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Monde arabe

Monde arabe

Pierre PICCININ da PRATA (Historien - Politologue)

Iran - Entre "révolution verte" et révolution de palais...





Tout a éclaté le 12 juin dernier, jour de la réélection du président Mahmoud Ahmadinejad, soutenu par les masses populaires économiquement fragilisées :  depuis lors, Téhéran, la capitale iranienne, est en proie à des troubles politiques sans précédent depuis la révolution de 1979.

 

Certes, il faut raison garder :  les manifestations houleuses organisées par une opposition apparemment bien décidée à renverser le président élu n’ont pas l’ampleur de la révolution qui, il y a exactement trente ans, avait entraîné la chute du Shah et la fin de la mainmise nord-américaine sur les ressources pétrolières iraniennes. Elles ne bénéficient pas non plus du soutien de la grande majorité de la population iranienne qui, le 16 janvier 1979, avait clamé sa joie dans toutes les villes du pays, à l’annonce du retour triomphal du leader de la révolution, l’ayatollah Rouhollah Kohmeini.

 

Néanmoins, les événements actuels interpellent l’observateur, car ils surviennent dans un pays qui, depuis ces trente ans, avait connu une stabilité politique remarquable, et ce dans le cadre d’une démocratie sociale, éléments notables dans cette région du monde.

 

Quelle est donc l’origine de cette « révolution verte » qui secoue désormais la capitale, Téhéran ? Et, en parallèle, quel(s) jeu(x) plusieurs des leaders politiques iraniens ont-ils décidé de jouer dans ce contexte ?

 

D’une part, il est bien établi que la « révolution verte » menée par M. Mir Hossein Moussavi, premier ministre de 1981 à 1989 et candidat malheureux et largement battu aux élections présidentielles du 12 juin, bénéficie de l’appui de puissances étrangères, en tout cas de celui des Etats-Unis d’Amérique (sinon de celui de la Grande-Bretagne), comme l’avait d’emblée dénoncé le guide suprême de la révolution, l’ayatollah Ali Khamenei.

 

En effet, cette « révolution verte » s’apparente, sans doute aucun, aux diverses « révolutions colorées » qui ont émaillé l’histoire de ces dix dernières années, avec, à chaque fois, l’ombre des Etats-Unis en toile de fond :  la chute de Milosevic, en Serbie, en 2000, la « révolution rose », en Géorgie, en 2003, la « révolution orange », en Ukraine, en 2004, la « révolution citron » ou « tulipe », au Kirghizistan, en 2005, ou, la même année, la « révolution du cèdre », au Liban, ont toutes été orchestrées suivant le même schéma, suivant le même plan, basées sur une opposition minoritaire, mais financièrement et logistiquement assistée par le gouvernement des Etats-Unis, et ce, notamment, au travers d’ONG qui lui sont étroitement attachées et dont le meilleur exemple est la célèbre Freedom House, dont le rôle moteur est avéré dans la plupart de ces « révolutions ».

 

L’un des présidents parmi les plus influents de cette ONG, sensée promouvoir les idéaux de justice et de liberté à travers le monde, fut, jusqu’en 2005, M. James Woolsey, directeur de la CIA de 1993 à 1995. Et, au nombre des membres du conseil d’administration de Freedom House, l’on compte des noms fameux, comme ceux de M. Peter Ackerman, de M. Donald Rumsfeld ou de M. Paul Wolfowitz.

 

Toutes ces « révolutions » ont permis de se débarrasser de dirigeants opposés à l’influence nord-américaine, lesquels ont depuis été remplacés par des candidats « amis ».

 

Et toutes procèdent de la même formule, structurée par M. Gene Sharp, fondateur et professeur de sciences politiques de l’Albert Einstein Institution (dont M. Peter Ackerman est administrateur), à Boston.  M. Gene Sharp a théorisé, en pleine guerre froide, le principe même de ces « révolution colorées », selon lequel il est possible, pour une opposition parfois très minoritaire, mais que l’on fait passer pour majoritaire par un activisme acharné, de renverser le gouvernement, avec l’aide d’une puissance extérieure et de l’opinion publique internationale :  le mouvement doit faire montre d’apparences non-violentes, qui lui confèrent un bon-droit de fait et évitent toute interrogation sur le bien-fondé et la légitimité de ses objectifs (The Politics of Nonviolent Action , 1973).

 

C’est cette tactique que le Département d’Etat nord-américain à systématiquement mise en œuvre, chaque fois que nécessaire et possible, et en particulier dans le cadre de ses ambitions atlantistes en Europe centrale et plus à l’est.

 

Et l’implication du gouvernement des Etats-Unis dans les événements qui secouent aujourd’hui l’Iran est, là également, vérifiée, depuis qu’un des membres du Département d’Etat, M. Jared Cohen, en charge des nouvelles technologies et des médias en relation avec le monde arabo-musulman, a ouvertement admis que l’administration Obama est intervenue auprès des responsables du service de « micro-blogging » Twitter, le principal service de messagerie en ligne au moyen duquel s’organise l’opposition iranienne, notamment pour la coordination des manifestations :  le 15 juin, le Département d’Etat a enjoint ces derniers de reporter une opération de maintenance, qui aurait rendu Twitter inutilisable pendant plusieurs heures, au moment, précisément, où se préparait la grande manifestation prévue ce jour-là, information confirmée depuis par la Secrétaire d'Etat Hillary Clinton, le 9 août 2009, sur CNN.

