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Monde arabe

Monde arabe

Pierre PICCININ da PRATA (Historien - Politologue)

Yougoslavie :  disparition annoncée d'un Etat




En 1981, le Maréchal Tito décède. Depuis la fin de la seconde guerre mondiale, autant par un système politique respectueux des minorités que par la force de sa personnalité, il avait su maintenir l’unité de la Fédération yougoslave (dont les origines remontent au lendemain de la première guerre mondiale et qui, depuis 1946, est composée des six républiques de Slovénie, Croatie, Serbie, Monténégro, Macédoine et Bosnie-Herzégovine).

 

Cinq ans plus tard, cependant, Croates, Serbes et musulmans allaient s’entre-déchirer pendant plus de dix années…C’est le début d’une problématique longue et des plus complexes.

 

Les troubles apparurent initialement et se multiplièrent rapidement en 1987, dans la province serbe du Kosovo, où vivent 10% de Serbes, orthodoxes, pour 90 % de Kosovars albanophones, musulmans.

 

Face à cette situation, le président de la République de Serbie, Ivan Stambolic, dépêcha sur place un émissaire, Slobodan Milosevic, avec pour mission d’apaiser les esprits. C’est dès lors en ces termes que ce dernier s’adressa à la population serbe du Kosovo :  « un nationalisme exclusif, qui se fonde sur la haine des autres nationalités, ne permet jamais d’avancer ».

 

Mais l’émissaire de Belgrade fut rapidement confronté à une réalité dont la gravité l’a dépassé :  la population albanophone du Kosovo, déterminée à obtenir l’indépendance, s’en prenait violemment aux Serbes. Et un mouvement armé, l’UCK, n’hésitait pas à incendier les habitations et fermes isolées, les monastères orthodoxes, auteur, également, d’attentats sur les marchés et près des écoles serbes.

 

Le Parlement de la République de Serbie décida alors de supprimer l’autonomie partielle dont bénéficiait jusqu’alors la province du Kosovo et d’y déployer des forces de police. Le calme revint en peu de temps.

 

En février 1989, les Kosovars albanophones relancent brusquement leur mouvement et la situation dépasse rapidement les compétences des autorités de Belgrade, qui se tournent vers l’Etat fédéral, présidé par le Bosniaque Raif Dizdarevic, et demandent l’intervention de l’armée.

 

Avec l’accord des cinq autres républiques, l’armée yougoslave rétablit l’ordre. Mais la situation reste tendue et les rangs de l’UCK ne cessent de s’accroître.

 

Dans le même temps, la République de Slovénie, la plus industrialisée de la Fédération yougoslave, soutenue par l’Allemagne, proclame son indépendance, comme le lui permet la constitution.

 

Aucune minorité ne vit en Slovénie et, dès lors, cette indépendance ne pose pas de difficulté.

 

Toutefois, la plupart des autres républiques envisagent de s’y opposer, pour conserver à la Yougoslavie son poumon économique, par la force si nécessaire. Mais la République de Serbie met son veto à toute intervention militaire.

 

En 1990, toujours sous influence allemande, la Croatie, également très industrialisée, déclare ses intentions indépendantistes.

 

Cette fois, le problème des minorités se pose :  six-cents mille Serbes vivent en Croatie, depuis peu victimes d’agressions de la part de la population croate, sans que le gouvernement du nationaliste croate Franjo Tudjman n’intervienne pour protéger cette minorité, ce dernier espérant apparemment pousser les serbes à quitter le territoire de la République de Croatie.

 

Lorsque la police croate est elle-même impliquée dans ces agressions, l’armée fédérale intervient et calme momentanément la situation.

 

Dès lors, les autorités croates entreprennent de transformer leurs forces de police en une armée de Croatie, transgressant ainsi une compétence fédérale. Elles sont aidées par l’Allemagne et les Etats-Unis et importent des armes clandestinement. Et la Croatie proclame son indépendance.

 

Les services secrets yougoslaves découvrent la manœuvre. C’est l’indignation des autres républiques, qui apprennent également que le gouvernement croate a mis sur pied des milices terroristes dans le but de pousser à l’exil les minorités serbes.

 

Abandonnés à eux-mêmes et de plus en plus attaqués par les milices croates, les Serbes de Croatie se soulèvent alors et appellent la Yougoslavie à l’aide.

 

Cette fois, l’armée yougoslave envahit les régions où vivent les minorités serbes, qui sont dès lors placées sous sa protection. Elle fait le siège de Vukovar et Dubrovnik.

 

En 1991, l’Union européenne tente une médiation :  c’est l’échec de la Conférence de La Haye, présidée par Lord Carrington.

 

Devant la progression des forces yougoslaves en Croatie, l’Allemagne décide de reconnaître l’indépendance de cette république, suivie par l’Union européenne, qui saisit l’ONU du problème.

 

En 1992, des casques bleus sont envoyés comme force d’interposition entre les troupes croates et yougoslaves.

