de commandement informatisé, un hôpital clandestin bien équipé (autoclave, radiographie, table d’opération…), des bureaux où des officiers rasés de près, en uniforme, arborant en écusson le drapeau aux trois étoiles, gèrent les opérations avec rigueur…

 

Liban-Syrie-Mai-2012 1175                                                                                                   Tal-Biseh, mai 2012 © photo Pierre PICCININ

 

On est bien loin, à ce stade, de la guérilla des débuts et des bandes de rebelles qui tendaient ça et là des embuscades aux unités de l’armée régulière.

Certes, des groupes, qui gravitent à la périphérie de l’ASL, commettent parfois des atrocités, des vengeances sauvages, qu’il convient de dénoncer (même si l’on ne peut pas mettre ces exactions isolées sur le même pied que les pratiques d’assassinats et de tortures et que la terreur organisée, érigées par le régime baathiste en système de gouvernement). Et l’ASL, par certains aspects, reste de fait une nébuleuse dont les contours exacts sont difficilement déterminables. Désormais, cependant, elle bénéficie d’une base structurée et disciplinée et se montre capable d’interdire l’accès de petites villes aux patrouilles des moukhabarats et aux pelotons de l’armée régulière.

Liban-Syrie-Mai-2012 1164                                                                                                                 Tal-Biseh, mai 2012 © photo Pierre PICCININ *

 

Néanmoins, l’ASL ne parvient pas à s’imposer face à cette armée régulière, qui est jusqu’à présent restée fidèle au gouvernement : si quelques centaines de désertions ont été enregistrées, y compris dans les rangs d’officiers subalternes, l’armée fait preuve d’une grande cohésion et, dans l’ensemble, elle obéit au régime, même si certaines unités rechignent à réprimer les contestataires.

Ainsi, l’ASL est peu à peu expulsée des villes insurgées et ne tient que de petites agglomérations, comme Zabadani, Qouseir, Tal-Biseh, Rastan ou Tal-Kalakh, le long de la frontière libanaise, et comme Idleb, et quelques villages des alentours, le long de la frontière turque, et une zone rurale au sud de Deraa, sur la frontière jordanienne, villages dont elle se retire à chaque incursion de l’armée régulière, qu’elle ne combat que sporadiquement.

Relativement perméables, mal contrôlées par le régime, ces zones frontalières sont propices à l’acheminement d’armes et de munitions ; et les camps de réfugiés, en Turquie, au Liban et en Jordanie, servent de bases arrière à l’ASL, dont les combattants y ont mis en sécurité leurs femmes et leurs enfants, des camps où ils trouvent eux-mêmes refuge lorsqu’ils sont contraints d’effectuer un repli face à l’armée gouvernementale, comme j’ai pu le constater dans le camp de Wadi-Kahled, dans le Nord-Liban.

Peu à peu, l’armée régulière déloge donc l’ASL de ses positions. À Homs, seul le quartier de Bab Amr résiste encore, sévèrement bombardé plusieurs fois par jour. L’armée a pour ainsi dire repris le contrôle de l’entièreté de la ville : les quartiers en rébellion ont été complètement anéantis et sont aujourd’hui en ruines.

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                                                                                                  Homs, mai 2012 © photo Pierre PICCININ

  

Rastan est aussi en état de siège : la ville occupe une hauteur ; en face, l’armée syrienne s’est déployée sur une colline. Le 16 mai, j’ai gagné son campement ; j’arrivais au chek-point lorsque des tirs de mitrailleuse en provenance de la ville ont commencé de pleuvoir sur les positions de l’armée (une seule chose à faire : courir vite et se planquer, le temps que ça passe). L’armée a répliqué par des tirs de roquettes. La ville est depuis lors bombardée quotidiennement et ne pourra certainement plus tenir très longtemps encore, face aux assauts des troupes gouvernementales.

J’ai aussi gagné Hama. Tout y est calme ; tout a été nettoyé avant l’arrivée des observateurs de l’ONU ; et rien ne reste ni des manifestations que j’y avais photographiées en juillet, ni même des émeutes auxquelles j’avais assisté en décembre dernier : malgré la présence des observateurs onusiens, pas la moindre sortie de l’opposition, à l’exception de quelques rassemblements, dans la banlieue, rapidement dispersés par les tirs des forces de l’ordre qui, à présent, ne se gênent plus pour ouvrir le feu devant des témoins étrangers.

Liban-Syrie-Mai-2012 1201                                                                                                                                    Hama, mai 2012 © photo Pierre PICCININ

 

La ville est sous contrôle du gouvernement et de grands portraits de Bashar al-Assad trônent à nouveau partout. Ma surprise a été complète : Hama offre aujourd’hui un spectacle surréaliste, celui d’une ville de province calme et proprette, où chacun vaque à ses occupations. Les gravats des mois passés ont été évacués, les rues, débarrassées des immondices accumulés, les principaux bâtiments publics, repeints et les bordures, décorées aux couleurs du drapeau syrien aux deux étoiles. Le tarmac a même été décapé des traces des pneus qui flambaient encore en décembre.

J’ai contacté les coordinateurs de la contestation, que j’avais rencontrés à Hama en décembre : de nombreux activistes, repérés dans les manifestations, ont disparu ; avant l’arrivée des observateurs, les maisons de plusieurs leaders de l’opposition ont été détruites à la dynamite ; et des snipers ont été déployés sur les toits partout dans la ville : le moindre attroupement est immédiatement pris pour cible et il devient donc impossible d’organiser une manifestation. En outre, les observateurs de l’ONU ne sont pas autorisés à circuler librement dans la ville ; de l’avis de mes contacts, ils sont inutiles.

Pacifiques jusqu’à aujourd’hui, les habitants de Hama s’en remettent désormais à l’ASL et espèrent une aide de la part des démocraties occidentales.

C’est que le régime, à présent, fait preuve d’une violence inouïe et sans merci : d’une part, il court une course contre la montre et se bat pour sa survie face à une opinion publique qui lui est de plus en plus hostile. Il sait qu’il doit gagner la partie avant que la révolte populaire ne s’étende aux grandes villes et à la capitale. D’autre part, il sait que la communauté internationale n’interviendra pas en Syrie et qu’il peut dès lors tout se permettre, aux yeux et à la barbe des observateurs onusiens du plan Annan, que l’armée régulière n’hésite même plus à prendre pour cible à l’occasion… Son objectif est de subsister, en comptant sur le support de l’Iran, de la Chine et de la Russie, qui le maintiendront à flot pour les dix ans à venir, le temps pour lui de recouvrer des rapports normalisés avec les autres membres de la Communauté internationale.

Et tout l’enjeu est là, pour l’ASL : sans matériel lourd et sans appui aérien, elle ne peut ni engager la bataille de Damas, ni espérer renverser le régime, d’aucune manière. Or, pour le moment, les démocraties occidentales demeurent impassibles… Et Homs, qui s'écroule sous les bombardements, se change peu à peu en une nouvelle Madrid.

Depuis 2001, les Etats-Unis ont effectivement entrepris une politique de rapprochement avec la Syrie et de réalignement forcé du pays. Face à leur ennemi commun, l’islamisme, Washington et Damas ont activement collaboré ; des détenus des prisons secrètes de la CIA ont été déportés en Syrie, pour y être « interrogés ». En 2005, Washington et son très temporaire allié français, le gouvernement Sarkozy, ont instrumentalisé le tribunal spécial pour le Liban, chargé de faire la lumière sur l’assassinat du premier ministre libanais Rafiq Hariri : l’enquête a été orientée en direction des services secrets syriens et la pression internationale s’est accrue sur Damas, qui a été contrainte de retirer les troupes qu’elle maintenait au Liban depuis la fin de la guerre civile. Parallèlement, Washington a ouvertement poussé son allié saoudien à tendre la main à la Syrie, qui a immédiatement accepté de signer une série d’accords économiques et diplomatiques. La politique de la carotte et du bâton… Ainsi, si les troubles qui affaiblissent aujourd’hui la Syrie un peu plus encore ne sont pas pour déplaire à Washington, qui en espère toujours plus de malléabilité de la part du gouvernement al-Assad, il ne faudrait pas, cependant, que le « Printemps arabe » vienne anéantir plus de dix ans d’efforts dans cette région, ni non plus que, dans sa chute, le régime baathiste entraîne avec lui la stabilité régionale, qu’il garantit depuis près de quarante ans.

C’est également ce que redoute Israël, qui s’est jusqu’à présent bien gardée d’intervenir dans la crise syrienne et ne s’est fendue que tout récemment (c’est-à-dire plus d’un an après le début des troubles) de quelques déclarations de pure forme à l’intention de sa propre opinion publique, à l’annonce du massacre de Houla, se disant favorable au déploiement d’une « aide médicale »… C’est que, depuis 1973, le gouvernement baathiste à fait de la zone du Golan la plus sûre des frontières de l’État hébreux. La Syrie abrite en effet entre 600.000 et 700.000 Palestiniens, qui disposent de leurs propres milices ; craignant des infiltrations de combattants palestiniens en Israël à partir du territoire syrien, Damas a donc rendu la frontière du Golan parfaitement étanche, et Israël ne peut que s’en féliciter…

Quant à l’Union européenne, elle achetait 98% de la faible production pétrolière syrienne et s’est toujours très bien accommodée de la dictature. Seule la France, pour des raisons encore peu claires, a apporté son appui à l’ASL, en collaboration avec le Qatar et l’Arabie saoudite, dont le soutien aux mouvements islamistes les plus radicaux, cela dit, pourrait bien se solder par un dangereux retour de manivelle dans l’après-révolution si la dictature devait jamais être renversée (selon mes contacts au Yémen, les services secrets qataris et saoudiens recrutent des djihadistes, qui sont ensuite infiltrés en Syrie ; il en irait de même en Irak).

Certes, le verbe est haut, en Occident, et les condamnations pleuvent, mais chacun, pour justifier son inertie, se retranche derrière le veto de la Russie, qui considère la Syrie comme une chasse gardée, son dernier allié au Moyen-Orient, derrière la ligne rouge que la puissance atlantique ne doit pas franchir, au même titre, comme l’a indiqué l’actualité de ces régions, que l’Ukraine et la Géorgie, par exemple.

Vladimir Poutine, qui a rendu à l’État le contrôle de ses ressources naturelles, du pétrole et du gaz,  qui a restauré la Russie, minée par l’incurie des années Eltsine, et qui lui a garanti son influence régionale, n’a pas digéré encore la trop récente campagne de l’OTAN en Libye, qui est allé bien au-delà de ce qu’avait autorisé le Conseil de Sécurité de l’ONU dans sa résolution 1973. En outre, économiquement, la Russie a perdu 40 milliards de dollards de revenus suite à l'annulation du plan de coopération avec Bagdad, conséquence de la guerre d'Irak de 2003 (une guerre illégale, décidée par Washington sans accord onusien). Puis, Moscou a encore perdu la plupart des ses relations économiques en Libye, suite au renversement de Mouammar Kadhafi (qui n'était pas prévu dans la résolution 1973). Or, la Syrie, quant à elle, représentait 15 milliars de dollards de contrats d'armement en 2010 et une prévision d'environ 10 milliards annuels jusqu'en 2014.

Le veto russe sur la Syrie s'entend ainsi; il vient à point aux hésitations occidentales ; et le plan Annan sert à merveille la manœuvre de Moscou, qui s’ingénie à prolonger les pourparlers et gagne un temps précieux au crédit de son allié baathiste…

L’ASL, prise au piège de ce vaste jeu international, ne reçoit pas même une aide en armement (rien de très concret, en tout cas), qui pourrait toutefois lui être aisément fournies sur trois fronts, depuis la Turquie, l’Irak et la Jordanie. L’aide, mise en place par les services secrets français principalement, semble s’être limitée à du matériel de télécommunication et à un support logistique. En matière d’armement, les rebelles ne disposent que d’armes légères, des kalachnikovs et des grenades à main pour l’essentiel. Et ce ne sont pas les quelques caisses de roquettes anti-char qui leur ont été livrées en juin, à l’initiative de l’Arabie saoudite sous le contrôle du gouvernement turc et des services secrets états-uniens, inquiets de voir tomber ces armes dans les mains d’al-Qaeda ou d’un quelconque groupuscule salafiste, qui changeront radicalement la donne en Syrie ; déjà, en effet, le gouvernement a trouvé la parade et, dans le nord, n’engage plus les chars lorsque les circonstances ne l’exigent pas, mais, depuis deux semaines, utilise de plus en plus régulièrement des hélicoptères de combat contre lesquels les miliciens de l’ASL sont sans défense.