 

Les Etats-Unis ont donc permis à l’opposition d’organiser cette impressionnante mobilisation des ses partisans.

 

Dans le même ordre d’idées, il faut constater que M. Mir Hossein Moussavi ne bénéficie nullement du soutien d’une majorité des Iraniens, mais, principalement, de celui de la bourgeoisie des grandes villes, de Téhéran plus précisément, des milieux libéraux et de la jeunesse dorée, qui voit une entrave à ses ambitions dans le rigorisme de la République islamique.

 

En effet, pour toute surprenante qu’elle puisse paraître aux yeux de l’observateur occidental, persuadé de la supériorité et de l’universalité de ses valeurs et de son éthique politique, la réélection du président Mahmoud Ahmadinejad s’inscrit cependant parfaitement dans la réalité politique iranienne de ces vingt dernières années.

 

Depuis 1909, la Grande-Bretagne -et les Etats-Unis, ensuite- avait confisqué les revenus du pétrole, tandis que le peuple iranien vécu, pendant des décennies, dans une misère noire.

 

Or, l’islam, profondément social, et plus encore l’islam shiite iranien, considère la pauvreté comme une honte immense pour l’Etat, l’un des principaux devoir de tout musulman résidant dans la solidarité. Ce fut donc autour des leaders religieux que, à cette époque déjà, se cristallisa la résistance des masses populaires, jusqu’au renversement du Shah, septante ans plus tard, Mohammad Reza Shah qui, avec l’aide des Etats-Unis, avait imposé une dictature féroce, recourant à une police politique sans pitié, la tristement célèbre Savak, organisée en collaboration avec la CIA et le Mossad (services secrets israéliens).

 

Pour plus de 80% des Iraniens, s’est ouverte alors une ère nouvelle, de progrès sociaux et d’amélioration des conditions de vie.

 

La majorité des Iraniens n’a pas oublié ce passé :  beaucoup de ceux qui ont voté, le 12 juin, ont connu l’Iran du Shah. Ils se souviennent aussi du rôle joué à l’époque par les Etats-Unis ; et ils se reconnaissent dans les propos de leur président, hostiles au « grand Satan ».

 

Ainsi, pour ces millions de déshérités, abandonnés jusqu’alors par le régime du Shah, ce qui a importé avant tout, ce fut l’instauration d’une démocratie sociale :  accès aux soins de santé, aides aux familles en difficulté, droit au logement, une sécurité sociale performante, mais aussi la scolarisation et l’alphabétisation du peuple et l’accès pour tous aux études universitaires.

 

Les leaders radicaux de la République islamique reçurent donc les suffrages populaires pendant près de dix ans, jusqu’à l’élection du président Ali Akbar Hachemi Rafsandjani, en 1989.

 

Ce dernier, élu sur un programme de tolérance religieuse et d’assouplissement des lois islamiques, a séduit la jeunesse.

 

Qualifié de « progressiste » et de « réformateur » par l’Occident, il était surtout le candidat des industriels et de la haute finance iranienne, s’entourant rapidement de partisans d’une économie de marché, tel M. Mohammad Khatami, qui lui succéda à la présidence, de 1997 à 2001.

 

Et, lorsque les élections législatives de 2000 donnèrent enfin une majorité parlementaire aux « réformateurs », le président Mohammad Khatami mit en œuvre cette politique libérale, assortie de mesures antisociales qui frappèrent durement les plus pauvres.

 

La sanction populaire ne se fit pas attendre :  aux législatives de 2004, 53,7% des électeurs votèrent pour les « conservateurs » et, en 2005, près de 62% des électeurs portèrent à la présidence M. Mahmoud Ahmadinejad, alors maire de Téhéran, très populaire du fait des mesures d’aide sociale qu’il avait instaurées, dans les circonscriptions les plus touchées par les mesures libérales prises par le gouvernement du président Mohammad Khatami.

 

Par leurs votes du 12 juin, les électeurs iraniens ont donc simplement confirmé leur volonté de rejeter, sans ambiguïté, les « réformateurs » et leur politique économique libérale.

 

Ces derniers réagissent à présent en tentant de semer le doute sur la validité de cette élection.

 

Certes, des irrégularités sont à relever, mais elles restent limitées et ne sont probablement pas toutes volontaires :  les grands médias de la presse internationale avaient annoncé des « fraudes sur 3 millions de voix » ;  mais les choses ont été dites de telle manière que l’opinion les a interprétées erronément (« 3 millions de voix fraudées »).

