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Monde arabe

Monde arabe

Pierre PICCININ da PRATA (Historien - Politologue)

par Pierre PICCININ  (septembre 2006)


Au mois de juillet 2006, les forces armées de l’Etat d’Israël ont envahi sans déclaration de guerre l’Etat du Liban et les territoires palestiniens de la Bande de Gaza.


Les conséquences de cette agression sont lourdes pour le Proche et le Moyen-Orient. Elles le sont plus encore pour l’ordre international.


Concernant le Liban, d’une part, il est incontestable que la défaite israélienne est désormais consommée.


Sous le prétexte de secourir deux soldats israéliens enlevés à la frontière libanaise,  agissant d’emblée sans concertation dans le cadre des Nations Unies et de manière tout à fait unilatérale, le gouvernement du premier ministre israélien Ehoud Olmert s’est engagé dans une guerre dont l’objectif véritable apparaît clairement avoir été l’élimination du mouvement pro-palestinien Hezbollah, mouvement politique basé au Liban et qui, avec le support de l’Iran et, probablement, de la Syrie, soutient la résistance à l’occupation par Israël, depuis 1967, des territoires qui avaient été attribués aux Arabes de Palestine par l’ONU, en 1948.


Il n’est en outre pas improbable que, du côté du gouvernement actuel des Etats-Unis, cette agression ait été perçue comme une opportunité d’entraîner la Syrie dans un conflit plus large qui aurait permis de briser les dernières réticences syriennes à calquer sa politique étrangère sur celle de ses voisins arabes qui, depuis longtemps déjà, ont rejoint « le camp occidental ». Ces derniers sont ainsi restés très éloignés du conflit et c’est sans sourciller qu’ils ont regardé mourir leurs frères libanais.


Quant au gouvernement libanais, dont les forces furent presque totalement absentes de la résistance à l’invasion (à tel point que, n’étant pas dupe, la foule, à Beyrouth, s’en est prise à plusieurs ministres de ce gouvernement), n’a-t-il pas vu dans l’intervention israélienne un moyen de liquider le Hezbollah pro-iranien, après s’être il y a peu débarrassé de la présence syrienne ? Du moins, une partie de ce gouvernement a très certainement envisagé cette option, avant de constater que la tentative d’élimination du Hezbollah par Israël entraînait la destruction systématique du Liban.


Car, en dépit de l’ampleur des forces déployées, l’armée israélienne a été incapable d’anéantir les forces du Hezbollah, dont la combativité et les moyens militaires ont surpris tous les observateurs. D’où l’échec de cette « opération de police » et sa mutation progressive en une guerre d’invasion impitoyable, longue et très destructrice.

C’est en effet sans aucun succès que les troupes israéliennes ont tenté de prendre d’assaut plusieurs agglomérations, tenues par le Hezbollah, et que, après avoir été repoussées à plusieurs reprises en essuyant des pertes importantes, il leur a fallu battre en retraite.


Ainsi, dans un premier temps, les Etats-Unis d’Amérique, en bloquant par leur veto toute initiative du Conseil de Sécurité de l’ONU,  avaient permis à Israël de gagner un maximum de temps pour mener à bien ses opérations au Liban. Cela explique sans doute le comportement schizophrène du gouvernement états-unien qui, tout en empêchant une intervention de l’ONU, clamait néanmoins à qui voulait y croire que son Secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères, Madame Condolisa Rice, s’efforçait d’obtenir la fin des hostilités de son partenaire israélien. Après plusieurs semaines, cependant, le premier ministre Ehoud Olmert s’est retrouvé empêtré dans un bourbier inextricable. Et c’est alors seulement que, très rapidement, ses alliés états-uniens ont poussé à l’adoption d’une résolution du Conseil de Sécurité, acceptant de faire les concessions de détails qu’ils avaient jusque là refusées, de sorte à ménager une porte de sortie au gouvernement israélien, lequel a pu « accepter » un cessez-le-feu « imposé » par « la communauté internationale » et ainsi tenter de sauver la face devant les nations arabes et l’opinion publique israélienne elle-même.

C’est donc bien par une défaite israélienne que s’est soldée la guerre du Liban, une première défaite, cuisante, dont les conséquences pour le Proche-Orient restent encore bien difficiles à apprécier pour l’instant.


Et la victoire du Hezbollah est d’autant plus considérable qu’elle ne s’exerce pas seulement sur le plan strictement militaire :  aux yeux de la population libanaise, mais aussi de l’ensemble des populations arabes, c’est bien le Hezbollah et lui seul qui a résisté et a pu repousser l’envahisseur israélien, et ce sans même un soutien du gouvernement libanais. Et c’est aussi le Hezbollah qui, aujourd’hui, à travers les nombreuses associations caritatives propres aux organisations islamiques, porte secours aux milliers de civils victimes du conflit et finance la reconstruction du pays, se ralliant de la sorte la population libanaise et gagnant en influence au Liban et dans toute la région. Le Hezbollah est dès lors devenu le champion régional de la résistance à Israël, celui que les opposants à l’Etat hébreux sauront soutenir, financer et armer, et son avenir, politiquement, au Liban, mais très certainement militairement aussi, apparaît garanti et prospère.