 

La Yougoslavie accepte la médiation onusienne :  ses objectifs sont atteints, puisque les minorités serbes sont à présent en sécurité. Quant à la Croatie, elle a besoin de temps pour reconstituer ses forces.

 

Cette même année, la situation se complique. D’abord, la Macédoine prend son indépendance. Mais, la sécurité des minorités, dont la minorité serbe, y étant garantie, aucune action n’est entreprise par la Fédération yougoslave. Ensuite, c’est au tour du président de Bosnie-Herzégovine, le musulman Alija Izetbegovic, d’appeler lui aussi à l’indépendance.

 

Dans le cas de la Bosnie-Herzégovine, par contre, les choses sont moins simples :  trois communauté y coexistent, à savoir des Croates, des Serbes et des musulmans, dans des proportions à peu près identiques.

 

Pour le leader serbe bosno-herzégovin Rodovan Karadjic, la Bosnie-Herzégovine doit rester dans la Confédération, avec la Serbie et le Monténégro (majoritairement peuplé de Serbes).

 

Mais musulmans et Croates de Bosnie-Herzégovine, qui sont maintenant minoritaires, face aux Serbes, dans ce qui reste de la Fédération yougoslave, s’allient et proclament l’indépendance (les premiers veulent leur indépendance ; les seconds, le rattachement à la Croatie).

 

Les tentions entre les trois communautés dégénèrent rapidement en une sanglante guerre civile.

 

Tandis que les populations croates sont globalement concentrées le long de la frontière de Croatie, la problématique se pose principalement pour les Serbes et les musulmans, dont les populations sont mélangées. C’est donc entre Serbes et musulmans que le conflit va éclater dans un premier temps.

 

Attaqués par les musulmans, qui ont pris l’initiative et tentent d’expulser les Serbes par une politique d’épuration ethnique, les Serbes de Bosnie-Herzégovine, dirigés par Rodovan Karadjic et le général Ratko Mladic, vont répliquer par une guerre sans merci, rapidement aidés par la Yougoslavie (Serbie-Monténégro), et mener eux aussi une politique d’épuration ethnique, à l’égard des musulmans établis dans les territoires majoritairement peuplés de Serbes (en avril 1992, commence ainsi le long siège de Sarajevo, par les forces serbes, qui ne s’achèvera qu’en février 1996, lorsque les dernières troupes serbes de Bosnie-Herzégovine capituleront).

 

Quant à la Croatie, elle attend la fin du conflit pour ramasser les morceaux, en fonction d’un plan de partage qui s’établit entre le président croate Franjo Tudjman et le président serbe Slobodan Milosevic, élu en 1989 (la Croatie soutient néanmoins clandestinement les musulmans, face aux Serbes, dans le but de limiter au maximum la progression de l’armée serbe).

 

En décembre 1993, face aux nombreux massacres qui se succèdent à ses frontières, l’Union européenne propose sa médiation et un plan de partage de la Bosnie-Herzégovine. C’est le plan Vance-Owen.

 

Pour les Croates de Bosnie-Herzégovine, le plan est positif et permet d’envisager un rattachement à la Croatie. Les musulmans, militairement à bout de souffle, y voient quant à eux une porte de sortie à saisir. Par contre, le plan est très défavorable aux Serbes, qui perdraient 27% de leur territoire en Bosnie-Herzégovine. En outre, ce plan prévoit le morcèlement du territoire serbe en plusieurs poches, isolées en territoire musulman.

 

Aussi, malgré les injonctions du président Slobodan Milosevic, très favorable à ce plan et à une issue pacifique à la crise, Rodovan Karadjic, le leader des Serbes de Bosnie-Herzégovine, rejette le plan Vance-Owen et reprend les hostilités.

 

Le président croate Franjo Tudjman ordonne alors une intervention militaire pour en finir :  Serbes et Croates se partageront la Bosnie-Herzégovine, au détriment des musulmans, qui sont victimes d’une politique d’épuration ethnique systématique de la part des deux autres camps et pratiquent eux-mêmes cette politique envers Serbes et Croates…

 

En 1994, les Etats-Unis d’Amérique, qui avaient déjà joué un rôle, secret, dans l’indépendance croate, interviennent dans le conflit.

 

L’administration Clinton va simplifier les données du problème :  les ennemis, ce sont les Serbes ; les victimes, ce sont les musulmans ; l’allié, c’est la Croatie, dont le président Franjo Tudjman reçoit, en échange de son aide, la promesse de l’expulsion des troupes yougoslaves (Serbie-Monténégro, donc serbes) qui protègent, depuis 1990-1992, les minorités serbes en République de Croatie.

 

Croates et musulmans signent donc la paix. Les Etats-Unis menacent les Serbes de Bosnie-Herzégovine de frappes par l’OTAN. Et l’ONU déploie des casques bleus en Bosnie-Herzégovine, à la demande des Etats-Unis.

 

C’est dans ce contexte que les Serbes de Bosnie-Herzégovine accroîtront leur politique de terreur (massacre de Srebrenica, en juillet 1995).