Ainsi, l’essentiel de l’armement de l’ASL a été pris par les rebelles aux forces gouvernementales, soit par des assauts sur des casernes, soit acheté à des officiers corrompus. Son financement, de même, dépend presqu’uniquement de fonds collectés à l’intérieur du pays, auprès des populations hostiles au régime (les fonds accordés à la rébellion par le Qatar et l’Arabie saoudite sont maigres, à destination de l’ASL, et alimentent surtout les combattants salafistes).

Pourtant, cette aide, l’ASL la demande, ainsi que la plupart des composantes de l’opposition, de manière quasiment univoque. Une aide militaire lui donnerait les moyens de renverser le rapport de force avec le régime et permettrait à ceux qui, dans la population et dans l’armée, sont jusqu’à présent restés silencieux, par peur de représailles à l’encontre de leur famille, de lâcher la dictature, s’ils acquerraient bon espoir de la voir un jour vaincue, ce qui n’est nullement le cas pour l’instant. Ainsi, selon mes sources au sein de l’armée (dont il est impossible de dévoiler l’identité), des officiers supérieurs (parmi lesquels des généraux des blindés et de l’aviation) et des unités entières seraient disposées à faire défection si, à la faveur d’une intervention occidentale, il devenait envisageable de renverser le régime.

De même, les milices palestiniennes, qui, dans leur ensemble, sont restées neutres depuis le début de la crise, commencent à bouger et à prendre position contre le régime al-Assad, allié objectif d’Israël : les Palestiniens ont globalement supporté le régime, qui leur assurait un havre où survivre, mais sans être dupes, toutefois, de la collusion de fait qui existe entre Damas et Tel-Aviv. Désormais, les Palestiniens, dès lors de plus en plus nombreux dans les prisons baathistes, espèrent qu’un changement de gouvernement repositionne la Syrie dans une politique offensive à l’égard d’Israël. À l’exception de la faction d’Ahmed Jibril, qui représente à peine deux cents combattants, les mouvements palestiniens encore présents en Syrie, le Fatah et le Jihad islamique palestinien, seraient de plus en plus partisans de rallier l’ASL, si une réelle opportunité de victoire se faisait jour.

Il ne s’agirait pas de bombarder Damas, comme l’OTAN a bombardé Bagdad ou Syrte dans le cadre de guerres néocoloniales à peine voilées… Une action uniquement aérienne, limitée aux cibles que désignerait l’ASL, constituerait probablement en Syrie la première intervention atlantique désintéressée et dès lors à but effectivement humanitaire.

Les démocraties occidentales, dans cette perspective, pourraient ensuite accompagner le processus postrévolutionnaire, politiquement, financièrement et sécuritairement (par le déploiement de policiers sous mandat onusien, par exemple), en supervisant l’organisation d’élections libres et en favorisant pour ce faire la formation d’un gouvernement provisoire d’union nationale sur base, notamment, des partis coalisés au sein du Conseil national syrien (CNS, qui a mis en place un « bureau militaire » assurant une coordination avec l’ASL) et du Comité national pour le Changement démocratique (CNCD), qui réunissent à eux deux les principaux partis d’opposition à la dictature et se veulent de plus en plus représentatifs de l’ensemble des communautés et confessions présentes en Syrie (dans cette perspective, suite à la démission de son président, Burhan Ghalioun, le CNS a désigné à sa tête le Kurde Abdel Basset Sayda, signe très clair à l’intention des minorités). Ce processus court-circuiterait les dérives islamistes et éviterait le cortège de vengeances, d’exécutions sommaires et de massacres qui résulterait d’une révolution violente livrée à elle-même.

La Communauté internationale a quoi qu’il en soit le devoir de protéger les populations civiles en danger. Or, les constats de massacres, devenus récurrents en Syrie depuis plusieurs semaines, commandent une intervention.

On a souvent évoqué, à tort et avec excès, le souvenir de Munich. Mais, cette fois, la référence à cet épisode tragique de l’histoire du XXème siècle semble plus que jamais pertinente et justifiée, face au véto russe. « Tous les Tchèques ne valent pas les os d'un petit soldat français », avait titré à l’époque un quotidien parisien. Et qu’en est-il aujourd'hui des Syriens ?

Jusqu’à présent, l’Occident n’a rien entrepris de tangible, comme s’il attendait qu’il soit trop tard, c’est-à-dire que le régime baathiste ait repris le complet contrôle de la situation et rétabli l’ordre en Syrie.

La seule option parfois envisagée avec plus de sérieux, « la solution yéménite » (à savoir le départ volontaire du président al-Assad), qui pourrait peut-être obtenir l’assentiment de la Russie, ne résoudrait en rien la crise syrienne ; pas plus que le retrait (momentané ?) du président Saleh n’a « révolutionné » l’appareil politique du Yémen. En effet, Bashar al-Assad n’est probablement pas le pire rouage du régime (son frère Maher est assurément plus radical), dont le nuage politico-économique continuerait de gouverner sans partage, avec ou sans l’actuel président.

Abandonnée à son sort, la rébellion est ainsi peu à peu réduite à peau de chagrin par la puissance de feu de l’armée régulière, bien équipée, et ce sans même que le régime ait encore dû engager les unités spéciales de blindés, la « garde prétorienne », ou son potentiel aérien.

De même, la contestation civile est écrasée policièrement, par les services secrets, environ deux millions de fonctionnaires pour une population totale de vingt-deux millions et demi d’habitants…

Les prisons se remplissent et se vident, au rythme des viols, dans les prisons des femmes, des assassinats et des effroyables tortures, dont l’objectif n’est pas toujours d’arracher des renseignements, mais bien plus souvent de faire des exemples, à l’intention des familles et des voisins des malheureux qui tombent dans les mains des moukhabarats. Cette pratique systématique et accélérée de la torture dissuasive trahit la volonté du régime de se maintenir en l’état, coûte que coûte.

Arrêté le 17 mai, alors que je m’apprêtais à entrer dans la petite ville de Tal-Kalakh, j’ai pu en faire l’expérience et m’en rendre compte de visu : transféré à Homs et sévèrement interrogé sur les raisons de ma présence dans le pays, puis attaché toute la nuit durant face à un couloir où les agents des services secrets pratiquaient les pires sévices sur mes misérables compagnons d’infortune, j’ai vu les coups de câbles, les coups de bâton, les coupures à la lame, les brûlures, profondes, à l’électricité, et, submergé d’une immense désespérance, j’ai entendu les cris, insoutenables…

Quand une famille reçoit le corps, mort ou vivant, d’un frère, d’un fils, d’un père, ainsi abîmé, défiguré, brisé, on peut bien croire que plus personne, dans le quartier, après avoir vu cela, n’oserait encore sortir manifester contre le régime.

« Après avoir lu ton témoignage, m’a écrit une amie syrienne dont le frère a récemment disparu au cours d’une manifestation, j’espère qu’Ahmed est mort, qu’il a été tué, et qu’il ne subit pas toute cette souffrance que tu as décrite… »

  

 *     *     *

  

Liban – Extension du conflit syrien ; combats de rue à Tripoli et à Beyrouth entre Hariristes sunnites et Alaouites pro-Assad

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[Photo : avec les miliciens sunnites pro-Hariri - Tripoli du Liban (14 mai 2012)] 

 

Tandis que le régime baathiste réprime, le séisme syrien ébranle le Liban.

Comme on devait l’envisager, la crise syrienne, qui perdure depuis plus d’un an, commence à percoler au Liban, où s’affrontent désormais de plus en plus directement les partisans du clan de la famille des Hariri, magnats de la finance, favorables à un rapprochement avec l’Occident, sunnites et hostiles au gouvernement syrien, et les supporteurs du Hezbollah, chiites, alliés des Chrétiens libanais et favorables à Damas.

Depuis le 12 mai, les miliciens des deux camps s’affrontent dans Tripoli ; et la capitale, Beyrouth, commence à ressentir elle aussi les répercussions de ce qui ressemble désormais à un début de guerre civile.

 

Liban-Syrie-Mai-2012 1042                                                                                  Tripoli (milicien sunnite), mai 2012 © photo Pierre PICCININ

 

La crise, qui couvait depuis des mois, a éclaté peu après l’arrestation à Tripoli d’un Libanais sunnite, qui organisait l’aide aux réfugiés syriens du camp de Wadi Khaled, situé à la frontière nord du Liban, non loin de la ville syrienne rebelle de Tal-Kalakh. Or, ce camp de réfugiés, de même qu’en Turquie, est utilisé comme base arrière par les combattants de l’ASL, qui y trouvent refuge et un appui logistique. Ayant gagné à travers champs le camp de Wadi Khaled, dont l’armée libanaise m’avait interdit l’accès, j’ai pu y constater, à la nuit tombée, la présence d’hommes armés qui revenaient de la frontière syrienne…

Après avoir parcouru toute la plaine de la Bekaa, dans le sud, en suivant la frontière syrienne, le constat est clair : les réfugiés syriens ne sont pas les bienvenus dans cette région, fief du Hezbollah ; et c’est pourquoi la principale concentration de réfugiés syriens au Liban se situe au nord de Tripoli, en territoire haririste.

 

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                                                                                      Plaine de la Bekaa, mai 2012 © photo Pierre PICCININ

 

Cette arrestation a immédiatement provoqué une réaction de la communauté sunnite de Tripoli, dont la manifestation a pris le chemin du quartier alaouite, le Djebel-Mohsen, qui domine la ville. C’est alors que des échanges de coups de feu ont eu lieu, et un adolescent sunnite a été blessé. Les miliciens sunnites ont répliqué par des tirs de roquettes sur le quartier alaouite, dont les habitants se sont fortifiés, désormais en état de siège.

Les boulevards de Tripoli se sont ainsi transformés en champs de tir, le seul moyen de les traverser étant de courir à toutes jambes, pour passer d’un pâté de maison à l’autre. J’ai accompagné les miliciens sunnites dans leurs assauts sur le quartier alaouite, sans parvenir à y pénétrer et à recueillir le point de vue des assiégés.

  

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                                                          Tripoli (quartier alaouite - Djebel Mohsen), mai 2012 © photo Pierre PICCININ  

 

Quelques jours plus tard, des heurts éclataient à Beyrouth, où les différentes factions, dans certains cas, tentent d’entraver les manœuvres pro- ou anti-Assad de leurs adversaires et, à d’autres occasions, cherchent à les impressionner par leurs attaques, pour les obliger à renoncer à apporter un soutien aux belligérants syriens. Les combats de rue se multiplient ainsi dans l’escalade et la crise dégénère peu à peu, inexorablement.

Tandis que le Hezbollah, allié de Damas et de Téhéran, est jusqu’à présent resté neutre dans le conflit et tente d’éviter le réveil de la guerre civile, les partisans de la famille Hariri, leaders du Courant du Futur et de la coalition du « 14 mars », pro-occidentale, dont les fiefs se situent au Nord-Liban, ont par contre accueilli des milliers de réfugiés syriens et tentent d’organiser depuis plusieurs mois des livraisons d’armes à l’ASL. On peut les soupçonner d’attiser à dessein les tensions intercommunautaires au Nord-Liban, pour déstabiliser la zone et la soustraire au contrôle de l’armée libanaise et du gouvernement, actuellement dominé par le Hezbollah.

 

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                                                                                       Tripoli (poste de tir sunnite), mai 2012 © photo Pierre PICCININ

 

C’est dans ce contexte que la communauté alaouite de Tripoli a réagi, appuyée à présent par le Hezbollah, qui, sans engager encore son formidable potentiel militaire (rappelons que le Hezbollah avait défait l’armée israélienne lors de l’invasion du Liban, en 2006), montre néanmoins les dents.