C’est donc par un résultat contraire à celui escompté par Israël que s’est achevée l’agression du Liban, sans même que les deux soldats aient été retrouvés (à vrai dire, une fois le conflit engagé, ces deux hommes ont très rapidement été oubliés, des médias tout autant que de la plupart des discours des responsables politiques israéliens, à l’instar, d’ailleurs, d’un certain Oussama Ben Laden, à propos d’une autre guerre, celle d’Afghanistan)…

 

D’autre part, la question se pose de savoir ce qu’Israël fait à Gaza. Car il ne faut pas perdre de vue que, tandis que la paix semble revenir au Liban, Israël poursuit ses opérations à Gaza.

Le gouvernement israélien aurait-il décidé d’achever de vider les territoires occupés par la terreur, la ruine économique et l’insécurité ?


Comment, en effet, pourrait réagir un père de famille, sans revenu et dont les enfants sont régulièrement mis en danger, autrement qu’en se décidant, tôt ou tard, à émigrer et à rejoindre les communautés de la diaspora arabe palestinienne ? N’est-ce pas là le but actuel d’Israël, de progressivement chasser les Arabes de Palestine, vers l’Egypte, la Jordanie ou d’autres pays arabes ?


Mais n’est-ce pas là, en fin de compte, la politique menée par Israël depuis sa création, en 1948, et qui, en réalité, avait commencé avant même la proclamation de l’Etat israélien déjà, par les attentats anti-arabes perpétrés par les mouvements terroristes juifs Irgoun ou Stern ? N’est-ce pas les mêmes méthodes que celles pratiquées lors du massacre, par l’armée, de la population arabe du village de  Deir Yassin, qui avait provoqué la panique et le début de l’exode des Arabes de Palestine?


Certes, on rétorquera qu’Israël a démantelé le réseau des colonies israélienne de Gaza Mais que vaut ce geste « de bonne volonté », lequel s’est borné, en substance, à abandonner une zone économiquement non viable ? En effet, tandis que le monde saluait les efforts du gouvernement de Monsieur Ariel Sharon, les colons étaient pour la plupart discrètement réimplantés dans les territoires occupés de CisJordanie. Car le « plan de retrait des colonies de CisJordanie » annoncé par le gouvernement Israélien est en réalité un plan de regroupement des petites colonies en agglomérations plus importantes et nullement un renoncement aux terres :  derrière les mots, d’autres réalités…


Ainsi, la colonisation n’a jamais cessé de s’amplifier en CisJordanie, région prospère et agricole, là où se trouve l’eau, l’or bleu du Proche-Orient… Le gouvernement israélien a d’ailleurs annoncé tout récemment son renoncement à ce « plan de retrait ». Et, de toute façon, avoir quitté Gaza n’a en rien empêché d’y être revenu…

 

Enfin, le constat est dramatique quant au rôle de l’ONU, empêchée d’agir par les Etats-Unis durant près de deux mois et qui a bien de la peine à donner le change, à présent, par la constitution d’une force internationale, la FINUL, qui n’aura eu pour mission que de compter les morts et de déblayer les gravats...


Les principes les plus fondamentaux sur lesquels reposait le droit international ont pourtant été bafoués par Israël :  de manière systématique et sans objectif militaire défini, l’armée a pris pour cible, directement et consciemment, des populations civiles, ce dont l’exemple le plus ignoble a été le massacre de Qana, qui constitue sans aucune ambiguïté un crime de guerre d’une extrême gravité aux termes de la Convention de Genève (mais sans doute Madame Carla Del Ponte mettra-t-elle toute son énergie à obtenir la création d’un tribunal pénal international pour Qana, autant d’énergie et d’acharnement, au moins, qu’elle a mis à obtenir la tête du président yougoslave Slobodan Milosevic…) ; elle a bombardé des installations de la Croix rouge, acte odieux et lâche s’il en est, autre violation flagrante et grave de la Convention de Genève, a provoqué sans scrupule une catastrophe écologique en détruisant des installations pétrolières, a détruit les routes qu’empruntaient les secours, a réduit en cendres des quartiers de villes et des villages entiers.


Cependant, durant près de deux mois, la communauté internationale est restée passive. Par une inaction scandaleuse, elle s’est déshonorée et a achevé d’enterrer aux yeux des peuples la crédibilité de l’ONU, déjà bien mise à mal, et plus encore, récemment, par l’agression illégale de la Yougoslavie par l’OTAN, en 1999, ou encore l’invasion illégale de l’Irak, en 2003.


Ainsi, il faut bien conclure, une nouvelle fois, que tous les Etats du monde ne sont pas égaux devant le droit international. Et l’invasion illégale du Liban, en juillet 2006, a révélé d’avantage encore cette réalité, l’impuissance de l’ONU et les limites du droit international.


L’ONU ? Le droit international ? Ce sont là des éléments du jeu de la haute politique étrangère des Etats qui en ont les moyens, économiques et militaires :  les règles en sont somme toute assez simples et, en fin de compte, tout le monde joue carte sur table. Les dès, bien sûr, sont pipés. Mais tout le monde le sait. Et chacun fait semblant d’y croire, avec une grande conviction apparente, beaucoup de sérieux.

Hélas, rien n’a changé depuis dix mille ans :  pour gagner à ce jeu, l’homme doit manger plus que les autres et, s’il a la chance d’être le plus fort, il écrase son voisin.