 

Pourtant, les autorités iraniennes n'ont jamais annoncé qu'il y avait eu une fraude de 3 millions de voix! Ce qui a eu lieu (et que les autorités iraniennes ont déclaré, de manière tout à fait démocratique), c'est que, après enquête, des irrégularités ont été constatées dans environ 50 des 366 districts électoraux que comprend l'Iran. Il a été constaté que, dans ces 50 districts, le nombre de votes comptés était supérieur au nombre des personnes qui avaient voté. Ces 50 districts correspondent à 3 millions d’électeurs. Mais la « fraude » (ou « irrégularité ») n’a concerné que quelques milliers de votes, dispersés sur ces 3 millions d’électeurs.

 

Et ce n'est pas cela qui va changer le résultat des élections :  39 millions d'Iraniens ont participé au vote et M. Mahmoud Ahmadinejad a reçu près de 63% des voix.

 

De même, la participation massive au scrutin a surpris certains bureaux de vote, qui ont manqué de bulletins. Certains des électeurs qui s’étaient présentés n’ont donc pas eu la possibilité de voter.

 

Mais, c’est précisément ce taux record de participation (plus de 84% !) qui assure au président Mahmoud Ahmadinejad une réélection confortable, car démocratique et bien difficile à contester.

 

L’opposition essaie toutefois de renverser la situation par la force, en jetant dans les rues des milliers de ses partisans, parmi lesquels de nombreux casseurs qui ont mis à sac des magasins et incendié des automobiles, donnant ainsi l’impression d’une véritable « révolution » populaire.

 

Mais ces démonstrations sont-elles objectivement crédibles, face aux 39 millions d’électeurs qui se sont rendus aux urnes ?

 

Et ce n’est pas parce que nous, en Occident, nous n’aimons ni le radicalisme religieux de M. Mahmoud Ahmadinejad, ni ses dérives oratoires, que l’élection doit être contestée et ce dernier appelé « dictateur »…


Iran - Los Angeles Times

D’autre part, il apparaît de plus en plus clairement que plusieurs personnages clefs de l’opposition profitent de la situation de tentions et de troubles pour tirer leur épingle du jeu, à commencer, précisément, par l’ancien président Ali Akbar Hachemi Rafsandjani, qui occupe aujourd’hui les fonctions de président de l’Assemblée des experts, composée de religieux, élus au suffrage universel, sorte de « grands-électeurs » dont le rôle est d’élire ou de révoquer le guide suprême de la révolution (l’on pourra noter, au passage, que le guide suprême, qui a la charge de chapeauter les trois pouvoirs, n’est pas un théocrate omnipotent, mais dépend directement d’un organe constitutionnel directement élu par le peuple ; ses interventions, en outre, sont très limitées et s’inscrivent de toute façon dans la ligne du Parlement, élu lui aussi au suffrage universel).

 

C’est ainsi que M. Ali Akbar Hachemi Rafsandjani a, par exemple, appuyé ouvertement l’opposition, dont il avait lui-même fait partie autrefois, qu’il est intervenu pour exiger la libérations des casseurs arrêtés lors des manifestations pro-Moussavi, qu’il a plaidé en faveur de la liberté de la presse occidentale à couvrir les événements, ou encore qu’il a organisé la fronde au sein de l’Assemblée des experts, contre le guide suprême, l’ayatollah Ali Khamenei (et nombre d’entre eux ne se firent pas prier, puisque la plupart n’avaient jamais réellement digéré l’élection de M. Ali Khamenei, en 1989, lequel occupait jusqu’alors une position fort modeste et a, par sa promotion spectaculaire, attisé bien des jalousies).

 

Et la chose est d’autant plus intéressante que ce fut précisément M. Ali Akbar Hachemi Rafsandjani, alors président de la République, qui, en son temps, avait soutenu de tout son poids la candidature de M. Ali Khamenei au poste de guide suprême de la révolution.

 

Dès lors, les deux grandes questions qui se posent sont de savoir, dans un premier temps, si les manœuvres de « révolution de palais » entreprises par Mrs. Rafsandjani, Khatami et consorts sont objectivement complices de la politique nord-américaine à l’égard de l’Iran et de la « révolution verte » de M. Mir Hossein Moussavi ou si elles procèdent plutôt d’une sorte de « cuisine interne » conjoncturelle.

 

Et, dans un second temps, si le gouvernement iranien saura, dans les mois qui viennent, faire face avec succès et cohésion à l’ingérence états-unienne et si les intrigues de l’intérieur n’entraîneront pas une crise politique et un affaiblissement des institutions tels qu’ils permettraient le renversement de la République.

 

Certes, l’Iran, c’est une autre paire de manche que l’Irak ou, même, que l’Afghanistan ; et probablement les Etats-Unis ne peuvent-ils, raisonnablement, espérer une issue totalement favorable. Le but, ainsi, pourrait bien être, plus simplement, de faire passer un message...

 

Toutefois, du fait du concours des élites néolibérales iraniennes, tente années après la prise de l’ambassade américaine par les étudiants de l’Université de Téhéran, toutes les options restent possibles pour le gouvernement de M. Barack Obama.