 

Liban-Syrie-Mai-2012 1048                                            Tripoli (le quartier alaouite, vu d'un poste de tir sunnite), mai 2012 © photo Pierre PICCININ

 

Aujourd’hui, la situation semble donc sans issue : d’une part, l’armée régulière libanaise ne parvient pas à s’imposer et, parfois prise à partie par les hariristes et l’ASL, elle n’intervient désormais plus au Nord-Liban qu’en cas d’extrême urgence. Les factions qui soutiennent la rébellion armée en Syrie transforment petit à petit le nord du pays en une zone de non-droit, où transitent des armes, et la région située au nord de Tripoli devient un véritable sanctuaire pour l’ASL, appuyée par ses alliés arabes, l’Arabie saoudite et le Qatar. D’autre part, le Hezbollah, qui a jusqu’à présent regardé sans intervenir, ne semble plus bien loin de se décider à lancer ses forces dans la bataille.

 L’intensification de la violence en Syrie et l’épreuve de force qui se joue à Beyrouth pourraient ainsi ramener le Liban quarante ans en arrière, face à ses vieux démons…

 
Lien(s) utile(s) : Grotius International - Géopolitique de l'Humanitaire



* Les photographies de combattants de l'ASL à visage découvert sont publiées avec l'accord des intéressés.

 

 

Entretien avec Son Excellence, le Président de la République de Tunisie Moncef Marzouki, à propos de la Syrie (à Tunis, Palais de Carthage, les 26 et 27 mai 2012).

 

IMG 1209[Photo : avec le Président Moncef Marzouki - Palais de Carthage (26 mai 2012)]

 

 

 

J’étais très opposé au principe de l’intervention et j’ai toujours été défenseur du droit westphalien, de la non-ingérence. Mais, après ce que j’ai pu constater de la perpétuation du régime -je pensais que Bachar al-Assad amendait le régime, que les choses avançaient dans le bon sens, que les décrets-lois et les réformes de la Constitution allaient dans le sens de l’écoute de la population-, j’ai pris une grande claque dans la figure : le régime et ses prisons ne changent pas.

 

J’ai rencontré dans les geôles du régime beaucoup d’opposants politiques, qui m’ont éclairé. Ce n’est pas seulement le choc, l’émotion, provoqués par ce que j’ai pu voir dans les deux centres d’interrogatoire des services secrets de Homs et de Damas, qui m’ont amené à corriger mon analyse. Et, depuis que je suis rentré, je n’hésite pas à le dire, je soutiendrais l’idée d’une intervention militaire pour secourir l’Armée syrienne libre.

 

Monsieur le Président, quel est votre avis sur cette question ?

 

Son Excellence, le Président de la République de Tunisie Moncef Marzouki : Je n’ai pas changé d’avis sur le fait que nous avons le choix entre des solutions tout aussi mauvaises les unes que les autres. C’est cela, le drame syrien. C’est qu’il n’y a pas de bonne solution. Il faut vraiment calculer au plus juste ce que pourrait être la moins nuisible.

 

Je suis absolument persuadé que l’intervention militaire, premièrement, n’aura pas lieu, parce qu’il n’y a aucune puissance européenne prête à se précipiter dans ce bourbier. Donc, c’est une hypothèse d’école. Les Américains n’ont eux non plus aucune envie d’aller s’enliser là-dedans ; ce serait en outre contraire à leurs intérêts. Ils se contentent de menacer, mais c’est une menace très peu crédible ; et le régime de Damas le sait très bien.

 

Une autre option serait d’armer les opposants. Jusqu’à présent, j’ai toujours été contre cette option. Les armer jusqu’à quel niveau ? Pour leur donner quoi ? Leur donner des kalachnikovs ? Et puis leur donner des tanks ? Et puis leur donner des sous-marins ? Où est-ce que vous arrêtez le niveau d’armement ? En face, il ya une armée qui ne demande que ça, justement ; une armée qui dispose de blindés et de tout l’arsenal nécessaire à la guerre.

 

J’ai donc toujours défendu l’idée qu’il fallait maintenir la pression politique extérieure et intérieure, par la résistance civile, jusqu’à amener ce régime à accepter la solution yéménite, c’est-à-dire le retrait du président al-Assad et l’instauration d’un large dialogue national.

 

C’est une solution qui postule que les individus sont capables de comprendre que, à un moment donné, il faut lâcher prise.

 

Mais vous avez raison. Je reconnais que, pour le moment, al-Assad et ses soutiens n’ont pas l’air de vouloir lâcher prise. Il faut donc continuer les pressions.

 

Comme vous l’aviez écrit, le danger à ne pas perdre de vue, c’est l’embrasement de toute la région qui pourrait avoir lieu en cas d’intervention militaire, qui est pour moi la plus mauvaise et la plus utopique des solutions.

 

Il n’y a que la solution yéménite, qui reste, à mon avis, la seule option sur laquelle on peut travailler... D’ailleurs Barak Obama -et j’ai été très étonné de l’entendre- reprend quasiment les mêmes arguments. C’est la solution yéménite. Tout le monde y vient. Cela fait deux mois que j’avais dit, à Tunis, que c’était la solution et qu’il n’y en avait pas d’autre.

 

PP : Au Yémen, pourtant, les choses n’ont pas changé, en réalité. Le Président Hadi, qui est l’homme de Saleh, assure une sorte d’intérim. Et Saleh envisage de se représenter aux élections qui auront lieu dans deux ans. J’étais à Sanaa au moment des élections, en février, et les gens, dans la rue, n’étaient pas dupes…

 

SE MM : Oui, bien sûr, la solution yéménite n’est pas une solution extraordinaire, mais, au moins, elle permet d’atténuer les tensions et de donner une certaine chance à l’effort politique.

 

Il faut bien comprendre que, les révolutions, ce n’est pas un bouton sur lequel vous appuyez. Ce sont de longs processus qui peuvent prendre des années, des décennies. En Syrie, nous sommes dans un processus révolutionnaire. Il peut y avoir une longue période où il faudra que la démocratie coexiste avec les forces antirévolutionnaires, parce qu’elles sont socialement puissantes.

 

Donc, pour éviter les affrontements sanglants, l’opposition est obligée de coexister avec le pouvoir, plus ou moins difficilement. Ce seront des va et des vient, des batailles parfois confuses et complexes… Mais le processus, à mon avis, un processus de transformation du système politique, ce processus est lancé et ne s’arrêtera plus.

 

C’est ce que devrait comprendre Bashar al-Assad.

 

PP : Pour avoir séjourné plusieurs fois en Syrie depuis le début du conflit et avoir observé les deux camps, j’en suis venu à la conclusion que l’establishment n’a aucune intention de lâcher le pouvoir, comme  je l’ai dit. Pourquoi le ferait-il, d’ailleurs ? Il est sûr de sa force. Je l’avais déjà ressenti en décembre ; j’avais été invité par le gouvernent syrien, par le Ministère de l’Information, en tant qu’observateur. J’ai aujourd’hui le regret de m’être trompé sur la nature du régime ; et d’avoir écrit des articles dont j’ai un peu de mal à…

 

SE MM : Pierre, vous étiez un peu naïf !

 

PP : Oui, oui, je le crois bien… Cela  dit, des signes laissaient espérer une réforme…

 

ng="fr" xml:lang="fr">Mon analyse, depuis le début de la crise, c’est que le régime syrien, comme vous l’avez très bien dit, n’a rien à craindre : l’intervention militaire n’est pas souhaitée, ni par les États-Unis, ni par l’Union européenne. Donc, le régime se sent très fort ; il peut compter sur une armée très efficace et bien équipée, qui dépasse de très loin ce qu’on avait vu en Iraq, en 2003, ou ce dont Mouammar Kadhafi disposait…

 

J’en conclus qu’il n’est pas du tout prêt à accepter une solution négociée ; il n’en a pas besoin. Alors, qu’est-ce qu’on fait ?

 

SE MM : Il n’en a pas besoin ? C’est à voir ! Cela fait quand même plus de douze mois que le pays dysfonctionne complètement !

 

Je pense que les Syriens n’accepteront jamais de faire marche arrière. Il s’agit d’un cercle qui va s’auto-entretenir, et il faudra bien qu’il vienne à résipiscence. A un moment donné, en général, ces dictateurs viennent à résipiscence lorsque, dans leur entourage, on commence à se dire qu’il vaut mieux sacrifier cet homme plutôt que de se sacrifier soi-même.

 

Et comme tout le monde sait que c’est lui la clef de voûte et qu’il suffirait qu’il parte pour qu’on puisse éventuellement sauver quelques meubles, eh bien, je ne serais pas étonné que les choses s’opèrent de l’intérieur.

 

On croit toujours que l’adversaire constitue un bloc monolithique ; ce n’est pas vrai. Ils sont eux-mêmes travaillés par des conflits d’intérêt. Donc il faut maintenir la pression politique extérieure et intérieure. Je ne vois pas d’autre solution.

 

PP : L’Armée syrienne libre ne serait donc pas la solution ? Je l’ai rencontrée à Homs, à Damas, à Tal-Biseh, près de Rastan… Elle m’a semblé bien organisée, disciplinée, crédible…

 

SE MM : Malheureusement, cette Armée syrienne libre, elle se laisse aller à des… Comment dire ? À des « exactions » ; nous en avons les preuves…

 

Tout cela va prolonger la survie du régime. En outre, j’ai bien peur de l’intervention de ces groupes salafistes aussi, qui sont en train de littéralement pervertir la révolution…

 

Au lieu que ce soit une révolution démocratique, citoyenne, pacifique, elle devient une horreur absolue, et elle s’enlise dans le confessionnalisme. C’est ça le danger...

 

Cela dit, la Syrie a pris un tournant, et il n’y aura jamais de retour en arrière ; il n’y aura jamais de statu quo ; il n’y aura jamais de stabilisation. Il y a eu trop de sang, qui a coulé déjà ; le processus est engagé, mais jusqu’où ? Je ne sais pas. Bien malin celui qui est capable de dire ce vers quoi tout cela va aller.

 

PP : Concernant les « Amis de la Syrie », ce groupe d’États prêts à supporter la révolution en Syrie, y a-t-il un consensus qui se dégage ?

 

SE MM : La Tunisie ne fait plus partie de cette organisation ou, plus exactement, nous suivons les choses de très loin.

 

Qu’est-ce que ça veut dire, les « Amis de la Syrie » ? À un moment donné, nous avons eu l’impression que le but essentiel était de nous forcer la main pour adopter une politique d’armement de l’opposition. C’était l’attitude des Français et des Saoudiens.

 

Nous n’avons pas marché dans cette direction, à Tunis. Nous avons dit non, et ça a été très mal pris. Jusqu’à présent, ils continuent à se réunir.

 

J’ai l’impression que tout le monde nage dans la confusion et dans le sentiment d’impuissance. Aujourd’hui, on est vraiment devant un conflit ouvert. Or, comme je vous l’ai dit, toutes les solutions sont mauvaises, toutes. La solution qui consiste à faire pression sur cet homme se solde tous les jours par cent morts. La solution qui consisterait à prendre les armes contre lui, l’intervention étrangère, c’est la catastrophe. Parfois, on se dit, dès lors, que c’est un conflit qui n’a pas de solution. En fait, il y en a une, et elle va s’imposer.

 

PP : Dans le long terme.

 

SE MM : Dans le moyen terme. Oui, on en a encore pour quelques années ! L’abcès syrien va être semblable à l’abcès libanais. Les choses ont quand même duré 15 ans au Liban...

 

Il faut s’en rappeler, et ne pas croire qu’on est parti sur une solution élégante, rapide, chirurgicale. Non, non.

 

PP : Et l’extension, justement au Liban ? J’étais à Tripoli, deux jours avant d’entrer en Syrie…

 

SE MM : C’est cela aussi qui est inquiétant…

 

Déjà, ce pays est tellement fragile. Il s’est un peu remis de ses multiples guerres, la dernière en 2006, et puis le voilà maintenant qui replonge dans le conflit. C’est un pays qui peut imploser à tout moment…

 

Parce que, malheureusement, le Hezbollah, avec l’Iran et la Syrie constituent maintenant une espèce de groupe politico-confessionnel, quoi qu’on le dise.

