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Monde arabe

Monde arabe

Pierre PICCININ da PRATA (Historien - Politologue)

Droit de réponse de Pierre Piccinin à Christophe Ayad – Des gens meurent, là-bas… (Le Monde, 21 juin 2012) - Texte intégral

 

 

Liban-Syrie-Mai-2012 1195 - Copie

                                                        Tal-Biseh, 16 mai 2012, avec l'armée syrienne libre - © www.pierrepiccinin.eu

 

  

 

 

Le journaliste Christophe Ayad, dans deux articles intitulés Les Mésaventures de "Tintin" au pays de Bachar et Le petit monde composite des soutiens au régime syrien, publiés dans le journal Le Monde, le 6 juin 2012 (voir la coupure de presse), s'est gravement attaqué à ma réputation et au travail que j’ai réalisé sur le terrain syrien, en des termes indécents et en formulant des assertions mensongères.

Tentant de me discréditer, il n'a pas hésité à me présenter « chercheur sans qualification » et « touriste de la guerre ».

Je suis diplômé en Histoire et en Sciences politiques et agrégé ESS de l’Université Libre de Bruxelles ; et titulaire d’un troisième cycle en Histoire de l’Université de Paris I Panthéon – Sorbonne.

Dans un de ces articles, je suis qualifié « d’idiot » (sic), qui n’aurait rien compris au conflit syrien.

Pour ma part, je me garderais bien de jamais insulter un observateur de retour d’un troisième séjour sur ce périlleux terrain, et ce d’autant plus si je n’y avais moi-même jamais mis les pieds, comme me l'a avoué Ayad lors de notre entretien…

Et d’insister : Pierre Piccinin a été « snobé par les chercheurs comme par les journalistes ».

Chacun de mes séjours d’observation sur les différents terrains du « Printemps arabe » a été suivi d’invitations à des conférences et séminaires de groupes de recherche universitaires, d’interviews radiophoniques et télévisées et de publications de rapports et d’articles, notoirement dans la presse traditionnelle, y compris dans Le Monde… En mai, j’étais dans la région Liban-Syrie accrédité par la revue Afrique-Asie ;  en décembre, j’avais été son envoyé spécial.

Et de railler mes « convictions catholiques ».

Lors de l’interview, j’avais expliqué comment, désespéré à la vue de toute la souffrance qui s’étalait sous mes yeux, à entendre toute la nuit durant les cris des torturés, les claquements des coups, pendant des heures, et à sentir l’odeur des chairs brûlées par l’électricité, j’ai prié ; j’étais en outre convaincu que, si les tortionnaires ne prenaient pas garde à me laisser voir tout cela, c’est qu’il n’était pas question pour moi de sortir vivant de cet Enfer.

Et des contradictions et paradoxes : « (Pierre Piccinin) découvre les geôles d’un régime qu’il avait défendu au-delà du raisonnable » ; « le journal officiel le publie, sans les passages gênants, où il traite le régime de ‘dictature’ ». Il faut choisir.

De même, l’article me défini en tant « qu’obsédé des théories du complot », alors que, depuis le début de la crise syrienne, j’ai démontré dans de nombreux articles et interviews qu’il n’y avait aucun complot contre la Syrie, ni impérialiste, ni médiatique, m’attirant les foudres de ceux-là même auxquels on voudrait m’associer.

Car il y a aussi des amalgames : en quatre traits de plume et demi, me voilà illico presto lié au « complotiste » Meyssan. Puis, du « complotisme » asserté, en deux alinéas, on me fait l’ami de Soral et donc, bien sûr, de Faurisson et, donc encore, un partisan du négationnisme. « La boucle est bouclée », conclut Ayad.

Je n’ai jamais rencontré ni Thierry Meyssan, dont j’ai dénoncé les pratiques et les thèses. Je ne connais pas d’avantage Alain Soral, dont je n’ai même jamais lu les thèses. Et je n’ai non plus jamais approché Robert Faurisson, ni pris le temps de m’informer de ses arguments, qui, a priori, ne m’intéressent pas (si l’histoire de la seconde guerre mondiale n’entre pas dans mon champ de recherche, il me semble que l’assassinat de millions de personnes juives par le régime nazi est suffisamment documenté pour que la Shoa ne soit pas remise en question).

Mais je me pose la question : pourquoi avoir publié ces choses à mon sujet ?

De tout ce qui a été dit et publié en Europe depuis ma libération, seuls ces deux articles attaquent ma réputation.

Non, pas exactement : il en est un autre, assez semblable, un articulet, publié dans une revue de l’extrême-droite belge...

Pourquoi Le Monde a-t-il choisi de publier ces articles ? Dans quel but ?

Selon les uns, alors que mon expérience de la Syrie me vaut une forte médiatisation, Christophe Ayad, notoirement sioniste convaincu, aurait cherché à me disqualifier d'emblée, à l'instar de Caroline Fourest (écouter l'édito de C. Fourest - France Inter, 1er juin 2012); en cause : les nombreuses critiques de la politique israélienne en Palestine que j'ai formulées et publiées. Selon les autres, à travers moi, « la charge violente de Christophe Ayad [aurait] pour objectif de frapper tous ceux qui avaient, durant une année, mis en évidence les dérives de l'information sur la Syrie ». Peut-être s'agit-il des deux...

Le Monde n'aurait-il pas eu plus de grâce de publier ce dont il avait été longuement question lors des deux heures d’interview que je lui avais accordées ?

Nous avions évoqué ma rencontre avec l’Armée syrienne libre, à Damas, et à Tal-Biseh, ville qui est à présent durement bombardée, comme je l’apprends au moment où je rédige ce « droit de réponse » ; les souffrances des hommes torturés sous mes yeux à Homs ; celles de cet adolescent, que j’ai croisé dans le centre des services de renseignement de Palestine Branch, à Damas, dont les jambes étaient brûlées à l’électricité ; celles des détenus de Bab al-Musalla, qui ont déjà passé, pour certains, des années d’enfermement, dans ce sous-sol, sans plus jamais avoir revu ni la lumière du jour, ni  les arbres, ni le ciel, et avec lesquels j’ai partagé un peu de cette misère, mes amis des prisons, ceux qui, dans leur exceptionnelle solidarité, m’ont soigné après que j’avais été torturé, m’ont donné à manger, une couverture, un prodigieux soutien moral…

Car il ne faudrait pas oublier que, pendant que Le Monde publie ce genre d’article, en Syrie, des gens meurent, des gens que je connais.

 

 

Lien(s) utile(s) : Le Monde.

 

Coupure de presse :  Droit de réponse Le Monde PP 21 juin 2012

 

Voir aussi :

SYRIE – Voyage en Enfer

 

Et

SYRIE - Faut-il une intervention militaire occidentale?

SYRIE - Le régime al-Assad pratique la torture « à la chaîne »…

 

  

 

© Cet article peut être librement reproduit, sous condition d'en mentionner la source (www.pierrepiccinin.eu).