 

Poussés par la Russie, traditionnelle alliée des Serbes, et par le président Slobodan Milosevic qui lui retire le soutien militaire de la Yougoslavie, Rodovan Karadjic, incapable de faire face aux frappes de l’OTAN, doit finalement accepter un plan de partage, très défavorable aux Serbes.

 

Ce sont les accords de Dayton, signés le 15 décembre 1995, par les leaders des trois communautés, sous les auspices du médiateur états-unien Richard Holbrooke et de plusieurs chefs d’Etat européen (photo ci-dessus).

 

Les Serbes de Bosnie-Herzégovine capitulent dans les mois qui suivent. Ils sont humiliés et leur situation est catastrophique :  le plan prévoit une tripartition de la Bosnie-Herzégovine et l’homogénéisation des populations. Pour les Serbes, qui sont dispersés sur une grande partie de la Bosnie-Herzégovine, cela revient à procéder à d’importants déplacements de population et à l’abandon de leurs terres par des dizaines de milliers d’entre eux.

 

Enfin, les leaders serbes bosno-herzégovins Karadjic et Mladic sont inculpés pour crimes de guerre, de même que la présidente de la République serbe de Bosnie, Biljana Plavsic, et que de nombreux autres dignitaires serbes, et poursuivis par un tribunal pénal international, créé à La Haye pour l’Ex-Yougoslavie. Ni Tudjman, ni Izetbegovic, dont les troupes se sont pourtant prêtées aux mêmes atrocités, ne sont inquiétés.

 

En outre, armée et financée par les Etats-Unis, la Croatie a rapidement mené une offensive sur les territoires serbes de Croatie. Surprise, l’armée yougoslave a dû lâcher prise et s’est repliée. Des milliers de serbes, là aussi, fuient dès lors, vers la Serbie et le Monténégro, abandonnant tout derrière eux. De ces réfugiés-là, les médias occidentaux ne parleront pas.

 

Les Serbes qui tentent de rester en Croatie et d’y conserver leurs terres sont tout simplement massacrés par l’armée croate, en toute impunité, sans réaction ni de l’OTAN, ni de l’ONU.

 

C’est la Pax americana, imposée par la force en 1995 et qui laissera, dans les Balkans, un goût amer à toute la nation serbe.

 

Si les conflits qui ont accompagné l’éclatement de la Yougoslavie ont pris fin, en revanche, les troubles se sont aggravés dans la province serbe du Kosovo :  l’UCK, puissamment armé et financé par le trafic de la drogue, poursuit son objectif de rendre la province indépendante en terrorisant les populations serbes, tziganes et gitanes, pour les pousser à l’exil et rendre ainsi le Kosovo ethniquement pur.

 

Les violences s’intensifient en 1996, et le gouvernement serbe déclare le Kosovo en état de siège.

 

Mais tous les Kosovars albanophones ne sont pas partisans des méthodes de l’UCK. Ils élisent ainsi Ibrahim Rugova pour les représenter, un modéré, soucieux de trouver une issue diplomatique.

 

A nouveau, l’administration Clinton intervient et propose un plan :  rendre son autonomie au Kosovo ; cependant, il s’agit d’une autonomie non seulement politique, mais aussi militaire, assortie d’une perspective de complète indépendance, et le tout sous supervision de forces onusiennes (donc de l’OTAN).

 

Les négociations ont lieu à Rambouillet, en décembre 1998. Mais, s’il est prêt à de nombreuses concessions, le président Slobodan Milosevic refuse d’abandonner la souveraineté serbe sur le Kosovo, qui est en outre le berceau historique de la nation serbe.

 

Pour les Etats-Unis, il n’y a pas à discuter :  la Serbie doit se retirer du Kosovo, sous peine de subir les frappes de l’OTAN.

 

Cette fois, il s’agit du territoire national, garanti par la Charte de l’ONU. La Serbie refuse de plier.

 

Le jeudi 24 mars 1999, les forces aériennes de l’OTAN, sans accord de l’ONU (La Russie et la Chine, membres du Conseil de Sécurité, sont opposées à cette ingérence), commencent leurs bombardements.

 

Officiellement, il s’agira de protéger les Kosovars albanophones (les « Kosovars », dira-t-on, comme si les Serbes du Kosovo n’avaient jamais existé) ; dans les faits, l’OTAN va détruire toutes les infrastructures de la Serbie, militaires mais aussi civiles.

 

C’est ainsi le début d’une guerre étrange, illégale, d’une guerre où la propagande et la manipulation des opinions publiques jouera un rôle prépondérant, d’une guerre dont les objectifs atlantistes apparaîtront rapidement comme évidents, d’une guerre que l’Union européenne ne désavouera pas, d’une guerre qui aboutira à une situation inédite, un lourd précédent pour le droit international, et dont il est encore bien difficile de déterminer quelles en seront, pour l’avenir, toutes les conséquences…

 



 






Voir aussi :

P. Piccinin, L'Onu est morte? Vive l'Otan!.
- P. Piccinin, De Jérusalem à Sarajevo.
- P. Piccinin, Milosevic : une défaite pour la justice internationale.