 

En Egypte cette configuration n’existe pas. En Tunisie, bien sûr, ça n’existe pas non plus.

 

Mais, en Syrie, c’est le risque majeur, le drame probable : la confessionnalisation de ce conflit.

 

La révolution arabe, le Printemps Arabe, se résument en deux mots : le social et la démocratie.

 

Or, en Syrie, on peut voir ces deux revendications fondamentales, l’égalité sociale et la liberté démocratique, progressivement, être littéralement reprises, confisquées et perverties par le discours ultraconservateur et confessionnaliste, pour ne pas dire par le tribalisme. Cela me fait vraiment très mal au cœur et m’inquiète.

 

PP : Au-delà des spéculations diverses sur l’avenir de la révolution syrienne, que peut-on entreprendre de très concret ? Avez-vous des rapports particuliers avec les CNS, le Conseil National Syrien ?

 

SE MM : Je les connais tous ; ce sont tous des vieux amis. Ghalioun et moi nous avons été amis pendant des années à Paris. Lui il y a vécu vingt ans, moi j’y ai vécu dix ans. Je connais pratiquement tous les leaders du Conseil National. Oui, j’ai de très bons rapports avec ces gens-là, et j’essaie par tous les moyens de les amener à collaborer… Mais, évidemment, mes moyens sont très limités.

 

 PP : La Tunisie soutient le processus Révolutionnaire ?

 

 SE MM : Absolument, complètement et totalement. Nous sommes du côté du peuple syrien. Nous avons été les premiers à chasser l’ambassadeur, non pas de la Syrie, mais l’ambassadeur de ce régime criminel. Et nous sommes prêts : si jamais il y a une solution yéménite et s’il y a, dans cette phase intermédiaire, la nécessité d’avoir un corps d’armée, un corps arabe pour assurer la sécurité, nous, les Tunisiens, nous sommes prêts à y participer.

 

 PP : Peut-être pas une intervention occidentale, alors… Vous l’avez dit : vous y êtes hostile. Vous pensez que ça risque de mener à une catastrophe pour le pays. Mais une intervention arabe serait acceptable.

 

 SE MM : Oui, mais, encore une fois, non pas une intervention pour aller se battre, mais simplement pour assurer la sécurité, notamment pour rassurer les minorités. Et je pense que les syriens accepteront une intervention militaire arabe. Et c’est là que je dis que les Tunisiens pourraient faire partie d’une force arabe.

 

 PP : Pouvez-vous m’expliquer un peu plus concrètement en quoi consisterait cette option ?

 

 SE MM : Si, demain, on acceptait, à Damas, que Bachar al-Assad quitte le pouvoir, que son vice-président le remplace, et si ce nouveau président acceptait d’ouvrir le débat avec l’opposition pour un gouvernement d’union nationale, et si, pour rassurer les minorités, le gouvernement syrien déclarait accepter la présence d’une force militaire arabe de sécurité pour surveiller les élections, alors, si la Ligue arabe décidait de créer cette force, nous y participerions.

 

 PP : Quelle ampleur cette force de sécurité arabe devrait-elle avoir ?

 

 MM : Je ne sais pas. Actuellement, ils ont envoyé environ trois cents observateurs. C’est complètement ridicule. Cette force arabe, si elle veut être crédible, doit se composer de quelques milliers de soldats, pour assurer l’ordre et le respect des minorités dans toute la Syrie… Et la phase transitoire et les élections. Oui, quelques milliers de soldats; et, en Tunisie, nous serons très fiers et prêts à participer de façon importante.

 

 PP : En ce moment, ce projet avance ?

 

 SE MM : J’en ai parlé à plusieurs reprises avec le Secrétaire général de la Ligue arabe, et il me dit que oui, qu’effectivement il pense à la même chose. J’ai entendu le Président Obama parler lui aussi du « processus yéménite ». J’en ai parlé à mes amis russes, quand j’ai appelé le président Poutine. Je lui en ai parlé, et je pense que cette idée va faire son chemin, parce que je ne vois pas d’autre solution.

 

 PP : C’est votre idée à la base ? Et la Tunisie a actuellement un rôle moteur, leader, dans ce processus ?

 

 SE MM : Oui, c’est mon idée. Mais, à part le fait de la proposer partout où je me rends, je ne vois pas ce je peux faire de plus.

 

 Je l’ai exposée la première fois quand a eu lieu la réunion des « Amis de la Syrie », ici, à Tunis. Tout le monde était parti sur l’idée d’armer les rebelles…  Nos amis du Qatar, l’Arabie Saoudite et la France n’en démordaient pas : on va armer l’opposition ! Et moi je m’y suis opposé : non, on ne doit pas armer l’opposition ; il faut aller vers une solution diplomatique, négociée.

 

PP : Et à part quelques échos légers, vous pourriez déjà me dire si les gouvernements arabes vous suivent plus sérieusement, plus directement ?

 

MM : Je pense que c’est une idée qui n’est rejetée par personne, mais pour le moment les gens la trouvent peut-être un peu utopique et me répondent : « oui, mais Saleh a fini par accepter, celui-là il ne veut pas ». Mais, si Saleh le Yéménite a fini par accepter, c’est parce que ses amis, notamment les Saoudiens, ont mis la pression sur lui pour l’obliger. Et aujourd’hui il faut que les amis du régime syrien fassent la même chose. Parce que personne ne résiste à la pression de ses amis et de ses ennemis à la fois.

 

PP : Mais au Yémen -j’y ai passé dix jours au moment des élections, autour du 21 février- rien n’a changé. Il y a des portraits d’Hadi partout, et les gens plaisantaient en disant : Hadi ou Saleh, c’est la même chose…

 

MM : Mais c’est encore une fois l’idée que vous vous faites de la révolution... Est-ce que c’est un processus à long terme ou est-ce que c’est l’interrupteur ? Bien sûr que ce n’est pas la solution définitive. Mais ça permet de débloquer une situation. Si Saleh n’était pas parti, qu’est-ce qui se serait passé ? La solution aurait été encore pire. Donc ça c’est une façon de débloquer une situation pour permettre au processus de reprendre son souffle et de se prolonger. Si Saleh n’était pas parti, la situation au Yémen aurait été dramatique, comme elle l’est aujourd’hui en Syrie.

 

Mais il faut que ce processus s’engage rapidement, maintenant, car le risque, comme je le disait, c’est la confessionnalisation du conflit et la guerre civile.

 

Vous savez, tout est réparable dans l’Histoire. Je me souviens avoir proposé de dénommer ce corps d’armée arabe de pacification « l’opération Abdel Kader », parce que le prince Abdel Kader a été face à cette même situation, à la fin du XIXème siècle. Il devait protéger les Chrétiens et d’autres minorités. Et les Chrétiens n’ont pas disparu de Syrie ; ils ont continué à prospérer et tout ça.

 

Non, non, je pense qu’il n’y a rien d’irréparable, mais il ne faut pas que ce processus dure trop longtemps. Parce que, plus il dure, plus la réconciliation sera lente et difficile. Mais la réconciliation, il faudra qu’elle se fasse de toutes les façons, parce que les Syriens forment un peuple divers ; et ils doivent accepter et assumer leur diversité.

 

La solution yéménite a aussi cet avantage de pouvoir rassurer les gens du système, parce que le système se continue. Ce que, vous, vous trouvez comme faiblesse dans cette solution, c’est sa principale force ; c’est que le système ne s’effondre pas. Il est là et se continue. Sauf que les tenants de ce système ont compris qu’ils ne peuvent plus continuer comme avant et qu’ils leur faut faire des réformes. Donc les réformes auront lieu de toutes les façons, et elles commenceront à partir du moment où le dictateur, qui représente toute la quintessence du système, sera destitué… À ce moment-là, les réformes commencent...

 

PP : Dans les chancelleries, une autre option est envisagée : des bruits courent, selon lesquels une solution serait de scinder le pays et de créer une zone Alaouite-Chrétienne…

 

MM : Oh ! Non, non ! C’est totalement à rejeter !

 

Si on commence comme ça, où est-ce que vous allez vous arrêter.

 

Il faudra diviser le Liban, diviser l’Irak... À mon avis, c’est la pire des solutions, pire qu’une intervention. Et elle ne sera jamais acceptée. Jamais, jamais. Elle mènera à des guerres terribles, mais ne sera jamais acceptée.

 

Parce que, cela, c’est le drame fondamental de toute cette région : alors qu’aujourd’hui les révolutions arabes sont en train d’ouvrir la perspective d’une unité arabe à l’européenne, c’est-à-dire basée sur le rapprochement d’Etats démocratiques qui ouvrent leurs espaces, leurs marchés, etc., cette solution nous ramènerait des décennies en arrière, au Moyen-âge.  

 

 

 

Voir aussi :

 

SYRIE - Faut-il une intervention militaire occidentale? 

 

SYRIE - Le régime al-Assad pratique la torture « à la chaîne »…

 

  

carte syrie

 

 

© Cet article peut être librement reproduit, sous condition d'en mentionner la source (www.pierrepiccinin.eu)

 

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Publié le par Pierre PICCININ

Syrie - Les troubles continuent en Syrie (European Parliament TV, 2 juillet 2012)

 

 

    Parlement européen PP juillet 2012 Syrie 

 

 

    

flags of United-Kingdom SYRIA - A Journey to Hell

flags of Spain SIRIA - Viaje al Infierno

flags of Italy SIRIA - Viaggio all'Inferno

flags of Germany SYRIEN - Reise in die Hölle

flags of Netherlands SYRIË - Reis naar de Hel

 

سوريا : رحلة إلى الجحيم : في قلب سجون المخابرات السورية flags of Saudi-Arabia

 

 

Et aussi

 

SYRIE - Le régime al-Assad pratique la torture « à la chaîne »…

SYRIE - Faut-il une intervention militaire occidentale ?

 

 

carte syrie

 

 

© Cet article peut être librement reproduit, sous condition d'en mentionner la source (www.pierrepiccinin.eu).

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Publié le par Pierre PICCININ

Syrie – Voyage en Enfer : au cœur des prisons des services de renseignement syriens - Témoignage  (Le Monde, 7 juin 2012; L'Espresso, 8 juin 2012; Le Soir, 11 juin 2012; et Neue Luzerner Zeitung, 23 juin 2012)

 

 

Homs par Lute Baele

                                                                                               © L.B. pour Pierre PICCININ

 

flags of United-Kingdom SYRIA - A Journey to Hell

flags of Spain SIRIA - Viaje al Infierno

flags of Italy SIRIA - Viaggio all'Inferno

flags of Germany SYRIEN - Reise in die Hölle

flags of Netherlands SYRIË - Reis naar de Hel

 

 سوريا : رحلة إلى الجحيم : في قلب سجون المخابرات السورية  flags of Saudi-Arabia

 

 

 

par Pierre PICCININ, en Syrie, mai 2012

   

Liban-Syrie-Mai-2012 1195 - Copie[photo : Tal-Biseh, au nord de Homs; avec l'Armée syrienne libre]

 

 

 

 

 

 

C’est une lourde responsabilité que celle d’écrire. Il est donc important de savoir reconnaître ses erreurs, de réparer ses omissions, surtout lorsqu’il en va de la vie d’êtres humains…

Le 15 mai 2012, je suis entré en Syrie pour un troisième séjour d’observation, dont le but était cette fois de réaliser une cartographie et un état des lieux précis des bastions de l’opposition, et d’évaluer sur le terrain le potentiel réel de l’Armée syrienne libre (ASL) et sa capacité de renverser le régime en place.

Pour ce faire, je me suis intéressé, dans un premier temps, aux villes frontières, où se concentrent les attaques de l’ASL contre l’armée régulière, à savoir les villes de Deraa, Zabadani, Qousseir, Tal-Kalakh, Homs, Tal-Biseh, Rastan et Idleb, tenues, en tout ou en partie, par l’ASL, qui reçoit logistique et appui de ses bases arrière en Turquie et en Jordanie et des partisans du clan Hariri au Nord-Liban.

Lors de mes précédentes approches du terrain, en juillet 2011 et en décembre-janvier ensuite, j’avais obtenu l’accord des autorités et reçu un visa de l’Ambassade de Syrie à Bruxelles. Ce n’a pas été le cas, cette fois, et, suivant une autre filière, j’ai traversé la frontière libanaise, au poste de Masnaa, gagnant Jdaidit, où, aussi étrange que cela puisse être, avec un peu de chance, il est possible d’obtenir un visa sans formalité aucune. C’est donc tout à fait légalement que je suis entré en Syrie, à partir du Liban (où, profitant de mon passage, j’ai assisté aux affrontements qui opposaient les Alaouites de Tripoli aux Sunnites hariristes qui assiégeaient leur quartier, événement révélateur de l’extension du conflit syrien au territoire du voisin libanais).

Ayant loué une voiture à Damas, j’ai commencé de circuler dans le pays. J’ai pu me rendre à Homs et photographier les quartiers rebelles bombardés par l’armée syrienne, en ruines, à Tal-Biseh, tenue par l’opposition, où j’ai eu l’opportunité de m’entretenir avec des miliciens de l’ASL, mais également avec le staff du commandement de la place, bien organisé, équipé, et en relation logistique avec les autres positions tenues par la rébellion, puis à Rastan, où l’armée fait face à la ville, elle aussi entièrement aux mains de l’ASL, où j’ai assisté aux combats, mais sans pouvoir y entrer. J’ai de même gagné Hama.

Le 17 mai, je me suis présenté au check-point de l’armée régulière devant Tal-Kalakh, dans la région de Homs. J’attendais depuis près de deux heures l’autorisation d’accéder à la ville, lorsque des hommes en armes se sont présentés : je pouvais entrer, à la condition qu’ils m’accompagnassent et que je montasse dans un de leurs véhicules, ce que j’ai accepté.

Le piège s’est refermé en quelques minutes et mon voyage en Enfer a commencé, ce jour-là, vers 17h00…

En effet, à peine monté dans leur véhicule, j’ai été menotté dans le dos et conduit dans leurs locaux, où j’ai été abandonné quelques heures dans un cachot en béton surchauffé, en plein soleil. Mon téléphone portable m’a été enlevé : je n’avais plus aucun moyen de communiquer et il n’était plus possible de me localiser.

De là, en soirée, j’ai été transféré au centre des services de renseignement de Homs, où l’on m’a dépouillé de me effets personnels dans un premier bâtiment, tandis que, déjà, j’entendais, inquiet, des cris assourdis ; et j’imaginais bien ce qui devait se passer là.

Après un moment, deux agents m’ont conduit dans un autre bâtiment. Les cris avaient cessé. On y nettoyait le sol à grandes eaux, de ce qui, manifestement, était du sang. Tout y était sale, sordide, usé, abîmé ; les portes, les murs, le carrelage, tout était crasseux.

Dans un premier temps, j’ai été mis à croupir, dans une petite pièce, toujours menotté, assis sur une chaise devant un bureau couvert de traces de sang, de vomissures, de morceaux d’ongles et d’aiguilles en métal. Après une petite heure, peut-être, de cette mise en condition, un officier qui parlait l’anglais m’a rejoint, suivi d’un subordonné qu’il a fait mine de sermonner et qui a immédiatement nettoyé le bureau de ce qui s’y trouvait, tandis que son supérieur me souriait.

Ce dernier a ensuite procédé à un contrôle d’identité de routine, puis m’a pris par le bras et conduit dans un autre bureau, où les menottes m’ont été retirées et où un interrogatoire très aimable a eu lieu. N’ayant rien eu à cacher, j’ai répondu à toutes les questions et croyais avoir satisfait l’officier, jusqu’à ce qu’il me montrât sur un ordinateur portable, dans le bureau voisin, celui du commandant de la place, les photographies qu’il avait extraites de ma clef-usb, prises à Tal-Biseh et sur lesquelles je me trouvais en compagnie de combattants de l’ASL, des « terroristes ».

Toutefois, il m’a assuré qu’il comprenait bien que, dans le cadre de mes recherches, c’était là chose normale et que, même si j’avais commis un délit en rencontrant ces « terroristes », il m’aiderait dans cette affaire et que, dans les quelques heures, je serais libéré. « You are our guest and this place is now your second home », m’a-t-il lancé ; je ne savais pas comment interpréter son sourire…

On m’a alors proposé de me reposer, non pas dans une cellule, mais dans le dortoir des agents de la sécurité, où on m’a donné une couchette.

Très rapidement, toutefois, deux agents, que je n’avais pas encore rencontrés, sont venus m’y chercher et m’ont amené dans une salle où attendait un officier. Ce dernier m’a fait signe d’enlever ma chemise et mes chaussures. J’ai obéi, très inquiet par la tournure que prenaient brusquement les choses. Ses deux acolytes m’ont sanglé les mains à un tuyau du plafond. Les choses se précisaient… Un quatrième homme a apporté deux seaux d’eau et des linges, pendant qu’on me menottait les chevilles, et est ressorti en fermant la porte derrière lui. Un des subordonnés m’a retiré mes chaussettes, qu’il m’a enfoncées dans la gorge. Puis, j’ai été battu, sur le dos, les reins, l’abdomen et le torse : on pourrait croire que cela n’est pas grand-chose, mais, après quelques coups seulement, la douleur devient si intense que j’ai cru étouffer et perdre connaissance à plusieurs reprises.

Pendant que ses hommes frappaient, l’officier me posait des questions, dans un très mauvais anglais, tout en m’ordonnant, dans le même temps, de me taire. Mais, bâillonné, comment aurais-je pu lui répondre ? Surtout, je ne l’entendais même plus.

Après je ne sais combien de temps de ce traitement, on m’a enlevé le bâillon ; j’ai été détaché, menotté et assis sur une chaise, à un bureau sur lequel l’officier a renversé une boîte d’aiguilles en métal. Il m’a laissé le temps de reprendre mon souffle, tandis qu’il jouait avec une aiguille entre ses doigts.

Les deux subordonnés m’ont chacun saisi un avant bras et un poignet, qu’ils ont fermement tenus à plat sur le bureau. L’officier a pris mon index gauche entre ses doigts et à introduit l’aiguille sous l’ongle, sans l’enfoncer, la promenant lentement sous l’ongle. Il m’a parlé de mes relations avec les « terroristes » et m’a demandé pourquoi je me déplaçais seul en Syrie, en prenant des photos ; si je travaillais pour un service de renseignement étranger, pour les Français ; pourquoi je me rendais d’un endroit à l’autre, occupés par les « terroristes »…

J’ai répété tout se que j’avais dit déjà, ce qui a semblé le contenter. Mais il a ordonné que l’on me suspende à nouveau au tuyau et qu’on me bâillonne, tandis qu’il appelait dans le couloir. Un quatrième homme entra dans la pièce avec un boîtier muni d’un gros bouton et de cadrans à aiguilles. C’est lui qui m’a appliqué deux petites pinces dentelées en métal sur la poitrine, reliées au boîtier. Il a alors fait tourner lentement le bouton: au début, je n’ai ressenti que de légers picotements, mais, en quelques secondes, la douleur est devenue aigüe ; plus il tournait le bouton et plus la sensation de brûlure, une brûlure lancinante, devenait vive. L’officier s’est approché de moi et a craché sur  mon torse ; avec ses doigts, il a mouillé de salive la peau en contact avec les pinces ; ce qui a provoqué une accélération soudaine du flux électrique, et une douleur violente. L’agent a joué avec le bouton, diminuant et augmentant l’intensité du flux. Ils m’ont débarrassé de cet attirail et détaché, menotté dans le dos et couché sur le bureau, toujours bâillonné, sans qu’on ne me pose plus aucune question.

Les agents me maintenaient fermement, un par les épaules, les deux autres par les chevilles, toujours menottées. L’officier m’a dit de me calmer, que tout était en ordre ; qu’il restait seulement une formalité : il a saisi une badine en plastic blanc, qui pendait à la vanne du radiateur, on m’a étendu les jambes, à plat sur le bureau, ma tête dans le vide, et il m’a infligé vingt-trois coups sur la plante des pieds. Je les ai comptés. L’officier m’a regardé, avec un sourire presqu’amical : « you don’t need handcuffs, now »… Ses subordonnés m’ont ramené sur ma couchette, et ils m’y ont attaché.

Combien de temps tout cela a-t-il duré ?

Je m’en suis bien sorti : des côtes froissées et quelques brûlures légères ; presque rien, en comparaison de tout ce que j’allais voir, et de tout ce qu’allaient me raconter plus tard mes compagnons de cellule de la prison Bab al-Musalla, à Damas. « Parce que tu est de l’Ouest, m’ont-il expliqué, ils n’ont pas osé aller plus loin ; si tu avais été arabe, tu aurais subi la même chose que ce journaliste d’al-Jazeera : il était là, quelques jours avant toi ; ils lui ont broyé les mains et cassé les deux genoux ».

La tête de ma couchette se trouvait devant la porte de la chambre, qui donnait sur le couloir. Quelques minutes après y avoir été reconduit, j’ai entendu tout un remue-ménage derrière cette porte.

Et le bruit des coups a commencé, les claquements ; et les cris ; très forts, d’abords, puis sourds, étouffés par des bâillons. Les plaintes, les gémissements, quand les bourreaux laissaient souffler leurs victimes, quand le claquement des coups cessait, pour un moment. Et les coups reprenaient ; « halas, sidi ; halas, sidi ! ». « Assez, monsieur ; assez, monsieur ! ». Et les pleurs.

Je comprenais, maintenant, cette chose étrange, pourquoi les agents, dans leur dortoir, dormaient avec la radio allumée à plein volume. En vérité, je m’en étais douté.

Au début, les agents, qui se relayaient, allant et venant dans le dortoir, prenaient soin de refermer la porte ; plus tard, la porte est restée grande ouverte à plusieurs reprises : j’entendais tout, et j’ai tout vu.

L’horreur la plus pure ; sans effet de manche ; sans voile ; nue ; simple ; telle que le cinéma, avec tous ses effets spéciaux, ne pourrait la restituer ; et que je ne parviens pas, au moment où j’écris ceci, à peindre avec des lettres. Et j’en demande pardon à ceux-là, qui gisaient dans ce couloir, dans leur propre sang, dans leur urine, dans leur vomi.

J’étais là ; j’ai tout vu ; et je n’ai rien fait ; je n’ai rien dit. Un immense désespoir m’envahissait.

Un agent est entré brusquement dans la pièce ; il m’a fixé des yeux ; il tenait dans une main deux paires de menottes et, dans l’autre, un fil électrique double, aux extrémités dénudées, au bout duquel pendait une prise. J’ai cru que c’était pour moi.

C’est que les choses étaient claires, dans mon esprit : je ne devais plus espérer quitter l’endroit ; pas vivant. S’ils me laissaient voir tout ça, c’est parce que la décision était prise : tôt ou tard, ils allaient reprendre le travail sur mon corps, plus sévèrement cette fois, aller jusqu’au bout, tirer le maximum d’informations et m’achever. Et ils mettraient ça sur le compte de l’opposition, de l’ASL.

Juste avant d’être kidnappé, j’avais donné deux interviews, pendant que j’attendais au check-point, à l’entrée de Tal-Kalakh ; une pour Jacques Aristide, de Voice of America ; et une pour Laurent Caspari, de la Radio Suisse Romande, la dernière, quelques secondes à peine avant mon arrestation. J’avais expliqué à Laurent Caspari que je venais d’avoir l’autorisation d’entrer dans Tal-Kalakh, ville en partie contrôlée par les rebelles…

L’homme à la prise électrique est reparti ; ce n’était pas pour moi. Quelques minutes après, une fois de plus, les lumières des ampoules qui éclairaient la chambre ont vacillé et des cris ont déchiré l’air, dominant les autres cris. La porte s’est rouverte et j’ai vu : les brûlures sont profondes ; l’électricité entre dans les chaires et les carbonise là où elle passe.

L’aube est venue ; un peu de lumière du jour pénétrait dans la chambre par une petite lucarne. Pas très loin, j’entendais les bombardements des chars du gouvernement, sur le quartier de Baba Amr, ai-je supposé, où j’avais appris que s’activaient encore quelques poches de résistance.

J’en étais convaincu : je n’avais plus rien à espérer ; c’étais là que tout s’achevait pour moi ; que tout allait s’achever, lentement, dans les souffrances atroces auxquelles j’avais assisté toute la nuit durant. Dans cet endroit sale et sordide.

J’ai tourné mon visage vers le mur qui faisait face à la porte et, avec l’ongle du pouce, j’ai gravé une petite croix dans le plâtre ; catholique, je me suis confessé à Dieu ; je Lui ai promis que, si j’en réchappais, je dirais partout ce que j’ai vu cette nuit-là ; je l’ai aussi promis à ceux qui gisaient dans ce couloir ; et j’ai attendu.

Les cris ont cessé ; je n’entendais plus que quelques plaintes, à travers la porte. Les agents étaient rentrés dans la chambre, les uns après les autres ; ils s’étaient couchés ; la radio était éteinte.

Vers 9h00 (j’ai vu l’heure dans le bus), on est venu me chercher : l’agent m’a détaché et m’a fait entendre que je devais passer mes chaussures et mettre ma chemise. Lorsqu’il a ouvert la porte, j’ai blêmi à la vue des corps, sans vie, attachés à travers le couloir ; l’agent m’a regardé, comme s’il était étonné de ma réaction, et m’a poussé dans l’escalier, vers la sortie, dans un autocar de la police, qui nous a emmenés, quatre détenus et moi, dans un autre centre des services de renseignement, à Damas. Tout le trajet s’est passé au son de chants patriotiques, haut-parleurs hurlant, à la gloire du président Bashar al-Assad.

Il s’agissait du centre de Palestine Branch, qui avait fait l’objet d’un attentat à la bombe quelques jours plus tôt.

Après m’être complètement déshabillé et être passé par deux fouilles physiques minutieuses, j’ai à nouveau été interrogé. Cette fois, on ne m’a plus touché ; je n’ai subi que des intimidations indirectes : pendant qu’on me posait les questions, un homme frappait, juste à côté de moi, sur une armoire en fer, avec une longue latte de bois ; et plusieurs agents torturaient juste à côté de moi un vieil homme, à qui ils avaient bandé les yeux ; ils le poussaient pour le faire tomber, le frappaient à terre, le relevaient et recommençaient.

Plus de couchette, cette fois-ci, mais le sol froid.

Lorsque les autorités syriennes ont compris que je ne présentais aucun danger pour elles, j’ai été jeté dans un sous-sol, la prison civile de Bab al-Musalla, pour être expulsé du territoire.

J’y ai été transféré en camionnette, aux fenêtres aveugles. Un garçon de quatorze ou seize ans, menotté dans le dos, les yeux bandés, me faisait face. Ses jambes, nues, étaient brûlées par l’électricité, couvertes de cratères noirs de la dimension d’un bouton de culotte.

J’ai été descendu du véhicule avant lui. Je ne sais ni où il a été emmené, ni ce qu’il est devenu. Et je ne connais pas son nom.

On m’a interné dans une cellule avec des prisonniers politiques, dont la solidarité a été exceptionnelle : ils m’ont soigné, m’ont donné à manger, m’ont aidé à me laver, m’ont prêté une natte et une couverture.

Certains d’entre eux se trouvaient dans ce sous-sol depuis plus de deux ans, sans même un soupirail, sans voir le soleil, ni savoir si, dehors, il faisait jour ou nuit. La plupart avaient été torturés avant de finir là. Ahmed m’a raconté ses vingt-huit jours entre les mains des services de renseignements, comment il avait été frappé, à coups de câble et de bâton, plusieurs fois par jour, pendant près d’un mois, un martyr sans fin…

J’ai rencontré dans cette prison des détenus de toutes nationalités : Algériens, Saoudiens, Irakiens, Soudanais, Somaliens, Palestiniens, Syriens bien sûr, dont bon nombre, sensés être expulsés du territoire, attendent depuis une éternité, l’éternité humaine de l’enfermement, un ordre ou une aide qui les fasse sortir de ce trou à rats.

L’histoire la plus poignante est celle de Mouhammad, Cachemirien, enfermé là depuis plus de six mois : pour l’ambassade de l’Inde, il est Pakistanais ; pour celle du Pakistan, il est Indien. Toute sa famille étant décédée, il est seul au monde. Plusieurs fois par jour, il s’assied dans un coin et pleure en silence. Il y a aussi Ali, un Kazakh, arrêté, passeport perdu : son ambassade lui a signifié qu’il n’était pas inscrit dans les registres de la population ; depuis des mois, il croupit là, sans plus d’identité ; il n’existe plus. Abandonné à son sort, tout comme plusieurs réfugiés bénéficiant pourtant d’un passeport onusien : corrompus jusqu’à l’os, les fonctionnaires syriens de l’ONU préposés aux réfugiés à Damas traitent uniquement les dossiers de ceux qui peuvent payer le matabiche.

Car tout se paie. A son arrivée, le prisonnier vide ses poches et ouvre son bagage, s’il en a un. Les gardiens deviennent fébriles ; leurs yeux s’écarquillent à la vue des billets de banque. Ils confisquent ce qui leur plaît : vêtements, chaussures, parfum… Ils se partagent une partie de l’argent, parfois la totalité. Dans mon cas, ils ont pris tout ce qui m’avait été rendu par les services de renseignement. Celui qui n’a pas de famille à l’extérieur, pour payer, ne reçoit rien d’autre qu’un repas par jour, toujours le même, et pas tous les jours : des galettes de pain ; des oignons ; une bassine de riz est balancée au milieu de la cellule et les détenus se ruent dessus.

Pas de savon. Pas de brosse à dent. Pas de vêtement propre.

Sans argent et interdit de téléphone, je me trouvais moi-même dans cette situation kafkaïenne : comme expulsé, il faut, pour sortir de cette geôle, que quelqu’un produise un billet d’avion au nom du détenu, qu’une brigade conduit alors à la prison de l’aéroport, en attendant le vol. Or, personne ne savait que je me trouvais à Bab al-Musalla…

Avec la complicité de mes camarades de cellule, j’ai pu faire passer un message à l’extérieur, en payant un gardien. Le Ministère des Affaires étrangères belge a immédiatement mis tout en œuvre pour me sortir de Syrie. J’ai été libéré le 23 mai.

La veille de ma libération, un jeune Syrien était arrivé à Bab al-Musalla. Il avait été arrêté par la police, car il s’était fait fabriquer un faux passeport et se cachait, pour se soustraire au service militaire. « Ils vont m’obliger à tuer des gens innocents », m’a-t-il dit. « Mais je préfère me tuer moi ». Alors que je quittais la prison pour la liberté, lui, il était livré aux services de renseignements. Il m’a donné son nom et, via son compte Facebook, j’essaie de le joindre depuis lors. En vain.

Les six jours d’Enfer que j’ai vécus, la nuit durant laquelle j’ai été torturé, à Homs, et, surtout, durant laquelle j’ai vu mes compagnons d’infortune se faire torturer, de manière autrement plus violente que je l’ai été moi-même, ont été des moments de souffrances physiques et psychologiques intenses. Néanmoins, je ne regrette pas d’avoir été témoin de tout cela : maintenant, je dois témoigner, au nom de tous ceux que j’ai laissés derrière moi.

Jusqu’à présent, concernant la Syrie, j’ai toujours défendu les principes du droit westphalien et ceux de la souveraineté nationale et de la non-ingérence. J’ai dénoncé les guerres néocoloniales menées en Afghanistan, en Irak ou en Libye, motivées par les appétits économiques et les considérations géostratégiques, et dont les buts « humanitaires » n’étaient que prétextes et grossiers vernis.

Mais, face à toute l’horreur que j’ai découverte, pour chacun de ces hommes que j’ai vus mutilés atrocement par des barbares au service d’une dictature dont je n’imaginais pas les audaces et le degré de férocité, je me rallie à leur appel pour une intervention militaire en Syrie, qui puisse renverser l’abomination du régime baathiste : si ce passage difficile est nécessaire, il doit être emprunté, pour qu’il soit mis un terme à quarante-deux ans de terreur organisée dans des proportions dont je n’avais pas idée.

Jamais je ne parlerai au nom des Syriens. Je relaie simplement le message que m’ont confié les combattants de l’ASL, les compagnons de cellule torturés à mort, les amis de Bab al-Musalla, unanimes : « la majorité de la population ne veut plus vivre dans ce pays qui n’est pas un pays, mais un régime. L’ASL est prête. Elle tient déjà plusieurs bastions et est présente dans les grandes villes aussi, à Damas et Alep, invisible, attendant le moment pour une insurrection générale. Mais ce moment ne peut arriver que si les démocraties occidentales lui apportent un appui concret, militaire. L’ASL n’a pas les moyens militaires de faire face à l’armée du régime, une armée bien équipée, qui s’impose depuis plus d’un an sans avoir même utilisé ses unités spéciales de blindés ni son aviation et ses hélicoptères, une armée que le régime a façonnée pour qu’elle lui reste fidèle. L’ASL ne peut vaincre le régime que si l’Occident détruit le matériel lourd, les chars et les avions. Et, si  l’Occident apporte ce soutien, des flots de gens se déverseront dans les rues, et nombre des militaires eux-mêmes rejoindront la révolution ; mais, pour le moment, ils savent que le régime est fort et qu’il est en train de gagner ; ils ont peur. Hélas, personne ne veut nous aider. Les pays occidentaux parlent beaucoup ; ils regardent, mais ils ne font rien. Car il n’y a rien à prendre, chez nous. Le régime le sait. C’est pour cela qu’il n’hésite pas à torturer, à tuer, à bombarder. Il sait que personne ne fera rien. Qu’il n’a rien à craindre. Nous sommes seuls. » (J., à Bab al-Musala).

La Syrie ne présente aucun intérêt économique qui pourrait appâter les puissances occidentales et les motiver à y intervenir. Tout au contraire : sur un plan géostratégique, le gouvernement de Bashar al-Assad a le soutien objectif des États-Unis, qui mène à son égard une politique de rapprochement depuis 2001, d’Israël, qui se félicite de ce voisin au verbe haut, mais qui lui garantit une parfaite sécurité sur la frontière du Golan, de l’Union européenne, qui achetait 98% du pétrole syrien et regarde d’un œil inquiet la déstabilisation de ce pays pivot au Moyen-Orient, de la Chine, et de la Russie, dont la Syrie est le dernier allié arabe, avec une façade sur la Méditerranée.

Une réponse occidentale favorable à l’appel à l’aide de l’ASL, qui forcerait la position russe, constituerait certainement un cas unique d’engagement des puissances dans une entreprise dont elles ne retireraient aucun profit.

Incha’Allah.

   

 

Lien(s) utile(s) : Le Monde.fr, L'Espresso, Le Soir.be et Neue Luzerner Zeitung.

 

 

 

 

Lire aussi :

 

SYRIE - Le régime al-Assad pratique la torture « à la chaîne »…

 

SYRIE - Faut-il une intervention militaire occidentale ?

 

 

 

carte syrie

 

 

© Cet article peut être librement reproduit, sous condition d'en mentionner la source (www.pierrepiccinin.eu).

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Publié le par Pierre PICCININ

 

SYRIE - Faut-il une intervention militaire occidentale? (La Chaîne Parlementaire, Assemblée nationale française, 4 juin 2012)
 
 
  PP sur LCP - 4 juin 2012 

 

 

Lien utiles : La Chaîne Parlementaire-Assemblée nationale française

  

 

 

BFM TV - 6juin 2012

 

 

 

TV5 Monde - 9 juin 2012

 

 

Voir aussi :

 

- SYRIE - Le régime al-Assad pratique la torture « à la chaîne »…

 

- SYRIE - Réponse à Bahar Kimyongür (et à mes autres amis de la gauche de la gauche)

 

 

carte syrie

 

 

 

 

 

© Cet article peut être librement reproduit, sous condition d'en mentionner la source (www.pierrepiccinin.eu)

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Publié le par Pierre PICCININ
SYRIE - Le régime al-Assad pratique la torture « à la chaîne »…
 
Portrait journal 2Entretien avec Pierre Piccinin, en Syrie du 15 au 23 mai 2012 (propos recueillis par Jonathan Moadab, 24 mai 2012)
 
Enlevé et torturé par les services secrets syriens, détenu et transféré dans plusieurs centres six jours durant, Pierre Piccinin témoigne de l'horreur des prisons du régime al-Assad et appelle désormais à une intervention humanitaire, dans le cadre du devoir de protéger...
 
 
 
Interview J. Moadab Syrie 

 

 

IMG 1209

 

 

À Tunis, samedi 26 mai 2012, avec le Président de la République, Moncef Marzouki.

"Sans solution, l'abcès syrien pourrait durer autant qu'à duré l'abcès libanais, 15 ans..."

 

 

 

 

 

IMG 1213Second entretien avec le Président Marzouki, dimanche 27 mai : à propos de la Syrie,  "la solution pourrait être l’intervention d’une force arabe, constituée de plusieurs milliers d’hommes, sous l’autorité de la Ligue arabe ; son rôle serait de maintenir l’ordre et de protéger la population, dans le cadre d’un cessez-le-feu et d’un dialogue national qui rassemblerait toutes les parties en présence ; ce plan impliquerait l’accord du régime et le retrait de la présidence de Bashar al-Assad". Le Président de la République tunisienne militera au sein de la Ligue arabe pour promouvoir ce plan pour la Syrie. Je doute, malheureusement, qu’il aboutisse, car le régime se sent assez fort militairement et policièrement pour devoir renoncer à la moindre parcelle de son emprise sur le pays. Resterait dès lors la seule option militaire.

 

 

 

 

Voir aussi :

 

RTBF - 23 mai 2012
 
 
 
RTBF Radio - 23 mai 2012
  
 
 
VRT - 23 mai 2012
 
 

Lire aussi :

 

- Syrie : "Ce que j'ai vu, c'est l'Enfer sur Terre" (RTBF Monde, 23 mai 2012)

- Pierre Piccinin raconte l'horreur des prisons syriennes (Christophe Lamphalussy, La Libre Belgique, 24 mai 2012)

"Regime Assad vervald in Barbarij" (Filip Rogiers, De Standaard, 24 mai 2012)

- Un Belge témoigne de l'horreur des prisons syriennes (Le Figaro, 24 mai 2012)

- Un Belge témoigne de l'horreur des prisons syriennes (L'Orient - Le Jour, 25 mai 2012)

Storico belga sciambato per spia racconta l'inferno nelle celle del regime (La Repubblica, 26 mai 2012)

- Siria - Il colloquio : Pierre Piccinin (Francesco Margiocco, Il Secolo XIX, 27 mai 2012)

- Nelle prigioni di Assad, ho visto l'inferno delle torture (Francesca Paci, La Stampa, 27 mai 2012)

- Syrie : Pierre Piccinin, l'homme qui en savait trop (Armin Arefi, Le Point.fr, 29 mai 2012)

- Syrie : tortures dans les geôles de Bachar al-Assad (Mathieu Molard, Le Nouvel Observateur, 30 mai 2012)

- Pierre Piccinin, dans l'enfer des prisons syriennes (Direct Matin.fr, 31 mai 2012)

- El infierno en la tierra está en los centros de detención en Homs (Ignacio Cembrero, El País, 3 juin 2012)

- Pierre Piccinin, le chercheur sceptique qui revient de l'Enfer (Cathy Macherel, Tribune de Genève, 5 juin 2012)

- Syrië - Interview : Pierre Piccinin (Remco Andersen, Elsevier, 9 juin 2012)

- L'histoire de la conversion syrienne du professeur belge (Baudouin Loos, Le Soir, 19 juin 2012)

 

 

- Bahar KIMYONGÜR, Le Chemin de Damas de Pierre Piccinin, Investig'Action, 29 mai 2012 et la réponse de Pierre Piccinin : Réponse à Bahar Kimyongür (et à mes autres amis de la gauche de la gauche).

 

- L'interview et les conclusions très idéologiquement orientées publiées sur son blog par Silvia Cattori : SYRIE - Pierre Piccinin et la monstrueuse illusion de "l'ingérence humanitaire" - La réponse de Pierre Piccinin à Silvia Cattori.

 

 

Et cet article aussi bête que méchant de Jean-Claude Vantroyen, empli d'erreurs et de non-sens et publié alors que Pierre Piccinin était encore emprisonné à Damas, sans que le "journaliste" ait donc pris la peine d'interroger l'intéressé : Pierre Piccinin libéré et de retour en Belgique (Le Soir, 23 mai 2012); et, dans la même catégorie, lire encore les calomnies et affabulations complotistes d'un certain Daniel Le Conte, dans AlterInfo (Le Grand Soir avait également publié "l'info", mais, après avoir identifié le "fake", l'a retiré de ses colonnes); la synthèse des propos desdits Vantroyen et Le Conte, dans l'hebdomadaire d'extrême-droite belge Ubu-Pan (la réponse de Pierre Piccinin : Cas d’école en matière de propagande de guerre : les OSDH, InfoSyrie et autres AlterInfo…); et le double pamphlet indécent et diffamatoire de Christophe Ayad (pourtant "Prix Albert Londres") dans Le Monde du 6 juin 2012, par lesquels le "grand reporter" règle ses comptes avec Pierre Piccinin, qui, n'étant pas lui-même membre de la corporation, avait attaqué la profession en critiquant vivement les dérives peu déontologiques de certains "journalistes" dans la couverture médiatique de la crise syrienne ("la charge violente de Christophe Ayad a bien évidemment pour objectif de frapper, à travers M. Piccinin, tous ceux qui, comme lui, avaient durant une année mis en évidence les dérives de l’information" - Silvia Cattori) : Les Mésaventures de "Tintin" au pays de Bachar et Le petit monde composite des soutiens au régime syrien (la réponse de Pierre Piccinin : Droit de réponse de Pierre Piccinin à Christophe Ayad - Le Monde).

 

Et l'édito de Caroline Fourest, sur France Inter, le 1er juin 2012 :

 

 

  

 

 

 

 

 

 

 

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Publié le par Pierre PICCININ

 

SYRIA - The real situation in Syria is absolutely different from how the Western media portray it.
 
Portrait journal 2Interview with Pierre Piccinin, historian and political analyst (Russia Today, 9th of May, 2012)
 
 
 

 

 

 

Lien utiles : Russia Today - RT's Interview

 

 

Lire aussi :

 

- SYRIE - 50 minutes de vérité... Ce que l'on sait, et comment? 

SYRIE – Du fantasme alaouite au surréalisme onusien (article précédé d'interviews filmées en Syrie, en décembre et janvier 2011-2012 - A la rencontre de l'autre « peuple syrien »).

SYRIE – La « révolution » impossible (témoignage et analyse).

SYRIE / LIBYE - Entretien avec Pierre Piccinin : «une intervention en Syrie pourrait déclencher un embrasement généralisé de la région».

- SYRIE - Propagande et média-mensonges, autant en emporte le vent...

- SYRIE - Un chercheur belge censuré par le lobby du Conseil national syrien

 

carte syrie

 

 

 

WRITTEN TEXT

 

RT: You have been to Syria, the latest country you visited for a couple of times, what was your goal in going to that country?

 

Pierre Piccinin: My goal was to get reliable information, so I had to screen all the reports coming from the Western news agencies, magazines and other media. I did some research and found out that there are actually two rival Syrian human rights groups that monitor developments and supply the bulk of information to the West. What I discovered, too, was that the uprising was supported by a minority of the population, which differs from what the Western media are saying when they quote the Syrian Observatory for Human Rights. Also, the Syrian opposition is very much divided – they do not share the same goals and they use different methods to reach their goals. Actually I never questioned the credibility of the information that was coming from the region.

 

RT: You've been critical about the usage as well as reports from Syrian observatory on human rights. But in a scenario like this it would be difficult to clarify every single death in the country. So what's your criticism based on?

 

PP:First of all, I don’t think it’s too hard to have a more-or-less clear idea about what’s happening in Syria. I’ve been able to visit the country twice in the last six months. I rented a car, drove all over Syria, was able to go even to Hama and Homs. I was never detained at any military checkpoints.

The Western media choose to rely exclusively on the Syrian Observatory for Human Rights. I published the results of my investigation in the Afrique Asie magazine last month. There, I say that there are two such “observatories”, and they are both connected with the opposition. In reality these organizations are the opposition’s propaganda agencies, propaganda tools. I don’t understand why the media choose to use them as the source. It is part of the journalist’s job to think critically, verify sources and be extremely cautious. But they decide to just spread the information they receive from the Syrian Observatory for Human Rights, without asking any questions.

Let me give a clear answer to your question. I am saying that several dozens were killed in the armed conflict. But journalists are talking about reprisals by the regime. If the government attacks peaceful protesters, we can call it reprisals, but if the Syrian authorities are dealing with an army based in refugee camps in Lebanon and Turkey, financed from Qatar, and trained by the French army – it’s not repression. The regime is defending its territory from foreign aggression!

 

RT: How do we classify the events in Syria then? Is it a civil war, is it an uprising, is it a revolution?

 

PP: I think it is a revolution. I think we can say that. But there are Islamist groups in Syria that are trying to use this situation and turn Syria into an Islamic republic, something like a Salafi caliphate. In a way, this is similar to what happened in Libya – there was a civil war between tribal clans, and now a group of Salafis is represented in the new “government” of Libya. The same is happening in Mali, this problem has recently become a popular topic of discussion – Islamist groups spread throughout the Sahara and got into sub-Saharan African countries.

There is something unhealthy about these groups, acting alongside the revolutionaries. It is impossible to identify or contact them. They are truly secret groups.  

 

RT: Since the beginning of the crisis, the government has always stuck to one line that there are armed groups, or they are supported from outsiders, by foreigners.   Are they blind to what's happening in the country, to the possibility that this is a real revolution? Are they right or wrong? How would you assess the government now?

 

PP: First of all, as for the government’s rhetoric… I don’t believe the Syrian government to be blind. Rhetoric and reality are two different things. Syria’s government is in denial of the fact that a revolution is taking place. They are talking about some foreign conspiracy, about Israel and the US plotting against Syria… My analysis of the situation is completely different: I think that starting with 2001, after 9/11, the US chose to cooperate closer with the Syrian government. And they both discovered a mutual enemy – the Islamists. And I think that the US is very unhappy with what is going on now.

Israel is also very concerned now. Should the Syrian regime collapse, the country could sink into chaos, and then Israel will have significant problems with it, whereas now, despite the prevailing anti-Israeli rhetoric in Damascus, Israel is in fact quite comfortable with the current regime. In reality, they are getting along pretty well.

At the moment we see that the ruling regime has successfully established control over most of Homs, as well as over Idlib and Hama, and is fighting the Free Syrian Army on the borders. The regime is far from collapsing; it’s nowhere near a downfall. Bashar Assad has a lot of sunny days ahead of him. Many people asked me, “How can you say such things? You’re advocating the regime!” No, I’m not advocating the regime. I am doing my research. I want to see what happens on the ground. I take the facts and draw conclusions.

 

RT: How do you see the Syrian conflict ending?

 

PP: Unless, of course, there is an intervention from outside, I expect that the Ba’athist government will be well able to control the situation with military force. After that, I think, it will conduct progressive reforms to develop democracy. This may even be a formal democracy. At the initial stage, I believe, to a large degree this democracy will be formal. Yet civil society is awakening and making its position known, and in the future the government will have to make a turn towards real democracy.

 

 

 

 

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Monde arabe - Entretien avec Pierre Piccinin : « une multitude de printemps »  (Salut & Fraternité, avril-mai-juin 2012)

 

Photos-illustration-2 3741 - CopiePierre Piccinin en compagnie de rebelles libyens

     

 

propos recueillis par Arnaud LEBLANC


 

 

Pierre Piccinin est historien et politologue, spécialiste du Moyen-Orient. À l’heure où les révoltes ont éclaté dans les pays arabo-musulmans, en 2011, il décide de se rendre sur le terrain pour juger de l’ampleur des mouvements.

Au-delà de l’image simplifiée d’une vague démocratique et homogène déferlant sur les dictatures, il nous présente des contextes et des événements contrastés.

 

 

Selon vous, peut-on parler d’un seul « Printemps arabe » ?

 

Je n’aime pas cette expression de « Printemps arabe ». Elle est très poétique et a provoqué un engouement dans les médias européens et dans le monde scientifique occidental, mais elle ne correspond pas à la pluralité du monde arabo-musulman.

 

Les Occidentaux y ont vu une émergence globale de la société civile qui réclamait la démocratie. Mais c’était notre idéologie que l’on a projetée sur ces pays. On ne peut d’ailleurs pas comparer du tout l’Égypte avec la Tunisie ou le Maroc avec la Syrie ; ce sont des pays qui ont des vécus socio-économiques différents.

 

Ainsi, en Tunisie, on trouve un niveau d’éducation très élevé. L’ancien appareil politico-économique en place a bien tenté de se maintenir à la tête de l’État une fois l’ancien président Ben Ali chassé du pouvoir. Mais, quand la population a compris que le système essayait de perdurer, différentes organisations de l’opposition politique, mais aussi des organisations régionales et professionnelles, ont réagi de manière révolutionnaire. Ensemble, elles se sont autoproclamées « Haute Instance pour la Réalisation des Objectifs de la Révolution » et elles ont pris en charge le processus électoral afin de préparer la prochaine constitution. Il s’agit là de la seule révolution aujourd’hui aboutie du « Printemps arabe ».

 

L’Égypte, par contre, compte en grande partie une population très pauvre et analphabète. Une fois Moubarak tombé, les Égyptiens ont cru que le changement était accompli. Or, en pratique, c’est l’ancien régime lui-même qui a géré le processus de transition. Le gouvernement militaire et l’ancien establishment ont, d’un commun accord avec les Frères musulmans, mis en place des structures et une constitution qui ne changent pas fondamentalement ce qui existait. Le président est tombé, mais l’ensemble de l’appareil politico-économique qui dirige ce pays depuis des décennies reste au pouvoir.

 

 

La lutte contre les dictatures a-t-elle été le moteur des rassemblements populaires ?

 

Ce n’était pas nécessairement des révolutions idéologiques qui demandaient la démocratie. C’était plutôt des coups de colère de populations en fin de compte assez conservatrices, pour la plupart, des révoltes de la faim, avec des revendications centrées sur de meilleures conditions de vie, sur le plan économique.

 

Et même au niveau de l’ampleur de la contestation sociale, on ne peut pas comparer les mouvements populaires de Tunisie et d’Égypte, par exemple, avec ce qui s’est passé en Libye.

 

Les évènements, dans ce pays, correspondent plutôt à une guerre civile : l’Est a attaqué et occupé l’Ouest avec l’aide de l’OTAN. Les manifestations pro-démocratie qui ont eu lieu au début des événements rassemblaient à peine quelques centaines de personnes réclamant un assouplissement du régime. Mais cela a suffi pour servir les ambitions territoriales de chefs de clans qui se sont infiltrés dans la brèche.

                                    

En Libye, on a ainsi un cas de guerre clanique, voire tribale, accompagnée d’une intervention militaire étrangère.

 

 

Est-ce que, dans d’autres pays, d’autres scénarios ont émergé ?

 

Il ne faut pas oublier qu’il n’y a que six ou sept pays sur les vingt-deux pays membres de la Ligue arabe qui ont été touchés par ce « Printemps arabe ».

 

Par exemple, des pays comme le Koweït ou, d’une manière générale, l’Arabie Saoudite et les monarchies du Golfe, n’ont pas été touchés.

 

Certains mouvements ont aussi été étouffés rapidement par des réformes ou des élections qui n’en sont pas, comme au Maroc, en Jordanie ou en Algérie.

 

D’autres contestations sociales ont été rudement réprimées dans le sang, comme au Bahreïn, où l’émir a envoyé l’armée, avec l’appui de chars saoudiens et le silence des puissances étrangères.

 

Il reste encore le cas de la Syrie. La vision dominante en Europe est extrêmement simpliste : on parle d’une méchante dictature baathiste face à une population qui réclame la démocratie. Le régime de Bachar al-Assad est certes féroce, mais, la vision occidentale des événements, c’est du roman-feuilleton. Et on est loin d’un pays à feu et à sang.

 

La Syrie présente un patchwork communautaire et confessionnel où la volonté démocratique et les identités minoritaires se trouvent contrebalancées par la crainte d’une dérive vers une république islamique.

 

Pour l’instant, la Syrie demeure un point d’interrogation. Mais, si le régime ne parvient pas à se maintenir, le pays sombrera probablement dans la guerre civile.

 

 

 

 

 

Lien(s) utile(s) : Salut & Fraternité

 

 

Coupure de presse : Interview Salut et Fraternité avril 2012

 

 

Lire aussi :

 

- MONDE ARABE - Entretien avec Pierre Piccinin - Quel avenir pour le «Printemps arabe»?

- SYRIE / LIBYE - Entretien avec Pierre Piccinin : «une intervention en Syrie pourrait déclencher un embrasement généralisé de la région».

 

 

 

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Publié le par Pierre PICCININ

Syrie - Le plan Annan : une porte de sortie pour Damas ? (La Nouvelle République, 21 avril 2012)

 

 

Plan Annan Syrie

                                                                                                                                                                            Source image

 

  

 

Copy of hama4[photo : à Hama, avec les manifestants]

 

 

Exception faite de la France, qui a soutenu le Qatar dans son entreprise de déstabilisation du gouvernement syrien [le Qatar a armé les factions de l’opposition qui ont opté pour une rébellion militarisée et a largement utilisé sa chaîne de télévision satellitaire, al-Jazeera, pour attaquer le régime baathiste, au point d’intoxiquer l’opinion publique internationale en promouvant de fausses informations; tandis que des unités de l’armée française entraînent l’Armée syrienne libre (ASL) à la guérilla urbaine dans les camps de réfugiés qui lui servent de bases arrière en Turquie et au Liban], l’Occident, de manière générale, de même qu’Israël, s’est trouvé fort embarrassé face à la fragilisation d’un pays dont l’éclatement pourrait entraîner un séisme géopolitique de Tel-Aviv à Téhéran et de Beyrouth à Bagdad.

En effet, contrairement à la vision développée par les analystes des écoles marxisantes, qui fondent de manière systématique leur approche des événements du Moyen-Orient sur le postulat selon lequel « l’empire américain » et ses « vassaux européens », liés à « l’entité sioniste », tirent les ficelles de tous les dérèglements qui y surviennent, il apparaît de manière assez évidente que ni les États-Unis, ni l’Union européenne, ni non plus Israël n’ont souhaité le renversement du président Bashar al-Assad.

D'une part, les événements en Syrie ont mis en péril toute une politique de réalignement forcé du pays, menée par les États-Unis depuis 2005 : peu après l’assassinat de Rafiq Hariri, le premier ministre libanais, Washington avait utilisé le Tribunal spécial pour le Liban, avec la complicité de son nouvel allié, la France sarkozienne, pour accuser et mettre la pression sur la Syrie ; parallèlement, à travers l’Arabie saoudite, son grand allié dans la région, Washington a offert à Damas des opportunités d’accords économiques et diplomatiques. Bashar al-Assad avait bien compris cette politique de la carotte et du bâton et a saisi la main tendue ; l’enquête du Tribunal spécial fut alors réorientée vers le Hezbollah… Mais les relations entre la Syrie et les Etats-Unis s’étaient déjà améliorées dès après les attentats du 11 septembre 2001 : Damas et Washington s’étaient trouvé un point commun, la lutte contre le terrorisme islamiste. Et des prisonniers furent transférés de Guantanamo en Syrie, pour y être « interrogés » ; une collaboration très étroite s’est développée entre les services secrets états-uniens et syriens.

D'autre part, quelles mesures concrètes ont-elles été prises contre Damas ? Principalement, les Etats-Unis et l’Europe ont déclaré qu’ils n’achèteraient plus de pétrole à la Syrie. Or, les Etats-Unis n’ont jamais acheté de pétrole à la Syrie… En outre, le pétrole syrien continuera de se vendre sur les marchés, ailleurs, à travers l’Irak notamment, et l’Europe s’approvisionnera ailleurs également. Il s’agit donc d’un hypocrite petit jeu de chaises musicales qui n’aura aucune conséquence pour le régime baathiste.

Quant à Israël, il s’inquiète des bouleversements qui ont lieu en Syrie : le régime baathiste ne reconnaît pas l’État d’Israël, appelé « la Palestine occupée », mais ne mène aucune action hostile à Tel Aviv. En dépit des 500.000 réfugiés palestiniens qu’abrite la Syrie, aucune attaque n’a lieu contre Israël depuis les frontières syriennes, tant la région du Golan est parfaitement sécurisée par Damas.

De même, si la Syrie finance le Hezbollah et le Hamas, c’est dans le but de rester un acteur régional incontournable, nullement de détruire Israël.

Ainsi, le plan de paix porté par Kofi Annan, ancien Secrétaire général de l’ONU, lequel plan vise à faire accepter en Syrie un cessez-le-feu par les forces gouvernementales et les différentes factions armées de la rébellion, constitue pour Damas l’opportunité, d’une part, de mettre l’opposition face à ses responsabilités, en lui proposant de s’asseoir à la table des négociations et de déterminer une feuille de route vers un processus de réformes, et, d’autre part, de renormaliser ses rapports avec l’ensemble de la Communauté internationale.

Le plan Annan survient effectivement à un moment où l’armée régulière syrienne a pour ainsi dire repris le contrôle des foyers historiques de l’opposition, Homs et Hama, et est par ailleurs en train d’anéantir les bastions que l’ASL occupait le long des frontières turques et libanaises, comme Idlib ou Zabadani.

Si l’on a pu penser que ce plan avait pour but de donner le temps à l’opposition, en grande difficulté, de reprendre son souffle, il est cependant soutenu par la Russie, allié privilégié de la Syrie, qui, jusqu’à présent, s’était toujours opposée aux projets de résolutions du Conseil de Sécurité qui condamnaient la violence exercée par le gouvernement, sans évoquer celle de la rébellion. Il en va autrement cette fois, à l’égard d’un plan qui concerne les deux parties en présence et plus seulement le pouvoir en place.

Le plan, en outre, n’appelle plus au départ du président al-Assad, comme cela avait été le cas des différents projets de résolution rejetés par Moscou.

Autrement dit, le scénario le plus probable, si le plan Annan devait se concrétiser, serait celui d’un apaisement de la crise syrienne et d’une réforme progressive des institutions, sur le long terme, voire sur le très long terme, et sous l’égide de l’actuel gouvernement, mais sans plus de risque d’explosion régionale et avec la possibilité, pour Washington, de reprendre, là où elle l’avait laissé, son travail de rapprochement avec Damas.

La seule incertitude réside dans l’attitude des Frères musulmans syriens, qui dominent l’opposition politique : accepteront-ils de se laisser ainsi forcer la main et de dès lors perdre la partie ? Et, bien sûr, dans les intentions du couple franco-qatari. Mais, déjà moins hargneux dans le verbe envers Damas, l’Elysée semble avoir entendu la voix de son maître…

 

Lien(s) utile(s) : La Nouvelle République. 

 

 

 

À entendre :

 

Films Syrie B

SYRIE - 50 minutes de vérité... Ce que l'on sait, et comment?

"Dans certaines rédactions, les journalistes doivent apprendre à se taire"

 

 

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SYRIE / LIBYE - Entretien avec Pierre Piccinin : «une intervention en Syrie pourrait déclencher un embrasement généralisé de la région».

- SYRIE - Propagande et média-mensonges, autant en emporte le vent...

- SYRIE – Mensonges et manipulations.

 

 

 

carte syrie

 

 

 

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